étaient faites pour se courber devant Don Juan.
Du jour où elles se déclaraient esclaves, elles étaient perdues du
reste.
Don Garcia, qui n'avait point attaché d'importance à la conquête de la
Fausta, démontra à Juan que la constance était une vertu chimérique.
Il lui fit même honte d'une passion qui l'empêchait de mener comme par
le passé la libre vie d'étudiant.
* * * * *
Un matin, Juan reçut un billet de la Teresa qui lui exprimait son
regret de manquer au rendez-vous pour le soir. Une vieille parente
venait d'arriver à Salamanque, et on avait dû lui donner la chambre
de Teresa qui devait coucher dans celle de sa mère. Impossible de
s'échapper par les fenêtres!
Don Juan éprouva une sorte de satisfaction à la lecture de ce billet.
En compagnie de son ami Garcia qui n'avait pas de scrupule, lui, à se
défaire un soir de sa maîtresse, ils pourraient passer ensemble une
bonne nuit de garçon, au cabaret et ailleurs!
Mais au moment où il sortait, une femme voilée lui remit un autre
billet de Teresa. Elle avait arrangé l'affaire de la chambre, et ils
pourraient se retrouver le soir.
Don Juan se rendit au rendez-vous, mais il éprouvait une sorte
d'irritation contre la pauvre enfant, et il ne s'efforça même pas de
le dissimuler.
* * * * *
Doña Teresa avait sous le sein gauche un signe de beauté. Ce fut
une immense faveur que requit Don Juan de se le faire montrer avant
qu'elle ne lui appartînt. En ces temps, il comparait le signe tantôt
à une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur de l'alfale.
Tandis que sa petite maîtresse se dévêtait et avant qu'elle se
rhabillât, Juan ne manquait point d'embrasser à maintes reprises
amoureusement le signe.
«C'est une singulière tache noire que vous avez là, lui disait-il
maintenant... Parbleu! Cela ressemble à une couenne de lard... Le
Diable emporte ce nègre!»
Puis il s'enquit d'un médecin pour le faire disparaître. À quoi Teresa
répondit en pleurant qu'il n'y avait pas un seul homme, excepté lui,
qui eût vu cette tache, et que sa nourrice lui avait dit que de tels
signes portaient bonheur...
«Je crois plutôt que c'est un signe de réprobation», reprit Juan avec
un rire qui lui fit peur à lui-même.
* * * * *
«J'ai bien envie, dit un matin Garcia à Juan, d'envoyer ma princesse à
tous les diables!
--La Fausta est une jolie personne, au teint si clair...
--Ses cuisses en effet sont d'une blancheur de cygne. Mais les ai-je
trop contemplées? Cette fille-là n'a pas de couleur. Auprès de sa
soeur, elle semble fade... C'est vous qui êtes bien heureux.
--La petite est assez gentille, mais si enfant!
--Une femme est comme un cheval, Don Juan, il faut la savoir dresser.
--Avec la gaule?
--Peut-être... Soyons francs, Don Juan. Voulez-vous me céder votre
Teresa? Je vous donne la Fausta en échange.
--Si ces dames y veulent consentir!
--Si elles consentiront! Quel blanc-bec vous êtes pour croire qu'une
femme puisse hésiter entre un amant de six mois et un amant d'un jour!
Tenez, voici pour la Fausta une lettre comminatoire. Je lui dis que
pour régler une dette de jeu, je lui ordonne de se mettre, corps et
âme, à votre disposition... Elle m'appartient, que diable! J'ai le
droit d'en disposer!»
* * * * *
Le soir, Don Juan, ayant bu une bouteille d'amontillado pour se
donner du courage, se rendit chez les Ojedo, frappa à la fenêtre de la
Fausta, le manteau sur les yeux, et, selon le protocole, escalada et
pénétra dans chambre en silence. Là, il se découvrit le visage.
