Sa tête se pencha lentement sur le lit, elle y resta appuyée; et la

canne, qu'une main endormie ne soutenait plus, glissa bientôt sur le

tapis.

Quand le jour parut, Clarisse entr'ouvrit les yeux...

Quel fut son étonnement, son effroi, en apercevant en face d'elle un

homme endormi au pied de son lit!... Elle eut tellement peur qu'elle ne

put crier; elle resta un moment saisie et stupéfaite; enfin, retrouvant

la voix:

--Maman! s'écria-t-elle.

Tancrède se réveilla en sursaut. Il fut quelques instants lui-même avant

de se rappeler où il était; il regardait la jeune fille; et les yeux de

Clarisse, fixés sur lui avec effroi, le déconcertaient...

Je ne suis donc plus invisible? pensait-il.

Alors il se ressouvint de la canne, et la voyant tombée à ses pieds, il

comprit comment il s'était trahi.

Il en éprouva d'abord un vif chagrin, songeant à M. de Balzac et au

secret qu'il avait promis de garder; mais bientôt, se rappelant le

caractère crédule de Clarisse, il se rassura. Il ramassa la canne

adroitement, et cessa d'être visible.

Les yeux de Clarisse étaient toujours attachés sur lui; mais comme elle

ne le voyait plus, son regard n'était plus le même: chose étrange! elle

avait peur quand il était là--et maintenant elle était triste parce

qu'il n'y était plus.

Elle resta longtemps à réfléchir, et, ne voyant personne dans sa

chambre, remarquant que la porte était bien fermée, elle se persuada

qu'elle n'avait rien vu.

--Quel singulier rêve! dit-elle tout haut en soupirant.

Et puis elle se remit de nouveau sur son oreiller, peut-être dans

l'espoir de continuer ce rêve.

Tancrède l'aima de cette crédulité.

--Elle va trouver cette apparition toute naturelle, se disait-il; elle

aime bien mieux croire qu'elle perd l'esprit que d'imaginer qu'un homme

amoureux d'elle veuille la séduire.

Et voilà pourquoi les âmes supérieures sont si faciles à tromper, c'est

que les choses les plus extraordinaires, les fascinations, les

phénomènes, les miracles, tout enfin leur paraît plus probable qu'une

méchante action.

Tancrède retourna chez lui en riant de cette nuit d'amour passée si

paisiblement; d'abord il se regarda comme un niais qui n'avait pas su

profiter d'une aussi bonne occasion; ensuite il se jugea comme un

honnête homme qui aurait rougi d'abuser de l'innocence d'une jeune

fille; mais enfin, comme il avait l'esprit juste, il s'avoua qu'il

n'était qu'un égoïste, qui respectait déjà, dans la pureté de Clarisse,

la réputation de sa femme.

Clarisse passa la journée assez gaiement, mais avec une grande émotion

au fond du cœur, cette agitation vague et brûlante qui a tant de

charmes! Elle se dit qu'elle avait eu une vision, un sommeil agité,

suite de la fatigue qu'une course trop longue lui avait causée.

--J'avais la fièvre, sans doute, une fièvre de courbature. Elle n'y

pensa plus.

Mais quand le soir vint, elle se sentit plus craintive: un instinct

l'avertissait de se défier. Elle n'osa se mettre au lit.

--Je n'ai pas sommeil, je vais lire... non, je vais copier ces vers de

madame Valmore, _l'Ange gardien_, que j'aime tant.

Elle s'assit devant sa table, mais au moindre bruit elle levait les

yeux, elle tremblait.

--S'il allait venir? pensait-elle.

