--Pardonnez-moi, votre amour est un sot amour.

--Que dis-tu, maître fou?

--Je dis ceci. C'est une sottise d'aimer comme... Voulez-vous

m'écouter?

--Va, poursuis.

--Je poursuis. Isabelle vous aime-t-elle?

--En doutes-tu?

--Non, mais je le demande. Et vous, l'aimez-vous?

--Moi? Oui.

--Eh bien! ne serais-je pas un fou fieffé si je m'affligeais étant

aimé d'une femme que j'aime? Donc si vous vous aimez tous les deux

d'une égale ardeur, dites-moi qui vous empêche de vous marier sans

attendre plus...

* * * * *

Sur ces entrefaites, un domestique entra.

«Le chef de la mission militaire espagnole, ambassadeur

extraordinaire, vient, dit-il, de mettre pied à terre dans le

vestibule! Il demande d'un ton courroucé et hautain à parler à Votre

Grâce. Si j'ai bien compris, il s'agirait de prison.

--De prison! Dis-lui d'entrer.»

Don Jorge pénétra accompagné de soldats.

«Qui dort ainsi, dit-il sur le seuil d'une voix sentencieuse, doit

avoir la conscience nette.

--Oh! reprit Octavio. Est-il convenable que je dorme quand Votre

Excellence me fait l'honneur de me rendre visite? Je veillerai toute

ma vie. Pour quelle cause êtes-vous venu?

--Parce que le Roi m'a envoyé ici.

--Et quelle bonne étoile a voulu que le Roi songeât à moi? Vous

n'ignorez pas que, le cas échéant, je lui donnerais ma vie.

--Hélas! Hélas!

--Marquis, je n'ai nulle inquiétude. Parlez.

--Le Roi m'a envoyé pour vous arrêter...

--Et de quoi donc suis-je coupable?...

--Vous le savez mieux que moi. Mais si, par hasard, je me trompe,

écoutez la mésaventure et sachez pourquoi le Roi m'a envoyé. À

l'heure où les noirs géants, pliant leurs sinistres pavillons, fuient

pêle-mêle devant le crépuscule, je traitais de certaines affaires en

compagnie de Son Altesse. Les grands aiment l'aube de la nuit. Nous

entendîmes une voix de femme qui criait au secours. À ce bruit, le roi

lui-même s'élança, et il trouva la duchesse dans les bras d'un homme

gigantesque...

--Un homme gigantesque! gigantesque!

--Le Roi ordonna qu'on se saisît d'eux. Je tentai de désarmer l'homme.

Mais je crois que le démon avait pris cette forme humaine, car devenu

soudain vapeur, il s'échappa par le balcon à travers les ormes.

--Et la duchesse?

--La duchesse, arrêtée, déclara que c'était le duc Octavio qui l'avait

ainsi abusée en lui promettant de l'épouser...

--Que dites-vous?

--Je dis ce que tout le monde sait, qu'Isabelle, par mille moyens...

--Laissez-moi, ne me parlez pas d'une pareille trahison. Isabelle me

trompe! Je deviens fou! Mais non, ce n'est pas vrai!

--Comme il est vrai que les oiseaux volent dans l'espace, que les

poissons vivent dans les eaux, que la loyauté habite dans un véritable

ami, que la trahison est dans un ennemi, j'ai dit la pure vérité.

--Marquis, je veux vous croire. Il n'y a rien qui m'étonne, car la

femme la plus constante n'en est pas moins femme. Mon outrage est

avéré.

--Le Roi ne voit d'autre solution, à ce que j'ai cru comprendre, que

de vous faire épouser solennellement et sans tarder la duchesse.

--Certes, j'avais jadis à cette fille promis le mariage, mais

aujourd'hui... Par la Madone!

--Vous n'avez qu'une ressource, vous absenter de ce pays. Et que votre

départ soit prompt!

--Je vais m'embarquer pour l'Espagne aujourd'hui même.

--La porte du jardin est ouverte. Partez, je ne vois rien!»

