--Commandeur, j'idolâtre Doña Inès. Je suis convaincu que le ciel me

l'a réservée pour ramener mes pas dans le droit chemin. Ce n'est

pas sa beauté que j'aime ni sa grâce que j'adore, mais, Don Gonzalo,

j'adore la vertu personnifiée en Doña Inès. Ce que ni juges ni évêques

n'ont obtenu de moi par les cachots et les sermons, sa candeur l'a

obtenu. Son amour fait de moi un autre homme; il régénère mon

être. Elle peut transformer en un ange celui qui était un démon.

Comprends-tu enfin, Don Gonzalo, ce que t'offre l'audacieux Don Juan

Tenorio, agenouillé devant toi? Je serai l'esclave de ta fille; je

vivrai dans ta maison; tu gouverneras mes biens et me diras: Voilà ce

qui doit être. Indique-moi le temps de ma réclusion. Je me soumets à

toutes les épreuves que tu exigeras de mon audace et de ma fierté. Je

les subirai dans la forme que tu me prescriras; et quand ta conscience

jugera que j'ai su la mériter, je lui donnerai un bon mari, et elle me

donnera le paradis.

--Assez, Don Juan. Je ne sais comment j'ai pu me contenir en entendant

les honteuses preuves de ton infâme effronterie. Don Juan, tu es un

lâche. Quand tu te sens pris, il n'y a pas de bassesses que tu ne

tentes pour te tirer d'affaire.

--Don Gonzalo!

--J'ai honte de te voir ainsi à mes pieds. Ce que tu voulais gagner

par la force, tu cherches à l'obtenir par la prière.

--Tout se règle ainsi du même coup.

--Jamais, jamais. Toi, son époux! Je te connais depuis trop longtemps.

Je la tuerai avant. Allons! rends-la-moi de suite. Autrement ta vile

posture ne m'empêchera pas de te traverser la poitrine.

--Réfléchis bien, Don Gonzalo; avec elle tu me feras perdre peut-être

jusqu'à l'espoir de mon salut.

--Que m'importe ton salut!

--Commandeur, tu me perds!

--Ma fille? Où est ma fille?

--Remarque que j'ai tenté par tous les moyens de te donner

satisfaction. Les armes à la ceinture j'ai toléré tes outrages; à

genoux, je t'ai proposé la paix.»

Don Juan se releva. Don Gonzalo tenait son épée en avant.

«Ma fille! ma fille! te dis-je, lâche qui m'as frappé par derrière...

--Ah! ce supplice a trop duré, reprit Don Juan avec un rire qui sonna

étrangement. L'enfer triomphe!»

Mais Don Gonzalo avait ouvert la porte.

«A moi, mes gens!» cria-t-il.

Juan avait saisi son pistolet.

«Ulloa, dit-il, tandis que la foule des soldats faisait irruption, si

mon âme va à nouveau se plonger dans le vice, tu répondras pour moi

quand Dieu m'appellera devant son tribunal de justice.»

Il fit feu. Le commandeur tomba raide mort entre les bras de ses

soldats.

CHAPITRE V

DONA ELVIRE

Mort d'Inès.--Débordements de Don Juan.--Sa profession de

foi.--Arrivée de Doña Elvire.--Sanglants reproches.--Piteuses

explications.--Vive querelle de famille.

C'est par miracle que Don Juan, après cette terrible aventure, échappa

à la justice. Mais il reçut plusieurs coups d'épée des soldats, en

sorte qu'il put plaider la légitime défense. Doña Inès s'enfuit

au couvent; mais quelques jours après sa rentrée, elle commença

de dépérir et mourut rongée par le terrible mal intérieur qui la

dévorait. Les uns prétendent que l'affreuse mort de son père fut

cause du trépas de cette belle enfant; ceux qui la connaissaient

mieux affirment que ce fut sa passion inassouvie pour Don Juan qui la

conduisit au tombeau.

Don Juan, à la vérité, ne fut pas le même dès ce jour. Il semblait

qu'il voulût exercer une sorte de vengeance contre cette humanité

féminine que cependant il avait déjà tant fait souffrir. Le sens de

l'amour qu'il avait possédé si fort, si beau, parut émoussé en lui.