Tout à coup elle s'imagina qu'il y avait une porte secrète dans sa

chambre; elle prit un flambeau et se mit à faire des perquisitions; sa

chambre était si petite qu'elle l'eut bientôt passée en revue--ni porte

secrète--ni trappe--il n'y avait pas moyen de placer la moindre aventure

fantastique dans cette bourgeoise demeure. Clarisse fut honteuse de ses

recherches; elle pensa à toutes les plaisanteries que ferait sa mère si

elle la surprenait ainsi courant, au milieu de la nuit, après un

fantôme. Elle se remit à écrire, et elle resta toute la nuit sans se

déshabiller, sans dormir; elle se disait toujours qu'elle n'avait rien Ã

craindre, mais elle agissait comme si elle était en danger.

Tancrède vint la voir le matin; il la trouva très-pâle, et, s'apercevant

qu'elle ne s'était point couchée de toute la nuit, il se reprocha de lui

avoir causé tant d'inquiétude; il cherchait un moyen de la rassurer.

--Pauvre petite! est-ce qu'elle va passer toutes les nuits ainsi? elle

se rendra malade, pensa Tancrède.

Alors l'idée la plus étrange lui tomba dans l'esprit: pendant que

Clarisse était auprès de sa mère, Tancrède prit la plume qu'elle venait

de quitter, et, à la suite du paragraphe à demi copié... il écrivit ces

mots:

JE NE VIENDRAI PAS DEMAIN.

TANCRÈDE.

XXII

UN JOUR D'INSPIRATION

JE NE VIENDRAI PAS DEMAIN. Mais il est donc venu tous les jours! il doit

donc revenir encore! Quel mystère! Mon Dieu! que dois-je penser?

Clarisse resta des heures entières à regarder cette écriture; sa tête se

perdait en suppositions; ses idées se brouillaient, c'était un dédale

de conjectures à n'en plus finir.

D'abord ce nom de Tancrède l'inquiéta.

--On veut se moquer de moi, de mon caractère romanesque, pensa-t-elle,

et l'on a choisi ce nom de tragédie pour me faire sentir que c'est un

ridicule que de faire des vers.

Ensuite elle s'accoutuma à ce nom, elle finit même par l'aimer; elle se

rappela l'air noble, les doux regards de celui qui le portait; elle se

dit qu'un être si parfaitement beau ne pouvait être méchant, et se jouer

lâchement d'une jeune fille innocente et sans protecteur.

Elle se rassura; et dès qu'elle fut rassurée... elle aima passionnément.

Le doute effacé, il y eut une réaction de confiance; elle s'y abandonna

avec naïveté.

--Oui, disait-elle, je crois en lui, c'est quelqu'un qui m'aime, il ne

veut point me tromper; il viendra, je lui donne ma vie, jamais je

n'aimerai que lui. Tant mieux s'il me voit, tant mieux s'il m'entend, il

saura toute ma pensée, il saura que je n'espère qu'en lui, que je l'aime

comme l'ange gardien qui veille sur mes jours; désormais je ne

parlerai, je n'agirai que pour lui plaire, je ne ferai rien qui puisse

l'affliger Ah! quel bonheur s'il m'accompagne toujours! il verra comme

je l'aime, il m'aimera... Je savais bien que mes rêves s'accompliraient!

Tout en pensant ainsi, Clarisse s'enflammait des sentiments les plus

poétiques; malgré elle ses émotions se formulaient en vers harmonieux;

ce souvenir de l'ange gardien qui présidait à ses beaux jours l'inspira;

elle passa toute la nuit à _travailler_, c'est-à-dire à soulager son âme

par l'expression naïve de ses sentiments.--Et le lendemain, lorsque

Tancrède, invisible, revint près d'elle, il la trouva aux prises avec la

Muse; il vit que le moyen qu'il avait employé pour calmer son

imagination n'avait servi qu'à l'exalter encore. Cela devait être, aussi

ne fut-il pas très-étonné; n'importe, il se félicita de cette folle

idée: l'agitation de la crainte avait fait place à celle de

l'inspiration et cela valait beaucoup mieux.

