Oui, je crois au bonheur, à ma brillante étoile;

Un ange protecteur me guide par la main,

Et j'irai jusqu'à Dieu sans déchirer mon voile

Aux ronces du chemin.

Comme on croit au printemps que l'hiver nous envoie,

Comme au sein de la nuit même on attend le jour,

Triste... je sens venir une indicible joie...

Seule... je vis d'amour!

Celui qui doit m'aimer, celui que j'aime existe;

Invisible pour vous, il enchante mes yeux,

Il m'apparaît charmant, à ma vie il assiste

Comme un esprit des cieux!

Et je rougis de crainte a sa seule pensée,

Et, comme en sa présence on me voit tressaillir.

Comme s'il était là, dans ma joie insensée,

J'ai peur de me trahir.

Ce rêve de mon cœur n'est pas une chimère;

Il viendra... loin de lui n'entraînez point mes pas,

Gardez-moi près de tous... Oh! laisse-moi, ma mère,

L'attendre dans tes bras!

Ces vers causèrent tant de plaisir, qu'on en oublia la préface, qui

d'abord avait fait rire. Clarisse était charmante en les disant; son

regard s'inspirait, toute sa personne s'embellissait. Cette harmonie de

la beauté, de la jeunesse et de la poésie était un ensemble séduisant.

Et puis, il y avait une conviction de bonheur dans toute son âme qui

détournait la critique. La malveillance se sentait impuissante contre ce

jeune cœur, si riche d'espérance, si bien armé en joie pour l'avenir.

Clarisse obtint le plus brillant succès. Elle sut plaire enfin.

Savez-vous à qui elle ressemblait? Connaissez-vous mademoiselle Antonia

Lambert, cette jeune personne dont la voix est si belle, qui chante avec

inspiration, comme on voudrait dire les vers?--Eh bien! c'est elle qui

peut seule donner l'idée de Clarisse. Comme elle, Clarisse était grande

et svelte; elle avait les mêmes yeux bleus, les mêmes cheveux blonds, le

même doux sourire, le même gracieux maintien, et dans les manières ce

mélange de confiance et de modestie que donne l'union d'une extrême

jeunesse et d'un grand talent.

Si tout le monde était ravi, que ne dut pas éprouver Tancrède, à qui

ces vers semblaient s'adresser?

Celui qui doit m'aimer, celui que j'aime existe;

Invisible pour vous, il enchante mes yeux!...

Il y avait toute une destinée dans ce hasard.

Il passa le reste de la soirée à observer Clarisse, et cette observation

était dangereuse. On ne pouvait la connaître sans l'aimer. Clarisse

avait beaucoup d'esprit, de finesse et de naïveté; on s'étonnait de sa

simplicité.

--Elle n'est point pédante, disait-on.

Et pourquoi l'aurait-elle été?

La pédanterie suppose un travail pénible; elle sert à faire remarquer un

talent qui a coûté; un pédant est un homme qui a pâli sur une idée qui

n'était même pas la sienne; il veut qu'on lui sache gré de la peine

qu'il s'est donnée. Le savant se souvient toujours de la science, mais

le poëte ne s'aperçoit pas de la poésie; il ne cherche pas ses idées,

elles viennent d'elles-mêmes le trouver, et il les exprime pour se

soulager. On fait des vers comme on aime; sans le savoir; sans le

vouloir. Le poëte rime ses rêves pour épancher son âme, sans

prétentions, sans demander qu'on l'admire, comme l'homme qui aime fait

un aveu pour exprimer ce qu'il éprouve, et jamais il n'est venu à l'idée

de celui-ci de dire: J'ai très-bien dit _je t'aime_, aujourd'hui; je

devais être bien séduisant!

Oui, le véritable poëte est simple comme la vérité, il ne peut avoir de

pédanterie; le pédantisme vit de prétentions, et les prétentions sont

incompatibles avec un talent involontaire. D'ailleurs les poëtes sont

les grands seigneurs de l'intelligence; pourquoi veut-on qu'ils aient,

comme les pédants, des manières de parvenus?

XX

L'ANTRE DE LA SIBYLLE

Madame Blandais et sa fille, voyant qu'il était déjà une heure du matin,

se regardèrent avec anxiété.

--Il faut songer à nous en aller, mon enfant, dit la mère.

--Marguerite va nous croire mortes, dit Clarisse.

Et elles se dirigèrent vers la porte.

Un valet de chambre vint à elles.

--Qui faut-il appeler? demanda-t-il.

