--Je savais déjà ton retour d'Orient par ma petite-fille, et je pense
que tu viens m'annoncer ton départ pour Vaudelnay. Tes parents doivent
t'attendre.
Mon oncle m'accueillit par ces paroles quand j'allai lui présenter mes
devoirs, quelques jours plus tard, ayant dans mon portefeuille une
lettre que j'avais prise le matin même à la poste restante.
Partir pour Vaudelnay! M'éloigner de l'adorable femme dont les lignes
tendres, généreuses, consolantes reposaient sur mon coeur: comment avoir
ce courage! Et pourtant juin finissait. Encore une quinzaine et ma
dernière inscription de droit avant les vacances devait être prise.
Quant aux examens, je n'aurais pas été moins préparé à subir ceux du
doctorat en médecine. Depuis quelques mois, je n'avais guère le temps de
songer au Code et aux Institutes. Mais quel prétexte imaginer afin de ne
point quitter la capitale?
--Pour le moment, répondis-je évasivement, mes projets sont encore très
vagues.
Cette fois je n'osais plus parler à mon oncle de sa propre visite chez
nous. Il était payé pour ne pas trop compter sur la fidélité de ma
mémoire en certaines circonstances.
Dès que je pus être seul avec Rosie, j'abordai le sujet qui me tenait au
coeur avant tous les autres.
--Je suis bien malheureux! m'écriai-je. Lis cette adorable lettre. Tu
n'y trouveras pas une parole, pas une virgule qui ne montre clairement
que la femme qui l'a écrite était faite pour moi. C'est à peine si elle
me connaît, et son coeur me devine avec une sorte de pénétration
surnaturelle. Ce qu'elle me dit est précisément ce qu'il faut me dire.
Elle m'aime sincèrement, d'un amour qui m'élève à mes propres yeux, qui
embellirait toute ma vie. Je sens qu'elle pourrait faire de moi un homme
sérieux et bon. Elle m'a rendu meilleur déjà. Est-il possible que ma
destinée soit de ne jamais connaître même son nom!
Ma cousine lisait lentement, en s'appliquant beaucoup, comme si elle eût
déchiffré quelque passage écrit dans une langue peu familière, qu'il
fallait traduire ligne par ligne. Cependant, si froide qu'elle fût, on
pouvait voir à certaines émotions fugitives de son visage qu'elle
prenait du plaisir à la lecture.
--Oui, dit-elle en me rendant le papier. Je commence à croire que cette
femme parle sincèrement, qu'elle est prise pour toi d'un attachement
véritable. Mais,--tu es plus expert que moi dans ces matières,--qui sait
si vous gagneriez l'un et l'autre à sortir du nuage qui plane sur vous?
Je voyais, l'autre jour, une toile qui représente Psyché. Il me semble
que son histoire a du rapport avec la vôtre. Fini le mystère, fini
l'amour!
--Et il me semble à moi, dis-je en la menaçant, que miss Pot-au-Feu se
moque de son cousin.
--Ah! je te jure que non! répondit-elle avec un grand sérieux.
--Alors, je n'y comprends plus rien. Tu te déranges. Mais tu passes d'un
extrême à l'autre. Je voudrais bien te voir adorée toute ta vie par un
monsieur dont tu ne pourrais rien dire: ni s'il est beau, ni s'il est
affreux, ni s'il est blond, ni s'il est maigre, ni s'il est vieux.... Et
encore, chez un homme, ces choses-là tirent moins à conséquence. Ah!
tiens, je sais bien ce qui arrivera si ma cruelle amie s'obstine à se
cacher.
--Moi aussi, je le sais bien. Tu abandonneras l'entêtée à son malheureux
sort et tu épouseras une bonne femme qui te la rappellera dans le peu
que tu sais d'elle, mais dont tu auras pu juger par toi-même l'âge, la
figure et le reste. Il me semble que ce dénouement n'est point si
mauvais.
--Mauvais ou non, il est impossible. Je mourrai garçon, laissant à ton
deuxième fils la fortune et le nom des Vaudelnay.
--Tu divagues, fit ma cousine en haussant les épaules.
Et notre entretien fut terminé pour ce jour-là.