On a fabriqué des ruches en cristal, à travers lesquelles on voit les

abeilles travailler: on devrait faire les chambres des poëtes

transparentes pour les observer dans l'inspiration. Quel beau spectacle

que celui d'une riche pensée qui s'éveille! Tancrède, grâce à son

invisibilité, avait été à même d'observer la femme aux prises avec la

passion, en proie à ses souvenirs d'amour; et maintenant il observe la

jeune fille aux prises avec son génie, en proie à ses involontaires

désirs, à ses pures espérances d'amour.

* * * * *

Que Clarisse lui parut charmante ainsi! que ses yeux étaient beaux,

parés de leur génie! Ses blonds cheveux descendaient en vagues d'or sur

ses blanches épaules; son teint était éblouissant d'éclat; sa bouche

était inspirée; son sourire était rayonnant. Tancrède la contemplait

avec ravissement. Alors ils avaient changé de rôle: ce n'est plus lui,

c'est elle maintenant qui semble un être idéal; c'est elle qui est

l'apparition céleste, l'image divine qui fascine les regards.

* * * * *

Tancrède, ébloui, transporté, croyait voir l'ange de la poésie; il

cherchait déjà ses blanches ailes; Clarisse lui parut idéal, sublime,

si belle, qu'il cessa de l'aimer un moment... il l'admira!

Mais elle dit ces vers qu'elle venait de finir. Ces vers étaient pour

lui, et, quand il comprit que son amour les avait inspirés, il lui

pardonna d'avoir eu le talent de les faire.

MON ANGE GARDIEN[1].

Comme l'être immortel que chante Marceline[2],

Son front n'est point orné de rayons éclatants;

Il n'a point la fraîcheur et la grâce enfantine

Des roses du printemps.

Son voile n'est pas d'or, sa robe n'est pas blanche

Comme le nénuphar, ami des flots déserts;

Sur mon cœur, tout à lui, jamais il ne se penche

En répétant mes vers.

Jamais je n'entendis sa voix lente et sonore,

Me murmurer bien bas ces mots doux et confus,

Langage harmonieux que l'on écoute encore

Quand on ne l'entend plus.

Jamais, jamais sa main n'a tremblé dans la mienne!...

Un seul jour ses yeux noirs ont rencontré mes yeux...

Il tient pourtant ma vie enchaînée à la sienne,

Comme la terre aux cieux!

À l'heure poétique où le jour qui décline

Étend un voile rouge aux bords de l'horizon,

Quand l'oiseau qui chantait joyeux sur la colline

S'endort dans le buisson,

Mon Ange m'apparaît!... Mais, comme dans un rêve,

Ses traits sont recouverts d'une blanche vapeur;

Il me semble qu'alors dans ses bras il m'enlève,

Et quelquefois j'ai peur.

Et je passe ma main sur ma tête brûlante!

Ma voix d'émotion devient toute tremblante,

Et je dis à mon Ange: «Oh! parle! parle-moi!...

S'il ne faut que mourir pour être ton amie,

Va! tu peux à ton gré disposer de ma vie,

Car ma vie est à toi!...

»Mais, hélas! je ne suis qu'un enfant de la terre!

Et toi, dont l'existence est un divin mystère,

Toi, que la brise endort dans un palais d'azur,

Pourras-tu bien m'aimer?... Oh! j'en ai l'espérance

Fils des cieux, mon amour parfumé d'innocence

Doit plaire à ton cœur pur!...

»Sans toi j'aurais passé solitaire, incomprise,

Dans ce vallon de pleurs où le poëte brise

Son âme à chaque pas; vers l'immortel séjour,

Souvent j'aurais tourné mes yeux pleins de tristesse,

Et j'aurais vu pâlir les fleurs de ma jeunesse

Avant la fin du jour...

»Sois béni!... Mais pour fuir aux sphères éternelles,

Déploierais-tu déjà tes transparentes ailes?

Ton absence est un mal qui me fait tant souffrir!

Oh! donne-moi la main, montons au ciel ensemble!...»