Il s'imaginait qu'on allait lui répondre: Michel, Louis, Simon, un nom

de domestique quelconque.

--Je désirerais une voiture de place, dit madame Blandais avec

satisfaction.

Car c'était pour elle un grand luxe que de s'en aller en voiture. Elle

était bien aise de le faire valoir.

Tancrède, qui avait suivi Clarisse, entendant ces mots, s'effraya de

l'idée que ces pauvres femmes allaient se trouver, à deux heures du

matin, sans protecteur, exposées à toutes les _intempéries_ d'un cocher

de fiacre: guidé par un zèle déjà quelque peu tendre, il résolut de les

escorter invisible jusqu'à leur demeure.

--Je saurai leur adresse, pensa-t-il; c'est toujours cela.

Le fiacre arriva.

Madame Blandais monta la première; quand ce fut le tour de Clarisse,

Tancrède invisible, se plaçant entre elle et le cocher, l'aida Ã

franchir le marchepied, et ce fut sur son bras qu'elle s'appuya. Il eut

soin aussi de préserver la blanche parure du contact de la roue, et fut

récompensé de ses soins en entendant la jeune fille dire ces mots en

s'asseyant dans la voiture:

--Comme ils sont polis, les cochers de fiacre!

La voiture partit. Tancrède la suivit d'abord des yeux, puis, l'ardeur

des coursiers s'étant ralentie, il se mit à leur pas; et après un assez

long voyage, arriva en même temps que le fiacre et la muse rue de la

Bienfaisance, où elle demeurait.

--Allons, pensa Tancrède, du courage! mieux vaut me désenchanter tout de

suite.

Et il pénétra avec les deux femmes dans leur appartement.

--Ah! vous voilà! mamzelle, cria une vieille servante. Ah! mon Dieu! que

j'ai eu peur! Ah! mamzelle, laissez-moi que je vous embrasse!...

--Qu'est-ce que tu as donc, Marguerite? qu'est-ce donc qui t'est arrivé?

--Rien, madame, mais à vous? Comme j'étais inquiète! vous vous êtes donc

perdues?

--Non, Marguerite, dit Clarisse d'un air glorieux; c'est la soirée qui a

fini tard.

--C'était donc une noce?

--Je te conterai cela. Dis-moi, y a-t-il encore du lait? j'ai faim.

--Quoi! vous n'avez rien mangé... chez une comtesse?

--Si vraiment, il y avait des friandises excellentes, dit madame

Blandais; mais Clarisse a tout refusé. C'était superbe: le beau salon!

il y faisait une chaleur!... Ce chapeau m'étouffait.

Madame Blandais commençait à se déshabiller.

Tancrède, par discrétion, sortit alors avec Marguerite qui allait

chercher dans la petite cuisine ce qu'il y pouvait rester de provisions.

Tancrède profita de ce temps pour observer ce ménage plus que modeste;

et tout ce qu'il voyait, ce mélange de simplicité bourgeoise et de

distinction naturelle, lui plaisait.

Marguerite eut affaire dans la chambre de Clarisse; elle allait y

chercher deux cuillers d'argent, car la jeune muse était gardienne de

toute l'argenterie de la maison, qui consistait en six couverts, une

casserole et sa timbale de pension.

Tancrède alors s'amusa à étudier la petite chambre de Clarisse. Que

vous dirai-je? il devint amoureux de cette chambre.

Un lit très-petit, très-jeune, si l'on peut dire ainsi, et voilé de

rideaux blancs, était situé au fond de la chambre. Près du lit était un

joli guéridon en laque; ce devait être un présent nouveau, sa richesse

contrastait avec le reste du mobilier.

Auprès de la fenêtre était une espèce de bureau; sur ce bureau, des

livres, des dictionnaires anglais, des recueils de poésie, un panier Ã

ouvrage, un vase plein de fleurs, et puis une boîte de bonbons. Au mur

était attachée une petite bibliothèque; Tancrède l'examina rapidement:

c'étaient tous livres dépareillés; il ne put s'empêcher de rire. Sur la

cheminée était une petite montre, un chapelet, une bourse légère et un

flacon. Tancrède observait tout avec plaisir, et cependant avec une

malveillance volontaire.

--Je veux la connaître, se disait-il, je veux me désenchanter tout de

suite, Clarisse me plaît trop, je ne la quitterai point que je ne l'aime

plus.

Et le souvenir de Malvina le fit amèrement soupirer.

