effet, fit-il, depuis le jour où, en la compagnie de mon oncle Don
Jorge--Dieu ait son âme--je soupais aussi à côté de la belle Pandora.
Elle tient, m'a-t-on dit, maison de vin et d'amour dans les quartiers
discrets. Il n'est point, mesdames, de fin plus élégante pour une
courtisane, cette honorable corporation à laquelle vous pouvez toutes
vous vanter d'appartenir. Mais tandis que je considère votre beauté,
vos blanches épaules, vos seins dorés et bien d'autres choses, je
pense à celles qui ne sont pas ici, qui ne viendront plus en ma
maison. Au souvenir de nos amours passées, cet amontillado! Magdalena,
Soledad, Concepcion, Mercedès et la Carmencita, Doña Teresa, la
duchesse Isabelle, Irène la Pêcheuse, Doña Maria, Doña Juana, Doña...
«Tu en oublies, fit Mota, tandis que Juan poursuivait une interminable
énumération. Tu en oublies parmi celles qui portèrent un nom.
--J'en oublie, fit Juan, eh bien non! le vin rouge de France à la
mémoire de Doña Inès d'Ulloa!»
Juan, ce disant, poussa un ricanement sinistre et, ayant bu son verre,
le jeta à l'autre bout de la salle.
Un silence se fit, silence singulier, comme si un vent glacé eût passé
sur les têtes échauffées des convives. Et soudain, à la porte, on
entendit frapper trois coups.
«Les alguazils, peut-être», fit Don Garcia, tandis que les dames
refermaient leurs corsages et reprenaient place sur leurs chaises
respectives.
Juan était devenu pâle.
«Ouvre», dit-il à Ciutti...
Ciutti ouvrit la grande porte à deux battants. Et sur le seuil,
détachée de l'ombre, apparut la statue blanche du commandeur Gonzalo
d'Ulloa.
«Don Juan, tu m'as invité à ton souper. Me voici.»
Les hommes, même les plus braves, tremblaient. Les femmes s'étaient
pour la plupart évanouies. Seules avaient encore des yeux hagards
celles qui croyaient à une excellente mystification organisée par leur
hôte. Mais elles virent de suite, au visage décomposé de Juan, qu'il
s'agissait bien là d'un phénomène hors programme.
Le Tenorio maîtrisa ses sentiments.
«Je n'ai pas oublié mon invitation, dit-il. Allons, vite, Norendo,
une chaise et un couvert pour Son Excellence le Commandeur Don Juan
d'Ulloa...»
Mais cependant il reculait. Et tous faisaient cercle, les femmes aux
angles de la salle, tandis que, gravement, la statue de pierre prenait
place sur la chaise que Ciutti avait avancée.
Juan cependant leva son verre.
«Allons, mes seigneurs, videz votre coupe, et vous, mesdemoiselles,
retrouvez votre plus gracieux sourire en l'honneur de notre hôte le
Commandeur...
--Mais n'est-ce point la coutume, Don Juan Tenorio, reprit la statue
de sa voix sans accent, de serrer d'abord la main à ses invités... Ta
main!»
Juan hésita, puis tendit la main au commandeur qui la prit d'un
mouvement saccadé... Alors il se fit un grand bruit. Ulloa avait levé
le poing et frappé d'un coup formidable sur la table. Tout s'écroula,
les bougies s'éteignirent, victuailles et vins dégringolèrent. Il se
dégageait en même temps une forte odeur de soufre qui fit tousser ces
dames à qui mieux mieux. Quand on les retrouva dans ce désordre, seins
égratignés, jambes nues en l'air parmi les bouteilles cassées, grâce
à une chandelle que Ciutti avait pu allumer, on s'aperçut que Don Juan
avait disparu.
«Où est don Juan? dirent-ils tous.
--En enfer!» répondit une voix sépulcrale.
