«Que personne ne s'imagine que j'ai peur des Hollandais, de Dieu ou

du diable! À la garde montante, nous aurions un petit compte à régler

ensemble!

--Les Hollandais, reprit Saqui-Guitra, passe encore; mais pour Dieu et

les autres, il est bien permis de les craindre.

--Le tonnerre ne porte pas aussi juste qu'une arquebuse protestante.

--Et votre âme? répondit Saqui-Guitra.

--Si j'étais sûr d'en avoir une! Qui me l'a dit? Les prêtres. Or

l'invention de mon âme leur rapporte de tels revenus qu'il n'est pas

étonnant qu'ils en soient l'auteur, de même que les pâtissiers ont

inventé les tartes à la crème pour les vendre.

--Vous finirez mal, Don Garcia, fit le vieux capitaine d'un ton

sévère. De tels propos ne se tiennent pas à la tranchée.

--Je me tais. Car je vois que mon bon camarade Juan n'est pas moins

scandalisé que vous. Lui croit surtout aux âmes du purgatoire.

--Je ne pose point à l'esprit fort, répondit Juan, et j'admire sans

cesse votre belle désinvolture à l'égard des puissances célestes et

autres. Je vous l'avoue, ce qu'on raconte des damnés me donne parfois

le petit frisson.

--En tout cas, le diable n'est guère puissant, car il nous aurait déjà

emportés, mon maître. Ce garçon-là, messieurs, auquel je fis faire ses

premiers pas, a déjà mis plus de gentilshommes en bière et de femmes à

mal que tout le régiment de...»

Il ne put finir sa phrase. On avait entendu le coup sec d'une

arquebuse, et Don Garcia, blessé, tomba en arrière.

«Je suis touché», fit-il.

D'où était partie la détonation?... Du rempart hollandais sans

doute... Cependant certains aperçurent distinctement, du côté du camp,

un homme qui prenait la fuite et se perdit bientôt dans l'obscurité.

* * * * *

La blessure de Don Garcia était mortelle. Le coup avait dû être tiré

de très près et était chargé de plusieurs balles, à ce que virent les

chirurgiens.

La fermeté du libertin ne se démentit pas un seul instant au lit de

mort. Il envoya promener sans égards tous ceux qui lui parlèrent de

sacrements.

«Après ma mort, fit-il, Juan, les moines vous diront sans doute que

c'est là un châtiment divin. Par Satan! ne les croyez pas. Il est bien

naturel qu'un soldat attrape un jour ou l'autre une arquebusade!

«Par exemple, si le coup a été tiré de ce côté, comme le bruit en

court, veuillez faire pendre le coupable haut et court... Ce sera

quelque jaloux auquel j'aurai pris sa maîtresse...

«Des maîtresses, Juan, j'en ai deux à Anvers, trois à Bruxelles et

quelques autres encore dans diverses localités... Faute de mieux, je

vous les lègue.

«Prenez encore mon épée et surtout n'oubliez pas la botte secrète que

je vous ai apprise! Adieu! Au lieu de messes, que mes camarades se

réunissent en une glorieuse orgie après mon enterrement!»

Tel fut le dernier discours de Don Garcia Navarro, descendant d'une

noble et religieuse lignée espagnole. De l'autre monde, il ne montra

aucun souci. Il expira, un sourire de défi sur les lèvres.

La compagnie reprit son train de vie. On remarqua seulement que

Modesto avait disparu. Sans doute le taciturne camarade était-il tombé

dans quelque fosse. D'autres pensèrent que c'était lui l'assassin

de Don Garcia. Mais on se perdait en conjectures sur les motifs qui

l'avaient poussé à ce crime.

* * * * *

Don Juan fut fort ému de la mort de son frère d'armes. Il l'aimait,

peut-être comme un vice dont on ne peut plus se passer, mais il

l'aimait.

Néanmoins il changea quelque temps de vie, impressionné par le côté

mystérieux de ce trépas. C'est alors qu'on le mit en garnison à

Cambrai, où bientôt ses anciennes habitudes reprirent le dessus. Comme

par le passé, il se remit à jouer, à boire, à courtiser les femmes et

à molester les maris.