Marguerite ayant terminé ses recherches dans l'armoire, retourna dans la

chambre de madame Blandais.

Madame Blandais était occupée à relever le feu; Clarisse préparait une

petite place sur la cheminée pour poser son frugal souper. La mère avait

passé une robe de chambre de couleur sombre; la jeune fille avait changé

sa robe de mousseline contre un long peignoir de percaline bleue. Elle

était charmante ainsi.

Tancrède la trouvait bien plus jolie dans ce négligé tout à fait en

harmonie avec son costume à lui, qui n'était nullement cérémonieux.

--V'là du lait, mamzelle, dit Marguerite, et puis du pain.

--Ah! c'est bien, mets ça là. En veux-tu, maman?

--Non, vraiment, je ne bois de lait, à Paris, que lorsque j'y suis

forcée. Quelle différence avec le lait de nos prairies! À Paris, le

lait est détestable, il est falsifié.

--Non, maman, celui-ci est excellent, d'abord j'ai faim.

Clarisse goûta le lait, puis elle se leva pour aller chercher du sucre.

Pendant ce temps, l'invisible amoureux, tombant dans ce lieu commun des

amours, voulut toucher de ses lèvres la coupe qu'une bouche adorée

venait de presser; il prit la tasse de Clarisse; mais, soit distraction,

soit réel appétit, il but beaucoup plus de lait qu'il n'avait intention

d'en boire; il remit la tasse en tremblant.

Clarisse revint, et voyant sa coupe à moitié vide:

--Qu'est-ce qui a bu mon lait? cria-t-elle comme une pensionnaire.

--C'est toi, répondit sa mère en riant.

--Moi? j'y ai à peine goûté; j'en suis sûre, quelqu'un a bu mon lait,

c'est un mystère; il y a peut-être un chat ici.

--Non, dit madame Blandais, c'est ton être invisible, tu sais?

--Sérieusement on a bu mon lait.

--C'est toi-même, étourdie, je t'ai vue; tu es folle; tu ne penses

jamais à ce que tu fais. Allons, dépêche-toi de souper, il est tard,

Marguerite a sommeil.

--Marguerite dort déjà; je l'ai envoyée se coucher.

Alors Clarisse s'assit auprès du feu, et se mit à tremper du pain dans

le peu de lait que Tancrède lui avait laissé.

--C'est très-amusant le grand monde, disait madame Blandais; moi j'aime

Paris, le séjour de Paris me convient, c'est dommage que tout y coûte si

cher! Sais-tu que depuis trois mois que nous sommes ici, nous avons déjÃ

dépensé quatre cents francs?

--Quatre cents francs! répéta Clarisse avec étonnement, c'est beaucoup.

--C'est énorme! c'est la rançon d'un roi! mais cet argent ne sera point

perdu, si tu as des succès et si tu te fais connaître; cette soirée a

déjà réussi.

--Ai-je bien dit mes vers, maman? demanda Clarisse.

--Oui, très-bien, seulement tu ne parles pas assez fort, dans l'autre

salon on ne t'entendait pas.

--Ah! tant pis pour ceux qui y étaient! Je ne veux pas crier, moi; et

puis j'avais peur; il y avait là des petites femmes très-méchantes;

l'une d'elles s'est moquée de mes souliers noirs, j'ai entendu ce

qu'elle disait; une autre a repris, pour m'excuser:

--Elle est depuis si peu de temps à Paris!

--Elle doit être bonne celle qui a dit cela.

--Le comte de D*** est un bien bel homme, dit madame Blandais.

--Oui, mais il ne me plaît pas, j'aime mieux M. de Lamartine. Oh! quelle

jolie figure!

Tancrède allait être jaloux quand elle ajouta:

--Ah! mais il y avait là un beau jeune homme; l'as-tu vu?

--Non...

--Tu ne l'as pas vu? il était bien remarquable cependant, car il avait

son chapeau sur sa tête, ce qui m'a paru singulier.

--Tu es folle, ma fille, un jeune homme ne se serait pas permis de

garder son chapeau dans le salon de madame de D***.

--Je l'ai vu! peu de moments, à la vérité; mais je l'ai vu avec son

chapeau sur sa tête. Peut-être avait-il demandé la permission de le

garder, dit Clarisse en riant, comme ce vieux M. de Livray, qui avait

toujours trop chaud, et qui entrait en disant: «Vous permettez, madame?»

cela voulait dire qu'il n'ôterait point sa casquette.

--Enfant! dit madame Blandais.