Les convives prirent leur chapeau, leur cape, leur épée, et chacun
d'eux accompagnant une des femmes, ils filèrent sans demander leur
reste.
«En enfer! en enfer! grommelait le lamentable Ciutti, cela devait
arriver. Je l'avais prévu. Mais qui me réglera mes trois années de
gages?»
II
DON JUAN DE MARANA
ou
LE DON JUAN DES FLANDRES
CHAPITRE I
À L'UNIVERSITÉ DE SALAMANQUE
La famille de Maraña.--Les âmes du Purgatoire.--À l'Université de
Salamanque.--Don Garcia Navarro.--À l'église.--Fausta et Teresa de
Ojedo.--Première sérénade.
Don Juan de Maraña était le fils de l'un des seigneurs les plus
importants de Séville, Don Carlos de Maraña. Ce gentilhomme s'était
illustré dans maintes guerres. Couvert de blessures, il fit un mariage
des plus avantageux. Sa femme ne lui donna d'abord que des filles,
dont plusieurs devaient entrer en religion. Ses cheveux avaient déjà
blanchi quand, pour son plus grand bonheur, Don Juan vint au monde.
Juan fut un enfant mal élevé. Son père le voulait guerrier, sa mère
dévot. La comtesse de Maraña lui serinait des prières du matin au
soir, le père lui contait les prodigieuses aventures que ses aïeux
et lui-même avaient courues pendant les révoltes des Mores. C'était
auquel de ses deux parents le gâterait le mieux pour qu'il daignât
suivre son enseignement.
* * * * *
La comtesse lui expliquait par le détail un grand tableau qu'elle
possédait et qui représentait les divers supplices réservés aux
fidèles condamnés à faire un stage au Purgatoire. On y voyait
notamment un homme dont un serpent rongeait les entrailles pendant
qu'un brasier ardent lui brûlait les membres un à un. Un tel châtiment
lui avait été réservé parce que, dans sa vie terrestre, il avait
négligé la leçon de catéchisme, fait des singeries à la procession ou
trompé son confesseur.
Le comte lui énumérait les exploits des diverses armes qu'il
conservait suspendues sur les murs de son cabinet de travail. Avec
celle-ci il avait pourfendu un More, avec celle-là transpercé un chef
de brigands. Quand il fut question d'envoyer Juan à l'Université de
Salamanque, son père lui confia une épée à poignée d'argent, portant
gravées les armes de la famille.
«Ton honneur, lui dit-il, est celui des Maraña. Prends cette pure
épée... Puisse-t-elle n'être jamais souillée que du sang de l'infidèle
ou du coupable! Ne la tire jamais le premier, mais n'oublie pas que
tes ancêtres ne la remirent jamais au fourreau avant qu'elle n'eût
fait son office...»
[Illustration: PLANCHE V
_Boucher._--DON JUAN INVITE LA STATUE DU COMMANDEUR À SOUPER]
* * * * *
L'Université de Salamanque n'était pas seulement célèbre dans les
Espagnes, mais dans l'univers entier. Ses professeurs étaient savants,
ses élèves zélés. Cependant cette jeunesse ne se privait pas de
manifester une exubérance sans souci de la tranquillité des bourgeois.
Rixes, enlèvements, c'était le quotidien tracas de la police. Les
plus grands ennuis venaient, comme il est juste, des étudiants nobles
auxquels la morgue d'un nom permettait de défier les lois. Cependant
nul d'entre eux n'avait beaucoup d'argent à sa disposition. Les pères
de famille estimaient qu'à vingt ans un jeune homme doit pouvoir tout
se procurer sans monnaie trébuchante.
* * * * *
Don Juan arrivait à l'Université empli de saines résolutions. Aussi,
dès le premier cours, il s'efforça de trouver une bonne place auprès
du professeur. Précisément, sur un des premiers bancs, un vide
paraissait avoir été réservé. Juan s'y assit sans plus de façons.