Le duc Octavio ne se le fit pas dire deux fois. Il quitta sa maison

tout en maugréant:

«Un homme dans le palais avec Isabelle! Je deviens fou. Les femmes:

des girouettes!»

* * * * *

Après de nombreuses péripéties parmi lesquelles un naufrage, Juan

revint sur la terre d'Espagne. Il emportait malgré tout un remords,

le souvenir de la belle duchesse qu'il avait, en la nuit noire, tenue

entre ses bras... À défaut d'autre mémoire, il avait celle de la

volupté... Cependant, jeté au rivage par la tempête, il se consola en

séduisant la fille des pauvres pêcheurs qui l'avaient recueilli.

[Illustration: PLANCHE III

(Photo J. Lacoste, Madrid).

_F. Goya_.--LES MAYAS AU BALCON]

CHAPITRE IV

LA MORT DU COMMANDEUR

Petite revue du demi-monde.--Inès d'Ulloa.--Discours de

l'abbesse.--Visite de la duègne.--La lettre d'amour de Don Juan.--Don

Juan au couvent.--L'enlèvement.--Don Gonzalo d'Ulloa.--Propos

aigres-doux.--Le réveil de Doña Inès.--La séduction de Don

Juan.--Arrivée inopinée de Don Gonzalo.--Violente discussion.--Mort du

commandeur.

De retour à Séville, Don Juan se rendit chez son ami Mota, en la

compagnie duquel il avait jadis mené la joyeuse vie:

«Vous ici, Don Juan!

--Naples est pourri, pourri, mon bon! Rien à faire chez les mangeurs

de pastas! Et quoi de nouveau à Séville?

--Tout y est bien changé.

--Les femmes?

--Chose jugée.

--La Pandora?

--Se retire des affaires après fortune faite.

--Magdalena?

--À l'hôpital.

--Soledad?

--Au tombeau.

--Charmant séjour. Et Constance?

--Elle pleure ses cheveux et ses sourcils. Le Portugais l'appelle

vieille, et elle entend belle.

--Et Téodora?

--Au printemps dernier, elle échappa à une indisposition galante, et

devant moi il lui tomba une dent parmi les fleurs de sa conversation.

--Julia, celle du Candilejo?

--Elle se défend avec son fard.

--Se vend-elle toujours comme poisson frais?

--Elle se donne pour poisson salé.

--Le quartier de Cantarranas est toujours bien habité?

--Surtout par les grenouilles.

--Et les deux soeurs de nos amours vivent-elles toujours?

--Ainsi que la guenon de leur mère Célestine qui leur enseigne les

bons principes.

--La vieille de Belzébuth! Comment va l'aînée?

--Elle a un petit saint pour qui elle jeûne.

--Et l'autre?

--L'autre fait flèche de tout bois.

--Mais assez des catins! Et dites-moi, Mota, Inès? douce Inès?»

* * * * *

La voix de Juan tremblait légèrement en prononçant ces mots. Doña Inès

d'Ulloa était une jeune fille qu'il avait connue toute enfant. Alors

qu'ils jouaient ensemble, il la considérait déjà comme son bien, sa

propriété. À la majorité de Don Juan, il avait été question de lui

faire épouser cette riche et charmante héritière. Mais le projet avait

été écarté par l'opposition du père, Don Gonzalo, auquel la réputation

de Don Juan semblait du plus mauvais aloi.

Parmi les aventures, le jeune chevalier ne s'était point soucié de ce

mariage. Il rencontrait toujours Doña Inès dans le monde. Il se disait

qu'elle serait un jour à lui comme les autres femmes. Il l'aurait,

sinon vierge, du moins mariée.

Cependant, dans ce voyage en Italie, il avait senti son sentiment

s'exaspérer étrangement pour la pure jeune fille auprès de laquelle

il avait grandi et dont il se trouvait maintenant séparé. L'absence

révèle l'amour, dit-on.

* * * * *

«Inès, répondit Mota après une hésitation. Inès, on ne sait pourquoi,

est entrée au couvent.

--Au couvent?

--Et elle doit demain prononcer ses voeux!»