Jadis, il avait été sincère dans ses séductions; ce ne fut plus

désormais pour lui que jeu et comédie. C'est ainsi qu'il contracta

plusieurs mariages qui furent rompus par la triste mort de ses

épouses, la rupture prononcée à Rome avec l'appui des cardinaux

qu'impressionnait le grand nom des Tenorio ou encore par le simple

abandon. Fiancé avec Doña Elvire, il la séduisit quelques jours avant

la date du mariage, puis partit dans une campagne retirée, abandonnant

là la noce.

Le cynisme de Don Juan était tel que son fidèle valet, Ciutti, maître

ès canailleries, en prit lui-même dégoût et se permit à diverses

reprises d'en faire reproche à son maître.

* * * * *

«Quoi, lui répondait Don Juan, tu veux qu'on se lie à demeurer au

premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui et qu'on

n'ait plus d'yeux pour personne! La belle chose de vouloir se piquer

d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une

passion et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui

nous peuvent frapper les yeux! Non, non, la constance est bonne pour

des êtres ridicules: toutes les belles ont droit de nous charmer, et

l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux

autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour

moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement

à cette douce violence qui nous entraîne. J'ai beau être engagé,

l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire

injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de

toutes et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature

nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout

ce que je vois d'aimable, et dès qu'un beau visage me le demande,

si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations

naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le

plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur

extrême à séduire par cent hommages le coeur d'une jeune beauté; à

voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait; à combattre par

des transports, des larmes et des soupirs l'innocente pudeur qui a

peine à rendre les armes; à forcer pied à pied toutes les petites

résistances qu'elle nous oppose; à vaincre les scrupules dont elle

se fait un honneur et à la mener doucement où nous avons envie de la

faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus

rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous

endormons dans la tranquillité d'un tel amour si quelque objet nouveau

ne vient réveiller nos désirs et présenter à nos coeurs les charmes

attrayants d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux que

de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur

ce sujet l'ambition des conquérants qui volent perpétuellement

de victoire en victoire et ne peuvent se résoudre à borner leurs

souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes

désirs; je me sens un coeur à aimer toute la terre et, comme

Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir

étendre mes conquêtes amoureuses.

--Hélas! seigneur, tant que vous ne vous en prîtes qu'aux

hommes!... mais cette fille que vous avez osé disputer à Dieu! Et ne

craignez-vous rien de ce commandeur que vous avez tué d'un coup de

pistolet?

--J'ai eu ma grâce en cette affaire.»

* * * * *

Sur ces entrefaites, on sonna. Don Juan crut que c'était une charmante

fillette dont, en cette campagne, il avait entrepris la conquête à

défaut de plus riche morceau. Il fit donc entrer. Mais sa déconvenue

fut grande quand, sous ses voiles noirs, il aperçut la fiancée qu'il

avait abandonnée, Elvire, maigre maintenant, et sur les traits

de laquelle se lisait une infinie désolation. Il eut un geste

d'impatience.

«Me ferez-vous la grâce, Don Juan, lui dit Elvire, de vouloir bien me

reconnaître, et puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le

visage de ce côté?

--Madame, je vous avoue que je suis surpris et que je ne vous

attendais pas ici.

--Oui, je vois bien que vous ne m'attendiez pas, et vous êtes surpris,

à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérais, et la manière

dont vous le paraissez me persuade pleinement de ce que je refusais de

croire. J'admire la simplicité et la faiblesse de mon coeur à douter

d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient... Mes justes

soupçons chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix

qui vous rendait criminel à mes yeux et j'écoutais avec plaisir mille

chimères ridicules qui vous peignaient innocent à mon coeur; mais

enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a

reçue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je

serais bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre

départ... Parlez, Don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous

saurez vous justifier.

--Madame, voilà Ciutti qui sait pourquoi je suis parti.»

Ciutti fut fort inquiet de se voir mis en cause.

