Au dîner seulement, je retrouvai ma cousine. Elle aussi avait dû changer
de costume et, comme sa garde-robe était peu fournie, la chère petite
était en grande toilette. Jolie à tourner la tête d'un roi, elle
m'interrogea, comme toujours, de son regard humblement tendre
d'amoureuse ignorée, pour voir si le maître de son coeur était content.
Je détournai les yeux. Ils auraient tout dit et, pour le moment, je ne
voulais rien dire; non, pas devant tout ce monde. La première rougeur de
ma fiancée, la première joie de son doux triomphe, devaient être pour
moi seul. Encore une heure elle devait attendre. Chère bien-aimée,
depuis si longtemps elle attendait--sans espoir!
Comme tous les gens atteints du mal qui le minait, mon père ne mangeait
guère, et, pour lui, voir manger les autres était un spectacle pénible.
Je ne dus pas beaucoup le faire souffrir ce jour-là. Sans rien dire,
j'examinais ma cousine, ou, pour parler plus juste, je la dévorais des
yeux, découvrant des trésors de charme et de grâce dans le moindre geste
de ses mains, dans la plus simple de ses attitudes. Je l'aimais de toute
mon âme et de toutes mes forces depuis deux heures, mais ce que je
venais d'éprouver ne ressemblait en rien au « coup de foudre » souvent
décrit par les romanciers. Pendant de longues années, mon heureux destin
avait lentement, patiemment préparé mon coeur pour le bienfaisant
holocauste. Un éclair avait suffi pour communiquer le céleste rayon. A
cette heure, la flamme de l'amour brûlait éblouissante, pour ne
s'éteindre jamais.
Le repas terminé, je dis à ma cousine:
--Allons voir si l'orage a fait beaucoup de mal aux arbres du parc.
Ah! l'inoubliable soirée! Le ciel avait retrouvé tout son azur, et c'est
à peine si quelques gouttes brillaient encore au feuillage rafraîchi par
l'ondée bienfaisante. L'air n'était plus qu'une exhalaison de sève
triomphante, un parfum de fleurs tirées de leur léthargie et tout
heureuses de revivre. Le parc entier semblait une salle immense, parée
de verdure nouvelle pour quelque fête grandiose dont les premières
étoiles commençaient l'illumination. J'offris mon bras à ma compagne,
galanterie peu ordinaire. Elle le prit sans me regarder, très nerveuse
d'une sorte de pressentiment vague, et nous marchâmes lentement dans la
direction du fameux platane. C'était là que je voulais lui ouvrir mon
coeur.
Quand nous fûmes sous le grand arbre, je dis à Rosie, sans la faire
asseoir sur le banc trop humide:
--J'ai découvert pourquoi la dame aux pensées ne m'écrit plus.
--Vraiment? fit-elle, curieuse de savoir dans quel dédale nouveau je
m'égarais, car elle ne devinait pas encore. Et pourquoi donc?
--Parce que ses lettres porteraient le timbre du bureau de poste de
Vaudelnay. Comprends-tu, Rosie?
Elle tressaillit et se mordit les lèvres. Évidemment elle cherchait un
moyen de prolonger mon erreur, mais je repris en entourant sa taille de
mon bras, ce qui la rendit toute tremblante:
--Elle ne m'écrira plus jamais, plus jamais, Rosie! Ma bien-aimée, que
tes lèvres me disent, à cette heure, ce que me disait ta plume. Car la
dame aux pensées, j'en suis sûr maintenant, elle est là, sur mon coeur!
Sans hésiter, d'une voix très basse, elle prononça les chères paroles,
et dans les rameaux touffus, sur nos têtes, les oiseaux semblaient se
taire pour les écouter.
--Est-ce bien vrai? demandai-je quand mes lèvres eurent quitté son
front. Tu m'as écrit tant de mensonges!
--Pas un seul, jamais! Je t'ai toujours dit la vérité.
--Allons donc! Ce salon très aristocratique où nous nous sommes
rencontrés?
--Trouves-tu les Vaudelnay de famille bourgeoise?
--Non; mais cet être mystérieux et jaloux auquel tu appartiens, ces
devoirs qui t'enlèvent ta liberté? Je te croyais vingt fois mariée, mère
de famille, et tu m'as aidé à le croire.
--N'est-ce pas plus qu'un mari, plus qu'un enfant, ce grand'père pauvre,
ce vieillard de quatre-vingts ans, qui n'a que moi seule au monde, qui
m'a dévoué sa vie, à qui je dois tout?
--Et cette crainte de te manifester à moi? Vraiment, tu aurais eu le
courage de vivre et de mourir sans me dire ton secret?
--Je le voulais d'abord, mais je ne m'en sentais plus la force. Je te
l'aurais dit quand j'aurais été une vieille femme.
--Et pourquoi cela, je te prie?
--Parce que je suis très défiante, et Dieu sait si tes confidences
pouvaient me rassurer. Parce que je te croyais incapable de me
comprendre; parce que tu ne prenais pas la peine de me regarder. Et
enfin,--elle baissa la voix,--parce que je suis très fière.
--Rosie, lui répondis-je, il faut être bonne jusqu'au bout. Fais-moi la
grâce d'oublier tous ces vilains _parce que_. Au fond, je te le
jure, je n'ai jamais aimé que toi.
--Au fond! soupira-t-elle en cachant contre ma poitrine ses yeux qui se
mouillaient. Ah! oui, bien au fond, alors! Car si je m'en rapporte à la
surface....
--Je t'adore. Il n'y a plus pour moi d'autre femme. D'ailleurs tu as vu
comme je suis fidèle!