«Comment, c'est vous, seigneur Don Juan, mais Don Garcia serait-il
malade?
--Il n'a pu venir...
--Ma soeur sera contente de vous voir.
--Je ne désire pas la voir.
--Votre air est singulier, ce soir...»
Glacial, Don Juan lui tendit le billet de Garcia. Elle le lut
rapidement, ne comprenant pas d'abord. Puis elle le relut, ne pouvant
en croire ses yeux... Ses lèvres tremblaient, une pâleur mortelle
couvrait son visage:
«Garcia n'a pas écrit cela, dit-elle d'un effort désespéré.
--Vous reconnaissez son écriture. Il ne savait pas quel trésor il
possédait, et moi j'ai accepté... parce que je vous adore, Fausta!»
Elle se contenta de jeter sur lui un regard de mépris, puis, avec des
larmes, relut encore la lettre.
«C'est une plaisanterie, fit-elle soudain, se ressaisissant... Garcia
va venir... C'est une plaisanterie.
--Ce n'est point une plaisanterie. Je vous aime.
--Si tu dis cela, tu es encore un plus grand scélérat que Don Garcia!
--L'amour excuse tout. Allons, trêve de discours, tu as lu la lettre,
ma belle!»
Il s'avança sur elle. Mais elle avait pris un couteau. Alors il lui
saisit le bras et la désarma. Puis il l'embrassa à pleine bouche,
l'entraînant vers le petit lit de repos. Elle se débattait, n'osant
crier... Elle résistait des dents, des ongles, se cramponnant aux
meubles. Il s'irrita, la brutalisa, la renversa de force, puis, un
genou sur son ventre, commença à la déshabiller... Ses yeux étaient
injectés de sang, l'amontillado lui était remonté au cerveau.
Elle comprit qu'elle allait être vaincue. Alors elle n'hésita plus.
Elle se mit à crier de toute la force de ses poumons, luttant contre
la main de Juan qui essayait de lui fermer la bouche... Elle cria, et
toute la maison s'éveilla.
Juan tenta de fuir, mais maintenant, ivre de fureur à son tour, elle
se cramponnait à son pourpoint, elle ne voulait pas qu'il échappât.
La porte s'ouvrit. Un homme armé d'une arquebuse parut sur le seuil.
Juan fit tomber la chandelle, mais trop tard, l'homme avait fait feu.
Il sentit quelque chose de chaud glisser sur ses mains, tandis que
se desserrait l'étreinte de Fausta... La pauvre enfant tomba sur le
parquet. La balle venait de lui fracasser l'épine dorsale; son père
l'avait tuée au lieu de Don Juan!
L'épée à la main, celui-ci cherchait maintenant à se frayer un
passage. Les laquais le harcelaient en effet. Soudain Don Alonso de
Ojedo se trouva devant lui. Juan ne voulait que se défendre, mais
l'attaque appelle la riposte et la riposte l'attaque. Don Ojedo tomba
transpercé devant lui.
* * * * *
Il put ainsi gagner la rue sans être poursuivi. Les domestiques
et Doña Teresa, qui ne connaissait pas encore tout son malheur,
s'empressaient auprès des victimes. Il fit bientôt irruption dans
la chambre de Garcia, toujours occupé à vider des bouteilles
d'amontillado. Lui s'était dégrisé. Il se laissa tomber dans un
fauteuil, les yeux hagards, et des râles douloureux sortaient de sa
poitrine.
Avec des mots entrecoupés, il raconta ce qui s'était passé.
«Buvez, lui disait Don Garcia, buvez, vous en avez besoin. Tuer
un père est grave... Rester à Salamanque, ce serait folie. Votre
réputation, à l'heure actuelle, à l'Université vaut la mienne,
c'est-à-dire pas grand'chose... Même l'affaire étouffée, notre cas est
mauvais. Il faut partir. Don Juan, on se bat dans les Flandres. Nous
sommes devenus ici bien trop savants pour des gentilshommes de bonne
maison. Partons au massacre des hérétiques: rien n'est plus propre à
racheter nos peccadilles.
