Le bon M. Thélissier céda aux instances de sa femme; il avait un peu

froid, et il ne fut pas fâché d'aller se recoucher.

Malvina, seule, pleura tout le reste de la nuit, la pauvre femme! elle

pleure encore... car l'ingrat Tancrède n'est jamais revenu.

Le coup qu'il avait reçu était si fort, qu'il avait tué son amour.

Malvina lui apparaissait toujours dans les bras de son mari; il ne

pouvait se délivrer de cette image; de tous ses souvenirs, celui-là seul

était resté. Quelquefois il se disait:

--D'où vient donc ce dégoût?... Je le savais bien, pourtant... oui, mais

je ne l'avais pas vu. Ô maudite canne! s'écriait-il dans sa fureur,

est-ce là le bonheur que je devais attendre de toi? c'était bien la

peine de me faire invisible pour... Malheureux! je l'aimais tant! je

l'aimerais encore sans ce don fatal. Quelle leçon!

Pourquoi s'étonnait-il? c'est la vie.--Entrevoir ce qui charmait notre

âme et nos yeux sous un jour défavorable, n'est-ce pas ce qu'on appelle

CONNAÎTRE?

Découvrir qu'on avait tort d'aimer, de croire et d'espérer, n'est-ce pas

ce qu'on appelle

SAVOIR?

Et il y a des gens qui se donnent beaucoup de peine pour en arriver là!

Si l'on faisait une nouvelle mythologie, nous exigerions que l'Amour

fût, non pas fils de la beauté, mais de l'ignorance... Et que dis-je?

c'est la morale des malheurs de Psyché, tant punie pour avoir voulu

savoir qui elle aimait.

Tancrède prit dès ce jour une résolution terrible.

--Je n'aimerai plus que des veuves ou des jeunes filles, se dit-il,

c'est la FEMME LIBRE qu'il me faut.

Et comme un apôtre de M. de Saint-Simon, il se mit à la recherche de la

FEMME LIBRE.

XVIII

UNE SOIRÉE POÉTIQUE

Un soir qu'il ne pleuvait pas, Tancrède errait dans les rues de Paris,

ne sachant à quel théâtre se vouer.

Au Vaudeville, on donnait:

LA CROIX D'OR.

Aux Variétés, on jouait:

LA CROIX D'OR.

Au théâtre du Palais-Royal, on représentait:

LA CROIX D'OR.

Toujours LA CROIX D'OR! Laquelle choisir? L'embarras était grand.

Si chacun de ces théâtres avait donné une pièce différente, Tancrède

aurait pu se décider; mais le même sujet partout! il aurait fallu être

un vieux coureur de spectacles pour savoir au juste celui qu'on devait

préférer.

Tancrède cheminant sur le boulevard, aperçut, au coin de la rue

Taitbout, une espèce de file de voitures.

Est-ce qu'il y a un théâtre par là? se dit-il, et machinalement il

dirigea ses pas du côté que suivait la file.

Les voitures avaient toutes des armes peintes sur leurs panneaux; les

chevaux étaient mélancoliques, les cochers misérables; mais, en

revanche, les valets de pied étaient bien tenus et sentaient la bonne

maison.

De temps en temps des femmes vieilles ou jeunes montraient un turban, un

bonnet, et c'était plaisir que de voir leur mauvaise humeur.

Tout à coup la glace d'une des voitures s'abaisse, un jeune homme passe

sa tête blonde:

--Qu'est-ce donc? dit-il, pourquoi n'avançons-nous pas?

--Monsieur, c'est la file.

--Comment, nous sommes à la file? ah! c'est charmant, s'écria-t-il;

madame de D*** qui m'écrit: «Venez, nous serons entre nous; je n'ai

invité personne, c'est une petite soirée sans façon.» Et puis, voilÃ

qu'elle a rassemblé tout Paris!

--Elle ne pouvait faire autrement, dit une autre voix qui sortait du

fond de la même voiture: tout le monde voulait entendre les vers de

Lamartine, et madame de D*** se serait brouillée avec tous ses amis.