Le visage de Don Juan devint cendre. Il se passait un combat en lui.

«Dieu n'a pas encore le dernier mot», murmura-t-il...

* * * * *

La mère abbesse était inquiète de ses nouvelles religieuses. Aussi

laissait-elle à celle qui ne serait bientôt plus Doña Inès d'Ulloa

quelques privautés de nature à lui adoucir la transition de la

vie mondaine à la vie religieuse. Sur la demande de la jeune fille

elle-même, la date de ses voeux avait été avancée. Mais avait-elle

ainsi trouvé le repos?

«Quels souvenirs, lui disait la mère abbesse, auriez-vous encore des

traces et plaisirs du monde! Derrière ces saintes murailles, vous

ne connaîtrez pas le doute. Quand vous aurez pris l'habitude de ce

verger, douce colombe, vous n'aspirerez plus à étendre vos ailes dans

l'espace. Lis charmant, votre calice ne s'ouvrira ici qu'aux baisers

du zéphyr, et ici tomberont doucement vos feuilles. Dans le coin de

terre où notre chétive personne est renfermée, dans le coin de ciel

qui apparaît à travers les grilles, vous ne verrez qu'un lit où

vous reposerez dans un doux sommeil... Ah! j'envie, Inès, la vie

d'innocence qui vous est réservée.

«Mais pourquoi baissez-vous la tête, pourquoi ne me répondez-vous pas?

Pour aujourd'hui encore, vous aurez la visite de la gouvernante qui

vous a élevée. Cette bonne fille vous consolera peut-être... N'oubliez

pas cependant, mon enfant, que vous ne devez pas jeter de regards en

arrière... Demain seront prononcés vos voeux.

--Que Dieu vous accompagne, ma mère.

--Adieu, ma fille.»

La mère abbesse partie, Inès se laissa aller à quelques réflexions

mélancoliques. Elle avait voulu entrer dans ce couvent, et maintenant

un vrai tourment, un tremblement la prenait à l'idée qu'elle

prononcerait demain les voeux qui devaient la lier pour jamais...

Cependant la gouvernante Brigitte venait de pénétrer auprès d'elle

par autorisation spéciale. De suite la duègne poussa la porte derrière

elle.

«L'ordre est de laisser la porte ouverte, remarqua Inès.

--C'est bon et sage pour les autres novices, mais pour vous...

--Brigitte, ne vois-tu pas que tu enfreins les ordres du monastère?

--Bah! C'est plus sûr de cette façon. On peut parler sans mystère et

sans embarras. Avez-vous regardé le livre que je vous fis parvenir en

cachette il y a tantôt deux heures?

--Je l'avais oublié!

--Je vous suis bien obligée de cet oubli.

--La mère abbesse me vint rendre visite.

--La vieille impertinente!

--Mais le livre est-il donc si intéressant?

--S'il est intéressant? Sache que je l'ai laissé bien troublé, le

malheureux.

--Et qui donc?

--Lui, Don Juan...

--Don Juan! Il est donc de retour? Qu'entends-je? Et c'est lui qui me

l'envoie.

--Sans doute.

--Oh! je ne dois pas le prendre.

--Pauvre garçon! Mais c'est le désespérer, c'est le tuer!

--Que dis-tu?

--Si vous ne prenez pas ce livre d'heures, il en aura tant de chagrin

qu'il en tombera malade. Je le vois d'ici.

--Eh bien! s'il en est ainsi, je le regarderai.

--Vous ferez bien.»

Inès prit alors le livre qu'elle avait mis sous l'oreiller de son

petit lit.

«Qu'il est joli! dit-elle.

--Qui veut plaire y met tous ses soins.

--Et regardez les belles prières.»

Tandis que Inès feuilletait avec admiration le beau livre à fermoir

d'or, une lettre s'en échappa et tomba à terre.

--Un petit papier, fit Brigitte.

--Une lettre!

--Pour vous offrir le cadeau.

--Quoi! le papier serait de lui.

--Que vous êtes innocente! Puisqu'il vous fait le cadeau, il est

naturel que la lettre soit de lui.