--C'est cela, fit Juan. En Flandre! En Flandre! Allons nous faire tuer
en Flandre!
CHAPITRE III
À LA GUERRE EN FLANDRE
Le déguisement.--La petite marchande de souliers de Saragosse.--La
fillette rousse d'Italie.--En Flandre.--Le capitaine
Gomare.--Brillants débuts guerriers.--Débauches de
garnison.--Séductions et coups d'épée.--La guerre recommence.--Mort du
capitaine Gomare.--La promesse.--La partie de pharaon.--Ivrognerie.
Ce fut à la faveur d'un déguisement que les deux amis purent quitter
l'Espagne sans encombre.
Ils avaient quitté leurs costumes d'étudiants et revêtu des vestes
de cuir ornées de broderies, telles qu'en portaient la plupart des
militaires. La ceinture bien garnie de doublons, ils se mirent en
route.
Ils purent sortir de la ville à pied, sans être reconnus, marchèrent
toute la nuit et la matinée du lendemain. Dans une petite ville,
ils s'arrêtèrent et achetèrent des chevaux. Ainsi purent-ils gagner
Saragosse plus aisément. Dans celle ville. Don Juan prit le nom de
Juan Carrasco.
Ils accomplirent leurs dévotions à la Vierge del Pilar. Garcia avait
hâte de quitter le sol de l'Espagne. Mais Juan, inconscient du danger
ainsi qu'il le fut toute sa vie, avait entrepris une intrigue avec une
petite marchande de souliers, une créature délicieuse au teint rose
et aux yeux brillants. Il prétendait que cet inélégant métier n'était
point fait pour elle et tenta de lui persuader de faire voyage avec
lui. La belle allait consentir. Mais Garcia fut énergique. Il déclara
que, si Juan s'embarrassait de ce nouveau bagage, il partirait, lui,
de son côté et abandonnerait l'autre à son sort.
* * * * *
À Barcelone, les deux amis s'embarquèrent pour Civita-Vecchia.
Rassurés sur le sol de l'Italie, ils se laissèrent aller l'un et
l'autre à dépenser leurs doublons sans compter. En Andalousie, la
plupart des femmes sont jolies. Elles ont toutes, sur la promenade, ce
balancement de hanches provocant qui attache naturellement l'homme à
leurs pas. En Italie, la beauté est l'exception. La femme vit libre au
soleil, plus facile en apparence que dans l'autre péninsule, mais en
fait l'aventure est plus rare, plus difficile. Garcia et Juan durent
donc mettre, sans enthousiasme, la main à la bourse. Ils achetèrent
à sa mère une délicieuse enfant rousse avec une peau d'une blancheur
telle que celle de la Fausta, de l'avis de Garcia, eût paru café au
lait à côté. Ils la dressèrent fraternellement à leur procurer le
plaisir alternativement à l'un et à l'autre. La petite s'y fit sans
trop de difficultés. Elle ne connaissait pas encore grand'chose à
l'amour.
Mais un beau jour elle sentit naître en elle un sentiment nouveau.
Il semblait que Juan l'eût hypnotisée. Elle s'attachait à ses pas,
délaissant Garcia et refusant d'accomplir avec celui-ci, les rites
auxquels elle avait si aisément participé jusque-là.
Garcia en fut vexé et reprocha à son ami d'avoir exercé sur la
fillette une séduction qui n'était point dans leurs conventions. Juan
s'en défendit. Il imposa par la menace la société de son ami à sa
petite amoureuse, puis la jeta à la porte.
En compagnie de quelques-uns de leurs compatriotes, la bourse presque
vide, ils décidèrent de gagner enfin les Flandres par l'Allemagne.