Dans le moment de l'année où nous étions, Paris n'existait plus au point
de vue du monde; mes jours et mes soirées se traînaient sans
distractions, je parle des distractions honnêtes. Quant aux autres, dans
l'état de quasi perfection idéale où je me trouvais, la seule pensée de
les avoir connues jadis me faisait horreur. Ma seule ressource était
dans la conversation de ma cousine; je m'amusais à la convertir tout
doucement à mes théories sentimentales. Je la voyais quotidiennement,
soit au musée, soit rue d'Assas. Un jour elle me dit en riant:
--N'as-tu pas peur de me jouer un vilain tour en faisant pousser des
ailes sur mon dos? Quand elles auront toutes leurs plumes, je serai bien
avancée derrière les barreaux de ma cage! Au moins, maintenant, je n'ai
nulle envie de m'envoler vers le pays des rêves.
--Je ne suis pas inquiet pour toi, répondis-je. Tes ailes, si tant est
qu'elles poussent vraiment, ne te serviront jamais beaucoup. Tu te
souviens de ces volatiles sédentaires que nous allions voir ensemble à
Vaudelnay....
--Fort bien: les canards de la basse-cour. Grand merci de la
comparaison!
--Voyez un peu la grincheuse personne! Qui parle de canards? Ce sont les
cygnes que je voulais dire, mademoiselle. Jamais ni toi ni moi ne les
avons vus s'envoler.
--C'est qu'ils se trouvaient heureux où ils étaient.
En prononçant ces paroles, Rosie avait courbé sa tête fine sur son
chevalet, avec une ondulation de cou si harmonieuse que je trouvai ma
comparaison beaucoup plus juste qu'elle n'en avait l'air.
Le 10 juillet, je reçus une lettre de mon inconnue. Si j'ai conservé le
souvenir de cette date, c'est qu'elle marqua la fin d'une correspondance
qui m'avait donné un immense bonheur durant trois mois. Non, je ne
devais plus revoir cette grosse écriture déguisée et cette signature
fleurie qui me confirmait de si charmants aveux. Ce jour-là, au lieu
d'une seule pensée, la main mystérieuse en avait dessiné tout un
bouquet, groupé avec un art exquis, bien qu'il fût aisé de voir qu'elles
étaient jetées sur le papier à la hâte et sans recherche.
Dans ces quatre pages, serrées comme pour ne pas perdre la moindre
place, vibrait toujours la même tendresse grave, on pourrait dire
maternelle, mais avec un abandon plus intime où l'on sentait je ne sais
quoi d'hésitant et d'attendri. La lettre finissait par ces lignes:
« Et maintenant, cher, nous allons partir. Les champs nous réclament; ce
Paris brûlant n'a plus assez d'air pour nous. Disons-lui donc adieu pour
quelques mois. Toutefois, soyez tranquille. Vos lettres me parviendront,
expédiées à l'adresse ordinaire, et vous aurez les miennes, qui
continueront à passer par Paris, car vous ne saurez point où je suis
allée. Que vous importe ce que vous ne savez pas, à côté de cette chose
dont vous êtes sûr! Ne sentez-vous pas que je vous aime? Voyez plutôt
c'est moi, maintenant, qui ai besoin de vos lettres; c'est moi qui vous
les demande. Ne m'oubliez pas à Vaudelnay où l'on s'amuse beaucoup,
m'a-t-on dit. Du moins, ami cher, si vous m'oubliez, que ce soit pour
une jeune fille digne de vous et qui sera votre femme. Choisissez-la
bien quand l'heure viendra. Vous savoir malheureux, ou une autre
malheureuse par vous, serait la douleur suprême de ma vie. »
Du moment où _elle_ quittait Paris, je n'avais plus de raison pour
y rester. Je préparai donc tout pour mon départ, mais la perspective
d'une agitation mondaine semblable à celle de l'année précédente m'était
insupportable. J'écrivis à ma mère que je me sentais fatigué, que je
désirais vivement jouir du repos le plus complet durant les premières
semaines de mon séjour à la campagne. Par la même occasion, je parlais à
mes parents de mon projet d'enlever ma cousine et mon oncle et de les
amener avec moi. J'expliquais cette idée--non sans un peu
d'hypocrisie--par le désir de procurer à la jeune fille et au vieillard
une saison de villégiature utile à leurs santés. Mais, pour dire le
vrai, je ne pouvais plus me passer de ma confidente ordinaire. Seul à
Vaudelnay, sans avoir personne à qui parler de la dame aux pensées! Il y
avait de quoi mourir.
