M. Drommel poussa un profond soupir:

«L'Allemagne, dit-il, est encore gouvernée par les vieux préjugés, mais

elle commence à en revenir, et c'est elle qui donnera le signal de la

grande émancipation.

--Le grand Courbet, répondit Lestoc, me fit jadis l'insigne honneur

de grimper à mon atelier pour y voir mon premier tableau qui, soit dit

entre nous, était un assez vilain barbouillage.--Jeune homme, me dit-il

en posant sur ma tête cette puissante main qui plus tard déboulonna

la colonne, votre tableau me plaît, c'est beau comme le Titien.--Je

ne savais où me mettre, je fis le plongeon, je fus tenté de lui

crier:--Homme de génie, viens sur mon coeur. Par malheur, il

reprit:--Oh! mais Titien, ce n'est pas encore cela.

--Non, l'Allemagne n'est pas encore cela, repartit M. Drommel, mais elle

y viendra; nous en sommes au crépuscule, demain le soleil se lèvera.

Les Allemands se distinguent entre tous les peuples par le génie du

réalisme, par le sentiment de la synthèse.»

Et il ajouta en dévorant une cinquième alouette:

«Ne vous y trompez pas, c'est la synthèse germanique qui a vaincu à

Sedan.»

M. Taconet portait son verre à sa bouche; il le laissa retomber sur la

table si violemment qu'il faillit le briser, et ses yeux bruns jetèrent

un éclair. Il se calma aussitôt et se contenta de murmurer:

«Patience! répondit Panurge.

--A propos, pendant que nous y sommes, qu'allons-nous faire de la

famille? demanda encore Lestoc.

--Je ne la détruis pas, je la perfectionne, en faisant élever et nourrir

tous les enfants par l'État.

--Et le mariage, l'abolissons-nous?

--Le mariage, mon cher enfant, est le plus absurde de tous les préjugés,

le plus grand attentat à la liberté de l'homme et de la femme. Je le

remplace par l'amour libre.

--C'est entendu; comme la propriété, nous faisons circuler la femme.

--Sera-t-il permis d'en avoir plusieurs? demanda à son tour M. Taconet.

--Vous prenez toujours ma pensée de travers, lui dit aigrement M.

Drommel. L'amour est essentiellement monogame, et la seule polygamie qui

soit conforme à la nature est la polygamie successive. L'homme n'a pas

le droit de disposer pour l'éternité de sa personne qui est sacrée et

de sa volonté qui est changeante. La loi ne reconnaît plus les voeux

perpétuels des moines, le législateur de l'avenir ne reconnaîtra pas

les voeux du mariage, et inscrira en tête de sa constitution le grand

principe des affinités électives. Tout est chimie dans l'homme.

--Parfait! dit M. Taconet. Z a de l'affinité pour la femme de X comme

pour son champ, nous lui donnons le champ et la femme.

--Et qui vous dit, répliqua M. Drommel, que la femme de Z n'ait pas de

l'affinité pour X? Voilà un échange qui fera d'un coup quatre heureux.

--Échange-t-on quelquefois les femmes en Allemagne? dit le petit Lestoc.

--Cela s'est vu, et tout le monde s'en est bien trouvé.

--_Omnis clocha clochabilis_, s'écria M. Taconet, et c'est une belle

chose que d'être clerc jusqu'aux dents en matière de bréviaire.

--Je m'en tiendrai toujours à celui de ma tante Dorothée, fit Lestoc.

C'était un jour, sous le grand poirier. Je me souviens que ce jour-là

elle avait un caraco couleur chocolat et une cornette à longues

barbes.--Henri, me dit-elle, ne le fais jamais aux autres, si tu

veux qu'on ne te le fasse jamais.--Et, pour qu'il m'en souvînt, elle

m'appliqua un grand soufflet sur la joue droite; c'était sa façon de

graver fortement les choses dans ma mémoire... Il en est résulté que je

ne l'ai jamais fait aux autres.

--Eh quoi! joli garçon, s'écria M. Drommel, serait-il vrai?...

--C'est la pure vérité, et voilà un sacrifice qui ne me coûte guère.

Je n'ai jamais été amoureux, moi qui vous parle. Il faut vous dire que

j'appartiens à l'école du plein air, et l'école du plein air a pour

principe que le milieu est tout, que la femme n'est qu'une tache. Entrez

dans ma pensée. Je fais mon paysage, n'est-ce pas?... en commençant par

le ciel, car il faut toujours commencer par le ciel. Mon tableau fini,

je le trouve admirable, mais je découvre qu'il y manque une tache ou

deux taches, l'une rose, l'autre bleue ou jaune paille, la couleur ne

fait rien à l'affaire. Je fouille dans mes souvenirs, j'y trouve une

femme jaune paille ou bien je la vois passer dans la rue et je la prie

de monter, en lui disant:--Madame, vous êtes nécessaire à mon bonheur,

vous êtes la tache que je cherche.

--Sans calembour! dit M. Taconet.

--Je suis si bête que je ne les comprends pas, et l'amour non plus, je

ne l'ai jamais compris. L'amour, c'est le vieux jeu, c'est bon pour les

peintres d'intérieur; mais qu'en pourrions-nous bien faire, nous autres

de l'école du plein air? Eh! que diable, est-on amoureux d'une tache?»

Amours fragiles Le roi Apépi—Le bel Edwards—Les inconséquences de M. Drommel · 第 18 / 24 题