--Ah! pensa Tancrède, il paraît que ces messieurs vont à une soirée

littéraire. Eh! mais, moi aussi, je serais curieux d'entendre des vers

de Lamartine. Pourquoi ne me donnerais-je pas aussi ce plaisir-là? La

canne me doit une réparation--et Tancrède fit passer la canne dans sa

main gauche.

La voiture des deux jeunes gens s'arrêta devant la porte d'un joli petit

hôtel de la rue Saint-Georges, et les deux superbes dandys entrèrent

dans l'antichambre, sans se douter qu'ils étaient trois.

Ils quittèrent leurs manteaux; Tancrède, étourdiment, allait faire comme

eux; mais heureusement il se rappela que ce soin était inutile; il garda

sa grosse redingote de voyage, et remit sur sa tête son chapeau, que,

par une routine de politesse, il avait ôté en entrant.

Les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et Tancrède passa

bien vite le premier pendant qu'on annonçait les nouveaux venus, occupés

à rétablir un aimable désordre dans les boucles de leurs cheveux.

Tancrède commençait à s'accoutumer à être invisible: cependant ce

jour-là, pour lui-même, il se sentait gêné de se trouver ainsi mal vêtu,

avec des bottes crottées, une redingote du matin, dans un salon fleuri,

doré, parfumé et paré des femmes les plus élégantes de Paris. Une grande

crainte s'empara de lui:

--Si par mégarde, pensa-t-il, j'allais prendre ma canne de la main

droite, si l'on allait me voir, que deviendrais-je?

Il en frémit; il éprouva tant de honte qu'il se hâta de passer dans un

autre salon, moins riche, moins éclairé que le précédent, et qui était

plus en harmonie avec son costume et ses pensées. Tancrède était timide

et embarrassé de lui, comme si on l'avait pu voir.

Il ne fut pas encore à son aise dans ce second salon; il y avait trop de

monde, il se réfugia dans un troisième beaucoup plus petit, où il n'y

avait personne, et alla s'établir devant une table couverte de livres,

de journaux, d'albums, pour se donner une contenance.--Comment

trouvez-vous cela? un homme invisible qui sent le besoin de se donner

une contenance? Cela prouve que le monde agit toujours sur nous, alors

même que nous sommes le plus indépendants de lui.--Cela nous prouve

aussi que chacun de nos avantages est une science, et qu'il faut encore

de l'étude pour en tirer parti. Un _sourd-muet_ guéri ne sait point

parler, il faut qu'il apprenne à prononcer les mots pendant des années.

Un homme enrichi ne sait pas dépenser; de même, un homme invisible a

besoin d'expérience et d'étude pour comprendre qu'on ne le voit pas, et

tourner à son profit cet incalculable avantage, sinon, ce ne sera pour

lui qu'un embarras de plus.

Tancrède s'amusa donc à regarder les albums, sans songer que ce n'était

pas pour cela qu'il était venu en fraude dans ce salon. Tous les grands

noms de la peinture légère rayonnaient parmi ces dessins. Il y avait des

fleurs de _Redouté_, des chevaux de _Carle Vernet_, des Bédouins

d'_Horace_, de charmantes aquarelles de _Cicéri_, ces petits paysages

qui ont tant d'espace, qui font voir si loin et rêver si longtemps... de

ravissantes Espagnoles de _Géniole_, des caricatures de _Grandville_ et

d'_Henri Monnier_, de beaux brigands de _Schnetz_, tous chefs-d'œuvre au

petit-pied.

En jouant avec les divers papiers qui étaient sur la table, Tancrède

aperçut une lettre entr'ouverte dont la signature le fit tressaillir:

CHATEAUBRIAND!

Cette lettre, par laquelle M. de Chateaubriand s'excusait de ne pouvoir

venir à cette soirée, avait été certainement oubliée là exprès, et

laissée sur la table avec intention. La maîtresse de la maison comptait

évidemment sur les indiscrets.

