Tout le monde s'accorde à dire que ce soir-là ils étaient quatre à
table; c'est un fait acquis à l'histoire.
En descendant de voiture, M. Drommel, qui était en proie à une véritable
fringale, se précipita dans la cuisine, donna l'ordre qu'on lui
servît sans retard à dîner. La maîtresse du logis, qui l'avait pris en
déplaisance, s'amusa à le contrarier. Elle lui déclara qu'il n'y avait
point de cabinets particuliers dans sa maison, que les retardataires
qui n'avaient pas dîné à table d'hôte mangeraient tous ensemble au même
râtelier, et qu'elle attendrait pour servir que M. Taconet et le petit
Lestoc fussent arrivés. L'un était son cousin remué de germain, et elle
avait pour lui toute la considération qu'il méritait; l'autre était son
favori. Elle l'avait tout de suite distingué parmi les nombreux rapins
qui prenaient pension chez elle et qu'en considération de leur vareuse
elle appelait ses bêtes à laine. Elle le choyait, elle était fière
d'héberger sous son toit un garçon de grand avenir, un phénix, dont tout
le monde parlait; elle eût volontiers fait mettre sur son enseigne
cette inscription: Ici demeure le petit Lestoc. Elle signifia donc à
M. Drommel que personne ne déplierait sa serviette avant que le petit
Lestoc ne fût là. Il protesta, s'emporta; elle lui répondit que, s'il
n'était pas content, il eût à chercher un gîte ailleurs. Elle était
brusque, il était colère; on eût fini par se prendre aux cheveux, si
le prince de Malaserra ne fût intervenu. Il avait l'aménité, l'humeur
facile des vrais grands seigneurs. Avec sa grâce enjouée, il concilia le
différend, calma les esprits, amadoua M. Drommel. Il lui dit en riant:
«Mon cher monsieur, soyez philosophe comme moi. Quand les choses elles
ne font pas ce que je veux, moi je tâche de faire ce qu'elles veulent.»
Sur ces entrefaites, M. Taconet et le petit Lestoc arrivèrent, et on
dîna. Pour Mme Drommel, c'était de repos qu'elle avait surtout besoin;
elle s'était empressée de se mettre au lit.
Pendant le premier service, personne ne souffla mot; on n'entendait
que le bruit des couteaux, des fourchettes et des mâchoires. Par
intervalles, M. Taconet examinait du coin de l'oeil le prince de
Malaserra; le prince observait à la dérobée le petit Lestoc, qui
contemplait M. Drommel, lequel ne contemplait que son assiette.
Cependant, lorsqu'il eut englouti la moitié d'une fricassée de poulet,
lorsqu'il eut assouvi les fureurs de son estomac et qu'il sentit
circuler dans toutes ses veines la douce chaleur d'un excellent vin de
Bordeaux, sa mauvaise humeur se dissipa comme par enchantement, sa verve
se réveilla, et il attendit impatiemment qu'on lui fournît une occasion
de discourir, car il aimait à parler en mangeant et à joindre aux
plaisirs de la bonne chère celui d'étonner son prochain.
Ce fut M. Taconet qui lui procura l'occasion qu'il cherchait, en
rapportant et approuvant les termes d'un jugement qui venait d'être
rendu contre un braconnier surpris en flagrant délit dans la forêt. Les
narines de M. Drommel se dilatèrent; il gonfla ses joues, posa ses deux
coudes sur la table et s'écria:
«Voilà pourtant les beautés de notre civilisation!
--Que voulez-vous dire? lui demanda M. Taconet, en le regardant de
travers.
--Je m'explique, répondit-il, et j'affirme que notre prétendue
civilisation me fait pitié, que nous sommes encore dans un âge de
barbarie, ou l'État punit les hommes, parce qu'il ne sait pas les
élever.
--Vous êtes donc d'avis qu'il ne faut punir personne?
--Je suis d'avis et je soutiendrai jusqu'à mon dernier soupir qu'il se
fait dans la triste société où nous vivons une immense déperdition de
forces utiles, que les prisons sont pleines de gens d'esprit dont on n'a
pas su utiliser le mérite. Écoutez-moi bien; il y a dix à parier contre
un que le braconnier dont vous parlez est un homme très intelligent, qui
braconne faute de pouvoir faire autre chose.
--A ce compte, les faux monnayeurs...
--Contestez-vous leur talent? Aussi vrai que j'existe, le législateur de
l'avenir saura faire servir au bien commun tous les talents.»
L'ex-commissaire, fort agacé, s'écria:
«Dieu bénisse les voleurs! le législateur de l'avenir les emploiera à
garder nos poches.
--Monsieur, répliqua-t-il avec un sourire sardonique, sauriez-vous me
dire ce que c'est qu'un voleur?
--Eh! morbleu, un voleur...