Rapide il disparaît..., puis, alors, il me semble

Que mon cœur va mourir!...

Mais je sens tout à coup pénétrer dans mon âme

Un souvenir plus doux que la voix d'une femme;

Car mon Ange m'a dit: «Un jour tu me verras!

Quand les nobles enfants de la sainte harmonie

Poseront sur ton front les palmes du génie,

Je t'ouvrirai mes bras...»

Il ne m'abuse point? Non! je crois sa parole,

Comme je crois des cieux le sublime symbole!

Il sait bien qu'ici-bas il est mon seul appui.

Du livre de ma vie il a lu chaque page;

Il sait que mon cœur, pur comme le lis sauvage,

N'a battu que pour lui!

Oh! vous qui souriez à ce mystère étrange,

Ne me demandez pas le doux nom de mon Ange,

C'est un secret... Mon cœur, plus calme désormais,

Ne le dira qu'à Dieu... mais la foule moqueuse,

La foule qui se rit de toute âme rêveuse,

Ne le saura jamais!

[Note 1: Ces vers sont de mademoiselle Élise Moreau, qui a bien

voulu permettre qu'ils fussent publiés dans ce roman.]

[Note 2: Madame Valmore.]

XXIII

UNE ILLUSION DÉTRUITE

Après les heures d'inspiration viennent les jours d'abattement; la

raison reparaît à mesure que les douces images s'évanouissent.

La pauvre Clarisse recommença à s'inquiéter.

--Ou c'est quelqu'un qui a gagné Marguerite et qui s'amuse Ã

m'épouvanter pour se moquer de moi, se disait-elle, et cela me fait

peur; ou c'est mon imagination qui est malade, alors je deviens folle,

et c'est affreux!

Cette idée la tourmentait, elle n'osait dire tout ce qu'elle éprouvait Ã

sa mère, dans la crainte de l'inquiéter à son tour; mais on ne la voyait

plus rire, sa pauvre âme était toute troublée; elle devenait pâle, son

beau teint s'attristait.

Madame Blandais, attribuant cette mélancolie au projet de mariage

qu'elle avait favorisé, n'osait plus en parler; mais Tancrède, qui en

savait la cause, eut pitié d'elle; lui-même s'effraya de l'exaltation

qu'il avait fait naître; il se reprocha d'avoir joué avec une

imagination trop ardente, et pour détruire l'effet trop dangereux d'un

rêve, il appela la réalité à son secours.

Un matin donc il fit louer une loge au Théâtre-Français, et envoya un

coupon de cette loge à madame Blandais, de la part de madame la comtesse

de D***.

Clarisse voulut questionner le domestique qui avait apporté cette loge,

il était déjà reparti. Elle s'étonna que madame de D*** ne lui eût pas

écrit un mot, mais elle pensa qu'elle avait probablement chargé son

domestique d'une explication qu'il avait oubliée--et la mère et la fille

se rendirent au Théâtre-Français, croyant qu'elles y allaient dans la

loge de madame de D***.

--La comtesse n'est pas encore arrivée? demanda madame Blandais Ã

l'ouvreuse.

L'ouvreuse, qui ne savait de qui on voulait parler, répondit:

--Il n'est encore venu personne.

--Il est de bonne heure, dit Clarisse, madame de D*** connaît sans doute

cette pièce, elle viendra tard.

On donnait _Angelo_--un drame de Victor Hugo! joué par mademoiselle Mars

et madame Dorval!

C'était un choix merveilleux pour une jeune fille de province qui

n'était jamais allée au spectacle.

Eh bien! Clarisse n'écouta pas un mot de l'ouvrage.

Elle oublia qu'il était de Victor Hugo.

Elle ne vit ni mademoiselle Mars ni madame Dorval.

Elle ne vit rien sur la scène, elle ne vit rien dans la salle.