«Moi, seigneur, glissa-t-il à son maître à l'oreille, je n'en sais

rien, s'il vous plaît.

--Eh bien! Ciutti, parlez, faisait à haute voix Don Juan qui n'avait

pas l'air d'entendre...

--Parlez, Ciutti, reprit Doña Elvire, il n'importe de quelle bouche

j'entende ces raisons.

--Allons, parle, maraud...»

Pressé de questions et voyant que, de toutes façons, l'affaire

tournerait mal pour lui, Ciutti se décida à prendre une mine

innocente:

«Madame, dit-il, les conquérants, Alexandre et autres mondes sont

causes de notre départ. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire.

--Vous plaît-il, Don Juan, répondit Doña Elvire, d'éclaircir ces beaux

mystères...

--Madame, fit, assez penaud, le coupable, à vous dire la vérité...

--Ah! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour et qui

doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de voir votre

confusion. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie?

Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments

pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et

que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort? Que ne me

dites-vous que des affaires de la dernière importance vous ont obligé

à partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous, vous

demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où

je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous

sera possible; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et

qu'éloigné de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est

séparé de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être

interdit comme vous êtes.

--Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler

et que je porte un coeur sincère. Je ne vous dirai point que je suis

toujours dans les mêmes sentiments pour vous et que je brûle de vous

rejoindre, puisqu'enfin il est assuré que je ne suis parti que pour

vous fuir, non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer,

mais pour un motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous

davantage je puisse vivre sans péché. Il est mal d'avoir, avant la

date, consommé un hymen. C'est profaner le sacrement de mariage. Une

telle insulte aux lois divines et humaines ne se saurait trop expier.

Notre union, madame, eût été malheureuse et maudite. Oui, le repentir

m'a pris, et je crains le courroux céleste...

--Ah! scélérat; c'est maintenant que je le connais tout entier, et,

pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps et

qu'une telle connaissance ne peut plus servir qu'à me désespérer; mais

sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont

tu te joues me saura venger de la perfidie...

--Que penses-tu du Ciel, Ciutti?

--Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres, répondit

le valet qui tremblait en même temps du blasphème qu'il était obligé

de proférer.

--Il suffit, reprit Doña Elvire, qui avait retrouvé sa fierté par tant

d'impudence; je ne veux pas en ouïr davantage et m'accuse même d'en

avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire trop expliquer

sa honte, et sur un tel sujet un noble coeur, au premier mot, doit

prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en

injures: non, non, je n'ai point un courroux à s'exhaler en paroles

vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis

encore, le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais. Et

si le Ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la

colère d'une femme offensée.»

* * * * *

Don Juan eut en effet maille à partir avec les frères et cousins de

Doña Elvire qui s'étaient ligués contre lui. Mais il sauva inopinément

l'un d'eux d'une attaque de brigands, en blessa un autre en duel et

put ainsi gagner quelque temps.

CHAPITRE VI

LA STATUE DU COMMANDEUR

Visite au cimetière.--Le badinage de Don Juan.--L'invitation.--M.

Domingo.--Le souper.--L'orgie.--Les toasts.--La statue de pierre.--Don

Juan aux enfers.

Cependant le châtiment approchait. Don Juan était de tous considéré

comme un fléau, mais grâce à son courage, à sa ruse, à sa haute

naissance, personne ne pouvait l'abattre. Il s'était habitué à

l'impunité, et plus rien ne l'eût fait reculer.

La fantaisie le prit un jour de visiter le cimetière de Séville, où

repose tout ce qui porta un nom en Castille. Et sur chaque tombe, au

grand scandale de Ciutti, il plaisantait des exploits de l'un, des

fautes oubliées d'une autre. La vue d'un magnifique mausolée qu'il

n'avait pas remarqué encore le surprit:

«Quel est, dit-il à Ciutti, l'édifice que j'aperçois entre ces cubes?

--Vous ne le savez pas?

--Non, vraiment.

--Bon! c'est le tombeau que le commandeur Don Gonzalo d'Ulloa faisait

faire lorsque vous le tuâtes.

--Ah! tu as raison. Tout le monde m'a dit tant de bien de cet ouvrage

et de la statue du commandeur que j'ai envie de l'aller voir.

--Monsieur, n'allez point là.

--Pourquoi?

--Cela n'est pas civil d'aller voir un homme que vous avez tué.

--Au contraire, c'est une visite dont je veux lui faire la civilité,

et qu'il doit recevoir de bonne grâce s'il est galant homme. Allons,

entrons dedans.»

Et Don Juan, sans hésiter, poussa la petite grille et entra dans le

tombeau, suivi de Ciutti fort ému.

«Que cela est beau! faisait le valet pour s'encourager. Les belles

statues! Le beau marbre! Les beaux piliers! Ah! que cela est beau!

Qu'en dites-vous, monsieur?

--Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce

que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est contenté, durant

sa vie, d'une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique

quand il n'en a plus que faire.

--Voici la statue du commandeur.

--Parbleu! le voilà bien avec son habit d'empereur romain!

--Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en

vie et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me

feraient peur si j'étais tout seul; je pense qu'il ne prend pas

plaisir de nous voir.

--Il aurait tort. Ce serait mal recevoir l'honneur que je lui fais.

Tu sais que j'offre, ce soir, à souper à quelques-unes des plus jolies

filles de Séville. Demande-lui s'il veut me faire l'honneur d'être mon

convive.

--C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.

--Demande-lui, te dis-je.

--Vous moquez-vous? Ce serait pis que d'aller parler à une statue.

--Fais ce que je te dis.

--Quelle bizarrerie!»

Cependant Ciutti en prit son parti, confus du rôle stupide que lui

attribuait son maître. Les caprices de Don Juan avaient à l'ordinaire

le mérite d'une certaine logique, si extravagants fussent-ils.

«Seigneur commandeur, dit gravement Ciutti, mon maître Don Juan

vous demande si vous voulez lui faire l'honneur de venir souper avec

lui...»

Et le valet fixait poliment la statue. Mais soudain il recula avec

vivacité et, chancelant, tomba dans les bras de son maître.

«Maraud! fit Juan, tu viens de m'écraser le pied! Qu'as-tu donc,

parle?»

Ciutti ne pouvait répondre. Il se contenta de baisser à maintes

reprises la tête.

«La statue, articula-t-il enfin péniblement.

--Eh! que veux-tu dire, traître?

--Je vous dis que la statue...

--Je t'assomme si tu ne parles.

--La statue m'a fait signe.

--La peste du coquin!

--Elle m'a fait signe de la tête, vous dis-je; il n'est rien de plus

vrai. Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir...»

Le ton de son valet intriguait Don Juan. En riant il s'avança donc à

son tour:

«Viens, maraud, viens. Je veux bien te faire toucher du doigt ta

poltronnerie. Attention... Le Seigneur commandeur voudrait-il me faire

la grâce de souper avec moi?»

Don Juan regarda, et il vit, il vit de ses yeux, la statue baisser

lentement ta tête en signe de consentement.

«Eh bien, monsieur, fit Ciutti, qui avait gagné la grille?

--Allons! sortons d'ici, reprit Don Juan d'un ton qu'il s'efforçait de

garder indifférent. On n'y voit pas clair dans cette tombe. Mais sors

donc!»

* * * * *

Tandis que les préparatifs du grand festin auquel il avait convié la

fleur de la ville se faisaient hâtivement dans l'appartement de Don

Juan, son valet Ciutti vint l'avertir que le marchand M. Domingo

désirait avec lui quelques minutes d'entretien.

«Je puis, Seigneur, reconduire sous quelque prétexte... Nous l'avons

avisé d'abord de votre absence, mais il s'est obstiné, et voici trois

quarts d'heure qu'il se tient assis dans l'antichambre.

--Mais fais-le entrer, dit Juan, c'est d'une fort mauvaise politique

de se cacher de ses créanciers. Il est habile de les payer de quelque

chose... J'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un

double.

* * * * *

M. Domingo, introduit, s'avança précautionneusement avec mille

courbettes. C'était un vieil homme d'affaires à la mine chafouine,

le roi des usuriers de Séville, où maints israélites vivent cependant

grassement des prêts qu'ils consentent à une jeunesse qui n'a jamais

su compter.

«Ah! monsieur Domingo, fit Don Juan, approchez. Que je suis ravi

de vous voir! Et que je veux du mal à mes gens de ne vous pas faire

entrer d'abord. J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler à personne.

Des préparatifs pour une cérémonie de haute importance m'absorbent,

mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne

trouver jamais de porte fermée chez moi.

--Monsieur, reprit Domingo avec un salut, je vous suis fort obligé.

--Parbleu! coquins, fit Don Juan tourné vers Ciutti et consorts, je

vous apprendrai à laisser M. Domingo dans une antichambre et vous

ferai connaître les gens.

--Monsieur, cela n'est rien, protestait M. Domingo confondu.

--Comment! Dire que je ne suis pas là à M. Domingo, au meilleur de mes

amis!

--Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu...

--Allons, vite un siège pour M. Domingo.

--Monsieur, je suis bien comme cela.

--Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.

--Cela n'est point nécessaire.

--Ôtez ce pliant et apportez un fauteuil.

--Monsieur, vous vous moquez et...

--Non, non, je sais ce que je vous dois; et je ne veux point qu'on

mette de différence entre nous deux.

--Monsieur...

--Allons, asseyez-vous.

--Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire.

J'étais...

--Mettez-vous là, vous dis-je...

--Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour...

--Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis.

--Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...

--Parbleu, monsieur Domingo, vous vous portez bien!

--Oui, monsieur, pour vous rendre service; je suis venu...

--Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint

vermeil et des yeux vifs.

--Je voudrais bien...

--Comment se porte Mme Domingo, votre épouse?

--Fort bien, monsieur, Dieu merci.

--C'est une brave femme.

--Elle est votre servante, monsieur. Je venais...

--Et votre petite fille Clotilde, comment se porte-t-elle?

--Le mieux du monde.

--La jolie petite fille que c'est! Je l'aime de tout mon coeur...

--C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur, je vous...

--Et le petit Colino, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour?

--Toujours le même, monsieur. Je...

--Et votre petit chien Brusqueti, gronde-t-il toujours aussi fort et

mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous?

--Plus que jamais, monsieur et nous ne saurions en chévir.

--Ne vous étonnez point si je m'informe des nouvelles de toute la

famille, car j'y prends beaucoup d'intérêt.

--Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés. Je...»

M. Domingo semblait perdre de sa bonne humeur.

Juan pensa qu'il était temps d'en venir aux grands moyens. Il se leva

et lui tapa vigoureusement d'une main sur l'épaule, prenant la sienne

de l'autre.

«Touchez donc là, monsieur Domingo. Êtes-vous bien de mes amis?

--Monsieur, je suis votre serviteur.

--Parbleu! Je suis à vous de tout mon coeur.

--Vous m'honorez trop. Je...

--Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.

--Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.

--Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.

--Je n'ai point mérité cette grâce assurément. Mais, monsieur...

--Or çà, monsieur Domingo, sans façon, voulez-vous souper avec moi?

--Non, monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je...»

Don Juan se leva brusquement et se tournant vers ses valets:

«Allons, vite, un flambeau pour conduire M. Domingo, et que quatre ou

cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.»

M. Domingo vit qu'il était temps de partir, de gré ou de force.

«Monsieur, il n'est pas nécessaire et je m'en irais bien tout seul,

mais...»

Ciutti cependant se précipitait et rapidement faisait disparaître les

sièges.

«Jamais! reprit Don Juan. Je veux qu'on vous escorte, je m'intéresse

trop à votre personne. Je suis votre serviteur et de plus votre

débiteur...

--Ah! monsieur, répondit M. Domingo espérant enfin que la question

allait venir sur le véritable terrain.

--C'est une chose que je ne cache pas, répétait Don Juan, relevant

fièrement la tête.

--Si donc... commença M. Domingo prêt à toutes les transactions.