--Je t'assure, maman, que j'ai vu, chez madame de D***, un jeune homme

qui avait son chapeau sur sa tête, que ce jeune homme m'a beaucoup

regardée, et que jamais de ma vie je n'ai vu de si beaux yeux; il avait

un regard, un regard qu'on retient, qu'on emporte, jamais je n'oublierai

ces yeux-là... je les vois toujours.

Tancrède ne put résister à une invincible tentation; il était en face de

Clarisse, derrière le fauteuil de madame Blandais, il prit rapidement sa

canne dans sa main droite, il fut visible.

Clarisse jeta un cri; mais déjà la canne était revenue dans la main

gauche, et Tancrède avait disparu.

--Qu'est-ce que tu as donc, ma fille?

--Rien, maman, dit la jeune fille toute tremblante.

--Mais, tu es pâle...

--Il m'a semblé que je voyais encore...

--Qui?

--Ce jeune homme.

--Tu as des visions aujourd'hui, te voilà comme lorsque tu étais petite;

tu nous parlais toujours d'apparitions, de religieuses qui venaient

s'asseoir auprès de ton lit. Tu es encore la même: tout à l'heure tu

disais qu'on avait bu ton lait, et c'est toi qui l'as bu, et maintenant

tu vois des jeunes gens dans ma chambre!

Et madame Blandais leva les yeux au ciel en souriant.

--Eh bien! soit, reprit Clarisse gaiement, moi aussi j'ai des... Comment

dit-on cela?

--Des visions, des apparitions.

--Non, ce n'est pas là le mot à la mode, il est plus long que cela...

des hallucinations. Donc, il est décidé que j'ai des hallucinations.

Bonsoir, maman.

En disant cela, Clarisse vint embrasser sa mère.

--Bonsoir, ma fille, répondit madame Blandais.

Et, poursuivant la plaisanterie.

--Si tu trouves ton beau jeune homme dans ta chambre, tu m'appelleras.

--Oui, maman.

Et Clarisse alla se coucher.

XXI

UN FANTÔME

--Voilà deux caractères inventés exprès pour ma canne, pensa Tancrède:

une jeune fille rêveuse qui ne sait ce qu'elle fait, qui n'écoute rien,

qui ne regarde pas où elle est, qui se croit elle-même étourdie, et qui

s'attend à se tromper toujours; une mère assez crédule, accoutumée aux

enfantillages de sa fille, qui est même flattée de ses distractions, et

qui les considère comme autant de preuves de poésie. Plus cette jeune

fille dira de choses extravagantes et incompréhensibles, plus on la

croira poëte; c'est au point qu'elle deviendrait folle, qu'on ne s'en

apercevrait pas.

Tancrède n'osa suivre Clarisse dans sa chambre, un sentiment de respect

le retint; un autre sentiment lui inspira aussi cette délicatesse: il se

trouvait trop mal vêtu pour un fantôme, il n'osait risquer une

apparition en redingote, il n'était réellement pas assez élégant pour un

idéal. D'ailleurs, il aimait déjà trop pour ne pas tenir à lui; on

acquiert, à ses propres yeux, une grande importance aussitôt qu'on aime,

on ne se risque plus légèrement.

Dès qu'il fut possible de sortir de la maison où demeurait madame

Blandais, Tancrède revint chez lui. Le lendemain en s'éveillant, il se

souvint de Clarisse, et il s'avoua qu'il s'était attaché à elle, en un

jour, comme s'il la connaissait déjà depuis son enfance.

Il l'avait trouvée si gentille, si simple, qu'il avait oublié qu'elle

faisait des vers. Ce fut par vanité qu'il se le rappela. Ce rôle d'idéal

qu'il se préparait à jouer flattait singulièrement son orgueil et le

réconciliait avec sa trop grande beauté, avantage dont il avait tant

souffert. En effet, c'était une noble ambition que de se faire l'Apollon

d'une si charmante sibylle, que de réaliser de si poétiques chimères, de

s'approprier de si beaux rêves, de dominer une imagination si pure;

enfin de se faire adorer comme ange--quand on possédait toutes les

qualités d'un mauvais sujet.