Il était dans tout l'éclat de sa beauté. Ses manières féminines se

mêlaient heureusement à la rudesse des hommes de guerre. Toute sa

personne respirait la virilité, et cependant il y avait quelque chose

de si tendre, de si doux, de si rêveur dans son regard! Les femmes

étaient folles de lui. Elles voulaient toutes goûter de son amour,

et, quand elles en avaient goûté, les autres hommes leur paraissaient

fades. Elles le redoutaient, mais se seraient toutes perdues pour lui.

Aussi, chaque jour, Juan avait de nouvelles aventures. Aujourd'hui

la brèche, demain le balcon; le matin ferraillant avec le mari ou

l'amant, le soir buvant avec les plus basses courtisanes...

CHAPITRE V

Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso Fernandez de

Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas, et auquel épisode il

donna le titre du _Riche désespéré_.

Dans une ville du duché de Brabant, en Flandre, nommée Louvain,

vivait un jeune cavalier, âgé d'environ vingt-cinq ans, appelé M. de

Chappelin, et qui étudiait à l'Université les droits civil et canon.

La mort de son père et de sa mère l'avait laissé de bonne heure maître

absolu d'une des fortunes les plus considérables de la ville, et il

en usait avec toute la fougue de la jeunesse, négligeant l'étude et se

livrant à corps perdu à toute espèce de désordres.

Il arriva qu'un dimanche de carême il était entré dans l'église des

Pères de Saint-Dominique pour entendre prêcher un orateur éminent.

Ce discours, auquel il n'avait prêté qu'une attention distraite, fit

néanmoins sur lui une impression inattendue; la parole de Dieu le

toucha, et il sortit de l'église tellement changé qu'il forma soudain

la résolution de quitter le monde et d'entrer en religion. Il

remit donc sa maison et ses biens à un parent qu'il chargea de les

administrer pendant une absence à laquelle, disait-il, il était

obligé; puis il se rendit au couvent des Dominicains, où il prit tout

aussitôt l'habit de novice.

Dix mois se passèrent pendant lesquels il donna de grandes preuves de

ferveur, mais un malheureux hasard ramena à Louvain deux de ses amis

qui avaient été les compagnons de ses plaisirs. Ils apprirent que

Chappelin s'était fait dominicain, et cette résolution leur parut si

étrange, ils en furent si vivement affligés qu'ils projetèrent de se

rendre au couvent et de chercher à ramener leur ami au monde et à

ses études. Ils obtinrent facilement la permission du prieur, car la

consigne des couvents est moins rigoureuse en Flandre qu'en Espagne,

et ils n'épargnèrent au novice ni remontrances, ni conseils. Chappelin

était faible, le souvenir des jouissances de la vie mondaine était

loin d'être éteint de son coeur; il céda donc sans peine au discours

de ses amis et s'en alla tout aussitôt demander au prieur de lui faire

rendre ses habits séculiers, prétextant des affaires importantes,

des engagements auxquels il ne pouvait se soustraire, et surtout

l'impossibilité de se soumettre plus longtemps aux rigueurs de la

vie monastique. Grand fut l'étonnement du prieur, qui fit d'inutiles

efforts pour retenir son novice. En vain le conjura-t-il de rester

quelques jours encore, lui offrant le concours de ses prières et de

celles de tous ses religieux pour résister à ce qu'il considérait

comme une embûche du démon; Chappelin persista et quitta le couvent le

soir même.

Le lendemain, il reprit, avec la direction de ses biens, toutes ses

habitudes passées, et il n'y eut bientôt dans la ville festin ou

réunion joyeuse dont il ne fit partie. Au bout de quelque temps, il

retrouva dans le monde une jeune parente, belle, spirituelle et riche,

à laquelle il avait rendu quelques soins lorsqu'elle était au couvent

et avant que lui-même n'entrât chez les Dominicains. Il la demanda

en mariage, et comme l'union était des mieux assorties, elle fut

promptement conclue.

En réunissant à sa fortune la fortune de sa femme, Chappelin était

extrêmement riche; cette heureuse position s'accrut encore par la mort

d'un oncle qui était gouverneur d'une ville située vers les frontières

de la Flandre et nommée Cambrai. Notre cavalier obtint même de Son

Altesse le vice-roi, et grâce aux bons services de son oncle, de lui

succéder dans sa charge, et il partageait son temps entre Cambrai, où

l'attiraient les devoirs de son gouvernement, et Louvain, où sa femme

continuait d'habiter.