Rien... qu'un fantôme, un être fantastique dont l'aspect la saisit

d'épouvante, un _inconnu_ qu'elle reconnaissait, un grand jeune homme au

front pâle et mélancolique, aux yeux noirs et brillants, qui se tenait

debout à l'entrée du balcon et qui la regardait attentivement.

Le même qu'elle avait aperçu chez madame de D***.

Le même qu'elle avait vu un soir dans la chambre de sa mère!...

Le même qu'elle avait entrevu un jour dans sa glace!...

Le même qu'elle avait vu dormir au pied de son lit!...

Le même! ô surprise! ô bonheur! peut-être.

À cette vue, elle resta immobile, anéantie; Elle fut si troublée qu'elle

eut peur de se trouver mal. Les sentiments les plus divers l'agitèrent.

D'abord, elle éprouva une grande joie de découvrir que celui qu'elle

aimait en rêve existait réellement; et puis un sentiment de crainte

l'attrista: il y a toujours quelque chose d'amer dans la vérité; en

voyant son être idéal parlant, souriant comme un monsieur, elle se

défia de lui.

--Oui, c'est quelque jeune fat qui s'est moqué de moi, pensa-t-elle.

Et un doute affreux lui saisit le cœur. Elle retomba dans son

découragement, et des larmes coulèrent sur ses joues sans qu'elle

songeât à les essuyer.

Madame Blandais, tout occupée d'_Angelo_, ne remarqua point l'émotion de

sa fille, que d'ailleurs elle eût attribuée aux malheurs de _Catarina_.

Clarisse resta quelques moments absorbée par la plus pesante rêverie.

Lorsqu'elle releva les yeux, elle s'aperçut qu'il la lorgnait, lui, le

bel inconnu, l'idéal défloré; car elle éprouvait le contraire de ce qui

afflige ordinairement: c'est la réalité qu'on regrette: «Ce que je

croyais exister n'était qu'une vaine illusion...» mais elle, c'est

l'illusion qu'elle regrettait; elle pleurait son fantôme si cher, elle

craignait que la vérité ne lui ôtât tout son prestige, elle avait peur

de ne plus l'aimer.

Pendant l'entr'acte, cherchant à se calmer, elle voulut triompher de son

émotion et fixer ses yeux sur lui à son tour, mais elle le vit quitter

la place où il était et sortir de la salle.

Un instinct inexplicable l'avertit qu'il allait venir lui parler, et

lorsqu'elle entendit la porte de la loge s'ouvrir, elle éprouva un

battement de cœur violent.

Elle sentait que c'était lui!

C'était lui!

Clarisse n'osait le regarder; elle tremblait.

--Pardon, Mesdames, dit-il en entrant dans la loge, madame de D*** n'est

pas encore arrivée?

--Non, monsieur, reprit madame Blandais, cela m'étonne.

--Peut-être ne viendra-t-elle pas, continua Tancrède de l'air le plus

naturel. Je l'ai vue ce matin, elle a plusieurs personnes à dîner chez

elle aujourd'hui, elle ne sera sans doute libre que fort tard.

Et Tancrède s'établit dans la loge comme si madame de D*** lui avait

dit de l'y attendre; et, pour mieux expliquer sa présence, il parla

d'elle comme s'il la connaissait intimement.

Madame Blandais soutenait la conversation. Clarisse ne disait rien, elle

écoutait parler Tancrède, sa voix lui plaisait tant! son accent avait

quelque chose de doux et de loyal qui la rassurait.

--Madame de D*** est une femme charmante! disait madame Blandais; si

belle, si gracieuse!

--Elle est ravissante, reprenait Tancrède avec enthousiasme, pleine

d'esprit, d'instruction; c'est une personne très-distinguée.

Tout cela ne l'amusait à dire que parce qu'il n'en savait rien; il

n'avait jamais vu madame de D*** que le jour où il était allé en fraude

chez elle; il pouvait la trouver belle, puisqu'il l'avait vue, mais il

ne pouvait louer son esprit qu'au hasard.

