C'était un homme d'une quarantaine d'années, gros et grand,

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_L'Histoire Romanesque_

GUILLAUME APOLLINAIRE

LES TROIS DON JUAN

PARIS

BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX

4, RUE DE FURSTENBERG, 4

MCMXIV

Les Trois Don Juan

[Illustration: PLANCHE I

(Photo J. Lacoste, Madrid).

F. Goya.--LA MAYA NUE]

L'HISTOIRE ROMANESQUE

GUILLAUME APOLLINAIRE

Les Trois Don Juan

Don Juan Tenorio d'Espagne

Don Juan de Maraña des Flandres

Don Juan d'Angleterre

Ouvrage orné de douze illustrations hors texte

D'après GOYA, BOUCHER, A. COLIN, L. SAUVÉ, J. HARREWYN,

DE NOVELLI, E. DEVÉRIA, EUGÈNE DELACROIX.

PARIS

BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX

4, RUE DE FURSTENBERG, 4

MCMXIV

I

DON JUAN TENORIO OU LE DON JUAN D'ESPAGNE

CHAPITRE I

LES PRÉDICTIONS DE L'ASTROLOGUE

La famille de Don Juan.--Maternité douloureuse.--Le baptême.--Chez

l'astrologue.--Alchimie et magie.--Les rêves de la comtesse.--Le

langage des astres.--Jacobi assommé.--La revanche du hibou.--Les

prétentions de Don Jorge.

Don Juan Tenorio était le fils de Don Diego Pons Tenorio, quinzième

seigneur de Cabezan en Asturie, onzième seigneur de Peral y Cobos en

Vieille-Castille, sixième seigneur de Fuente-Palmera en Andalousie.

C'est dire qu'il descendait d'une antique et noble lignée.

Don Diego était un personnage considérable. Il possédait, outre ses

seigneuries, gagnées par ses ancêtres à la pointe de l'épée, un

palais à Séville où il séjournait une partie de l'année. Il y gérait

l'Intendance des dîmes et des bâtiments pour l'ordre religieux

militaire dont il était commandeur. La totalité de ses revenus était

estimée à dix-huit mille ducats d'or.

Lorsque sa femme, la belle comtesse Clara, se sentit prise des

douleurs de l'enfantement, il y eut un grand émoi dans le château.

Elle passa tristement les mois de sa grossesse. Il semblait qu'une

maladie terrible et mystérieuse se fût abattue sur elle. Souvent on la

voyait pleurer sans motif ou tressaillir d'épouvante. Parfois, l'oeil

fixe, la poitrine haletante, elle paraissait subir la fascination de

quelque fantôme visible à elle seule. En vain passait-elle la plus

grande partie de ses nuits enfermée dans son oratoire. On l'entendait

murmurer de longues prières, entrecoupées de sanglots convulsifs.

Des rêves d'épouvante troublaient ses nuits, et maintes fois elle

s'éveilla en sursaut, poussant des cris étouffés. Ni les soins

affectueux de son mari, ni les encouragements du chapelain ne

pouvaient lui rendre le calme.

À l'annonce de la délivrance, attendue par la comtesse avec une si

singulière appréhension, on fit venir de Séville un des plus illustres

médecins du temps.

C'était un juif baptisé du nom d'Alonzo Levita. Il avait étudié dans

toutes les Universités d'Europe.

Il interrogea la malade, examina les symptômes et rassura tout le

monde. Quelques heures après, en effet, Doña Clara accouchait d'un

beau garçon.

* * * * *

Ce fut une chèvre qui servit de nourrice à Don Juan, une chèvre

sauvage de la haute sierra.

Il fut baptisé en grande cérémonie dans la cathédrale de Grenade, en

présence des rois catholiques et de leur cour. Il eut pour marraine

Doña Francesca Pacheco, marquise de Mondejar et pour parrain Don Juan

de Ganelès, dont il prit le nom selon l'usage.

La comtesse avait fait un projet. Elle voulait consulter un astrologue

fameux qui lui avait été recommandé par Don Alonzo Levita. Les soucis

qui l'avaient hantée dès les premiers jours de la conception de

l'enfant ne s'étaient pas dissipés en effet.

Elle s'en fut donc trouver Don Jorge, le frère de son mari, au cours

d'un voyage à Séville, et lui fit part de son désir de se rendre en sa

compagnie chez l'homme des sciences occultes.

«Il me semble naturel en effet, Doña Clara, lui dit Jorge, que vous

consultiez un professionnel de la Kabbale sur l'avenir de votre

fils... Mais il faut prendre garde que ces kabbalistes sont souvent de

simples coquins, fort capables d'attenter à la bourse et même à la vie

des honnêtes gens. Je vous accompagnerai...

--Jorge, je vous demande le secret. Si l'astrologue venait à me

prédire quelque chose de fâcheux...

--Je lui couperai les oreilles! Je n'entends pas qu'un drôle de cette

espèce s'avise de faire de la peine à ma jolie belle-soeur.»

Après l'oraison du soir, Don Jorge et Doña Clara, guidés par maître

Alonzo Levita, se rendaient donc chez l'astrologue qui demeurait dans

une rue déserte, à l'une des extrémités de la ville.

* * * * *

Maître Max Jacobi avait été prévenu par son compère de l'honorable et

lucrative visite qu'il allait recevoir. Aussi le guichet s'ouvrit-il

au premier coup de marteau.

Une vieille à tête de sorcière montra à travers les barreaux de fer

sa lampe fumeuse. Son oeil chassieux dévisageait avec méfiance les

visiteurs.

«Ouvrez, Barbara, dit le médecin. Votre maître nous attend.»

La vieille obéit, en silence.

Ayant suivi un long couloir sinueux, ils arrivèrent à une porte que

Levita ouvrit sans plus de cérémonies, et ils se trouvèrent dans le

laboratoire de l'astrologue qui était en même temps un alchimiste.

C'était une grande pièce à haute voûte cintrée qu'éclairait une lampe

suspendue à un crampon de fer. Des ombres irrégulières se jouaient

sur les murs noircis de fumée. Il y avait peu de meubles mais beaucoup

d'objets et ustensiles de science: fourneaux, soufflets, cornues,

fioles, alambics, sphères, compas, équerres, sabliers, métaux,

pierres, plantes desséchées, animaux empaillés, squelettes, ossements,

une tête de mort à mâchoire démesurée entre autres, mille autres

bric-à-brac accrochés, pendus, posés sur des planches, entassés ou

épars sur le sol. Perché sur une carcasse mobile, au fond d'un

angle obscur, un hibou se balançait en roulant dans l'ombre ses yeux

lumineux et sinistres.

La comtesse frissonna; Don Jorge leva les épaules avec une grimace.

Quant à Levita, il souriait.