* * * * *
Arrivés à Bruxelles, ils s'enrôlèrent l'un et l'autre dans la
compagnie du capitaine Don Manuel Gomare.
C'était un soldat de fortune, Andalou comme eux, qui avait conquis
chacun de ses grades à la bataille. Il considérait la guerre comme un
métier qui devait lui rapporter, sinon des bénéfices moraux, au moins
quelques avantages d'ordre matériel et amoureux. Le capitaine Gomare
était la terreur des petites villes. Il jugeait que la guerre sans
pillage et sans viol n'avait aucune raison d'être. Si les gens
de métier n'ont point cette récompense, leur métier est de pure
imbécillité. La grandeur du métier militaire, comme on voit, lui
échappait complètement. Il est juste de dire que le gouvernement
espagnol oubliait assez souvent de régler la solde de ses réguliers et
de ses mercenaires.
Le capitaine Gomare n'exigeait de ses hommes que du courage et des
armes bien polies. Il se montrait par ailleurs fort accommodant sur la
question de discipline.
Charmé de la mine martiale de ses nouvelles recrues, il se promit de
les utiliser selon leurs goûts, c'est-à-dire qu'à chaque escarmouche
il leur réserva les missions les plus difficiles, les postes les plus
dangereux. Le sort leur fut favorable. Vingt fois ils échappèrent
comme en se jouant à la mort, quittes pour de petites blessures. Les
généraux les eurent bientôt remarqués, et le même jour ils obtinrent
tous deux l'enseigne.
* * * * *
Dès ce moment, ils reprirent leurs véritables noms, ce qui accrut
encore la considération que leurs exploits leur avaient value.
Avec leur identité, le goût de l'ancienne vie les reprit. Ils
recommencèrent à boire et à jouer, à courir les nobles femmes, les
petites bourgeoises, les filles du peuple et les courtisanes des
villes où ils tenaient garnison. La besogne leur était facilitée, car,
dès que la compagnie du capitaine Gomare prenait ses quartiers, les
femmes, avec des soupirs, s'apprêtaient à capituler.
L'affaire Ojedo avait été, semble-t-il, étouffée. Évidemment la
Teresita n'avait pas eu intérêt à révéler pour quels motifs un homme
avait pu s'introduire de nuit dans les chambres des jeunes filles. Et
puis, n'aimait-elle pas Don Juan?
Les deux jeunes gens avaient donc reçu le pardon de leurs parents,
ce qui les touchait, à la vérité, médiocrement, mais aussi quelques
lettres de crédit sur les banquiers d'Anvers. Ils en firent bon usage.
Ils perdaient bientôt le sens d'une certaine galanterie de bonne
compagnie. Dès qu'ils apercevaient une jolie femme, ils décidaient
qu'elle serait à eux. Tous les moyens leur étaient bons pour
l'obtenir. Promesses de mariage, serments éternels ne les rebutaient
point. Que si les pères, les maris ou les frères s'avisaient de
protester, ils avaient pour leur répondre des coeurs endurcis et des
épées bien trempées. Ils se firent bientôt dans toutes les Flandres,
et surtout Don Juan, une redoutable réputation.
* * * * *
L'hiver s'était passé ainsi. Avec le printemps recommença la guerre.
Dans une escarmouche qui tourna mal pour les Espagnols, le capitaine
Gomare reçut une arquebusade qui le blessa mortellement. Don Juan,
qui l'avait vu tomber, courut à lui pour le relever. Mais le brave
capitaine, rassemblant toutes ses forces, lui dit:
«Je sais que tout est fini. Laisse-moi mourir ici, mon petit.
Serais-je mieux couché une demi-lieue plus loin? Je vois les
Hollandais qui arrivent en nombre... N'éloigne pas du service un
seul homme pour moi... Je serai bien content, au contraire, de voir
l'engagement... Serrez-vous tous autour de vos enseignes, dit-il à ses
soldats qui s'empressaient autour de lui, et ne vous inquiétez pas de
moi.»