Mais un étudiant dont la triste mine et le vêtement en loques disaient
suffisamment la pauvreté lui dit:
«Ce que vous faites est bien imprudent et audacieux. On voit que vous
êtes nouveau venu à l'Université. Cette place est celle où s'assied à
l'ordinaire Don Garcia Navarro.
--La place est au premier occupant», répondit Juan.
Et, sans s'émouvoir, il se mit en demeure de suivre la conférence.
«Don Garcia Navarro est tout à fait chatouilleux, poursuivait
l'étudiant misérable, sur le point de l'honneur. Il estime cette
place la meilleure du cours et considère par le fait qu'elle doit lui
revenir. Oh! méfiez-vous d'une querelle avec Don Garcia. Plusieurs,
dit-on, sont déjà tombés sous son épée...»
Don Juan n'était pas sans quelque inquiétude. Certes, une querelle
n'était pas pour l'effrayer. Mais débuter ainsi à l'Université, ç'eût
été mécontenter sa sainte mère et, sans doute, aussi le comte Carlos
qui avait voulu faire de son fils un gentilhomme, non un bretteur.
* * * * *
Mais un chuchotement se fit parmi les étudiants qui avaient observé,
les uns avec curiosité, les autres avec angoisse, la petite scène.
C'était Don Garcia Navarro lui-même qui pénétrait dans la salle.
Ce Garcia était un jeune homme à la forte carrure d'épaules, au
visage marqué déjà, l'oeil fier, la lèvre dédaigneuse. Il portait un
pourpoint sombre tout râpé et un manteau percé de nombreux trous. Sur
cet accoutrement défraîchi pendait une longue chaîne d'or.
Juan ne fut pas trop étonné d'apercevoir en cette tenue un si réputé
seigneur. Il savait que c'était la mode parmi les étudiants de
paraître insoucieux du costume. Seule comptait l'arme gravée au
pommeau de l'épée. La jeunesse écolière voulait ainsi s'opposer à la
jeunesse militaire qui affectait de porter des uniformes impeccables,
plumets frisés et bottes reluisantes.
* * * * *
Mais, à la stupéfaction générale, Don Garcia, apercevant à sa place
Don Juan, le salua avec une grande politesse:
«Maraña, lui dit-il, vous êtes un nouveau parmi nous. Mais nos pères
furent jadis de grands amis. Si vous le permettez, les fils ne le
seront pas moins.
--Seigneur Garcia Navarro, répondit sans se démonter Juan, il me sera
doux de profiter à l'Université et même en ville des conseils d'un
étudiant aussi savant et expérimenté que vous. J'ignorais que nos
pères eussent été ainsi liés, mais vous m'en voyez, en vérité, heureux
et flatté.
--Certes, reprit Garcia, je vous ferai connaître Salamanque, et dans
tous ses secrets. Mais, pour aujourd'hui, il s'agit d'écouter la
parole de ce pédant... Allons, fit-il à l'étudiant qui avait tout à
l'heure prévenu Juan, déménage, Perico. Crois-tu qu'un croquant de ton
espèce puisse tenir compagnie à un Maraña ou à un Navarro?...»
Le pauvre Perico fila prestement aux derniers bancs de l'amphithéâtre
sans se le faire dire deux fois.
* * * * *
«Les méchantes langues, Juan, dit Garcia à son nouvel ami au sortir du
cours, vous raconteront que je fus en mon enfance voué au Diable. Mon
père, las d'implorer saint Michel pour ma guérison, eut, un beau jour,
recours à celui que l'Archange foule aux pieds... Je guéris ainsi
d'une maladie désespérée... Tout cela n'est que sotte légende. Je suis
un homme libre, indépendant des puissances infernales tout autant que
célestes.»
Et ce disant, Don Garcia assurait son chapeau sur le coin de l'oreille
et faisait claquer son épée sur ses éperons.