--Ah! monsieur, ne jurez pas, dit tranquillement le petit Lestoc, qui
était tout attention, sans en avoir l'air. Oh! non, ne jurez pas. Ma
tante Dorothée, qui m'a élevé, m'a appris que cela portait toujours
malheur.
--Vous avez eu tort d'interrompre monsieur, reprit M. Drommel, car il
allait me dire qu'un voleur est celui qui s'approprie le bien d'autrui.
Je l'attendais là, et j'aurais eu l'avantage de lui riposter que l'État
est un voleur, puisqu'il exproprie quelquefois les gens pour cause
d'utilité publique.
--Je n'ai jamais eu de goût pour les sophismes et pour les sophistes,
repartit M. Taconet, à qui les ricanements du sociologue portaient sur
les nerfs.»
Le petit Lestoc l'interrompit de nouveau en lui disant de son ton froid
et posé:
«Ah! de grâce, répondez, mais ne vous fâchez pas; vous voyez que je ne
me fâche pas, et pourtant les thèses de notre honorable commensal... Je
voudrais bien savoir son nom; oserais-je le lui demander?
--Osez, jeune homme. Je m'appelle M. Drommel.»
Il ajouta modestement:
«C'est un nom qui jouit en Allemagne d'une certaine notoriété, mais je
doute qu'il soit arrivé jusqu'à Barbison.»
Lestoc s'inclina avec respect:
«Eh quoi! monsieur, vous seriez!... Oh! j'aurais dû le deviner. Mais
vraiment vous nous faites tort; pour qui nous prenez-vous? Pouvez-vous
penser que nous soyons assez ignares de toute bonne discipline pour
n'avoir jamais entendu parler du grand philosophe, du profond penseur,
de l'illustre publiciste qui a fondé une feuille célèbre, _la Lumière_,
à laquelle je me suis toujours promis de m'abonner?»
M. Drommel conçut aussitôt la meilleure opinion de ce jeune homme bien
informé, et il le caressa de la prunelle. Il ne se doutait pas que sa
science était toute fraîche, qu'il l'avait acquise dans un carrefour de
la forêt.
«Cela n'empêche pas, poursuivit Lestoc, que, malgré l'autorité de
votre grand nom, vos thèses ne me paraissent hérétiques, malsonnantes,
condamnables au premier chef. Je ne me fâche pas, comme M. Taconet, je
ne me fâche jamais; mais votre théorie sur les braconniers me scandalise
diablement... Excusez-moi, je retire cet adverbe, ma tante Dorothée ne
l'aimait pas.
--Vraiment je vous scandalise, mon jeune ami? répondit d'un ton
d'indulgence M. Drommel, car il aimait les gens qui se scandalisaient
sans se fâcher, c'étaient ses auditeurs préférés.
--Que voulez-vous? c'est la faute de mon éducation. Je suis né dans
la Brie, à Périgny, au milieu du village, en face du charron, dans la
maison du grand poirier. Connaissez-vous Périgny? connaissez-vous le
charron? connaissez-vous le grand poirier?... Non, et vous n'avez pas
connu non plus ma tante Dorothée, qui m'a élevé, comme vous savez.
C'était une demoiselle bien respectable, qui avait des principes et
trois grands poils sous le menton. Elle pesait deux cents livres, tout
compris, les trois poils et les principes.
--Deux cent cinquante, murmura M. Taconet.
--Deux cents, monsieur, reprit-il d'un ton pincé, et quand je dis
deux cents, c'est deux cents. Or ma tante Dorothée, qui avait l'esprit
bizarre, n'aimait pas les voleurs, et elle n'aurait jamais souffert
qu'on en mît dans le gouvernement. Quand il y en avait, elle admettait
bien qu'on les y laissât; mais qu'on les y mît tout exprès, non, cela ne
pouvait lui convenir. Ajouterai-je qu'elle m'a inculqué dès mon bas âge
le respect du bien d'autrui? Je croyais tout ce qu'elle me disait, et je
le crois encore.
--Je ne doute pas un instant, répondit M. Drommel, que Mlle Dorothée ne
fût une personne infiniment recommandable; mais, mon cher enfant,
elle n'était pas forte en dialectique. Autrement elle aurait su que
la propriété n'est pas un droit primordial, que la propriété est
une invention humaine, et qu'il nous est permis de la réformer en
l'accommodant aux lois naturelles.»
Ici, le prince de Malaserra, qui n'avait rien dit jusqu'alors, poussa
une exclamation douloureuse.
«Grand Dieu! dit-il, vous me faites frémir; la propriété, mon cher ami,
elle est mon idole, et vous voulez la détruire! Vous êtes un puissant
logicien, le plus puissant qu'il y ait dans tout l'univers, je m'en suis
déjà aperçu dans la calèche; mais il est écrit dans la _Divine Comédie_
que le diable aussi il est logicien. Je vous demande pardon, mon cher
ami, de vous comparer au diable. Mais je frémis, oui, je frémis.»