Il allait continuer et inventer encore d'autres qualités à madame de

D***, lorsqu'il jeta les yeux sur Clarisse; l'expression pénible de son

visage l'arrêta, il comprit le sentiment de jalousie qui l'avait fait

soudain pâlir; et, pour détruire le fâcheux effet des éloges qu'il

prodiguait à madame de D***, il ajouta:

--Malheureusement, nous allons bientôt la perdre, elle retourne en

Italie dans huit jours.

Ces mots furent magiques; les joues de Clarisse devinrent roses de

plaisir, un sourire involontaire éclaira ses traits.

--C'est une mauvaise nouvelle que vous donnez à ma fille, dit madame

Blandais, qui n'avait pas suivi ce drame muet; madame de D*** est sa

seule protectrice à Paris, son absence nous fera grand tort.

--Mademoiselle votre fille peut se passer de protectrice maintenant, dit

Tancrède d'un ton que Clarisse seule devait comprendre.

Puis il ajouta pour madame Blandais:

--Son talent est déjà célèbre.

--N'importe, dit madame Blandais, je regrette madame de D***, il est

bien malheureux pour nous qu'elle parte!

--Vous vous passerez d'elle, croyez-moi, reprit Tancrède.

Et s'adressant à Clarisse:

--N'est-ce pas, mademoiselle, que maintenant vous n'avez plus besoin de

personne?

Il dit ces mots si tendrement, que Clarisse rougit; elle baissa les yeux

et ne répondit rien.

--Parle donc, ma fille, dit madame Blandais; tu es enfant ce soir, on ne

peut t'arracher un mot.--Clarisse n'est jamais allée au spectacle de sa

vie, monsieur, continua madame Blandais, il n'est pas étonnant qu'elle

soit si troublée de se trouver ici; elle n'est pourtant pas timide; vous

étiez peut-être chez madame de D***, le soir où Clarisse y a dit des

vers?

--Sans doute, j'y étais, répondit Tancrède, et jamais je n'oublierai ce

jour-là: ce fut pour moi une soirée d'émotions et d'aventures;

non-seulement j'ai eu le plaisir d'entendre les beaux vers de

mademoiselle et ceux de Lamartine, mais encore je me suis bien amusé.

J'avais parié avec un de mes amis, que je garderais mon chapeau sur ma

tête tout le temps que Lamartine dirait des vers et que personne ne s'en

apercevrait.

En écoutant ce récit, madame Blandais et sa fille se regardèrent.

--Et j'ai gagné mon pari!

--Vous l'avez perdu! dit vivement Clarisse.

Et puis elle fut très-confuse d'avoir dit cela.

--Ma fille a raison, reprit madame Blandais; car je me rappelle que ce

soir-là, en rentrant, elle-même m'a parlé, avec étonnement, d'un jeune

homme qu'elle avait remarqué parce qu'il avait gardé son chapeau; alors

je lui ai dit que c'était impossible et qu'elle déraisonnait.

--Eh bien, c'était exact; vous le voyez, les choses les plus

extraordinaires finissent toujours par s'expliquer.

Ces mots, qui s'adressaient encore à Clarisse, la firent rougir une

seconde fois.

La toile se leva, le second acte commença; madame Blandais se tourna du

côté du théâtre, et ne songea plus qu'à la pièce et aux acteurs.

Clarisse voulait écouter, elle ne le pouvait pas; tantôt elle regardait

sans voir, tantôt elle baissait la tête, et restait plongée dans ses

rêveries, accablée par une profonde émotion.

Tancrède, remarquant sa préoccupation, lui dit en souriant:

--Vous n'aimez donc pas le spectacle, Mademoiselle? c'est pourtant

mademoiselle Mars qui joue là.

--Ah! c'est mademoiselle Mars, dit-elle.

--Oui, c'est elle qui joue le rôle de Thisbé. Voyez, je ne vous trompe

pas.