Cependant, comme Tancrède était au fond un très-honnête homme, il ne

voulut pas risquer d'être aimé avant de savoir si Clarisse lui plairait

assez pour qu'il consentît à enchaîner sa vie à la sienne, et il

s'appliqua d'abord à l'observer mystérieusement. Cette observation ne le

laissa pas longtemps dans l'incertitude. Chaque fois qu'il voyait

Clarisse, il l'aimait davantage; tout ce qu'il découvrait dans son âme

de candeur et de poésie le charmait; c'était l'inspiration surprise dans

ce qu'elle a de plus sublime; c'était l'amour observé à sa naissance,

dans sa pureté première, un amour vague et frais comme un feuillage de

printemps; c'était enfin le mélange le plus gracieux, un rêve passionné

dans un cœur plein d'innocence, un regard de génie avec un sourire

d'enfant.

Cette situation d'observateur invisible avait tant de charmes que

Tancrède se plaisait à la prolonger, et pourtant il était déjà bien

amoureux; mais la tendresse qu'inspire une jeune fille est plus

patiente; on regrette pour elle cette sainte ignorance qu'un jour

d'amour doit lui ravir: un adieu est toujours triste, même lorsqu'il

conduit au bonheur.

Clarisse était joyeuse sans savoir pourquoi; elle vivait dans une

atmosphère d'amour qui l'enivrait. Tancrède invisible était souvent près

d'elle; cette présence voilée agissait sur son âme à son insu. Parfois

une rapide apparition lui faisait entrevoir le gracieux fantôme; elle

souriait, elle s'était accoutumée à ces visions, elle s'y attendait,

elle y comptait; si elles lui avaient manqué plusieurs jours, elle

aurait été malheureuse.

Sa vie se passait doucement, tantôt à faire des vers brillants de

jeunesse et d'espérance, tantôt à courir dans le jardin assez grand de

la maison qu'elle habitait; elle chantait souvent, pendant des heures

entières, des airs connus, et puis d'autres qu'elle improvisait dans sa

joie. Sa mère, qui entendait ses folles roulades, lui demandait alors:

--Qui te rend si contente?... Qu'as-tu donc?

Elle n'avait rien; elle avait seize ans et il faisait beau; cela

suffisait bien pour expliquer ce bonheur. Le séduisant fantôme était

aussi pour quelque chose dans cette joie; mais Clarisse ne pouvait le

savoir, puisqu'elle croyait quo ces apparitions extraordinaires étaient

un effet de son imagination.

Quelquefois elle en parlait à sa mère en riant.

--Oh! maman, disait-elle, il m'est arrivé hier une chose singulière:

comme j'arrangeais mes cheveux devant la glace... tu vas te moquer de

moi.

--Eh bien?

--J'ai vu mon beau jeune homme!...

--Dans la glace?...

--Oui; je me suis retournée tout de suite, croyant qu'il était derrière

moi; mais il n'y avait personne, et pourtant je crois bien avoir entendu

rire.

--Allons, dit madame Blandais, voilà maintenant que tu veux l'entendre;

autrefois tu te contentais de le voir.

Clarisse raconta cette apparition à sa mère; mais en voici une autre

qu'elle ne raconta pas.

Tancrède avait reçu une lettre de M. de Balzac, qui annonçait son

prochain retour à Paris. Le moment de rendre la canne était venu, il

fallait se hâter de profiter de sa puissance.

Un matin que Tancrède était venu voir Clarisse, il l'avait trouvée tout

en larmes; c'était bien triste alors d'être invisible; de voir pleurer

la femme qu'on aime et de ne pouvoir lui demander ce qui l'afflige, de

ne pouvoir la consoler. La pauvre enfant pleura longtemps; puis vint

madame Blandais, qui lui dit, d'un ton sévère, de mettre son chapeau et

de venir avec elle se promener au Jardin-des-Plantes. La course était

longue, et cette promenade ressemblait assez à une punition. Madame

Blandais comptait sur les marches forcées pour calmer l'imagination trop

exaltée de Clarisse. Il était évident que madame Blandais avait grondé

sa fille. Pourquoi? Voilà ce que Tancrède voulait savoir. Il suivit

Clarisse et sa mère; il écoutait; mais d'abord elles cheminèrent en

silence; enfin madame Blandais prit la parole.

--Tu t'en repentiras plus tard, ma fille, toutes tes rêveries ne te

mèneront à rien; d'ailleurs, ce jeune homme est très-aimable; et puisque

madame de D*** s'intéresse à lui, certainement ce doit être un homme

distingué. Si tu repousses toutes les occasions, tu ne te marieras

jamais; ton invisible ne t'épousera pas, et tu resteras vieille fille.