--Ah! Jésus!

--Qu'avez-vous?

--Rien, Brigitte, ce n'est rien.

--Mais si, vous changez de couleur...»

La maligne gouvernante savait fort bien ce qui se passait dans l'âme

de sa jeune maîtresse, sa chère maîtresse qu'elle avait vue, elle

aussi, avec peine entrer au couvent.

«La main me brûle, reprit Doña Inès, qui a touché ce papier.

--Dieu me protège! Jamais je ne vous ai vue ainsi... Vous tremblez.

--Malheur à moi!

--Mais qu'avez-vous donc?

--Je ne sais... J'entrevois mille fantômes inconnus qui traversent mon

esprit et le torturent.

--En est-il un par hasard, entre eux, qui ressemble à Don Juan?

--Je ne sais. Depuis que tu m'as redit son nom, cet homme, que

j'avais oublié, presque oublié, est toujours devant moi. Ah! quelle

fascination il a depuis l'enfance exercée sur mes sens... Voici à

nouveau que l'image de Tenorio absorbe toutes mes pensées.

--Je suis tentée de croire que vous ressentez de l'amour.

--De l'amour! Est-ce cela de l'amour?

--Le moins entendu y verrait de l'amour. Revenons à la lettre. Qui

vous arrête?

--Je la regarde, mais n'ose la lire: «_Inès de mon âme..._» Vierge

sainte, quel début!

--Allons, allons, continuez. C'est de la poésie.

--«_Lumière où vient puiser le soleil... Ravissante colombe privée de

la liberté, si vous daignez abaisser sur ces lignes vos beaux yeux, ne

les détournez pas avec colère sans aller jusqu'au bout..._»

--Quelle délicatesse! interrompit Brigitte. Qui aurait plus de

déférence?

--Brigitte, je ne sais ce que j'éprouve...

--Continuez, continuez la lecture...

--«_Nos pères, vous le savez, avaient jadis décidé d'unir nos deux

destinées... Ravie d'un si riant espoir, mon âme, Inès, avait toujours

aspiré à vous. L'étincelle d'amour qui avait jadis jailli de mon

coeur, le temps l'a convertie en un feu dont la flamme grandit sans

cesse en moi..._»

--C'est évident. Je sais, moi, qu'on lui avait toujours fait espérer

votre amour...

--«_L'absence a exaspéré encore mon sentiment. Et me voici aujourd'hui

suspendu entre la tombe et mon Inès._»

--Comprenez-vous, Inès? Si vous aviez repoussé ce livre d'heures, il

vous eût fallu à l'instant préparer son suaire.

--Je me meurs.

--Poursuivez.

--«_Inès, âme de mon âme, attrait unique de ma vie, perle cachée parmi

les algues de la mer, colombe qui n'a point voulu voler loin du nid,

Inès, si à travers ces murs tu regardes tristement le monde, si pour

lui tu soupires, avide de liberté, souviens-toi qu'aux pieds de ces

mêmes murs où tu es prisonnière Don Juan, prêt à te sauver, tend vers

toi les bras..._»

Sur ces derniers mots, Inès se sentit prête à s'évanouir. Mais

Brigitte tenait à ce que la missive fût lue tout entière, et elle dut

continuer:

«_Souviens-toi de celui qui pleure sous ta persienne, la nuit l'y

surprendra. Pour toi seule il vit, chère âme. Que tu l'appelles, il

volera à tes pieds._»

--Il viendrait! Il viendrait! À votre signe...

--Il viendrait!

--Oh! oui! Mais finissez.

--«_Adieu! lumière de mes yeux... Médite avec calme, je t'en prie,

tout ce que je t'ai dit. Si tu hais ton cloître, qui doit être ton

tombeau, ordonne, et Juan saura braver tous les périls._»

Inès demeura un instant silencieuse:

«Ah! dans quel trouble nouveau me jette cette lecture, dit-elle enfin,

oppressée. On dirait qu'une lumière nouvelle se montre à moi...

--Don Juan vous attend.