Et Tancrède montrait un petit journal qu'il tenait à la main, où le nom

des acteurs était indiqué.

Clarisse se retourna pour lire la page qu'il lui présentait: mais elle

se trouva si près de lui, qu'elle hésita...

Elle osa pourtant le regarder.--Oh! comme alors elle fut troublée!...

elle le voyait, lui, qu'elle n'avait jamais aperçu qu'en rêve!... Il

était là, il lui parlait, il avouait sa présence... que ce moment était

plein de délices!

En la voyant si belle et si émue, il oublia le rôle qu'il jouait.

--Clarisse, dit-il avec la plus tendre émotion, me reconnaissez-vous?

Elle le regarda tout étonnée...

--J'ai peur d'être folle, dit-elle

--C'est un homme affreux! s'écria madame Blandais, que les procédés du

tyran de Padoue envers sa femme révoltaient.

Et l'on ne s'occupa plus que d'_Angelo_.

XXIV

UN RÊVE RÉALISÉ

Quand le spectacle fut terminé:

--Puisque madame de D*** vous abandonne, dit Tancrède, permettez-moi,

mesdames, de vous accompagner.

Madame Blandais accepta le bras de Tancrède, avec d'autant plus de

confiance qu'elle le croyait un ami intime de cette même madame de

D***, devenue un personnage fantastique.

Tancrède reconduisit, dans sa voiture madame Blandais et sa fille jusque

chez elles.

Arrivé là, il fit semblant de les quitter; mais il prit sa canne de la

main gauche, et rentra chez elles invisible, pour savoir ce qu'elles

allaient dire de lui.

--Eh bien! tu avais raison, mon enfant, dit madame Blandais en entrant

dans sa chambre, ce jeune homme était chez madame de D***.

--Ah! maman, si tu savais!... s'écria Clarisse.

Mais elle n'acheva pas.

En face d'elle, elle avait aperçu Tancrède qui lui faisait signe de se

taire.

Elle fut déconcertée.

Madame Blandais, remarquant son agitation, voulut la calmer et dit

adroitement:

--Il est fort beau, ce jeune homme, mais je le crois fort bête; je ne

serais pas étonnée qu'il ne fût aimable que comme fantôme.--Qu'en

penses-tu, toi?

--Je lui crois, au contraire, beaucoup d'esprit, répondit Clarisse.

Et puis elle se mit à rire, parce qu'elle pensait que Tancrède était

peut-être encore là et qu'il pouvait avoir entendu ce qu'avait dit sa

mère.

Cependant cette présence mystérieuse l'inquiétait. Elle n'osait

s'éloigner, et ce ne fut que lorsque madame Blandais lui dit: «Va te

reposer, mon enfant, tu as l'air souffrant, le spectacle t'a fait

mal»--que Clarisse se décida à se retirer chez elle.

Elle embrassa sa mère plus tendrement que jamais, et s'éloigna.

Elle marchait pensive et lentement; mais, en entrant dans sa chambre,

quelle fut sa surprise, son effroi, en apercevant Tancrède assis devant

son bureau! Il avait l'air parfaitement tranquille; il était établi lÃ

comme un frère qui attend sa sœur, un mari qui attend sa femme.

Le premier mouvement de Clarisse fut de s'enfuir et de retourner auprès

de sa mère; mais un regard de Tancrède la retint.

--Ne craignez rien, dit-il d'un ton doucement respectueux; venez,

Clarisse, j'ai à vous parler.

Clarisse restait immobile.

--Venez donc, enfant, avez-vous peur de moi? depuis le temps que je

viens ici tous les jours, vous devriez avoir plus de confiance; pourquoi

cette crainte? je ne la mérite pas.

L'accent de reproche dont Tancrède dit ces mots affligea la jeune fille.

Elle fit quelques pas vers lui, puis elle s'arrêta.

La canne de M. de Balzac · 第 9 / 10 段