Ma mère me répondit courrier par courrier en m'envoyant une invitation
pressante pour l'oncle Jean et sa petite-fille. Que dis-je: inviter! On
les suppliait de faire une longue visite à la vieille maison qui était
toujours la leur, qui l'avait été si longtemps pour l'un d'eux! La seule
objection, la difficulté du voyage pour les jambes raidies par l'âge de
mon oncle disparaissait, puisque le trajet devait se faire, sous mon
escorte.
Je savais comment m'y prendre pour enlever d'assaut le consentement du
peu flexible baron. J'allai chez lui à l'heure où je supposais que sa
petite-fille était au Louvre.
--Oncle Jean, dis-je, vous voyez devant vous un ambassadeur et voici mes
lettres de créance.
Je lui remis l'invitation de ma mère. L'épître lue avec quelques
froncements de sourcil que j'interprétai sans trop de peine:
--Ta mère est toujours bonne comme je l'ai connue, dit mon oncle. Mais
ce qu'elle demande est bien difficile.
--Cela serait dix fois plus difficile qu'il faudrait encore le faire,
prononçai-je gravement. Rosie tombera malade si son été se passe à
Paris.
J'avais touché juste. Le grand-père de ma cousine bondit comme il aurait
fait, cinquante ans plus tôt, à une parole malsonnante.
--Rosie malade! s'écria-t-il. Qu'en sais-tu?
--Elle change, répondis-je avec aplomb. Ses traits se tirent, ses yeux
s'agrandissent; l'abus du travail lui voûte les épaules. Il y a trois
jours, pendant une courte visite que je lui ai faite au Louvre, elle a
toussé plusieurs fois...d'une mauvaise toux.
--Elle ne se plaint jamais.
--Parbleu! si vous attendez qu'elle se plaigne!.... Elle sait que tout
déplacement vous est incommode, et c'est une fille si prompte à se
sacrifier!
--Oui, très prompte à se sacrifier, répéta mon oncle dans un écho qui
ressemblait à un grognement.
Il me tourna le dos avec une sorte de mauvaise humeur, comme si j'étais
responsable de l'esprit d'abnégation de ma cousine.
--Quand elle rentrera, je lui parlerai, dit-il bientôt entre ses dents.
Et, pas plus tard que demain je veux qu'elle consulte.
--Pas plus tard que demain, mon cher oncle, elle, vous et moi serons
dans l'express de Poitiers, ne vous déplaise.
--N'allons pas si vite, mon neveu. Si ma petite-fille est malade, c'est
aux eaux que je dois la conduire. Je ne sais pas d'endroit plus humide
que Vaudelnay. Mes rhumatismes peuvent en dire quelque chose.
Quelle singulière lubie de ne pas vouloir venir chez nous! Comment
expliquer cette résistance? Par la rancune du passé? Comme je me posais
ces questions, nous entendîmes la voix de Rosie qui chantait dans
l'antichambre.
--Tiens, écoute comme elle est malade! dit l'oncle Jean.
Mes plans s'en allaient à vau-l'eau. J'essayai pour la seconde fois
d'enlever l'affaire par surprise, en frappant ailleurs.
--Veux-tu que nous partions tous ensemble pour Vaudelnay? demandai-je
avant que mon oncle eût le temps de dire un mot. Ton grand-père en meurt
d'envie; mais il a peur de te contrarier.
Le rossignol s'était tu subitement. Les jolies joues roses devinrent
blanches comme des lis.
--Partir pour Vaudelnay?...tous ensemble!.... Oh! mon Dieu, quel
bonheur! soupira ma cousine en se laissant tomber sur une chaise.
--Animal! me cria mon oncle. Voilà une enfant qui va s'évanouir!
--Quand je vous disais qu'elle est souffrante! répondis-je tout bas.
Déjà les couleurs vives reparaissaient. A en juger par les symptômes,
cette maladie n'était qu'une grande joie. Rosie demanda d'une voix qui
aurait fait retourner mon oncle aux Indes:
--Grand-père! c'est vrai que nous partons?
Elle me regardait, tout en questionnant l'oncle Jean.
--Va vite commencer tes paquets, décidai-je audacieusement. Nous devons
être à la gare sur le coup de huit heures demain matin.
Nous y étions tous avant sept heures et demie. Je ne me souviens pas
qu'aucune journée de voyage ait passé pour moi plus vite que celle-là.
Ma bonne action recevait déjà sa récompense.