--Depuis trois mois! la belle affaire!
--Oui, mais sans te connaître. Maintenant je te connais. Tu as tout: le
coeur, l'esprit, le dévouement, la tendresse, la poésie....
--Tu n'as pas honte? Souviens-toi du nom que tu me donnais.
--Chut! je n'avais pas encore lu tes lettres. Et puis, Rosie, tu es si
belle! Je t'admire autant que je t'aime. Quel bonheur que la dame aux
pensées ne soit pas une autre que toi!
Une pression de sa petite main souligna ces paroles, comme pour dire
qu'elle était heureuse aussi, la chère, simple, et loyale créature!
Nous restâmes, je pense, de longues minutes sans parler. Tout à coup
elle bondit hors de l'étreinte qui l'emprisonnait doucement.
--Mais qui a pu te dire mon secret? s'écria-t-elle en fronçant le
sourcil. Nul être humain ne le connaissait.
--Viens, dis-je. L'air est humide, il faut rentrer. Tout en marchant tu
écouteras l'histoire.
Quand j'eus terminé le récit très court de ma poursuite après la feuille
de buvard emportée par le vent, elle dit d'une voix contenue et vibrante
en même temps:
--Comme Dieu est bon!
Oui, Dieu est bon, à certains jours. Il y en a d'autres où il est bien
cruel!
Nous touchions aux marches du perron quand je m'aperçus que nous avions
oublié quelque chose de très important, comme ces architectes étourdis
qui bâtissent la maison et ne songent pas à l'escalier.
--Rosie, dis-je, nous allons leur annoncer la grande nouvelle.
Un des traits de son caractère était de déguiser volontiers les émotions
tendres qu'elle éprouvait sous une mutinerie apparente. Elle demanda
d'un air dégagé:
--Quelle grande nouvelle?
--Que tu vas être ma femme.
Elle ne feignit pas la plaisanterie plus longtemps. Elle prit mes mains
et, me regardant bien en face, les yeux sur mes yeux:
--Cher, dit-elle, je t'appartiens. Parle comme tu voudras et quand tu
voudras. Grand-père sera bien heureux, car je suis sûr qu'il avait son
secret, lui aussi.
Mon père posa son journal quand il nous vit entrer. Ma mère écrivait.
L'oncle Jean, selon son habitude, avait regagné ses pénates de la petite
tour. Il se mettait au lit de bonne heure.
--Eh bien! demanda mon père, et cet orage, m'a-t-il cassé beaucoup de
branches?
--Pas trop, dis-je. Mais eût-il rasé la plantation entière, nous
devrions le remercier.
Mes parents me regardaient bouche béante, ne comprenant rien à mon air
ému.
--Voulez-vous avoir pour fille la chère créature que voici?
Nous nous embrassâmes tous je ne sais pendant combien de minutes, sans
pouvoir parler, si bien que, quand nous retrouvâmes la parole, il n'y
avait plus rien à dire. Désormais l'orpheline était chez-elle dans la
maison où elle devait vieillir, mais pas comme la tante Frédérique ni
comme la tante Alexandrine, Dieu merci, pour la jeunesse future.
Quand nous fûmes seuls, mon père et son très heureux fils:
--Tu prétendais l'autre jour, fit-il, que ta cousine « était à peine une
femme pour toi ». Il me semble que le changement est bien subit, et,
maintenant que j'y pense, tout le monde a été un peu vite en besogne,
même les gens raisonnables. Mais cette petite m'a tourné la tête à moi
aussi. Je n'ai réfléchi à rien.... Et tu es si jeune!
J'interrompis mon père dans ce bel accès de sagesse rétrospective, pour
lui raconter l'histoire de ma cousine « Pot-au-Feu » et de la dame aux
pensées.
--Mon ami, fit-il en se levant,--car l'heure s'avançait,--je ne souhaite
qu'une chose: c'est que tu rendes à ta femme tout ce qu'elle te donne.
Il me tarde d'être à demain matin, pour aller causer de choses sérieuses
avec l'oncle Jean.
Celui-ci, quand j'allai me jeter à son cou pour le remercier de sa
réponse favorable, jeta sur moi un regard presque craintif, qui me
ramena de quelque treize ans vers le passé. Car c'est avec ces yeux
inquiets, suppliants qu'il avait regardé ma grand'mère, le soir où il
s'agissait d'obtenir que l'enfant sans père ni mère fût accueilli sous
le toit de Vaudelnay.
--Tu l'aimes bien, n'est-ce pas?... me demanda-t-il. Jamais tu ne lui
causeras une déception? Tu ne sais pas quelle tendresse exaltée ma
pauvre Rosie a pour toi! Moi, je l'ai devinée depuis longtemps et j'ai
bien souffert pour elle. Même en ce moment, je suis effrayé: elle t'aime
trop! Tu tiendras sa vie dans tes mains--et la mienne aussi, tant que je
serai dans ce monde.
Je baisai la main de ma cousine, à genoux devant elle, et je fis cette
simple réponse au vieillard, qui parut s'en contenter:
--Oncle Jean, soyez tranquille!
Lisbeth retourna seule rue d'Assas pour évacuer l'appartement. Puis elle
revint assister au mariage de ses jeunes maîtres. Deux mois après, elle
épousait elle-même, comme j'ai dit plus haut, cet original de jardinier.
* * * * *
Quand je ne serai plus, mon fils trouvera ces lignes qui lui apprendront
combien j'adorais la mère qu'il a trop peu connue...avec laquelle,
devant ce papier, je viens de revivre durant quelques jours.