Tancrède fut blessé de tant de défiance.

--Vous ne me comprenez pas, dit-il avec tristesse. Adieu!

Et il prit la canne de sa main gauche.

Clarisse ne le voyant plus, enhardie par le regret et l'absence,

s'élança vers la place qu'il était censé avoir quittée, et elle se

trouva près de lui.

--Quel prodige! dit-elle... Oh! que j'ai peur!

--Rassurez-vous, Clarisse, dit Tancrède redevenu visible, je vous

expliquerai un jour ce mystère; maintenant, je ne veux m'occuper que de

notre bonheur. Dites-moi, soyez franche: Voulez-vous être ma femme?

--Moi, monsieur? dit-elle avec embarras; mais... je ne vous connais

pas...

--Clarisse, vous ne dites pas vrai... c'est mal: me voyez-vous donc

aujourd'hui pour la première fois? méconnaissez-vous votre ange gardien!

ajouta-t-il en souriant.

--Oh! non, dit-elle, c'est bien vous!

--N'est-ce pas, c'est bien moi que vous aimez?

--Oui, mais pourtant je ne vous connais pas; dites-moi qui vous êtes,

par quel mystère?...

--Ne m'interrogez pas, je ne puis vous répondre encore; demain,

Clarisse, je viendrai parler à votre mère; elle saura que je vous aime,

que je veux vous épouser; mais ne lui dites rien de nous, tout ceci est

un secret qu'elle doit ignorer.

--Mais si elle me demande où je vous ai vu?

--Dans vos rêves; d'ailleurs ne m'avez-vous pas déjà rencontré chez

madame de D***? À propos, et ce jeune homme à qui elle voulait vous

marier?

--C'était vous? s'écria Clarisse.

--Moi? non. Vous ne le connaissez donc pas?

--Je ne l'ai jamais vu, je n'ai pas voulu aller chez madame de D*** le

jour où il y était.

--Fort bien, reprit Tancrède en riant, je dirai à votre mère que c'était

moi.

--Mais, à moi, vous m'expliquerez la vérité?

--Cela m'est impossible. Ne me demandez pas un secret qui n'est pas le

mien, c'est celui d'un de mes amis; je ne suis pas libre de le confier,

même à vous; je dois me taire.

--Je devine, s'écria Clarisse vivement; cet ami est le propriétaire de

notre maison. Je me rappelle l'avoir vu sourire l'autre jour, quand je

l'ai rencontré dans le jardin; c'est lui qui nous a trahies; il vous a

donné toutes les clefs de notre appartement pour pénétrer chez nous!

Tancrède se mit à rire de cette idée, et, comme Clarisse l'avait

adoptée, il la lui laissa. Les personnes qui ont de l'imagination

agissent toujours ainsi; elles fournissent aux autres l'idée qui doit

les tromper.

Cependant les doubles clefs n'expliquaient pas ces apparitions et ces

disparitions subites qui effrayaient tant Clarisse; elle insista

encore... Tancrède allait se fâcher.

--Vous ne m'aimez pas, dit-il, l'amour n'exige pas tant

d'explications...

--Eh bien, dites-moi seulement, est-ce que vous serez toujours là sans

que je le sache?

--Ah! vous avez déjà peur, madame, reprit Tancrède en plaisantant.

--Ce n'est pas cela, mais j'aime mieux vous voir.

Et Clarisse, en parlant ainsi, attachait sur lui ses beaux yeux avec

tant de plaisir, que cela donnait beaucoup de vérité à ses paroles.

Qu'elle était belle alors! Tancrède, qui affectait une froideur pleine

de dignité, ne put résister à ce regard. Il attira Clarisse près de lui

et l'embrassa bien tendrement.

--C'est étrange, dit-elle; il me semble... un jour... j'ai rêvé...

Et puis elle lui demanda naïvement:

--Est-ce la première fois que...?

--Que je vous embrasse! non; mais ne m'interrogez pas. Bonsoir,

reposez-vous... dormez bien, vous ne rêverez pas... dormez, à demain!

Adieu, Clarisse, adieu, ma femme.

Et il s'éloigna bien vite, car il avait peur de lui.

Clarisse vit sortir Tancrède par la porte comme un être réel, non plus

comme un fantôme. Ses yeux le suivirent avec amour.

Dès qu'elle fut seule, elle se mit à sauter de joie comme un enfant.

--Tout cela est donc vrai? s'écria-t-elle.

Et la joie enivrait son cœur.

Avant de se coucher, elle regarda encore autour d'elle, dans la chambre,

pour voir s'il était tout à fait parti... mais réellement il n'était

plus là.

Un mois après il y revint--non plus comme un être invisible, mais comme

un mari adoré qu'elle devait voir auprès d'elle toujours.

Madame Blandais fut éblouie de ce brillant mariage, qu'elle attribua au

talent de sa fille, et qui n'était dû qu'à la merveilleuse canne de M.

de Balzac.

* * * * *

La célébrité n'avait fait valoir que le génie naissant de Clarisse; la

canne bienfaisante avait fait connaître la pureté de sa vie, la

simplicité de son cœur, le charme de son caractère.--La canne, bien au

contraire, avait réparé le tort que la célébrité lui avait fait--elle

avait appris à Tancrède que les âmes qui se conservent pures dans le

monde, sont celles qui vivent d'illusions; et que, si la célébrité est

un flambeau qui jette trop d'éclat sur la vie, la poésie du moins est un

saint voile qui couvre et préserve le cœur. Bienheureux, ceux qui sont

poëtes! bien malheureux qui ne l'est plus!

* * * * *

Tancrède emmena sa jeune femme à Blois, chez sa mère. Clarisse quitta

Paris sans regrets; elle oublia les succès qu'elle y pouvait obtenir;

ses vœux avaient été comblés au delà de ses espérances. À Paris, elle

n'était venue chercher que la gloire... elle y avait trouvé le bonheur.

Qu'est devenue la canne? dira-t-on.

VOUS ALLEZ LE SAVOIR:

Elle est retournée aux mains de M. de Balzac, et...

LES HÉRITIERS BOIROUGE

vont paraître!!

FIN

* * * * *

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

Mme ÉMILE DE GIRARDIN

Format grand in-18

--SEULE ÉDITION COMPLÈTE--

LE VICOMTE DE LAUNAY (seule édition complète) 4 vol.

MARGUERITE 1 --

M. LE MARQUIS DE PONTANGES 1 --

CONTES D'UNE VIEILLE FILLE À SES NEVEUX 1 --

POÉSIES COMPLÈTES 1 --

NOUVELLES 1 --

LE LORGNON 1 --

LA CANNE DE M. DE BALZAC 1 --

IL NE FAUT PAS JOUER AVEC LA DOULEUR 1 --

THÉÂTRE

L'ÉCOLE DES JOURNALISTES, comédie en cinq actes, en vers.

JUDITH, tragédie en trois actes, en vers.

CLÉOPATRE, tragédie en cinq actes, en vers.

C'EST LA FAUTE DU MARI, comédie en un acte, en vers.

LADY TARTUFE, comédie en cinq actes, en prose.

LA JOIE FAIT PEUR, comédie en un acte, en prose.

LE CHAPEAU D'UN HORLOGER, comédie en un acte, en prose.

UNE FEMME QUI DÉTESTE SON MARI, comédie en un acte, en prose.

POISSY.--TYP. S. LEJAY ET CIE.

End of Project Gutenberg's La canne de M. de Balzac, by Mme Émile de Girardin

La canne de M. de Balzac · 第 10 / 10 段