Don Garcia, qui survint à cet instant, lui demanda si par hasard il
n'aurait point quelque suprême volonté qui dût être exécutée après sa
mort.
«Je n'y avais pas pensé, répondit le capitaine Gomare, qui pour la
première fois de sa vie peut-être parut s'abîmer en de profondes
réflexions...
«La mort, je n'y avais jamais fait attention, je ne la croyais pas si
prochaine... Je ne serais pas fâché de recevoir la visite de quelque
homme d'église... Mais tous nos moines sont aux bagages... Il est bien
dur à un homme de ma sorte, qui a vécu comme un mécréant, de mourir
sans confession...
--Eh bien! prenez mon livre d'heures, dit Don Garcia en lui présentant
son flacon d'eau-de-vie. Cela donne du courage pour les petits et les
grands voyages...»
Le regard du vieux soldat chavirait de plus en plus. Il ne remarqua
même pas la plaisanterie de Don Garcia, mais plusieurs de ceux qui
l'entouraient en parurent fort scandalisés.
Les yeux du capitaine s'ouvrirent d'un dernier effort:
«Don Juan, dit le moribond, approchez, mon enfant. Je vous fais mon
héritier. Dans cette vieille bourse de cuir se trouve tout ce que je
possède. Il vaut mieux que cet argent soit à vous qu'aux mains des
excommuniés. Je vous demande seulement une chose, Juan: vous ferez
dire quelques messes pour le repos de mon âme.
--Votre volonté sera exécutée, capitaine.»
Cette dernière parole parut rendre confiance à Gomare. Il expira
tranquillement.
* * * * *
Cependant les balles commençaient à siffler plus drues. Les Hollandais
approchaient. Les soldats revinrent à leur rang après un dernier salut
au capitaine Gomare. Bientôt on dut battre en retraite. La route était
défoncée, la troupe fatiguée. Cependant les Hollandais ne réussirent
point à prendre un seul drapeau ni à faire un seul prisonnier.
Au soir, on dressa le campement. Les officiers, sous leurs tentes,
parlèrent des événements de la journée, critiquant la décision des
grands chefs. Puis on en vint à faire le bilan des morts et des
blessés.
«Je regretterai fort la mort du capitaine Gomare, dit Don Juan.
J'avais fait mes premières armes sous lui. C'était un officier sans
peur, un camarade sûr, un père pour le soldat.
--Je suis de votre avis, dit Garcia, mais par le diable! pourquoi
tenait-il tant, pour mourir, à la présence d'une robe noire? L'homme
n'est pas le même auprès d'une table couverte de bouteilles et à
l'article de la mort. Cela prouve qu'il est plus facile d'être brave
en paroles qu'en actions... À propos, Don Juan, puisque vous êtes son
héritier, quelle somme avez-vous trouvée dans la bourse qu'il vous
donna?»
Juan ouvrit la bourse et la vida sur la table. On compta. Elle
contenait une soixantaine de pièces d'or. «Nous voici donc en fonds,
dit Garcia, habitué à considérer la bourse de son ami comme la sienne.
Eh bien! pourquoi ne ferions-nous pas une bonne partie de pharaon au
lieu de pleurnicher sur les trépassés de la journée?»
* * * * *
La proposition fut agréée à l'unanimité. On apporta quelques tambours
sur lesquels on jeta des manteaux: ce fut la table de jeu.
[Illustration: PLANCHE VI
_De Novelli._--LA STATUE DU COMMANDEUR]
Don Juan prit le premier les cartes, mais, avant de ponter, il tira de
la bourse dix pièces d'or qu'il enveloppa soigneusement dans un coin
de son mouchoir et mit dans sa poche.
«Que diable en comptez-vous faire? lui lança Garcia. Un soldat faire
des économies! Et à la veille de la grande bataille! Vous plaisantez!