--Don Juan! Nos deux destinées sont-elles donc à ce point unies?

--Silence, j'entends un pas...»

Les deux femmes écoutaient. Il était neuf heures du soir, et l'ombre

s'était faite autour des hauts murs du couvent.

--Qui peut venir ici? dit Inès avec effroi.

--Lui seul!

--Qui?

--Lui!

--Don Juan!»

* * * * *

La porte s'était ouverte, en effet, et Don Juan était entré. Il se

précipita, un genou en terre, et prit la main de ta tremblante Inès.

«Ma chère Inès, Inès de mon coeur, répétait-il.

--Est-ce vous, Don Juan? Ou bien est-ce un fantôme?...»

Mais trop faible pour tant d'émotions, elle s'évanouit et laissa

tomber la lettre à terre.

«Je vais prendre Doña Inès dans mes bras, dit Juan à ta gouvernante,

et gagner au plus tôt le cloître solitaire, puis la porte.

--Je suis à vos ordres, reprit la duègne. Tout ce que vous ferez pour

la sauver de ce couvent sera bien, mon seigneur.

--Je sortirai d'ici, s'il le faut, l'épée dans ma main libre...

--Ah! vous êtes un lion! Rien ne vous trouble, ne vous arrête... Je

m'attache à vos pas.»

* * * * *

Mais l'abbesse avait entendu le bruit insolite de l'arrivée de Don

Juan. Elle se rendit à la chambrette d'Inès et fut stupéfaite de n'y

plus trouver personne.

«Ces gouvernantes! fit-elle inquiète. Jamais je ne les laisserai

pénétrer auprès de mes saintes enfants.

--Ma mère, ma mère, dit la soeur tourière, qui entrait précipitamment,

il y a à la porte un noble vieillard qui désire vous parler.

--Un homme! Dans le couvent! À cette heure! C'est inutile.

--Il est, dit-il, chevalier de Calatrava, ce qui lui donne le

privilège d'entrer. L'affaire est d'urgence, dit-il.

--A-t-il dit son nom?

--Sa Seigneurie Don Gonzalo de Ulloa.

--Don Gonzalo! Qu'il entre!»

* * * * *

La visite du père coïncidait avec la disparition de la fille. Que

signifiait tout ceci?

Don Gonzalo était un grand vieillard aux traits un peu rudes, au

regard froid, à la mine sévère.

«Mère abbesse, dit-il, pardonnez-moi de vous déranger à pareille

heure. Mais il s'agit d'une affaire qui intéresse peut-être notre

honneur...

--Jésus!

--Écoutez.

--Parlez donc.

--J'avais conservé jusqu'ici un trésor plus précieux que tout l'or du

monde. Ce trésor est mon Inès.

--Précisément...

--Or, j'ai appris à l'instant que sa duègne vient d'être vue en ville

parlant avec un certain Don Juan Tenorio, un homme qui n'a pas sur la

terre son pareil pour l'audace et la perversité. Jadis, on songea à

le marier avec ma fille... Mais en raison de ses vices, de ses crimes,

j'ai refusé... Que cet homme songe à se venger, c'est dans sa nature.

Il est, paraît-il, revenu de Naples. Je dois être sur mes gardes, car

il suffirait à ce fils de Satan d'un jour, d'une heure d'imprévoyance

pour ternir mon honneur... Il a séduit cette duègne par ses discours

et de l'argent, j'en jurerais... Elle est maintenant au couvent...

Je suis venu afin de vous prier d'en finir avec cette vieille femme.

Qu'Inès demeure seule et, puisqu'elle l'a voulu, prononce demain les

voeux qui la feront disparaître du monde!

--Vous êtes père, et vos inquiétudes se comprennent, commandeur, mais

remarquez que vous m'offensez!

--Vous ignorez qui est don Juan!

--Si pervers que vous le peigniez, je vous dis que Doña Inès est en

sûreté tant qu'elle sera ici, Don Gonzalo.

--Je le crois, mais allons au fait. Remettez-moi cette duègne et

excusez mes idées mondaines.

--On se conformera à vos exigences.»