Vrai, mon enfant, tu n'es pas raisonnable de refuser la chance d'un bon

mariage pour des rêveries folles. Il est de mon devoir de t'éclairer;

je t'ai pardonné quand tu as refusé un homme plus âgé que toi; mais

cette fois je serai plus sévère.

--Ah! c'est cela, pensa Tancrède; pauvre petite! on la tourmente, il

faut lui donner raison.

Tancrède accompagna Clarisse jusqu'au Jardin-des-Plantes, puis, la

livrant aux animaux féroces, il revint chez lui écrire à sa mère ses

doux projets de mariage. Le soir, il retourna auprès de Clarisse; elle

s'était retirée de bonne heure; fatiguée de sa longue promenade, elle

dormait profondément. Tancrède pénétra dans sa chambre en ouvrant la

porte le plus doucement possible.

Clarisse n'entendit rien: à cet âge, le sommeil est une léthargie.

Tancrède fut étonné de trouver Clarisse déjà couchée et endormie; il

s'approcha de son lit doucement, il entendit cette respiration égale,

qui prouve un sommeil réel, si profond, qu'il ne permet pas à un rêve de

voltiger, à un souvenir de survivre.

--Qu'elle dort bien! pensa Tancrède.

Et ce sommeil, qui lui faisait envie, lui inspira beaucoup de respect.

--C'est bien là le sommeil d'une pauvre jeune fille qui a pleuré, se

disait-il; elle doit être bien lasse, une si longue course dans Paris!

Elles n'ont pas osé aller en voiture par économie, et Clarisse a préféré

revenir à pied plutôt que de se hasarder dans une voiture publique;

j'aime ça et lui sais bon gré de ce petit orgueil. Clarisse est d'une

nature trop élégante pour sa condition. Quel bonheur d'être riche et de

pouvoir lui donner, dans le monde, la position qu'elle mérite. Ô ma

jolie Clarisse, que je t'aime!

En disant ces mots, Tancrède se pencha vers le lit et imprima sur les

joues roses de Clarisse un chaste baiser.--Clarisse ne s'éveilla point.

Tancrède, que ce baiser avait troublé, en risqua un plus tendre.

Clarisse ne s'éveilla point. Alors Tancrède se prit à rire, et il

s'assit sur un fauteuil au pied du lit et il la regarda dormir.

Il resta quelques moments en contemplation devant cette douce image, et

tout son avenir lui apparut: il se figura les jours heureux qu'il

passerait auprès de Clarisse, le plaisir qu'il aurait à l'emmener avec

lui, à la présenter à sa mère; il était bien certain que madame Dorimont

aimerait Clarisse: cette jeune fille devait lui plaire par son esprit,

la délicatesse de ses sentiments.

Il songea à ce prétendu dont on menaçait Clarisse; il se demanda

pourquoi madame de D*** voulait la marier; il fit d'amères réflexions

sur la manie des grandes dames, qui veulent toujours protéger, sans se

rappeler, l'ingrat! qu'il devait à cette manie le plaisir d'avoir vu

Clarisse; il s'amusa de l'idée que cette jeune fille refusait un vrai

mariage pour lui qu'elle ne connaissait pas, qu'elle aimait en rêve; il

trouva ce succès très-flatteur.

Il pensa que c'était pour lui un bien heureux hasard que cette rencontre

avec M. de Balzac, à laquelle il devait sa fortune et son bonheur; il

remercia dans son âme M. de Balzac, qui lui avait prêté sa canne. Il

acheta en idée une jolie maison de campagne près de Blois, et y fit

préparer, pour son illustre ami, un bel appartement que lui seul aurait

le droit d'habiter. Il se souvint aussi de M. Nantua, des secours qu'il

avait trouvés en lui, de la brillante fortune qu'il lui devait; il

prépara aussi en idée un petit appartement, dans sa maison de campagne,

pour M. Nantua. Et puis il pensa au plaisir d'avoir une jolie femme Ã

lui tout seul, une jeune fille bien ignorante et bien naïve, que l'amour

effarouche et qu'un mot fait rougir; un jeune cœur tout frais qui n'a

jamais aimé, dont vous avez la première émotion, la première joie...

Et comme toutes ces idées sont fort douces, elles le bercèrent

mollement... Par degrés, sa promenade du matin--le silence--le

demi-jour--la sympathie du sommeil--la pureté de ses sentiments,

peut-être, agirent sur ses sens, et, malgré lui, entraîné par l'exemple,

il finit par s'endormir à son tour.

La canne de M. de Balzac · 第 8 / 10 段