--Je ne plaisante pas. Vous savez, Don Garcia, que je ne puis disposer
de toute la somme. Don Manuel Gomare m'a fait le legs sous condition.
--La peste soit du niais! s'exclama Garcia. Auriez-vous, en vérité,
envie d'acheter pour ces dix écus les patenôtres du premier curé que
nous rencontrerons?
--Je l'ai promis au capitaine mourant.
--En vérité, Juan, vous me faites honte! Je ne vous reconnais pas!»
Le jeu commença. La chance, qui semblait au début se montrer favorable
à Juan, tourna bientôt contre lui. Il fit paroli, perdit, perdit
encore. En vain, pour rompre la veine, Don Garcia prit-il les cartes
en main. Une heure ne s'était pas écoulée que tout son argent, et
celui de Juan, et les cinquante écus du capitaine Gomare étaient
passés entre les mains de leurs camarades.
Don Juan déclara qu'il s'en allait coucher. Mais Garcia, échauffé,
déclara qu'il voulait avoir sa revanche et regagner ce qu'il avait
perdu.
«Allons, Juan, pas d'enfantillage! dit-il. Voyons ces derniers écus
que vous avez si bien serrés. Je suis sûr qu'ils vous porteront
bonheur.
--Mais, Don Garcia, vous savez que j'ai promis.
--Il s'agit bien de messes à présent! Le capitaine, de son vivant, eût
plutôt pillé une église que de laisser passer une carte sans ponter!
--Eh bien, voici cinq écus, dit Juan, mais ne les exposez point d'un
seul coup.
--Pas de faiblesses!»
Et Don Garcia mit les cinq écus sur le roi. Il gagna.
--Paroli! s'écria-t-il.
Mais cette fois il perdit.
--Allons, les cinq derniers, fit-il, pâlissant de rage.
Don Juan, vexé lui aussi, risqua quelques dernières objections, mais
pour la forme. Il tendit quatre écus à Garcia.
--La femme de coeur!
Ce fut le valet qui sortit et le banquier rafla la mise.
Don Garcia se leva furieux et jeta les cartes au nez du banquier.
«Vous êtes un chançard, vous, dit-il à Juan. Misez à votre main le
dernier écu.»
Don Juan avait bien oublié les messes et son serment. Il posa son
dernier écu sur l'as et le perdit aussitôt.
«Que Satan emporte l'âme du capitaine Garcia, s'écria-t-il. Ses écus
étaient ensorcelés!»
Le banquier, poli, leur demanda cependant s'ils voulaient jouer
encore; mais comme ils n'avaient plus la moindre pièce ni dans leurs
poches ni dans leurs bagages et qu'on fait difficilement crédit à
des gens exposés à disparaître du jour au lendemain, force leur
fut d'abandonner la partie. Ils se consolèrent en la compagnie des
buveurs. Tous leurs souvenirs et l'âme du capitaine furent bientôt
noyés dans le vin.
CHAPITRE IV
LA MORT DE DON GARCIA
Enterrement de Gomare.--Modesto.--Le siège de Berg-op-Zoom.--Le
capitaine Saqui-Guitra.--Mort étrange de Don Garcia.--Les débauches de
Don Juan.
Cependant, les renforts attendus par l'armée espagnole venaient
d'arriver. Les généraux décidèrent de reprendre sans plus tarder la
marche en avant et une vigoureuse offensive.
Les troupes traversèrent les lieux où elles s'étaient battues quelques
jours plus tôt. Beaucoup de cadavres gisaient encore çà et là dans les
fossés et à travers les champs. Il s'exhalait de la plaine une odeur
nauséabonde.
Un soldat de l'ancienne compagnie du capitaine Gomare fit soudain
entendre une exclamation. Il venait de reconnaître, dans un fossé, la
lamentable dépouille de son chef. On l'entoura. Don Juan remarqua avec
surprise que la figure du mort, si calme quelques instants après qu'il
eût rendu le dernier soupir, était maintenant crispée.