Dans le coin le plus éloigné se trouvait une table singulièrement

encombrée. Une petite lampe mobile projetait une lumière assez vive

sur ce pêle-mêle. Dans un grand livre ouvert, posé sur un vieux

pupitre, lisait l'astrologue. Sa tête chauve, où brillait le reflet de

la lampe, reposait immobile entre ses deux mains. Il était tellement

absorbé qu'il n'entendit pas les visiteurs entrer.

Jorge, se penchant sur le livre, aperçut un grimoire indéchiffrable

qui lui donna une opinion médiocre de l'orthodoxie du maître. Mais

comme il ne s'en souciait pas autrement, il lui frappa sur l'épaule:

«Hé! l'ami, voici que vous rend visite une dame de condition

suffisamment élevée pour que vous preniez la peine de vous lever.

Debout donc!»

Don Jorge, vieux militaire, affectait un langage simple et cru.

Maître Max Jacobi se leva en effet, salua gravement la comtesse et

attendit. Son aspect n'allait pas sans en imposer: son front était

vaste, ses yeux longs brillaient d'un regard intérieur, un regard de

savant accoutumé à transformer en abstractions imprévues les images

fournies à la méditation par la contemplation de la nature; sa

tête présentait les modifications énergiques dues à des habitudes

ascétiques.

«Que voulez-vous savoir? madame, dit-il.

--L'avenir de mon plus jeune fils.

--Quelle partie de la science désirez-vous consulter, la chiromancie,

la sciomancie, la néomancie, la nécromancie, l'oniromancie?

--Parlez chrétien, interrompit brusquement Don Jorge. Madame n'entend

pas l'hébreu!

--Je vous demande, madame, s'il vous plaît d'interroger les signes de

la main, les nombres ou les morts?...

--Pas les morts! s'écria la comtesse avec effroi.

--Les songes, continuait Jacobi, les astres...

--Oui, les songes et les astres.

--Les mains et les jeux de cartes, reprit Don Jorge d'un air entendu,

cela est bon pour les petites gens qui se font tirer la bonne aventure

à un maravédis par tête. Les songes me plaisent médiocrement, puisque

toutes les vieilles commères s'en mêlent... Je me fais cependant une

raison à leur endroit. Mais ce qui me convient tout à fait, ce sont

les étoiles. Elles sont d'usage chez les princes et dans les familles

considérables. Parlez donc, maître astrologue, mais faites-moi le

plaisir de ne prédire à ma belle-soeur que choses agréables... Nous

aurions autrement à en découdre ensemble. Je suis maître des hommes

d'armes du Grand Capitaine et n'ai point le poignet pourri. Faites-en

votre compte.

--Monseigneur, répliqua l'astrologue, je ne suis que l'interprète des

arrêts du ciel et ne dois point en subir les responsabilités.

--Cela est juste, Don Jorge, dit la comtesse. Je vous prie de laisser

parler en toute franchise le savant homme que j'interroge. Comment me

pourrait-il dire la vérité s'il n'était pas libre de ses paroles?

--N'en parlons plus. Ce qui est dit est dit. À bon entendeur, salut!

* * * * *

«J'ai souvent rêvé, dit la comtesse à la demande de l'astrologue, que,

pendant mon sommeil, un serpent se réfugiait dans mon sein pour s'y

réchauffer. Éperdue d'horreur et de crainte par le contact de ses

écailles glacées, je voulais le rejeter loin de moi. Mais il était

si beau, il me regardait avec des yeux si doux et si tristes que je

n'avais plus le courage de m'en défaire. Alors il se mettait à siffler

langoureusement, comme pour me remercier, et je me rendormais le coeur

attendri et troublé...

--Ensuite?

--La première fois, le rêve se termina là... Un autre jour, je vis les

fleurs de mon jardin s'agiter en même temps, couvertes de sang, et le

serpent glissait rapidement au milieu d'elles. Et j'entendis que les

fleurs chantaient, et elles disaient: «Justice! justice! Il nous tue.»

Mais le serpent enroulé près de moi reprenait: «Ne les crois pas. Ce

sont elles qui m'ont blessé avec leurs épines. Ce sang que tu vois est

le mien. Sauve-moi.» Il paraissait souffrir autant que les fleurs. Je

me mis à pleurer. Il but mes larmes, et nous nous rendormîmes tous les

deux.

«Une autre fois, c'étaient des colombes blanches qui voletaient autour

de moi en poussant des cris désespérés. Le serpent se jouait autour

de mon cou et caressait mes cheveux. «Il a dévoré nos petits, disaient

les colombes, venge-nous...» Mais le serpent murmura à mon oreille:

«Elles se trompent... L'aigle a mangé leurs petits, et moi j'ai tué

l'aigle.» Se penchant sur mon épaule, il me montra un grand oiseau de

proie qui se débattait à terre dans les convulsions de l'agonie. Puis

il redressa la tête en sifflant d'une manière terrible. Les colombes

s'enfuirent en criant: «Malheur à toi! malheur à toi!»

«La dernière nuit enfin, je me sentis piquée au coeur. «Ingrat,

m'écriais-je, assassin de ta bienfaitrice!» Et j'arrachai le serpent

de mon sein. Tombé à terre, il y resta sans mouvement. Mais il me dit

avec tant de douceur que j'en fus navrée: «Plains-moi si je t'ai tuée,

c'est parce que je t'aime. Je vivais par toi, je n'ai pas voulu mourir

sans toi.» Il se métamorphosa en fleur. Moi, je me trouvai changée

en colombe. Je saisis la fleur, mais elle s'était changée en aigle.

L'aigle me prit dans ses serres et m'emporta dans le soleil où nous

fûmes consumés ensemble.

«Je n'ai plus rêvé depuis.»

* * * * *

--Vos rêves ont une signification claire, dit maître Jacobi. Ce

serpent, c'est votre fils.

--Hum, hum, gronda Jorge.

--Ce serpent, disais-je, représente votre fils. Ces fleurs sont

l'emblème de la joie, les colombes de l'affection, l'aigle du courage,

le soleil de la gloire. C'est la loi des contrastes qui règle la

divination de l'onirocritique, et les songes disent le contraire de

ce qu'ils semblent dire. Ainsi votre songe signifie que vous aurez

un fils dont la tendresse fera votre bonheur et la vaillance votre

gloire.

--Les bonnes paroles, maître, s'écria la comtesse toute joyeuse.

Comptez sur ma reconnaissance.

--L'explication est convenable, daigna approuver Jorge.

* * * * *

--Maître, reprit la comtesse, je vous prie maintenant de consulter les

astres. Puisse leur réponse être aussi favorable que l'a été celle des

songes!

--Il me faudrait l'état du ciel au moment de la naissance.

--Je l'ai dressé très exactement, dit Levita, tirant un papier de sa

poche.

L'astrologue examina le dessin tout en murmurant des formules

cabalistiques.

«Orion vers l'Orient. Bras gauche en l'air. Sirius au plus haut. Hum!

hum! Le coeur. Jupiter en conjonction avec le Taureau. Aldebaran,

étoile de la Bohême. Vénus absente. C'est bien, très bien... Traçons

le carré magique.»

L'astrologue inscrivit sur un papier deux carrés l'un dans l'autre et

partagea l'intervalle en douze triangles égaux.

«Qu'est-ce que c'est que ces petites machines? demanda Don Jorge, qui

paraissait s'intéresser fort à l'opération.

--Les douze maisons du soleil.

--Et qu'est-ce qu'il y fait?

--Il les visite tour à tour. Dans chacune est une phase de la vie

humaine... Maisons de la santé, des richesses, des héritages, des

biens patrimoniaux, des legs et donations..., maisons des chagrins et

des maladies, du mariage et des noces, maisons de l'effroi et de la

mort, de la religion et des voyages, des charges et dignités, des

amis, des emprisonnements et de la mort violente...

L'astrologue se tut. Dans le silence général, il avait ouvert un

livre rempli de signes astronomiques et tourna plusieurs feuillets,

comparant ensemble les observations du médecin, le carré magique

et les formules consacrées. Enfin, après de longues méditations, il

reprit:

--Voici, madame, l'horoscope de votre fils. La conjonction de Jupiter

avec le Taureau annonce beaucoup de souhaits qui se réaliseront,

grands voyages et abondantes richesses. Votre fils sera élégant dans

ses vêtements et honoré dans sa vie. Mais qu'il y prenne garde! Orion

influe sur son bras gauche et commence à se renverser, preuve que son

coeur sera souvent menacé. Il ne s'agit, au reste, que d'un danger

moral. Le Soleil n'ayant point visité la douzième maison, votre fils

ne doit point mourir de mort violente, cependant... ce point présente

une particularité inconnue dans les annales de l'astrologie.

--Oh! mon Dieu! fit la comtesse.

--En tout cas, il ne sera pas dépourvu d'argent, s'en étant procuré

par legs, donations et autres moyens encore.

--Qu'est-ce à dire? fit Don Jorge.

--Oh! avouables, tout à fait avouables en notre temps.

--Sera-t-il heureux? demanda la comtesse.

--Si la fortune, la santé, la puissance et la célébrité peuvent faire

son bonheur.

--Aura-t-il une nombreuse postérité? demanda enfin la comtesse.

--Je ne saurais le dire, Vénus, qui préside à la fécondité, étant

cachée sous l'horizon. Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre

famille finira comme elle a commencé.

--Et que signifie? firent à la fois la comtesse et Don Jorge.

--À qui fait-on remonter son origine?

--Au fondateur de la maison de Lara, dont les Tenorio sont seuls

descendants directs, à Madarra-le-Bâtard.

--Cela signifie donc, poursuivit l'astrologue penché sur ses dessins

et grimoires, que votre famille finira par... par... d'innombrables

bâtards!

--Misérable! Gredin! Menteur! Insolent! hurlait Don Jorge furieux.

Et laissant au médecin le soin de ranimer la comtesse évanouie,

il prit celui de la venger. Avec une large règle, jadis d'usage

mathématique, il entreprit de bâtonner l'infortuné Jacobi, qui criait

en se débattant:

«Miséricorde! Au secours! À l'assassin!

--Je t'avais prévenu, drôle!

--Levita! Levita! Vieux camarade!»

Mais Levita se tenait prudemment dans un coin. Nul doute qu'à montrer

son courage comme combattant il ne préférât intervenir plus tard comme

médecin.

* * * * *

Soudain, Don Jorge fit un moulinet terrible qui s'en vint frapper le

squelette ballant au sommet duquel se tenait perché le hibou.

Celui-ci, effrayé, secoua ses ailes. Une poussière lourde s'en

dégagea, obscurcissant l'atmosphère. Peut-être l'animal n'avait-il pas

bougé depuis plusieurs années. L'oiseau nocturne volait, comme fou,

à travers la chambre, montant, descendant, heurtant les squelettes,

dispersant les paperasses, mêlant ses ululements funèbres au concert

des voix humaines. Il faut dire que Barbara, enfin accourue, poussait

des hurlements semblables à ceux des chiens qui aboient à la mort.

Enfin le hibou, fatigué, s'arrêta pour prendre contact avec un objet

solide. Mais lequel, grands dieux! Ainsi que l'arche sainte se

posant, après le déluge, au sommet du mont Ararat, l'oiseau s'agrippa

solidement au crâne de l'exaspéré Don Jorge.

Celui-ci s'enfuit épouvanté, les bras en l'air, renversant tout sur

son passage. Les objets fragiles se brisaient: Patatras! Catacri!

Gressecrec! La comtesse se précipita sur sa trace. Ce ne fut que sur

le seuil que, de son épée tirée, Don Jorge réussit à faire lâcher

prise à l'antique volatile qu'offusquait, du reste, la lumière du

jour.

«Quelle caverne, criait-il. La peste soit à Levita! Le diable emporte

Jacobi! Quant à ce hibou!...»

* * * * *

La nuit tombait. Don Jorge accompagna chez elle sa belle-soeur.

«Les moines sont des fanatiques, les médecins des ânes, les

astrologues des menteurs... Faire du chagrin à ma charmante, charmante

belle-soeur. Je ne le souffrirai pas...»

Et, ce disant, le vieux galantin, dans l'ombre propice, passait son

bras épais autour de la taille gracile de Doña Clara.

Mais celle-ci tournait déjà dans la serrure la petite clef d'or de la

porte secrète par laquelle elle s'était échappée.

«Donnez-moi un baiser afin que je garde le secret, poursuivait Don

Jorge...

--Un baiser! beau-frère, vous n'êtes qu'un vieux polisson. Tenez,

voici pour secouer la poussière du hibou!»

Et, poussant la porte, elle frappa d'un léger coup d'éventail le nez

enluminé du soudard.

[Illustration: PLANCHE II

_F. Goya._--CHEZ LE SORCIER]

CHAPITRE II

LA PREMIÈRE MAÎTRESSE DE DON JUAN

Discours de Don Jorge.--Les trois courtisanes.--Les

préparatifs.--Jalousie de Niceto.--Les avances de la

Pandora.--Le festin.--Les danseuses nues.--La petite Monique.--Le

baiser.--L'altercation.--La bagarre.--Le duel aux flambeaux.--Niceto

blessé.--Rivalité de femmes.--Première nuit d'amour.--Mort de Niceto.

À dix-sept ans, Don Juan était dans la fleur de la beauté.

«Décidément, dit un matin Don Jorge à son neveu, tu ne peux pas en

rester là. Tu as eu la plus brillante éducation des Espagnes, des

maîtres de toutes les langues, vivantes ou mortes, de mathématiques,

de littérature et même de poésie et de musique, bref, tu es endoctriné

dans les sept arts. Tu as dix-sept ans, ta moustache commence à

pousser, tu montes à cheval comme Don Alexandre, l'empereur des Grecs,

tu manies la lance aussi bien que Bernal del Carpio et la rapière

mieux que moi, tu es beau garçon, du reste, et point sot. Il est

indécent que tu n'aies pas une maîtresse.

--Une maîtresse! Une maîtresse! répétait Juan effaré.

--Tu es novice, mais non moine! De mon côté, j'ai la prétention de

n'être point pédant. Si la famille me déshérita, ce n'est point sans

quelques bons motifs. Nous sommes l'un et l'autre gentilshommes, bons

parents et bons amis. Je te dois les lumières de mon expérience.

«Tu vas entrer dans le monde. Il t'y faut mettre sur un bon pied.

Un homme bien né se reconnaît à deux qualités: la galanterie et la

bravoure.

«Si nous avions quelque belle guerre, je t'amènerais avec moi et

t'engagerais à monter le premier sur la brèche. Mais, hélas! il ne se

livre plus de grande bataille. Ce bon temps est passé! Mon capitaine

est mort, et il a emporté la gloire dans son tombeau.

«A un gentilhomme de la qualité, il n'est donc plus permis que de

chercher querelle personnelle, et pour cela rien ne vaut les intrigues

de l'amour.»

* * * * *

Don Rinalte, chez lequel l'oncle comptait le soir même conduire

son neveu, était un excellent homme, aimant la joie pour lui et

les autres. Riche de son patrimoine, il possédait en outre une des

meilleures commanderies d'Alcantara. Il dépensait convenablement sa

fortune, mangeant le revenu sans trop entamer l'avenir, magnifique

avec une certaine sagesse. Il donnait les meilleurs repas de Séville,

chère délicate, vins choisis, service splendide, et en prenait sa

bonne part.

C'était un fin mangeur et un buveur de premier ordre. Il avait une

vraie nature de taureau, calme, lente, puissante, terrible dans sa

colère.

Don Niceto Iglesias, l'autre convive, était un garçon fort

chatouilleux sur le point d'honneur. Il avait pour le tapage un goût

singulier. Parfait gentilhomme du reste, fort élégant de sa personne

et brûlant son bien par les deux bouts, les femmes l'adoraient autant

que les hommes le craignaient.

«Je le crois, dit Jorge à Juan, d'accord avec la Pandora, une des

courtisanes que tu verras ce soir.

«Pandora est un nom mythologique que sa beauté lui a fait donner en

Italie où elle fut se former. Une fille superbe à voir, mais rien de

plus. Elle n'a pas l'ombre de coeur, mais ce n'est pas son métier d'en

avoir. Il n'y a pas à espérer lui plaire. L'amour est avec elle une

affaire d'argent.

«Don Niceto ayant pris les devants, il ne serait du reste pas

convenable d'aller sur ses brisées. Si elle te plaît, tu prendras

date. Mais tu ferais bien, en ce cas, de me consulter sur les

arrangements. Hélas! mon cher neveu, j'ai l'expérience!

«Pour les deux autres, Soledad et la Magdalena, je n'ai pas besoin

de te dire qu'elles sont occupées. L'une, Soledad, appartient à

Don Rinalte; quant à l'autre, c'est ma maîtresse. J'ai passé la

soixantaine, mais le jarret est bon et l'oeil vif. Tu les dois

respecter également, puisque Don Rinalte est ton hôte et que je suis

ton oncle.

«Cependant, petit neveu, tu es libre, au moins à mon égard. J'ai trop

d'expérience pour donner dans la jalousie et je t'aime trop pour le

chagriner à l'occasion d'une femme.

«Je doute du reste que la Magdalena te convienne. C'est une fort jolie

personne, mais un peu niaise, pour ne pas dire bête. Sa gaucherie, qui

m'amuse, t'ennuierait probablement.

«Et puis, elle n'a que seize ans. C'est de mon goût, mais trop jeune

pour toi. Une personne un peu mûre serait mieux appropriée à ta

fringante jeunesse.

«Rien ne forme les jeunes gens comme la société des courtisanes. Elles

ne hantent, du moins à ma connaissance, que des gens comme il faut,

titrés, riches, chevaliers et, parmi le clergé, jamais moins que des

chanoines. Près d'elles un bourgeois perdrait ses écus et un moine son

latin. Écoute, regarde et profite donc. Prends un costume avantageux;

ces dames sont reines de la mode. Si, elles te découvrent joli, les

autres te trouveront charmant.

«Le rendez-vous est à huit heures. Je vais, de ce pas, chez un

théologien de l'ordre, avec lequel j'ai à traiter d'affaires. Je

reviendrai te prendre au coucher du soleil. Sois prêt.»

* * * * *

Ébloui, enivré, consterné de ces paroles, Juan passa le reste de

la journée dans une agitation violente. Une vraie fête! Une orgie,

peut-être! Tout cela lui semblait merveilleux et terrible.

Il revêtit un pourpoint bleu de ciel, brodé de soie blanche, manches

de dessous et chausses de soie blanche aussi.

Jorge loua la simplicité de ce costume qui faisait ressortir

l'éclatante beauté du jeune homme.

«Tu as eu tort, lui dit-il seulement, de prendre l'épée que t'a donnée

ton parrain: c'est une arme de parade ou guerre et non de promenade.

J'ai ce qu'il te faut, une rapière à riche garde, dont le fourreau, en

velours bleu de ciel, s'harmonisera parfaitement à ton habit.

«Essaie-la toi-même. Tu verras qu'elle est bonne, bien montée et

bien trempée. Tout le poids est dans la garde; la lame est légère et

simple. Elle vient, la marque du petit chien en fait foi, de Romero,

le meilleur armurier de Tolède.

«J'ai eu plus d'une fois l'occasion de m'en servir et n'ai jamais eu

qu'à m'en louer. Je l'ai, en maintes rencontres, prêtée à des amis qui

ont toujours tué ou blessé leur homme. C'est ce que je puis appeler

une épée heureuse. Elle te portera bonheur. Je te la donne.»

Juan ceignit la rapière, remercia son oncle et partit avec lui.

* * * * *

Le coeur lui battait fort en entrant chez Don Rinalte. Celui-ci vint à

la rencontre de ses hôtes dès qu'ils furent annoncés.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, gros et grand, l'allure

d'un seigneur et d'un bon vivant.

Dans le salon se trouvaient déjà les autres convives.

La vue des femmes mit un éblouissement dans l'âme de Juan. Il les

admirait toutes trois sans les distinguer encore.

Dès l'abord, elles ne se firent point faute de le regarder. Jamais

elles n'avaient vu de jeune homme aussi accompli. Les femmes galantes

savent juger du premier coup d'oeil la beauté masculine.

Juan se trouvait quelque peu embarrassé de cet examen. Il craignait

plutôt d'être un objet de ridicule que d'admiration.

Mais les autres hommes ne s'y trompèrent pas. Les deux anciens

échangèrent un sourire, tandis que le plus jeune pinçait les lèvres.

Don Niceto Iglesias, dans sa vingt-cinquième année, avait l'oeil vif,

les dents blanches, les cheveux noirs, les traits réguliers et fins,

la taille svelte, toute la grâce andalouse enfin.

Une main habile avait, de plus, parfait l'élégance de son magnifique

costume, satin et velours, or et broderies. Un soin méticuleux avait

présidé à sa toilette capillaire.

Il passait pour le plus joli garçon de Séville. Il le savait et tenait

à cette réputation.

À l'instant, il se sentit dépossédé. La supériorité de son nouveau

concurrent était trop manifeste et ne permettait pas le doute. Le

jugement des trois courtisanes n'était-il point du reste sans appel?

Don Niceto devint sur-le-champ jaloux de Don Juan et, pour un fat

comme pour une coquette, la jalousie c'est la haine. Mais c'était un

homme bien élevé, qui connaissait son monde. Et puis n'était-il pas

plus habile de prendre son parti d'une défaite inévitable?

Il se résolut donc à traiter en ami ce rival inconnu et dans le fond

du coeur détesté.

Juan s'efforça de répondre dignement aux prévenances du jeune

cavalier, mais il eut beau faire pour être cordial, il ne fut que

poli. L'instinct lui faisait pressentir un ennemi sous ces dehors

bienveillants, comme un serpent sous des fleurs.

* * * * *

Les deux portes du salon s'ouvrirent toutes grandes, et le maître

d'hôtel, suivi des laquais porte-flambeaux, annonça que le souper

était servi.

Les femmes se débarrassèrent de leurs mantilles. Les épaules

splendides de l'une, plus frêles mais non moins blanches des autres,

apparurent à nu. C'était l'usage des courtisanes de se décolleter

assez bas. Leur corsage, fendu dans le sens de la longueur, laissait

voir leurs seins fermes et marbrés de délicates veines bleues. Par

derrière, la ligne du corsage s'infléchissait en arc jusqu'à la

taille. Les robes étaient si légères! Elles ignoraient le corset.

Ce spectacle ne fut pas sans mettre quelque émoi dans l'âme encore

inexperte du jeune Juan.

Après s'être levé comme tout le monde, il ne sut plus que faire et

resta embarrassé comme un nigaud au milieu du salon. Don Niceto offrit

son bras à Soledad, qui était considérée comme la maîtresse de maison.

La Pandora attendait debout. C'était une magnifique créature, grande,

admirablement faite, blanche et pâle comme le marbre, avec de grands

yeux noirs et des cheveux aile-de-corbeau. Elle avait une robe de

satin noir, une basquine jaune, une chaîne d'or au cou et, dans la

chevelure, une rose d'un rouge éclatant. Les deux amies étaient vêtues

avec un luxe égal. Elles avaient adopté une mode singulière, qui

consistait à se couvrir la tête de perruques aux diverses couleurs

de l'arc-en-ciel. Celle-ci, fille blonde de la Murcie, cette autre

Catalane, s'étaient ainsi donné des chevelures d'or aux reflets

d'aubergine et d'orange.

Voyant que ni l'oncle ni le neveu ne venaient à elle, la Pandora alla

résolument au jeune homme et lui donna le bras en souriant.

Juan trembla, et involontairement il serrait ce beau bras nu qui

venait de se poser sur le sien.

«Voilà un fort beau couple en vérité!» s'exclama Don Rinalte.

Juan sourit et baissa les yeux; Pandora fit une petite moue

dédaigneuse.

* * * * *

Juan, hasard ou non, se trouva placé à droite de la Pandora, qui avait

à sa gauche Don Niceto.

On trouvait là réuni tout ce qui fait la beauté, l'excellence et le

charme d'un repas.

La salle était décorée avec goût et follement illuminée. Il y avait

des fleurs à profusion; la nappe était jonchée de feuilles de roses.

La table resplendissait des luxes européens les plus raffinés: toiles

damassées de Flandre, cristaux de Venise, argenterie de Florence.

Chaque détail avait son prix et révélait quel expert dilettante était

Don Rinalte.

Les mets recherchés, les vins dorés, la beauté demi nue des femmes,

l'odeur mêlée des parfums et de la chair, une conversation animée,

tout parlait aux sens, invitait à l'abandon et au plaisir.

Cependant le souper commença tranquillement. Les gens qui savent vivre

graduent les jouissances.

Les femmes, d'ailleurs, témoignaient encore d'une certaine réserve.

Juan se demandait même s'il ne s'agissait point là de véritables dames

du monde égarées.

L'influence de la bonne chère se fit sentir peu à peu. Esprits et

regards s'animèrent. Les voix s'élevèrent, le ton devint plus vif.

L'oncle risqua quelques propos salés qui reçurent des convives le

meilleur accueil.

Juan buvait comme tout le monde, et sa timidité s'évanouissait dans

les fumées du vin. Les lumières lui semblaient plus brillantes, les

hommes plus spirituels et les femmes plus jolies s'il est possible. Il

voyait rose. Son sang circulait plus vite et lui donnait du courage.

Il osa parler et parla bien. Il eut de l'esprit, et les hommes

eux-mêmes furent obligés de l'applaudir.

«Il est charmant, dit Rinalte d'un air paternel.

--Adorable! appuya Niceto.»

Jorge se frottait les mains, enchanté de voir réussir son élève.

Pandora jetait à Juan des regards de flamme. Cependant il se contenait

et n'osait encore lui rendre ses avances.

* * * * *

Au dessert, on fit venir des danseuses. Elles exécutèrent une

traditionnelle séguedille avec cette furia, cette conviction qui

appartient à leur race. L'offre et le désir, le refus et l'abandon,

la plus lascive volupté enfin, voilà ce qu'elles aimaient, les seins

offerts, la croupe tordue, les yeux mi-clos. Puis, sur la demande de

Don Jorge, l'une d'elles, une petite Morisque, se dévêtit et dansa

nue. Ce ne fut pas sans quelques manières de la mère maquerelle que

deux ou trois ducats d'or amenèrent cependant à composition.

Le petit corps brun se balança à son tour tandis que les convives

claquaient des mains en cadence. Cette fillette vierge mimait, avec

une perversité à damner tous les hommes, le rythme de la possession.

Le mouvement allait en s'accentuant, selon ce que prescrit la

tradition africaine. Elle tomba enfin, pâmée, morte de s'être donnée à

tous, crispée d'un spasme presque douloureux. Et les convives prirent

les fleurs qui jonchaient la table et les jetèrent sur son joli corps

étendu, ses seins mignons à peine éclos, son petit ventre doré, ses

cuisses nerveuses et musclées.

* * * * *

Cependant la Pandora, d'un geste maladroit, avait laissé tomber entre

ses seins la fleur rouge qui ornait ses cheveux. Niceto s'empressait

déjà, mais la fille hautaine se détourna:

--Prenez ma rose, dit-elle à Juan.

Celui-ci, fort éméché par le généreux xérès et le spectacle auquel il

venait d'assister, ne se le fit pas dire deux fois. Il plongea sa main

dans l'opulent corsage de la courtisane et en retira la fleur qu'il

baisa passionnément.

Pandora lui donna de plus sa main, et il y appuya ses lèvres.

Tout le monde avait applaudi, Niceto plus fort que les autres.

Mais se voir ravir sa maîtresse en même temps que sa royauté, se

sentir frappé coup sur coup dans son amour-propre et dans son amour,

c'était trop! En dépit de ses efforts, il commençait à ne pouvoir plus

se maîtriser.

Rinalte s'en aperçut et, en hôte averti, s'efforça de trouver un

dérivatif.

«Je crois que le moment de s'embrasser est venu», dit-il.

Et se penchant sur sa maîtresse, il la baisa sur la joue.

«Fais passer», dit-il.

Soledad se tourna vers Niceto et lui transmit le baiser.

Niceto, vaguement consolé, s'inclina sur Pandora qui se laissa faire

assez docilement. Elle se vengea de son mieux en appliquant un beau

baiser sur le cou de l'imberbe Juan.

Mais celui-ci, au lieu de le transmettre, ainsi qu'il le devait,

à Magdalena qui déjà tendait la joue, jugea plus agréable de le

restituer et posa ses lèvres au coin de la bouche impériale de la

Pandora.

Rinalte, diplomate, poussa un grand éclat de rire. Jorge se mit à

trépigner de joie. L'attendrissement atteignait chez le vieux guerrier

aux dernières limites. Il eût volontiers pleuré.

Niceto avait tressailli avec un rire jaune.

* * * * *

Ce fut la Magdalena qui sauva la situation.

«Et moi?» dit-elle d'un ton piteux.

Ce fut une hilarité générale. Elle redoubla quand on vit que la pauvre

fille s'en attristait au lieu de s'en amuser.

«C'est juste, fit Jorge. Elle n'a pas son compte.»

--Pardon, ma belle, dit Don Juan. Je vais réparer mes torts.

--Je ne veux pas», s'écria la Pandora d'un ton farouche, en le

retenant par le cou.

Juan se laissa faire, tandis que la Magdalena éclatait en sanglots.

Jorge et Rinalte riaient de plus belle.

Mais Niceto était à bout de patience:

«De quoi te mêles-tu? demanda-t-il à Pandora d'une voix tremblante.

--Et vous-même, répliqua-t-elle avec hauteur, de quoi vous mêlez-vous?

Vous n'avez aucun droit sur moi. Je ne suis pas votre maîtresse!

--Ma maîtresse, non. On n'achète pas une maîtresse, on n'achète que

des esclaves.

--Moi, votre esclave!

--Oui, puisque tu portes ma chaîne, dit-il avec un rire amer en lui

montrant la chaîne d'or qu'elle avait au cou.

--Eh bien! Je me délivre!»

Elle arracha la chaîne en la brisant et la jeta devant Niceto.

Celui-ci la ramassa pour la jeter à la tête de la Pandora.

Mais Juan avait vu le geste et il étendit vivement le bras pour

amortir le coup.

«Lever la main sur une femme! dit-il.

--Ce n'est pas une femme, répondit Niceto hors de lui, c'est une

prostituée!

--Lâcheté sur lâcheté!»

Il n'avait pas achevé ces mots que déjà Niceto lui avait lancé la

chaîne au visage. Juan se précipita d'un bond sur son adversaire et le

renversa sur la table. Au choc, assiettes et bouteilles dégringolèrent

sur le parquet.

Niceto tenta de résister, mais en vain. Alors on le vit qui portait la

main sur un couteau.

«Pas de couteaux! dit Rinalte en lui arrachant de la main l'arme

effilée.

--Non, s'écria Jorge, des épées! Vive Dieu! Des épées! Nous ne sommes

pas des muletiers. Lâche-le, Juan.»

* * * * *

Niceto relevé, tout le monde sortit d'un commun accord.

«Les épées sont dans l'antichambre, dit Jorge. Pour vous battre, vous

serez mieux dans le jardin qu'ici.»

Pandora, pâle comme la mort, tremblait de tous ses membres. Les deux

autres femmes pleuraient et criaient. Leurs robes s'étaient dégrafées,

leurs basquines déchirées, qui sait comment! Demi nues, l'oeil

brillant de vin, elles tentaient de s'accrocher aux manches des

hommes.

«Paix là! Paix là! dit Jorge de sa grosse voix de commandement. Restez

dans votre coin ou je me fâcherai, petites!»

Elles obéirent et se groupèrent sur le divan de la salle à manger dont

Rinalte en sortant ferma la porte à clef.

Chacun des deux hommes avait pris son épée.

«Ne te trompes-tu pas, dit Jorge à son neveu. Est-ce bien celle dont

je le fis cadeau?»

Et ce disant il lui passait au cou une petite médaille suspendue à une

chaîne d'argent.

Niceto était déjà descendu. Juan s'empressa de marcher sur ses traces.

Jorge, qui l'accompagnait, fut arrêté par la voix de Rinalte.

«Ami Jorge, lui dit-il, prenez, je vous prie, une de ces torches. Je

tiendrai l'autre. Il convient que ces enfants y voient clair. Ils ne

seront pas dérangés. Les femmes sont sous clef, et j'ai congédié les

domestiques.»

* * * * *

«Votre neveu est-il habile à tirer l'épée?

--Plus habile que moi! Et je fus en mon temps, vous ne l'ignorez pas,

un bretteur de quelque renommée. Des dix coups de taille, il n'en est

pas un qu'il n'exécute à la perfection, soit en droit-fil, soit en

faux-fil. À personne je ne vis faire aussi élégamment la main droite

oblique ascendant. Quant au coup de pointe dans l'oeil, je n'en dis

rien: vous jugerez par vous-même.

--La lutte sera belle, car Niceto est fort.

--Il trouvera à qui parler! À propos, vous êtes le parrain de Niceto.

Je seconde mon neveu, comme il est juste.»

Dans la cour, les deux témoins se placèrent en face l'un de l'autre,

croisant la ligne occupée par les combattants. Puis ils les mirent en

place.

«Vous pouvez aller! seigneurs», dit Rinalte.

Contrairement à ce que les deux témoins avaient prévu, il n'y eut

pas de lutte. Les deux adversaires fondirent impétueusement l'un sur

l'autre, le fer tendu. Il y eut un coup fourré mais avec des résultats

bien différents: l'épée de Niceto glissa sur la poitrine de Juan,

l'épée de Juan atteignit Niceto en plein ventre.

Celui-ci, l'arme lâche, tomba en arrière, la figure crispée. Une tache

rouge suinta peu à peu à travers son pourpoint blanc...

Juan s'était arrêté, épouvanté. Mais Jorge respirait plus

paisiblement.

«Vous êtes grièvement blessé? demanda Rinalte à son client.

--Non, répondit Niceto par fierté. J'aurai ma revanche.

--Quand vous voudrez, reprit Don Juan», auquel cette nouvelle menace

avait rendu son assurance.

Cependant l'écuyer de Rinalte était accouru et, avec son maître, il

transporta Niceto dans son lit.

* * * * *

«Je suis content de toi, Juanito, dit l'oncle à son neveu. Voilà tes

preuves faites et bien faites. Mais une autre fois n'y mets pas tant

d'ardeur. C'est dangereux. Tu as failli te faire tuer. Je ne comprends

pas que l'épée... Mais voyons donc...»

Il saisit la médaille qu'il avait donnée à Juan et l'examina

attentivement. Elle était profondément sillonnée d'un bord sur

l'autre.

«La médaille t'a sauvé la vie! C'est une médaille de Saint-Jorge, mon

patron, que le pape Alexandre VI a bénie lui-même. Elle met à l'abri

du fer et du feu. Sans elle, comment me serais-je tiré de tant de

mauvaises rencontres! Et maintenant, remontons, ta belle t'attend.

--Quoi, mon oncle, après ce qui s'est passé?

--Raison de plus. Tu t'es battu pour elle, elle te doit la

récompense!»

* * * * *

Au moment d'entrer dans la salle à manger, Juan s'arrêta, croyant

entendre le bruit d'une altercation.

C'étaient, en effet, Soledad et Pandora, qui se disputaient.

«Je t'ai bien vue, disait celle-ci. Pendant le souper tu lui as fait

de l'oeil en dessous.

--Le soleil luit pour tout le monde. N'ai-je pas le droit de regarder

ce jeune homme?

--Si tu as le malheur de recommencer, j'avertis Don Rinalte.

--Je m'en moque. Je ne chômerais pas d'amoureux à Séville. Te crois-tu

seule capable de plaire aux hommes? Parce que tu as eu des cardinaux!

Moi aussi, j'en aurais des cardinaux, si j'allais en Italie!

--À savoir. Quoi qu'il en soit, Juan n'est pas pour toi! Tu n'es pas

à la hauteur, ma petite. Du reste, je suis Sévillane et porte un

poignard à ma jarretière. Comme je n'en ai pas besoin pour défendre ma

vertu, je m'en servirai pour défendre mon amour. Oui, mon amour, car

je l'aime, entends-tu. Je le veux!»

Don Juan entra dans la salle, à demi grisé par les propos qu'il venait

d'entendre. Il promena son regard sur les deux créatures, dont la

chair s'offrait ainsi à lui. Il était le maître. Il pouvait choisir.

Mais Pandora avait saisi son bras.

«Viens, mon bien-aimé, dit-elle. Viens que je te serre dans mes bras.

Tu t'es vaillamment battu. Je t'ai vu. J'étais là, à la fenêtre,

penchée sur le jardin, et je regardais. Ah! si ce Niceto t'avait tué,

je l'aurais poignardé!»

Elle le baisa longuement sur les lèvres.

* * * * *

«Prenons nos manteaux, mesdames, dit Don Jorge. Rinalte passera la

nuit auprès de Niceto et vous souhaite le bonsoir.

--Madame Soledad n'a personne pour l'accompagner, dit la Pandora d'un

ton ironique. Mais nous irons la reconduire...»

Soledad était vaincue. On la reconduisit, en effet, à son logis, sans

qu'elle osât plus rien tenter contre son audacieuse rivale.

De là, on se rendit à la maison de Pandora. Elle frappa d'une main

impatiente, et sa camériste vint lui ouvrir. Alors, Juan quitta son

bras et la salua respectueusement.

«Madame, dit-il, j'ai l'honneur de vous souhaiter une bonne nuit.

--Ah çà, reprit-elle en le regardant d'un air moqueur, comptes-tu

m'épouser dans six mois?»

Jorge partit d'un éclat de rire.

La Magdalena poussa Juan dans l'allée et lui souhaita à son tour une

bonne nuit.

* * * * *

Le lendemain, Don Jorge se rendit de bonne heure chez Don Rinalte pour

prendre des nouvelles du blessé.

«Ah! ce fut un fameux coup d'épée, dit celui-ci. Les médecins n'ont pu

arrêter le sang. Niceto est mort cette nuit. Venir à bout dans la même

soirée du plus fameux duelliste et de la plus froide courtisane de

Séville! À dix-sept ans! Votre neveu ira loin!»

CHAPITRE III

DON JUAN À LA COUR DE NAPLES

En exil.--Une duchesse violée.--L'arrivée du Roi.--Intervention de Don

Jorge.--L'oncle et le neveu.--La fuite.--La duchesse au secret.--Les

conseils d'un valet de chambre.--Stupéfaction et fuite du duc Octavio.

Dans les bras experts de la Pandora, Juan avait appris la volupté et

tous ses raffinements. Ces leçons ne furent pas perdues. Il comprit

de suite que l'amour se devait conquérir par tous les moyens, bons

ou mauvais. Il était beau, il était jeune, il était fort. Les femmes

seraient à lui.

Cependant, les circonstances de la mort de Don Niceto avaient été

connues peu à peu; d'autres duels, d'autres enlèvements rendirent

bientôt la situation de Juan intenable à Séville, et sa famille décida

de l'envoyer dans le royaume de Naples, où son oncle Jorge avait

été depuis peu nommé chef de la mission militaire espagnole chargée

d'inculquer aux paresseux Napolitains les secrets de l'art de la

guerre.

Juan, dans cette cour facile, reprit le cours de ses amoureux

exploits. L'aventure qui lui fit quitter le royaume mérite d'être

contée.

* * * * *

La duchesse Isabelle, jeune veuve d'une ravissante beauté, devait

épouser le duc Octavio, mais Juan en était éperdument amoureux. Dans

ses pires tromperies, il y avait en ce temps une part de sincérité.

Il n'avait abouti à rien. Il avait de plus acquis la conviction que

le duc faisait à Isabelle la cour la moins platonique, désirant sans

doute s'assurer de quelques gages d'amour palpable, avant que l'heure

officielle de l'hyménée n'eût sonné.

À la suite d'une fête donnée au palais royal, la duchesse s'était

assoupie dans un petit boudoir retiré. Juan, qui la guettait, se

glissa dans la salle mi-obscure. Il éteignit la dernière chandelle et

s'assit près de la belle qui sommeillait d'un léger sommeil, agrémenté

sans doute de rêves d'amour.

«C'est Octavio, ton amant, qui t'éveille, dit-il, contrefaisant la

voix du duc et la prenant par la taille.

--Octavio! cher Octavio!» soupira la dormeuse.

Sans autre discours, Juan mit ses lèvres sur les siennes. Ses mains

chiffonnaient la dentelle. Isabelle ne résista bientôt plus.

* * * * *

«Octavio, par ici, vous pourrez sortir plus sûrement, dit-elle, quand

ils se furent relevés.

--Oui, mon adorée. Ah! quand viendra le jour des épousailles?

--Je veux aller chercher une lumière.

--Pourquoi?

--Pour voir encore mon très cher amour.

--J'éteindrai la lumière.

--Oh! ciel, qui es-tu? Cette voix! Qui es-tu?

--Qui je suis? Un homme sans nom.

--Au secours!... Vous n'êtes pas le duc?

--Non.

--Au secours! Au secours!

--Contenez-vous, duchesse, et donnez-moi la main.

--Ne me retiens pas, misérable! Holà! valets, au secours!»

* * * * *

Le roi, qui aimait, en bon maître de maison, à faire un petit tour

dans ses appartements avant que de faire ses dévotions nocturnes et se

mettre au lit, accourut à ces cris de détresse. Peu mondain, du reste,

il n'avait jamais remarqué la physionomie de Don Juan.

--Que signifient ces appels désespérés? fit-il majestueusement.

--Le roi! le roi! se lamentait Isabelle. Quelle malheureuse je suis!

--Qui êtes-vous? reprenait d'un ton sévère le monarque.

--Qui? Un homme et une femme», répondit Juan.

Le roi, dont la devise était en politique aussi bien que dans le

privé: «Pas d'histoires!» jugea qu'il fallait être prudent. Il fit

semblant de ne point voir la duchesse et se contenta de dire:

«Holà! mes gardes! saisissez-vous de cet homme!»

* * * * *

Don Jorge, qui venait lui-même de changer la garde du palais--un bon

militaire ne doit point négliger le détail--accourut à cet instant à

la porte.

«Don Jorge Tenorio, dit le roi, je vous charge de ces prisonniers.

Apprenez qui ils sont. Mais agissez secrètement. Je crois à une

mauvaise affaire. Je ne serai rassuré que quand je les saurai en votre

pouvoir!»

* * * * *

«Emparez-vous de cet homme, dit Don Jorge.

--Qui osera? répondit Juan toujours demi caché sous son manteau.

--Tuez-le, reprit Don Jorge, s'il résiste.

--Je suis prêt à mourir! Je suis gentilhomme de l'ambassade

d'Espagne!»

Don Jorge à cet instant commença de se méfier. Il avait cru

reconnaître la voix.

«Éloignez-vous, dit-il à ses gardes... Retirez-vous tous dans la

chambre voisine avec cette femme.

* * * * *

«C'est donc toi, malheureux, dit-il à son neveu qu'il venait enfin

de reconnaître. Eh bien! tu me mets dans une jolie position! Que se

passe-t-il?

--Il se passe ceci que j'ai trompé et possédé la duchesse Isabelle.

--Et comment?

--J'ai dû feindre d'être le duc Octavio.

--De plus en plus grave! Tu n'as donc pas assez des filles de cour et

de basse-cour? La duchesse! Écoute. Tu vas sauter par ce balcon.

--Votre bonté me donne des ailes.

--Et ensuite par le premier bateau tu fileras en Sicile ou ailleurs.

--En Espagne par exemple! Allons, tout n'est pas perdu!

--Et mon prestige? Moi, avoir laissé échapper un prisonnier, moi chef

de la mission militaire extraordinaire?»

Mais Don Juan avait déjà escaladé d'un pied agile le balcon et sauté

au dehors.

* * * * *

«Mes ordres sont-ils exécutés? dit le roi qui revenait.

--J'ai exécuté, Seigneur, reprit Don Jorge, votre vigoureuse et droite

justice. L'homme...

--Est mort?

--Non, il a échappé à la fureur des épées.

--Et par quel moyen?

--Voici. À peine aviez-vous donné vos ordres que, sans chercher à

s'excuser, le fer à la main, il roula son manteau autour de son bras

et avec une grande prestesse, attaquant les soldats, parvint jusqu'au

balcon d'où, en désespéré il se jeta dans le jardin. Mes soldats le

retrouvèrent à terre, baigné de sang, agonisant. Ils s'apprêtaient

à l'emporter, quand, soudain, avec une telle promptitude que j'en

demeurai interdit, il s'échappa...

--C'est du joli! Et la femme?

--La femme dont vous apprendrez le nom avec étonnement, la duchesse

Isabelle, retirée dans cette chambre, assure que c'est le duc Octavio

lui-même qui l'a fait tomber dans ce piège et déshonorée.

--Je ne comprends pas très bien.

--Moi non plus. Je me contente de répéter.

--Ah! honneur! honneur! pauvre honneur! Si tu es l'âme de l'homme,

pourquoi t'a-t-on placé dans la femme, qui est l'inconstance même?»

* * * * *

Cependant le garde amenait la duchesse devant le roi.

«Comment oserais-je lever les yeux sur Votre Majesté?» dit-elle

timidement.

Le roi donna ordre à la troupe de se retirer.

«En effet, répondit-il... Quelle mauvaise étoile vous inspira, madame,

de profaner ainsi un palais... Prenez-vous ma maison pour un b...?

--Pardon, Seigneur!

--Tais-toi. Ta langue ne pourra jamais excuser ton offense. Cet homme

était donc le duc Octavio?

--Seigneur!

--Ah! l'amour brave ainsi les gardes et les valets! Don Jorge Tenorio!

enfermez cette femme dans une tour, au secret, et faites saisir le

duc. Je veux maintenant qu'il lui tienne parole!

--Grand Seigneur, jetez les yeux sur moi. Je suis coupable, mais, s'il

le veut, le duc Octavio me disculpera!»

* * * * *

Le duc Octavio s'éveillait à ce moment. Le jour avait point en effet

tandis que se déroulaient ces redoutables événements.

Son valet Ripio fut tout étonné de le trouver debout de si bonne

heure.

--Eh quoi? plus de repos, seigneur?

--Le repos ne peut calmer le feu que l'amour allume en mon âme,

répondit le duc. C'est un enfant qui ne se plaît pas dans un lit

moelleux, entre deux draps de toile de Hollande recouverts d'hermine.

Il se couche et ne se repose pas. Il est matinal et joue comme un

enfant. Le souvenir d'Isabelle, Ripio, m'ôte la tranquillité. Comme

elle vit dans mon âme, mon corps veille sans cesse, gardant, absent et

présent, le château de l'honneur!

Les trois Don Juan Don Juan Tenorio d'Espagne, Don Juan de Maraña des Flandres, Don Juan d'Angleterre · 第 1 / 14 段