--Voulez-vous que je vous reconduise? coupa Don Juan.

--Ah! monsieur, vous vous moquez...»

Cependant Don Juan se précipitait sur M. Domingo et le prenait des

deux bras à l'étouffer.

«Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie, encore une fois,

d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde

que je ne fisse pour votre service.»

Et ce disant, Don Juan poussa la porte. M. Domingo, sans trop savoir

comment, se trouva dans le corridor.

* * * * *

Ciutti était émerveillé. S'il demeurait au service de Juan, qui

oubliait de lui payer ses gages, c'est qu'il éprouvait à l'égard

de son maître une admiration qui allait jusqu'au culte. Il était né

valet, jamais il n'eût pu trouver seigneur plus accompli. Ciutti se

fût peu satisfait du service d'un parvenu. Son sort l'obligeait

à demeurer sous les brimades de Juan; il n'essayait même plus de

l'éviter.

La réception de M. Domingo lui parut d'un style impeccable,

merveilleux. Ah! qu'il était juste que l'argent affluât dans les

poches de Juan et n'en sortît que pour son agrément! Certes, il

n'était pas fait pour ce croquant de Domingo. Et Ciutti le lui fit

bien voir.

«Il faut avouer, lui dit-il, que vous avez en monsieur un homme qui

vous aime bien.

--Il est vrai. Il me fait tant de civilités et de compliments que je

ne saurais lui demander de l'argent.

--Je vous assure que toute sa maison périrait pour vous, et je

voudrais qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de

vous donner des coups de bâton: vous verriez de quelle manière...

--Je le crois. Mais, Ciutti, je vous prie de lui dire un petit mot de

mon argent.

--Oh! ne vous mettez pas en peine. Il vous payera le mieux du monde.

--Mais vous, Ciutti, vous me devez quelque chose en voire particulier.

--Fi! ne parlez pas de cela...

--Comment! Je...

--Ne sais-je pas bien que je vous dois?

--Oui, mais...

--Allons, monsieur Domingo, je vais vous éclairer.

--Mais mon argent?»

Ciutti saisit M. Domingo par le bras.

«Vous moquez-vous?

--Je veux, protestait l'infortuné marchand.

--Hé! Hé! répétait Ciutti couvrant sa voix et le poussant vers la

porte. Bagatelle! vous dis-je.

--Mais...

--Fi...

--Je...

--Fi!» vous dis-je...

Et cette fois M. Domingo se trouva dans la rue.

* * * * *

Le souper organisé par Juan fut follement gai. Il y avait là

quelques-uns de ses compagnons de la première heure: Don Garcia, Mota

et des jeunes gens qui considéraient comme un grand honneur d'être

admis à la table fameuse de Tenorio.

Les femmes étaient belles. Il y en avait, à la vérité, de tous les

mondes. C'était le plaisir de Don Juan d'abaisser celles de ses

maîtresses qui appartenaient ou avaient appartenu au monde à la

société des courtisanes. Il n'aimait les roses qu'elles ne fussent

salies. Il y avait aussi des actrices, deux danseuses, une poétesse et

quelques fillettes à peine nubiles destinées peut-être à perdre leur

virginité à la fin de l'orgie.

Propos galants, rires, baisers, fleurs et vins exquis, les heures

passaient. Les filles se laissaient aller peu à peu entre les mains

des hommes, et plus d'un corsage avait été dégrafé. Bientôt les

discours seraient superflus...

«Ce cher Juan, dit Mota, je porte à sa santé. Les années ne le

vieillissent pas...

--Les années! Bah! fit Don Juan, encore vingt ou trente de cette

espèce, et nous songerons à nous amender.

--Il est heureux que les Castillanes nous donnent de temps à autre de

belles fillettes, car où trouverais-tu ta pâture, Juan?...»

L'orgueil était entré dans le coeur de Tenorio. Il se leva, un peu

gris.

Les trois Don Juan Don Juan Tenorio d'Espagne, Don Juan de Maraña des Flandres, Don Juan d'Angleterre · 第 3 / 14 段