M. Drommel se sentit fort flatté que le prince l'eût appelé deux fois
son ami par-devant témoin, il en rougit de plaisir. Le regardant avec
les yeux tendres d'une colombe qui roucoule:
«Oh! mon prince, que Votre Grâce me pardonne, lui dit-il. Je ne supprime
pas la propriété, je la perfectionne. De quoi s'agit-il? Le point de la
question est que la terre produise tout ce qu'elle peut produire et que
la propriété devienne accessible à tout le monde. Prenez bien ma pensée,
suivez mon raisonnement. Voici un paresseux qui a hérité de son père
un champ, dont il ne tire qu'un méchant parti. Appelons-le X, si vous
daignez y consentir. Z est un homme de mérite, qui n'a point fait
d'héritage et qui ne sait à quoi employer ses talents. Z estime que,
s'il possédait le champ de X, il en doublerait le rendement, et il se
fait fort de payer à l'Etat un impôt double. N'est-il pas de l'intérêt
de l'Etat, de la société, de tout le monde, que le champ de X soit donné
à Z? Quand l'expropriation pour cause d'utilité publique sera appliquée
dans toute sa rigueur, la terre rapportera dix fois plus, et, chacun
pouvant devenir propriétaire, il n'y aura plus de voleurs.
--Excepté X, cria M. Taconet de plus en plus agacé.
--Nous lui trouverons quelque emploi, répondit-il dédaigneusement, et
d'ailleurs je dois convenir que X m'intéresse fort peu. Je vous ai dit
que c'était un paresseux. Malheur à qui n'est pas taillé pour le grand
combat de la vie! Il n'y a pas de principe plus sacré que le droit du
plus fort, car dans ce monde il n'y a d'évident que la force, et la
sélection est la loi de la société comme de la nature.»
A ces mots, il attacha un regard d'admiration complaisante sur ses
vigoureux poignets, sur ses longs bras puissamment emmanchés, qui lui
paraissaient de force à déraciner un chêne. En ce moment, on servit un
plat d'alouettes rôties, qui étaient le gibier favori du petit Lestoc,
et l'hôtesse le savait. M. Drommel en attira trois ou quatre sur son
assiette; il les avala en deux bouchées, faisant craquer et crier les os
sous ses fortes dents. Il lui semblait que ces alouettes croyaient comme
lui à la grande loi de la sélection, qu'elles s'applaudissaient d'avoir
été prédestinées à réjouir l'estomac d'un grand homme, à s'incorporer
dans sa glorieuse substance.
Le prince de Malaserra, qui le regardait faire, frémit de nouveau, et
reprenant la parole:
«Ah! vous me faites de la peine, mon cher ami, beaucoup de la peine!
Mais pensez donc à Malaserra! C'est une si belle terre que Malaserra! On
y trouve tout ce qu'on veut, des vignes, des oliviers, des champs, des
épis jaunes comme de l'or, des oranges grosses comme des citrouilles.
Ah! il m'est bien cher, Malaserra. Et puis j'ai un palais à Palerme,
j'en ai même deux. Ils ne me sont pas si chers que Malaserra. Je dois
vous l'avouer, mon ami, comme je l'avouerais au meilleur de mes amis, si
Z il viendrait me demander Malaserra et si je le tiendrais au bout de ma
carabine, oh! sûrement il arriverait quelque accident. Mais ne parlons
plus de Malaserra; songez à la morale, mon cher ami! La morale, elle est
le tout de l'homme! Le respect de la propriété, il est le plus sacré des
sentiments! La distinction du tien et du mien, elle est l'arche sainte,
elle est le palladium, elle est la sauvegarde tutélaire des honnêtes
gens comme nous, elle est le fondement de tout l'univers, elle est...»
Il avait envie d'en dire plus long, mais M. Taconet avait les yeux
braqués sur lui. Quand on a été pendant vingt-cinq ans commissaire de
police, il en reste quelque chose, et on a dans l'oeil un je ne sais
quoi qui peut paraître désobligeant. Le prince de Malaserra avait à
cet égard une délicatesse d'épiderme qui tenait de la sensitive et qui
s'explique par l'habitude du grand monde.
M. Drommel attribua l'émotion du prince aux inquiétudes qu'il ressentait
pour Malaserra; il s'empressa de lui donner sa parole d'honneur que le
législateur de l'avenir n'aurait garde de le déposséder de ses terres,
de ses épis jaunes comme l'or, de ses oranges grosses comme des
citrouilles.
«Je me pique d'être physionomiste, lui dit-il; j'avais tout de suite
deviné que vous étiez un grand agronome. Fiez-vous à moi, mon prince; on
ne touchera pas à Malaserra, la terre doit appartenir aux plus dignes.
Encore un coup, je n'abolis pas la propriété, je la fais circuler.
--Circule-t-elle déjà en Allemagne?» demanda le petit Lestoc.