Juan fut cependant étonné que l'étudiant lui proposât d'entrer dans
l'église San-Pedro, où se tenait, à cet instant, le dernier office du
soir. Il le suivit et, agenouillé, fit sa prière.
Il l'avait terminée depuis longtemps que Garcia semblait toujours
absorbé dans ses méditations. N'osant pas le déranger de ses pieuses
oraisons, il fit de l'oeil le tour des quelques vieux messieurs et des
dévotes qui composaient le plus clair du public. Cependant, à peu
de distance, agenouillées sur le tapis, il remarqua trois femmes qui
méritaient attention. Celle du milieu était évidemment une duègne,
mais les deux autres laissaient deviner ainsi de dos, sous la
mantille, de souples tailles, des formes rondes, d'opulentes
chevelures, de gracieuses beautés enfin.
Il demeura à regarder les jeunes filles. Soudain, Garcia le poussa du
coude.
«Vous êtes un novice, fit-il. Détournez l'oeil. Vous pensez bien que
ce ne sont point les litanies du vénérable padre qui me retiennent
ici. Je les surveille aussi...
--Et qui sont-elles? risqua Juan.
--Elles sont filles d'un auditeur au Conseil de Castille. Doña Fausta,
l'aînée, est ma princesse. Tâchez, si le coeur vous en dit, d'être
amoureux de la seconde, Teresa. Ainsi pourrons-nous mener le siège de
conserve. Ah! voici qu'elles se lèvent enfin. On est donc bien
dévot dans la famille de Ojedo? Hâtons-nous. Peut-être le vent
soulèvera-t-il leurs légères basquines, tandis qu'elles monteront
en voiture, et apercevrons-nous ainsi la ligne charmante de leurs
jambes...»
* * * * *
Était-ce l'influence de Garcia, mais Don Juan, en effet, se sentit
immédiatement amoureux de Doña Teresa.
«Mes affaires avec l'aînée vont assez bien, lui dit Garcia, tandis
qu'ils s'éloignaient. Elle a pris mon billet de l'air le plus naturel
du monde.
--Votre billet?
--Eh! oui, mon billet... Ne le vîtes-vous point?
--Quand?
--Quand ma main dégantée tendait à ses jolis doigts l'eau bénite. Il
n'est de tel à Séville que l'église pour faire connaissance. Le prêtre
fait les mariages, le sacristain, pour une moindre monnaie, les unions
passagères.
--Par exemple!
--Bref, Juan, il vous faut presser votre affaire. Ainsi livrerons-nous
sans tarder un assaut contre la famille Ojedo.
* * * * *
Le soir ils furent dîner à une table où se réunissaient un certain
nombre d'étudiants. Il y fut question de bal, d'amourette, de guet
rossé, de vin, et très peu des études que ces messieurs poursuivaient
à Salamanque.
«Tout ceci pour vous étonner, Juan, dit Don Garcia. Pas un de ces
gamins ne saurait proprement tenir une épée. Oh! que la vôtre est
belle!»
--C'est une épée des Maraña. Elle n'a jamais trempé que dans le sang
de l'infidèle...
--Peut-être à Salamanque connaîtra-t-elle d'autres aventures», fit
Garcia avec une certaine ironie.
C'était l'heure de la promenade nocturne au bord de la Tormes.
Quelques jolies femmes lorgnaient les passants. Amoureuses et
soupirants, amants et maîtresses y venaient échanger, sous la
surveillance malhabile de leur famille ou de leur moitié conjugale,
des oeillades incendiaires autant que coupables. Des brises parfumées
montaient de la rivière; c'était un soir de printemps merveilleusement
doux.
* * * * *
Cependant la nuit était tombée.
«C'est l'heure, dit Garcia, de nous rendre sous la fenêtre de nos
belles. Que si le guet survient, vous n'aurez qu'à me suivre. Je
connais les détours, et du diable si ces maudits alguazils parviennent
à nous joindre!»
En passant près du porche d'une église, Garcia siffla, et son petit
page parut tenant une guitare à la main.