Il lui semblait même que ce cadavre en décomposition, de ses
orbites creux, le regardait d'un air menaçant. Alors, les dernières
recommandations du capitaine et la manière dont il les avait exécutées
lui revinrent à l'esprit. Il tenta, en vain pour la première fois, de
chasser ce remords de son esprit.
Il fit cependant arrêter quelques soldats et, malgré les sarcasmes de
Don Garcia, leur donna ordre de creuser une fosse. Un capucin qui
se trouvait par là récita sur la dépouille du capitaine quelques
dernières prières. Les soldats, habitués à de tels spectacles,
reprirent silencieusement leur marche. Cependant Juan aperçut un vieil
arquebusier qui, ayant longtemps fouillé dans sa poche, y découvrit
enfin un pauvre écu qu'il donna au capucin en lui disant:
«Voilà pour dire une messe au capitaine Gomare.»
Ce jour-là, Don Juan se montra au feu d'un courage intrépide. Il
s'exposa cent fois à la mort, sans aucun ménagement. «On est brave
quand on n'a plus rien à perdre», murmura un des partenaires de la
partie de pharaon!
* * * * *
Quelque temps après la mort du capitaine Gomare, une nouvelle recrue
fut incorporée dans la compagnie où servaient Don Garcia et Don
Juan. C'était un garçon singulier, à l'air sournois et mystérieux.
Irréprochable au feu, on ne le voyait jamais boire, ni jouer, ni même
parler avec ses camarades.
À la longue, on lui donna le surnom de Modesto. Il fut bientôt connu
sous ce seul nom dans la compagnie, même de ses chefs. Modesto passait
son temps à fourbir son arquebuse ou à regarder voler les mouches.
La campagne se termina par le siège de Berg-op-Zoom qui fut un des
plus durs de la guerre. Le vieux capitaine Saqui-Guitra, qui avait
pris la place du pauvre Gomare, s'y illustra particulièrement. Il
s'emparait chaque soir d'une redoute et ne s'arrêta pas avant la
centième.
* * * * *
Une nuit Don Juan et Don Garcia se trouvaient ensemble en service à
la tranchée, alors fort rapprochée de la grande muraille. Un tel
poste était dangereux entre tous, car les sorties des assiégés
étaient fréquentes, leur feu bien nourri et bien dirigé. Le capitaine
Saqui-Guitra lui-même n'avait réussi à rien dans cette partie des
ouvrages.
Ce ne furent, aux premières heures de la nuit, que continuelles
alertes. Enfin assiégés et assiégeants parurent céder à la fatigue.
On cessa le feu des deux côtés, et un morne silence descendit sur la
plaine. À peine entendait-on de temps à autre quelque décharge d'une
sentinelle isolée.
Il était quatre heures du matin, l'heure où les soldats les mieux
aguerris ont peine à lutter contre la défaillance physique et morale.
Les grands capitaines redoutent cet instant entre tous et ne se
rassurent que quand les premiers feux du soleil colorent l'horizon.
«Je sens, en vérité, mon sang se glacer dans mes veines, dit tout à
coup Don Garcia, et ma moelle se figer dans mes os. Je crois qu'un
enfant hollandais armé d'un pot à bière aurait raison de moi. Je ne me
reconnais plus. Oh! cette arquebusade dans le lointain! Mes nerfs! mes
nerfs!
--Te prends-tu pour une jolie femme? fit Juan goguenard.
--Non, si j'étais dévot, je crois bien que je prendrais le bizarre
état où je me trouve pour un avertissement du ciel...
Tout le monde fut surpris de ce langage, Don Juan le premier, car
Don Garcia Navarro ne se souciait point à l'ordinaire des puissances
célestes, sinon pour s'en moquer.
Le jeune homme vit quel étonnement avait causé sa déclaration et,
cédant à la vanité, il reprit bientôt: