Plus vite encore que notre express, ma dépêche avait couru sur son fil.
Le château nous attendait avec un air de fête, mais avec cet air discret
des gens qui sont heureux pour eux-mêmes, et non pas pour leurs voisins.
En apercevant le sommet des tours du manoir, par-dessus la ceinture des
grands arbres, l'oncle Jean avait mordu sa moustache et nous
n'entendîmes plus le son de sa voix jusqu'au moment où le landau
s'arrêta dans la cour. Quant à Rosie, elle parlait pour deux, poussant
des exclamations de joie à chaque tournant du chemin, appelant par son
nom chaque paysanne qui se levait de son banc pour nous saluer,
s'extasiant sur les embellissements du village.
Mon père et ma mère semblaient si heureux de l'arrivée des voyageurs,
qu'il aurait été difficile de décider lequel de nous trois était
accueilli avec plus de tendresse. Mais, pendant le dîner, l'attention se
détourna des autres à mon profit, et la conversation ne roula guère que
sur mon expédition dans le Levant. Mon père l'approuvait fort; il disait
que ce désir de voir le monde et de s'instruire était recommandable chez
un jeune homme. L'oncle, un peu distrait, donnait des signes
d'assentiment. Sans doute il refaisait en esprit ses traversées
d'autrefois, et trouvait que la mienne, en comparaison, était peu de
chose. Quant à la seule personne qui fût fixée sur la cause véritable de
mes exploits nautiques, elle confectionnait des bas-reliefs en mie de
pain, se gardant soigneusement de tourner les yeux vers moi, de peur
d'éclater de rire, je pense.
L'oncle Jean et Rosie, fatigués de leur journée, regagnèrent de bonne
heure l'appartement de la petite tour, accompagnés par la châtelaine.
Mon père me dit, quand nous fûmes seuls:
--Ta cousine est superbe. Elle a les yeux, les sourcils, les cheveux
d'une Italienne et le teint d'une Anglaise. Comment ne nous en as-tu
jamais parlé?
--Mon Dieu, répondis-je, ma cousine est à peine une femme pour moi. Je
la vois toujours telle qu'elle était quand son grand-père l'a déposée
sur ce canapé, tout endormie, un certain soir d'hiver. Au reste, nous
sommes les meilleurs camarades du monde, mais si elle est Italienne par
ses cheveux, elle est quatre fois Anglaise par son esprit positif.
--Tiens, fit mon père, c'est étonnant! Elle n'en a pas l'air. Après
tout, cela vaut mieux pour elle, car la pauvre petite ne sera point
facile à marier.
--Je doute qu'elle se marie jamais, répliquai-je d'un air profond. Je
m'attends à la voir nous donner une nouvelle édition de tante
Alexandrine.
--A son aise! conclut mon père. Seulement toi, ne nous donne pas une
nouvelle édition de l'oncle Jean.
--Pauvre père! soupirai-je tout bas. Vous ne vous doutez guère que votre
fils est amoureux d'une fée inaccessible, et que Gaston de Vaudelnay
sera vraisemblablement le dernier de sa race!
Le lendemain matin, je flânais dans le parc à la fraîcheur. En
approchant d'un gros platane sous lequel des sièges rustiques invitaient
les promeneurs au repos, j'aperçus une forme blanche assise dans une
attitude rêveuse.
--Eh bien, Rosie, est-ce que tu regrettes déjà ton musée, ton chevalet
et tes madones?
Elle tourna vers moi la tête en tressaillant, et je vis qu'elle avait
les yeux pleins de larmes.
--Non, dit-elle avec cette simplicité qu'elle conservait toujours. Mais
je regrette l'âge que j'avais quand nous travaillions ensemble à notre
petit jardin, à cette même place.
--Je te conseille d'avoir des regrets! A cette époque-là tu étais une
petite fille assez laide, et maintenant....
--Et maintenant? répéta-t-elle en me regardant comme si elle eût été à
cent lieues de ce que j'allais dire.
--Et maintenant tu es une personne remarquablement jolie.
Elle avait l'air si étonné, si incrédule, que je me hâtai de citer mon
auteur.
--Mais certainement; mon père me l'a dit pas plus tard qu'hier soir.
--Ah! fit-elle avec modestie; c'est mon oncle.... Il est vraiment bien
bon.
Je dus convenir en moi-même qu'elle était fort jolie, en effet. Sous son
peignoir de mousseline aux nuances claires, pauvre « confection » qui
aurait fait pleurer de honte une élégante, sa taille trouvait moyen de
laisser voir toute sa grâce. Son visage aux traits classiques rayonnait
d'un éclat de jeunesse éblouissant. Les pieds et les mains étaient
admirables.
--C'est singulier, pensai-je, comme on voit mieux certains détails à
tête reposée! J'aurais passé vingt ans auprès de cette charmante
personne, dans le tourbillon de Paris, sans m'apercevoir de ses
avantages.
Notre première semaine de séjour à Vaudelnay fut délicieuse. Le
voisinage ignorait encore que le château fût si bien habité, et j'avais
conjuré ma mère de prolonger le plus possible cette ignorance. Après
tant d'années qui me séparent de cette époque, il me serait malaisé de
dire à quoi nous occupions nos journées, Rosie et moi. Je sais seulement
que nous étions toujours ensemble et que le soir arrivait sans que nous
fussions las l'un de l'autre. Bien entendu, nous parlions les trois
quarts du temps de la dame aux pensées. Chère créature! Où était-elle en
ce moment? dans les montagnes? au bord de la mer? ou bien dans quelque
villa pleine d'ombre, entre son mari et ses enfants,--tout bien examiné,
nous avions décidé qu'elle était mère,--plus belle encore du combat
livré par son devoir austère à sa tendresse mystérieuse. Encore trois
jours, encore deux jours, demain j'allais voir arriver la lettre
attendue!
--Oh! Rosie! comme je voudrais être à demain!
A cette oraison jaculatoire, ma cousine ne répondit rien, et, pour la
première fois, je vis une ombre passer sur son visage, ombre d'ennui
sans doute. Mais, de bonne foi, pouvais-je lui en vouloir si le courrier
tant désiré l'intéressait moins que moi?
Le facteur vint sans aucune lettre, ou du moins sans _sa_ lettre.
Il en fut de même le lendemain, le surlendemain, les jours suivants
pendant une semaine. Ah! qu'il était loin, le calme des premières heures
du séjour au château! Que m'importaient alors mes parents, le parc et
ses promenades, mes chevaux morfondus à l'écurie! Seule, ma
compatissante cousine pouvait me comprendre et, dans une certaine
limite, me consoler. D'après elle, ce retard qui me rendait fou
d'angoisse était amené par une cause passagère, et je ne devais point en
concevoir d'alarmes. Quelque voyage différé, quelque arrêt imprévu dans
un endroit sans ressources, quelque devoir de famille pouvait seul
empêcher ma correspondante de tenir sa promesse, toujours si fidèlement
gardée jusque-là.
--Et si elle est malade? et si elle est morte? Jusqu'à cette heure,
j'espérais, malgré tout, la connaître tôt ou tard. Faut-il donc renoncer
pour toujours à cette joie? Plains-moi, Rosie, car je suis bien
malheureux!
Je compris alors pour la première fois tout ce que le coeur d'une femme
peut contenir de bonté compatissante, même à l'âge où ce coeur semble
fait pour porter des fleurs moins mélancoliques. Patiente comme une
esclave d'Orient habituée aux caprices de son maître--les miens, il faut
l'avouer, n'avaient rien qui rappelât, même de loin, ceux d'un pacha--ma
cousine quittait tout, si je l'appelais d'un geste, pour causer avec
moi, c'est-à-dire pour écouter mes doléances. Parfois elle protestait
doucement contre ma tristesse. Elle me répétait souvent:
--Un être humain n'a pas le droit de maudire sa destinée, quand il
possède l'assurance d'être sincèrement, fidèlement aimé.
Ces arguments par trop platoniques me touchaient assez peu, et je
prétendais qu'on me proclamât le plus malheureux des hommes, tout en
reconnaissant que j'en étais aussi le plus tendrement consolé.
--Ma pauvre Rosie, disais-je en serrant sa petite main dans les miennes,
si je pouvais oublier celle qui m'oublie, c'est pour toi que je voudrais
l'oublier!
--Et moi je suis certaine qu'elle pense à toi plus que jamais, répondait
ma cousine. Dans quelques jours tout s'expliquera; j'en ai le
pressentiment.
Impossible de la faire démordre de cette belle assurance, qu'elle
arrivait quelquefois à me faire partager pour une heure.
Quand je parvenais à faire trêve à mon chagrin, je trouvais en elle,
aussitôt, la plus charmante, la plus gaie, la plus amusante des
compagnes. Je ne pus m'empêcher de lui dire un jour, avec une envie
secrète:
--Sais-tu Rosie, que tu m'as tout l'air d'une femme parfaitement
heureuse?
--Mais j'en ai plus que l'air, dit-elle gravement. Je suis, quant au
présent, aussi heureuse qu'une femme peut l'être. Grand-père en trois
semaines a rajeuni de vingt ans. Mon oncle et ma tante me traitent comme
leur fille. Enfin tu ne saurais comprendre le bonheur que j'éprouve à
revoir ce cher vieux Vaudelnay.
--Eh bien, qui vous empêche d'y finir votre vie, l'oncle Jean et toi? Tu
seras pour moi ce que la tante Frédérique était pour notre aïeul. Et
nous vieillirons ensemble, comme ils ont vieilli.
Elle ferma les yeux, et cependant la perspective semblait médiocrement
l'éblouir, car elle me répondit d'une voix un peu nerveuse:
--Mes moyens ne me permettent pas de songer à l'avenir. Laisse-moi
profiter de ce présent, qui me repose.
De fait, il était facile de voir qu'elle jouissait en véritable sybarite
de chacune des heures passées au milieu de nous. Tout l'enchantait, mais
moins, à coup sûr, qu'elle n'enchantait tout le monde. Quatre personnes
se la disputaient du matin au soir, pour le plaisir de la voir et de
l'entendre compatir à leurs maux. Les rhumatismes de l'oncle Jean, les
gastralgies de mon père, les embarras administratifs de ma mère toujours
débordée par mille difficultés de domestiques, de pauvres, de salles
d'asile et de curés besoigneux, enfin les déchirements secrets de mon
propre coeur, tout cela retombait sur elle sans l'étonner ni l'abattre.
Et lorsque, dans nos entretiens de famille, l'oncle Jean parlait de leur
retour à Paris, il se faisait un grand silence comme à l'annonce
effrayante de quelque catastrophe prochaine.
Quand Rosie, par chance, pouvait disposer d'une heure pour son agrément
personnel, son bonheur était de s'installer sous le grand platane de
notre ancien jardinet, afin de lire quelques pages d'un livre préféré ou
de mettre à jour sa correspondance.
Un jour, vers le milieu d'un après-midi de chaleur accablante, je
passais pas là, juste au moment où les premières rafales d'un orage en
formation détachaient de l'arbre énorme et faisaient tourbillonner au
loin une envolée de feuilles jaunies.
--Vite, ramasse tes papiers, ton encre et tes plumes, dis-je à ma
cousine. Tu n'entends donc pas qu'il tonne? A quoi penses-tu?
--A rien! fit-elle en tressaillant, car elle était absorbée au point
d'avoir ignoré mon approche.
--Ma parole! miss Pot-au-Feu prend des airs de Mignon, lui dis-je en
plaisantant. La voilà qui se donne le genre d'être rêveuse!
Avant qu'elle pût me répondre, un coup de vent plus fort s'abattit sur
le buvard où elle écrivait. En une seconde, vingt feuilles de papier
s'éparpillèrent au loin, pêle-mêle avec les rameaux desséchés du
platane. Et tous deux de courir à droite, à gauche, à la poursuite des
fugitives.
Un feuillet plus grand que les autres semblait avoir porté un défi à mon
agilité. Il voltigeait, rasant l'herbe courte du gazon, s'arrêtant,
reprenant sa course, au moment où j'allais l'atteindre, pour s'abattre
plus loin comme une perdrix blessée.
Par tempérament, je m'acharne aux choses difficiles, quelles qu'elles
soient. Je jurai que ce gibier d'un nouveau genre tomberait en mon
pouvoir, et, de fait, je parvins à m'en saisir, grâce à la faute qu'il
commit en s'engageant dans un massif d'arbustes bas, aux rameaux
enchevêtrés.
--C'était bien la peine de tant courir! m'écriai-je en constatant que ma
prise était une vulgaire feuille de buvard.
Non, pas si vulgaire. En y jetant les yeux, j'aperçus quelque chose qui
me cloua sur place, en dépit du tonnerre qui grondait sur ma tête et des
éclairs qui faisaient pousser, à cent pas de moi, des cris d'épouvanté à
ma cousine. Sans rien entendre et sans rien voir je considérais ce
papier rose, comme si je venais d'y trouver l'arrêt de mon sort.
Bientôt l'averse déchaînée m'obligea de prendre ma course vers le
château, non sans avoir plié soigneusement ma trouvaille pour l'abriter
dans la plus profonde de mes poches. Plus personne sous le platane;
Rosie m'avait précédée. J'aimais mieux cela. Il me convenait de la
revoir seulement un peu plus tard, quand j'aurais dissipé les derniers
restes d'un doute, quand j'aurais écouté, compris, ce qu'une voix
inconnue murmurait à mon coeur éperdu de surprise.
L'enquête préliminaire ne fut pas longue. Le temps de monter dans ma
chambre, d'ouvrir mon secrétaire, d'y prendre la dernière lettre de la
dame aux pensées, d'étaler en regard cette feuille que je venais de
ramasser, de comparer au bouquet tracé sur le vélin anglais celui qui
s'était imprimé sur la surface spongieuse.... Deux frères jumeaux
n'eurent jamais une ressemblance aussi parfaite!
Idiot! aveugle! imbécile! égoïste! Ma Rosie bien-aimée! ma belle, mon
aimante, ma fière Rosie! Trop fière, pauvre enfant! Défiante surtout,
mais pouvais-je la blâmer d'être défiante!.... Hélas! moi-même j'avais
pris soin de me faire voir à elle sous un jour peu propre à lui donner
la foi.
Je riais, je pleurais en mêlant sans ordre toutes ces exclamations
opposées. Je repassais l'un après l'autre cent souvenirs du temps jadis
et de la veille. Comme je l'avais fait souffrir, cette enfant dont le
coeur était à moi depuis que les yeux de l'orpheline m'avaient aperçu au
seuil de la vieille maison, si sévèrement hospitalière! Comme, dans ma
stupide fatuité, je l'avais torturée!
Courageusement, obstinément, cette fille adorable dont je n'avais pas
même su voir la beauté m'avait conservé sa tendresse méconnue. Sans une
plainte, elle avait dévoré, en cachant sa jalousie, les affronts de mes
confidences. Pauvre, elle m'avait vu jeter l'or pour contenter mes
caprices et ceux des autres. Sublime de sacrifice, de poésie, d'idéale
passion, elle avait feint de rire de mes moqueries sur le peu
d'élévation de son esprit. C'était moi,--moi! qui l'avais baptisée d'un
surnom ridicule!....
Le froid de mes vêtements traversés par la pluie me rappela dans un
monde plus réel.
A cette heure, je n'avais pas le droit de m'exposer à la maladie. Ma vie
appartenait à une autre.
--Mon Dieu! m'écriai-je en courant prendre des habits secs. Que de jours
de bonheur perdus, déjà!