«Je chanterai pour nous deux, fit-il, car comme moi vous avez ici
votre gibier. Soyez prudent pour un début. Il n'est d'important en
amour que le premier contact avec la femme... et le dernier.»
Ce disant, Garcia posa le pied sur une borne et, accompagné de sa
guitare, chantait en sourdine une vieille mélopée campagnarde qu'il
avait légèrement transformée pour la circonstance.
En dansant, là-bas au village
Fausta m'a promis un baiser.
Tu l'as promis, fille volage,
Ah! ne va pas te raviser.
Quand vint le moment de la danse,
Comment ai-je fait pour oser?
Je la pris sans plus de prudence
Et lui demandai le baiser.
Inès honteuse me regarde,
Tout tremblant d'amour et d'effroi,
Et me dit: Prends-le, mais prends garde,
Désormais je compte sur toi.
J'ai dit: Tu peux, je te le jure,
Compter sur de longues amours,
À ce prix-là, n'es-tu pas sûre,
Fausta, de me garder toujours?
Prête du moins, si tu ne donnes,
Je te paierai les intérêts,
J'en rendrais trois, Dieu me pardonne!
Pour un que tu m'avancerais!
Comme se terminait la romance, les jalousies de deux fenêtres se
soulevèrent légèrement. On écoutait. Alors Garcia posa sa guitare
et, debout sur la borne, entama une conversation à voix basse avec la
Fausta.
* * * * *
Don Juan regardait l'autre fenêtre, rendu plus timide encore après les
recommandations de son ami. Il avait toujours aimé, dès l'enfance,
les femmes. Il se sentait en tranquillité, en paix d'âme, en communion
d'idées auprès de ce sexe. Mais quand la question est posée sur le
terrain d'un amour offensif, les relations changent. Il y avait au
fond de Juan un secret instinct qui l'avertissait que les femmes,
naturellement, devaient venir à lui. Les cours assidues et pénibles ne
seraient pas son fait. Elle doit faire tous les pas, celle-là qui eut
l'honneur de plaire à Don Juan!
«Jésus! Mon mouchoir est tombé.»
Et, en effet, la frêle batiste de Doña Teresa venait de choir.
Maladresse? Calcul? Juan se précipita pour le ramasser et sur la
pointe de son épée le tendit à la jeune fille.
«Grand merci, Seigneur, dit-elle... Mais ne vous ai-je point aperçu ce
soir sous le porche de l'église San-Pedro?»
Décidément tout se passait comme il convient.
«Hélas! répondit d'une voix doucereuse Juan, je fus en effet ce soir à
l'église San-Pedro, et dès cet instant j'ai perdu le repos...
--Et comment?
--Parce que je vous ai vue!»
* * * * *
Une conversation si bien entamée ne s'arrêta pas là. Jusqu'à l'heure
du retour au logis du seigneur d'Ojedo, les deux galants soupirèrent à
leurs belles des paroles d'amour. Le premier effort fait, Juan s'était
découvert une merveilleuse et naturelle habileté sur ce sujet. Ah!
que valaient les propos vides de la vie courante, les discussions
oiseuses, à côté d'un si charmant duo galant! Il s'en fut dans la
nuit, le coeur grisé de ses propres paroles, plein de son premier
amour...
CHAPITRE II
FAUSTA ET TERESA
Premiers baisers.--Don Cristoval.--La rixe.--Un mort.--L'épée des
Maraña.--Visite des deux soeurs.--Rendez-vous en ville.--Le souper
des étudiants.--Deux jolies maîtresses.--Leçons de volupté.--Première
fatigue.--Le signe de beauté.--Échange de femmes?--Le pari
perdu.--L'amontillado.--La tentative de viol.--Mort de Fausta.--Fuite
de Don Juan.--En Flandre!