* * * * *

Or donc, un jour qu'il se trouvait dans cette dernière ville et

qu'il se promenait seul aux environs, il rencontra sur le chemin un

militaire espagnol qui se nommait Don Juan de Maraña et qui voyageait.

Il l'aborda, lui demanda où il allait, et celui-ci répondit qu'il se

rendait à Liège, où des amis l'avaient invité à passer quelques jours.

Il ajouta que, depuis la fin du siège de Berg-op-Zoom, il était en

garnison dans le château de Cambrai, et alors Chappelin, sans se faire

connaître, lui adressa sur l'état de la forteresse quelques questions

auxquelles l'Espagnol répondit avec intelligence et sagacité.

En arrivant aux portes de la ville, Chappelin demanda à son compagnon

de route s'il avait l'intention de s'arrêter à Louvain et lui offrit

de venir loger chez lui.

«Votre Grâce saura, ajouta-t-il, que je porte une grande affection à

la nation espagnole, et je serai heureux de lui en donner une preuve

en la recevant ce soir chez moi; demain elle pourra se remettre

en route après s'être reposée, par une bonne nuit, des fatigues du

chemin.»

Le jeune officier répondit qu'il était très reconnaissant de cette

offre, et que ce serait manquer à la courtoisie que professait sa

nation que de ne pas l'accepter avec empressement, qu'il passerait

donc cette nuit à Louvain, bien qu'il eût pu encore profiter du reste

de la journée pour approcher un peu plus du but de son voyage.

* * * * *

Ils arrivèrent bientôt à la porte de la demeure de Chappelin, qui

conduisit aussitôt le jeune Espagnol à l'appartement de sa femme.

Celui-ci se présenta avec une extrême courtoisie, mais ses yeux

n'eurent peut-être pas toute la réserve désirable, et ses regards

eurent peine à se détacher de son hôtesse, dont la beauté le frappa

vivement. C'était, en effet, d'après tous les témoignages que l'on en

a, la plus belle créature de toute la province de Flandre. On servit

un repas abondant; mais Don Juan, qui repaissait ses yeux de cette

merveilleuse beauté, dont la toilette était fort élégante et dont les

épaules étaient quelque peu découvertes, selon la coutume flamande,

mangea peu, ou du moins avec une continuelle distraction.

Le souper terminé et la table desservie, Chappelin fit apporter un

clavicorde et, se plaçant devant l'instrument, il exécuta un gracieux

prélude, à la suite duquel sa femme chanta, d'une voix des plus

agréables, de jolies romances dont lui-même était l'auteur.

La soirée se passa de la sorte, grâce à la musique et à une

conversation choisie dans laquelle la femme de Chappelin déploya, aux

yeux émerveillés du jeune officier, toutes les ressources d'un esprit

éclairé et subtil. Enfin, sur l'ordre du maître, vint un page qui

retira le clavicorde et un domestique qui, prenant un flambeau,

conduisit Don Juan de Maraña dans une pièce voisine de celle de la

jeune femme et qu'occupait d'ordinaire le valet de chambre de M. de

Chappelin. L'Espagnol, qui devait se remettre en route au point du

jour, prit congé de ses hôtes avec tous les témoignages ordinaires de

reconnaissance, et l'ordre fut donné au majordome de faire disposer,

dès le matin, un déjeuner abondant et quelques provisions de route,

afin que le jeune homme pût, avant son départ, prendre les forces

nécessaires pour terminer d'une traite le chemin qu'il avait à

parcourir. En même temps que lui, M. de Chappelin, qui avait à

s'occuper de quelques travaux, se retira dans une chambre plus

éloignée où il devait passer la nuit.

* * * * *

Don Juan se coucha, et le valet de chambre, qui occupait la même

chambre, lui dit que, pour ne pas troubler le repos dont il devait

avoir grand besoin, il le laisserait seul cette nuit dans sa chambre

et s'en irait chercher gîte ailleurs, en compagnie des autres

domestiques de la maison.

Mais l'Espagnol ne put s'endormir; son imagination était toute remplie

de l'image de sa belle hôtesse, et sa passion, aussi ardente qu'elle

avait été subite, s'irritait encore par diverses circonstances

fatales: d'abord le voisinage de la chambre où reposait la jeune

femme, puis l'éloignement de M. de Chappelin, et, enfin, la solitude

où il était lui-même, par suite d'une attention contraire aux ordres

du maître.

* * * * *

Ces circonstances firent naître dans son esprit un projet diabolique,

projet offensant pour la majesté divine, indigne de la loyauté

espagnole et en même temps de la noble hospitalité du seigneur

flamand.

Il se résolut donc à quitter son lit et à pénétrer sans bruit dans

la chambre de la dame, présumant qu'autant pour ne pas scandaliser la

maison que pour sauver son honneur aux yeux des autres elle garderait

le silence. Il alla même jusqu'à supposer que, touchée des regards

qu'il lui avait adressés pendant toute la soirée, elle le recevrait

avec plaisir, et qu'il lui devait déjà, sans doute, l'éloignement de

son mari.

Il considéra, néanmoins, qu'il pouvait y avoir pour lui péril de la

vie, que, la dame appelant à son aide, le mari accourrait, qu'il y

aurait lutte, scandale et sang versé; mais son ardente passion lui

suggéra une solution pour chaque difficulté. Il se leva donc vers

le milieu de la nuit et, sans bruit, les pieds nus, en chemise, il

pénétra dans la chambre où il s'arrêta quelques instants immobile et

sans prendre de résolution.

De là, il retourna dans la pièce où il avait couché, prit son épée,

la dégaina, et revint pas à pas jusqu'au lit de la Flamande. Alors il

étendit la main, la toucha et la réveilla. Celle-ci pensa que c'était

son mari:

«C'est vous, seigneur, dit-elle, d'où vient que vous revenez si tôt?»

Don Juan, profitant de cette erreur, garda le silence, prit la place

du mari; puis lorsqu'il eut satisfait ses honteux appétits, il se

leva, ramassa son épée et rentra sans bruit dans sa chambre.

Mais le repentir suit de près la faute, le remords n'est pas loin du

péché, et une fois sa passion assouvie, le jeune Espagnol eut honte

de ce qu'il avait fait et commença à craindre que le mari, venant à se

lever avant lui, ne découvrît quelque chose dans les questions de sa

femme. Celle-ci, en effet, toute surprise de la conduite étrange

de celui qu'elle avait cru son mari, du silence obstiné qu'il avait

gardé, de sa retraite précipitée, s'était endormie en se proposant de

lui en faire le matin un amoureux reproche.

Aux premières lueurs du jour, Don Juan de Maraña, que la honte avait

empêché de fermer les yeux, se leva à la hâte. Il chargea les premiers

serviteurs qu'il rencontra de l'excuser auprès de leur maître, il

ne pouvait accepter le déjeuner qu'on lui avait préparé; et quelques

instances que fissent les serviteurs, qui du moins voulaient le

charger de provisions, il refusa, ajoutant qu'il y avait, à deux

lieues de Louvain, une hôtellerie où il comptait prendre un peu de

repos. Là-dessus, il se fit ouvrir la porte, prit congé des serviteurs

et sortit de la ville.

* * * * *

Peu d'instants après, le noble et malheureux Chappelin, réveillé par

le mouvement de sa maison, se leva et se rendit dans la chambre de sa

femme, à qui il demanda comment elle avait passé la nuit, ajoutant que

les affaires dont il avait eu à s'occuper ne lui avaient laissé que

fort peu de repos.

«En vérité, Seigneur, lui dit sa femme en souriant et avec un petit

air boudeur, vous savez dissimuler très agréablement, et votre langue,

qui était si obstinément muette cette nuit, me semble bien agitée ce

matin. Allez-vous-en donc d'ici, pour l'amour de Dieu, lui dit-elle,

et ne me revenez pour le moins de toute la journée; vous me devez bien

cette pénitence pour apaiser la juste colère que j'ai conçue contre

vous.»

Chappelin se mit à rire, l'embrassa malgré elle et lui demanda quel

était le sujet de cette grande colère.

«Comment? lui dit-elle, ne vous souvient-il pas de la visite que vous

m'avez faite cette nuit, poussé par je ne sais quelle subite passion,

et pendant laquelle vous n'avez pas daigné me dire un seul mot?»

Il serait difficile de peindre l'étonnement de Chappelin en recevant

cette confidence. Il pensa que le jeune Espagnol avait dû rester seul

dans la chambre qu'on lui avait donnée, par la faute du serviteur qui

devait la partager avec lui, et que la maudite occasion, mère de tous

les crimes, l'avait amené à commettre la grave offense de laquelle

il n'osait s'assurer. Il ne voulut toutefois rien laisser voir des

soupçons à sa femme.

«N'accusez, lui dit-il, que l'amour extrême que j'éprouve pour

vous; mon silence vous donne la mesure de la honte que j'éprouvais à

troubler votre repos.»

Hors de lui, jurant de tirer vengeance d'un tel affront, il saisit un

prétexte pour prendre congé de sa femme et sortit de sa chambre. Il

prit à part un de ses serviteurs et ordonna de lui seller un cheval.

Pendant ce temps il s'habilla à la hâte et choisit parmi ses armes une

riche demi-pique, puis descendit dans la cour. Le cheval n'était pas

encore prêt et, en attendant qu'on le lui amenât, il se promenait avec

agitation devant l'écurie.

«Indigne Espagnol! murmurait-il, combien tu as mal reconnu

l'hospitalité que je t'ai accordée! Attends-moi, traître et adultère,

et je te jure que ton indigne conduite te coûtera cher. Fuis, infâme,

et cache-toi; mais il ne sera pays si lointain ou retraite si profonde

où je ne puisse l'atteindre, fussent les entrailles de l'Etna!»

Lorsque son cheval fut prêt, Chappelin se mit en selle avec la

rapidité de l'éclair, défendit à ses domestiques de l'accompagner,

puis il saisit sa demi-pique, éperonna son cheval et le lança au galop

sur le chemin qu'il supposait avoir été pris par l'Espagnol.

Au bout d'une heure, il l'aperçut qui traversait un site entièrement

désert.

Alors, Chappelin pressa son cheval, baissa son chapeau sur son visage

pour n'être pas reconnu à l'avance et, dès qu'il eut atteint le

traître, sans prononcer une parole, sans lui donner le temps de

se reconnaître ni de songer à la défense, il lui plongea entre les

épaules la pointe acérée de son javelot, qui le blessa si fort que

Chappelin crut l'avoir tué, quoiqu'il n'en fût rien, et le mari

outragé reprit le chemin de sa demeure.

* * * * *

Cependant la jeune femme, voyant que l'heure s'avançait sans que son

mari fût de retour, s'informa de ce qu'il était devenu. Le palefrenier

lui raconta alors que, pendant tout le temps qu'il avait été occupé à

seller un cheval, il avait entendu son maître, qui se promenait devant

la porte de l'écurie, se plaindre de l'officier espagnol, l'appelant

traître, infâme et adultère, l'accusant d'avoir abusé de l'innocence

de sa femme, et jurant de le poursuivre jusqu'à ce qu'il l'eût atteint

et de le mettre en morceaux. Alors la malheureuse femme comprit tout

et tomba sans connaissance.

Au bout de quelques instants, elle revint à elle et se mit à verser

des torrents de larmes, puis songeant au prochain retour de son mari,

redoutant de paraître devant lui souillée à jamais par un crime dont

elle porterait désormais la peine quoique innocente, elle descendit

dans la cour et, après l'avoir parcourue quelques instants avec

égarement, elle se précipita la tête la première dans un puits

profond, sans qu'aucun de ceux qui étaient présents eût pu la retenir.

À ce funeste spectacle toute la maison poussa des cris affreux,

auxquels accourut la foule du dehors, les uns s'enquérant de ce qui

s'était passé, les autres cherchant, mais en vain, à secourir la

pauvre femme qui, dans sa chute, s'était brisée en mille morceaux.

* * * * *

Au milieu de ce tumulte universel arriva le malheureux Chappelin.

Lorsqu'il aperçut cette foule qui remplissait sa cour, ces gens en

larmes qui se pressaient au bord du puits, il descendit de cheval et

demanda ce qui s'était passé. Alors quelques-uns de ses serviteurs, en

se déchirant le visage, vinrent lui apprendre comment sa femme, après

s'être plainte de l'infâme conduite de l'Espagnol, s'était précipitée

dans ce puits, où elle gisait toute brisée. À cette affreuse nouvelle

le pauvre homme resta quelques instants frappé de stupeur et hors

d'état de prononcer une parole; puis enfin, lorsqu'il fut revenu à

lui, il se précipita à genoux auprès du puits en versant des larmes et

en s'arrachant les cheveux et la barbe.

«Hélas! s'écria-t-il, femme de mon âme, pourquoi t'es-tu séparée de

moi? Pourquoi, mon séraphin, m'as-tu abandonné? Pourquoi te punir

toi-même de la ruse infâme dont tu as été victime? Cet indigne

Espagnol était seul coupable. Hélas! comment vivrai-je maintenant sans

te voir? Que ferais-je? Où irais-je? Que deviendrais-je? Je ne le vois

que trop ce que je vais devenir!»

Et en parlant de la sorte il se releva tout furieux et tira son épée.

À ce mouvement les personnes qui l'entouraient, parmi lesquelles

étaient quelques-uns des principaux personnages de la ville, craignant

qu'il n'arrivât un nouveau malheur, s'approchèrent de lui pour

lui donner des consolations. Il paraissait leur prêter attention,

lorsqu'au milieu de ses serviteurs il aperçut son enfant dans les bras

de sa nourrice, laquelle pleurait amèrement; alors, courant après

elle avec une fureur diabolique, il saisit son enfant et le frappa à

plusieurs reprises sur la pierre du puits, de telle sorte qu'il lui

brisa la tête et le corps.

«Meure, s'écria-t-il, l'enfant d'un père aussi misérable, d'une mère

aussi infortunée, et qu'il ne reste sur terre aucune trace de nous.»

Puis il se remit à appeler sa femme.

«Si tu n'es pas au ciel, ma bien-aimée, s'écria-t-il, je ne veux ni

ciel ni paradis, il n'y a de bonheur pour moi qu'à être où tu es;

l'enfer même, avec toi, vaudra pour moi le bonheur des anges; âme de

ma vie, attends-moi, me voici.»

Alors, et sans que personne pût le retenir, il se jeta dans le puits,

et son corps brisé alla tomber auprès de celui de sa femme.

* * * * *

Ce terrible événement porta au comble l'émotion des assistants; l'on

n'entendit pendant quelques moments que sanglots et cris d'effroi, et

la maison, comme la rue, furent bientôt remplies de curieux frappés

de stupeur. Survint le gouverneur de la ville qui fit retirer les deux

corps, et, avec l'agrément de l'évêque, les fit transporter dans un

bois voisin de la ville, où ils furent brûlés, et leurs cendres furent

jetées dans un ruisseau qui passait près de là.

Pendant ce temps, des passants charitables relevaient Don Juan et le

firent soigner à Bruxelles, où ils allaient; il fut bientôt sur pied,

et le souvenir de la femme du Riche Désespéré de Louvain lui causait

tant de honte qu'il fit tous ses efforts pour l'oublier et y parvint

bientôt.

CHAPITRE VI

LES NUITS DE SÉVILLE

Retour en Espagne.--Fêtes et orgies.--La liste des maîtresses.--Doña

Teresa au couvent.--Nouvelle séduction.

Sur ces entrefaites, Don Juan apprit que son père venait de mourir.

Sa mère ne lui avait survécu que de quelques jours. La vie de Don Juan

était telle que cette double nouvelle le toucha à peine. Il vivait

dans un tourbillon. Il n'avait plus conscience des réalités de la vie,

même les plus douloureuses.

Les hommes d'affaires lui conseillèrent de retourner en Espagne afin

de débrouiller son héritage. Il devenait possesseur d'un majorat et de

biens considérables.

L'affaire de Don Alfonso de Ojedo devait être oubliée des habitants

de Séville comme elle l'était de lui-même. D'ailleurs, Don Juan

avait envie de s'exercer sur un théâtre plus digne de sa qualité. Les

aventures de camp et de garnison lui semblaient banales à la longue.

Les belles Sévillanes l'attendaient, prêtes à se rendre à discrétion.

* * * * *

Il rentra donc en Espagne. Il passa à Madrid comme un brillant

météore et, dès son arrivée à Séville, éblouit tout le monde par sa

magnificence.

En possession de son héritage, il entreprit une vie de réjouissances

telle que nul n'en avait jamais mené dans les Espagnes. Il donnait des

fêtes où les plus belles Andalouses s'empressaient. Tous les jours,

nouveaux plaisirs, nouvelles orgies. Il régnait sur une foule de

libertins qui suivaient ses moindres caprices et l'encensaient

perpétuellement. Il n'était de mode qui n'eût été consacrée par Don

Juan.

Les trois Don Juan Don Juan Tenorio d'Espagne, Don Juan de Maraña des Flandres, Don Juan d'Angleterre · 第 6 / 14 段