Sur ce la mère abbesse appelle la tourière.

«Soeur tourière, lui dit-elle, allez donc quérir Doña Inès et sa

duègne. Elles ont quitté la chambre.»

La tourière sortit.

«Elles ont quitté la chambre? reprit Don Gonzalo avec inquiétude.

--Oui, elles sont sorties l'une et l'autre, je ne sais pourquoi.»

À cet instant, Don Gonzalo aperçut la lettre qui traînait à terre. Il

la prit et l'examina:

«Malédiction! s'écria-il soudain... Mes inquiétudes me le criaient!

Lisez, ma mère: _Inès de mon âme_.» Signé _Don Juan_. Voici la preuve

écrite. Tandis que vous priiez Dieu pour elle, le Diable est venu qui

l'a enlevée!

La tourière accourait à ce moment.

«Madame! madame! Je n'ai pas retrouvé Doña Inès. Mais tout à l'heure

un homme a escaladé avec une échelle le mur du jardin.

--C'est bien lui! fit le commandeur. Je pars... Malheur à moi!

--Où allez-vous, commandeur?

--Sotte! À la poursuite de mon honneur que vous avez laissé voler!»

* * * * *

Avec l'aide de son valet Ciutti, Don Juan avait fait transporter Inès

dans sa maison de campagne, aux proches environs de Séville, dans

un paysage enchanteur. C'est là que la jeune fille reprit ses sens.

Brigitte était auprès d'elle.

«Où suis-je? dit-elle.

--Dans la maison de Don Juan.

--La maison de Don Juan n'est pas un lieu convenable pour moi: Je suis

noble! Brigitte. Viens. Il faut partir d'ici.

--Don Juan va revenir, Don Juan qui vous a sauvée de la mort du

cloître...

--Oui, mais il m'a empoisonné le coeur.

--Vous l'aimez donc?

--Je ne sais; mais, par pitié, fuyons, fuyons au plus vite cet homme

au seul nom duquel je sens se dérober mon coeur...

--Vous l'aimez?

--Certes, si cela est de l'amour, je l'aime, mais je sais aussi que

cette passion me déshonore. Si mon faible coeur m'entraîne vers Don

Juan, mon honneur et mon devoir m'éloignent de lui. Partons donc d'ici

avant qu'il ne revienne: la force me manquerait si je le voyais à mes

côtés. Partons. Mon père, Don Gonzalo, me recevra.

--Mais Juan s'est rendu auprès de Don Gonzalo pour lui demander son

pardon et sa parole.

--Est-ce vrai?

--Du reste, voici un bruit de rames sur le Guadalquivir.

N'entendez-vous point? C'est la barque de Don Juan.»

* * * * *

C'était lui en effet. Il sauta légèrement du frêle bateau et, en un

instant, fut auprès d'Inès. Minuit venait de sonner. Le silence était

tombé sur la campagne et sur le fleuve...

«Où est Don Gonzalo? lui dit Inès.

--À cette heure, répondit Juan, il dort tranquillement. Je n'ai pu le

joindre, mais l'ai rassuré par un message.

--Que lui avez-vous dit?

--Que vous étiez en sûreté sous ma garde, respirant les saines brises

de la campagne...»

Don Juan prit la main d'Inès.

«Calme-toi donc, ma vie. Repose ici et pour un instant oublie la

sombre prison de ton couvent. Ah! n'est-il pas vrai, ange d'amour, que

sur ce rivage solitaire l'air est meilleur, la lune brille d'un éclat

plus pur? Ces bises qui passent, pleines des doux parfums des fleurs

champêtres, ces eaux calmes et limpides, ces forêts qui chantent

doucement en attendant l'aurore, ne respirent-elles point l'amour?

«Écoute mes paroles, Inès. Elles respirent aussi l'amour. De tes yeux

coulent deux perles liquides. Permets-moi de les boire, agenouillé

devant toi. Oui, vois, ce coeur inconstant est devenu à jamais ton

esclave.

--Taisez-vous, pour Dieu, Don Juan, reprit Inès... par pitié,

taisez-vous... En vous écoutant, il me semble que la folie trouble mon

cerveau et que mon pauvre coeur à moi brûle. Oh! dites-moi seulement

que vous ne m'avez pas donné à boire un philtre infernal...

--Je t'ai donné la sincérité de mon âme.

--Assez, assez, Don Juan... Je ne pourrais plus résister. Oh! je sens

que je vais à vous comme ce fleuve va à la mer. Pitié! pitié! Don

Juan! Arrache-moi le coeur ou aime-moi parce que je t'adore!

--Mon coeur, cette parole change mon être au point de me laisser

espérer que l'Éden s'ouvrira pour moi. Non, Doña Inès, ce n'est pas

Satan qui m'inspire cet amour, c'est Dieu qui veut sans doute par toi

me gagner à lui... Bannis toute inquiétude, à tes pieds je me sens

capable de vertu. Oui, mon orgueil, je te le promets, s'inclinera

devant le bon commandeur. Il m'accordera ta main ou n'aura qu'à me

tuer.

--Don Juan de mon coeur!

--Silence! Avez-vous entendu... Une barque vient d'aborder. Je

vois des hommes qui se dirigent vers la maison. Veuillez m'attendre

quelques instants.»

* * * * *

[Illustration: PLANCHE IV

_Eug. Devéria._--ENLÈVEMENT DE DONA INÈS]

Mais le valet de Don Juan, Ciutti, accourait. Il rencontra son maître

qui descendait au grand salon d'entrée, mal éclairé aux chandelles.

«Seigneur, sauvez votre vie, lui dit-il.

--Qu'y a-t-il?

--Le commandeur arrive avec des gens armés.

--Laisse-le entrer, lui seulement...

--Mais, seigneur...

--Obéis-moi...»

Mais déjà Don Gonzalo, bousculant violemment la porte, venait de

pénétrer dans la salle.

«Où est-il ce traître?» criait-il, agitant son épée.

Don Juan s'avança:

«Me voici, dit-il, mais faites attendre, je vous prie, ces gens à la

porte!»

Le commandeur, étonné de ce calme, fit signe à sa troupe de demeurer

au dehors. Alors Don Juan s'avança et poliment mit un genou à terre

devant Don Gonzalo.

«Me voici à tes pieds.

--Tu es donc vil jusque dans tes crimes, Don Juan?

--Retiens ta langue, vieillard, et écoute-moi un instant.

--Comment les paroles pourraient-elles effacer ce que la main a écrit

sur ce papier? Aller surprendre, infâme, l'extrême candeur de celle

qui ne pouvait soupçonner le poison contenu dans ces lignes! Verser

traîtreusement dans son âme chaste le fiel qui déborde de ton âme sans

foi ni vertu. Vouloir ainsi ternir l'éclatante pureté de mon blason

comme s'il était une guenille dédaignée d'un marchand. Est-ce

là, Tenorio, le courage dont tu te vantes? Est-ce là cette audace

proverbiale que t'attribue le vulgaire craintif? Avec les vieillards

et les jeunes filles tu en fais étalage, et pourquoi? vive Dieu! pour

venir ensuite lécher leurs pieds et prouver ainsi que tu manques à la

fois de courage et d'honneur.

--Commandeur!

--Misérable! Tu as volé ma fille Inès dans son couvent, et je viens,

moi, prendre ta vie ou mon bien.

--Jamais mon front ne s'est incliné devant aucun homme; jamais je n'ai

supplié ni père ni roi, et je reste à tes pieds dans la position où tu

me vois. Juge, Gonzalo, de la puissance du motif qui m'y retient.

--Ce qui t'y retient, c'est la peur de ma justice.

--Par Dieu! Écoute-moi, commandeur, ou je ne saurai me contenir. Je

redeviendrai ce que j'ai toujours été et ce qu'à cette heure je ne

voudrais plus être.

--Vive Dieu!

Les trois Don Juan Don Juan Tenorio d'Espagne, Don Juan de Maraña des Flandres, Don Juan d'Angleterre · 第 2 / 14 段