Chaque soir, la sérénade recommençait. La position des deux compères
s'améliorait. Bientôt ils furent autorisés à poser un baiser sur les
jolies mains effilées, baiser gagné au prix d'une pénible escalade.
Don Garcia, que ces bagatelles ne satisfaisaient point, fit allusion
à une échelle de corde qui permettrait de circuler plus aisément,
ou même à de fausses clefs qui donneraient l'accès des appartements
tandis que le seigneur de Ojedo faisait chaque soir sa partie chez des
amis.
* * * * *
Par une nuit très sombre, tandis que les galants entretiens se
poursuivaient, sept à huit hommes en manteaux, portant pour la plupart
des instruments de musique, se montrèrent à l'extrémité de la rue.
«Voici Don Cristoval qui vient nous offrir une sérénade, s'écria
Teresa. Par le ciel, éloignez-vous. Ils ne manqueraient pas de vous
chercher querelle.»
Mais Don Garcia n'écoutait guère ces paroles de prudence.
«Holà! cria-t-il, qui s'avise de venir nous déranger ici? Passez votre
chemin, messieurs; la place est prise!
--Et qui donc ose me parler ainsi? Un de ces gamins d'étudiants.
Parbleu! Je vais lui tirer les oreilles!
--C'est à l'épée, si vous le voulez bien, que nous viderons la
question.»
Et roulant avec une prestesse admirable son manteau autour de son
bras, Don Garcia avait mis flamberge au vent. Juan l'imita sans
hésiter. Cristoval et les deux hommes d'armes qui l'accompagnaient
avaient de même tiré l'épée. Quant aux musiciens, ils s'enfuyaient
à toutes jambes, craignant que leurs précieux instruments ne fussent
brisés dans la bagarre.
Juan, avec toute l'impétuosité de son âge et de son sang, s'était jeté
en avant, et ce fut lui qui croisa le fer avec Don Cristoval. Celui-ci
était un escrimeur habile, et peu à peu il repoussait Juan vers la
muraille. Fort heureusement l'étudiant se rappela une certaine botte
que lui avait enseignée le seigneur Uberti, son maître d'armes. Il se
laissa aller à terre sur la main gauche et, de la droite, lancée en
avant avec plus de force, plongea son épée au défaut des côtes de
Cristoval. Le coup fut si violent que le fer se brisa après avoir
pénétré d'une bonne moitié dans le corps.
Quand ils virent leur maître à terre et sérieusement touché, les deux
spadassins tournèrent les talons. On entendait en effet dans la rue
voisine le bruit de la patrouille qui arrivait en hâte.
«Sauvons-nous, dit Garcia à Juan... Adieu, mes belles!»
* * * * *
Ce fut à travers les ruelles de Séville, une bonne demi-heure, une
acharnée poursuite. Mais Garcia connaissait tous les tours et détours.
Au moment où ils allaient être saisis, ils rencontrèrent une bande
nombreuse d'étudiants qui se promenaient en chantant. Dès qu'ils
virent leurs camarades poursuivis, ils s'armèrent de pierres, de
bâtons, et résolument entreprirent de barrer la route au guet. Les
alguazils, essoufflés, ne jugèrent pas à propos d'engager la bataille,
et les deux compagnons purent enfin regagner la chambre de Don Garcia.
«Mais qu'avez-vous fait de votre épée? dit celui-ci soudain à son
compagnon.
--Mon épée! Par le diable, la lame s'était brisée en deux. Je l'aurai
laissé tomber.
--Et vos armes sont gravées sur le pommeau! C'était bien la peine! Don
Juan, nous sommes perdus! Ce Cristoval est un puissant seigneur...
--Quoi qu'il en soit, dormons, répondit Don Juan, je suis rompu.»
Et il s'étendit sur le matelas de cuir, à côté du lit de Garcia, où il
passait maintenant la plupart de ses nuits.
Mais il dormit mal. Il vit en rêve s'agiter devant ses yeux une lame
brisée, et cette lame était teinte de sang, et sur l'acier se jouait
l'écusson des Maraña. Ce n'était pas dans le corps d'un infidèle
qu'était entrée jusqu'à la garde la bonne épée que son père, le vieux
Carlos, lui avait confiée!
Au petit jour, un sommeil lourd les prit l'un et l'autre. Ils en
furent brusquement tirés par un coup frappé à la porte.
«Je n'attends personne, dit Garcia. Debout, Juan. Ce sont les
alguazils. Cette fois, il n'y a plus à résister. Recevons du moins ces
messieurs dignement.»
À la hâte ils firent un brin de toilette, étonnés que l'on ne
cognât pas plus fort. Enfin Garcia tourna la clef et, à leur grande
stupéfaction, ils aperçurent sur le seuil deux femmes soigneusement
voilées.
* * * * *
Elles entrèrent et se découvrirent le visage. C'étaient Doña Teresa et
Doña Fausta.
Ils baisèrent les mains de leurs belles, cependant que Garcia se
répandait en excuses sur le peu de luxe répandu dans son logis.
«Au reste, dit-il, je n'y compte plus habiter longtemps. Nous sommes,
lui et moi, inséparables, et à ce combat nocturne...
--Nous avons admiré votre bravoure, firent les deux soeurs.
--À ce combat, dis-je, il a laissé tomber son épée sur laquelle est
gravé l'écusson des Maraña. Nul doute que le guet ne l'ait découverte.
Je suis étonné que le procureur ne se soit pas encore inquiété de nous
faire jeter en prison.
--L'épée de Don Juan, dit Teresa, la voici. Nous l'avions vue tomber
et nous nous sommes empressées de la ramasser, tandis que le guet
s'était lancé à votre poursuite. C'est pour vous la rapporter que nous
sommes venues ici ce matin toutes deux...»
Don Juan tomba aux genoux de Teresa, tandis que Garcia, sous le
prétexte de fêter ce bonheur imprévu, embrassait sans autre forme au
visage Doña Fausta qui se défendait à peine...
Les deux soeurs s'en furent, mais non sans avoir donné, en un coin
écarté de la ville, rendez-vous à leurs amoureux. Il ne s'agissait
plus, après la bagarre où Cristoval avait trouvé la mort, de venir
bayer à la lune sous les fenêtres de la maison du seigneur de Ojedo.
* * * * *
Le soir, quelques étudiants offrirent un banquet aux deux amis pour
fêter convenablement le trépas de Don Cristoval. Cavalier fameux, il
était fort redouté des étudiants, et sa disparition était une vraie
bénédiction du ciel. Cependant, en ville, tous avaient soigneusement
gardé le silence sur le drame. Les étudiants savaient entre eux tenir
étroitement une parole.
«Savez-vous, dit Garcia, que le corregidor ne nous soupçonne en rien?
De prime abord, il m'avait fait l'honneur de penser à moi. J'étais
tout désigné, paraît-il, pour un semblable exploit! Mais il a changé
d'opinion parce que maints témoins sont venus affirmer que j'avais
passé la soirée avec vous. Vous avez, mon cher, une réputation de
sagesse bien établie!»
Don Juan voulut sans doute donner tort à l'opinion du corregidor,
car ce soir-là, pour la première fois de sa vie, il se grisa
abominablement.
* * * * *
La Fausta ne tarda point de succomber entre les bras de Garcia, et
quelques jours après sa soeur Teresa devenait la maîtresse de Juan.
C'était une jolie créature au buste petit et étroit, à la taille
ployée, aux longues jambes fines. Juan n'avait pas connu de femme, et
la jeune fille était vierge quand elle se donna à lui. Les premiers
temps de la passion furent chez Juan un ravissement. Il était en
adoration, en extase devant le joli corps de sa maîtresse; il eût
passé des heures, des semaines, des mois sans relâche auprès d'elle.
Ensemble ces deux enfants apprirent la volupté.