Tancrède réalisa ses vues et lut avec curiosité la lettre suivante:

«Je n'ai jamais été si tenté de ma vie. _Conjurer_ d'une manière si

aimable une vieille bête comme moi! j'ai besoin de mes quarante ans de

vertu pour résister à cette double attaque de votre beauté et de votre

esprit; encore Dieu sait comme je m'en tire! Hélas! je ne sors point, je

ne sors plus, je ne vis plus. Si je dure jusqu'à l'hiver prochain, je

compte déposer mes trois cheveux gris sur l'autel des Parques, afin

qu'elles ne se donnent pas la peine de les couper, et je prendrai mon

rang parmi les plus anciennes _perruques_ de votre connaissance. Que

votre jeunesse ait pitié de mes catarrhes, rhumes, rhumatismes, gouttes

et autres. En me privant du bonheur de vous voir et de vous entendre, je

suis plus malheureux que coupable.

»CHATEAUBRIAND.»

Cette gaieté, cette coquetterie, cette prétention à la vieillesse dans

un homme encore si jeune, cette plaisanterie encore poétique dite par un

génie si imposant, avaient quelque chose d'original qui charma Tancrède.

Quoi de plus séduisant que la grâce unie à la force? Connaissez-vous

rien de plus joli qu'un soldat jouant avec un enfant?

Tancrède trouva ce billet si gracieux qu'il s'amusa à le copier au

crayon.

C'était une infidélité, c'était un crime; mais à quoi bon être invisible

si ce n'est pour être indiscret.

Comme M. Dorimont était occupé à l'exécution de son crime, plusieurs

personnes entrèrent dans le salon.

--À qui ce chapeau? dit une jeune fille rieuse.

Tancrède retourna la tête vivement, et il aperçut alors son chapeau sur

une chaise à côté de lui. Il voulut le reprendre, mais l'attention était

fixée sur ce malheureux chapeau. Il n'osa le faire disparaître en le

remettant sur sa tête, car le chapeau était invisible lorsque Tancrède

le portait; mais, loin de lui, le chapeau cessait de participer au

merveilleux; chacun alors pouvait l'admirer.

--À qui le chapeau! cria un jeune étranger.

--À personne, il n'y a personne ici.

--C'est l'accordeur de piano qui l'aura laissé ici ce matin, dit

quelqu'un en riant.

--C'est le chapeau du coiffeur de madame de D***; cachez-le donc,

monsieur de Bonnard.

Et soudain un élégant coup de pied fit tomber le chapeau sous la table.

--Il est sauvé! pensa Tancrède.

Une rumeur se fit entendre dans le salon.

--Voilà M. de Lamartine! s'écria quelqu'un.

--Non, reprit une autre personne; Lamartine est allé ce soir chez son

président. M. de *** l'a vu chez Dupin; il viendra tout à l'heure.

--Qu'est-ce qui arrive?

--C'est la duchesse de ***.

--La belle duchesse de ***? je ne la connais pas. Allons la voir.

Chacun retourna dans le grand salon.

--Puisque Lamartine n'est pas arrivé, pensa Tancrède, je puis encore

rester ici.

Et il se remit au pillage.

Un second billet se trouvait sur la table: il était

signé...--Béranger--lequel? Il y a plusieurs Béranger.

Le mot _prison_, qui se trouvait dans les premières lignes de la lettre,

ne laissait plus de doute. On voyait clairement que ce n'était pas le

pair de France ni le conseiller à la cour de cassation qui l'avaient

écrite.

Ce billet était aussi un billet d'excuses.

«Hélas! non, madame, ce n'est pas de la coquetterie que vous faites avec

moi, c'est de la bonté; vous m'avez fait autrefois passer de douces

consolations à travers les barreaux de ma prison ou de mon cachot, comme

nous disons, nous autres poëtes. Aujourd'hui, vous prenez pitié d'un

pauvre reclus volontaire, et vous voulez le rattacher à ce monde qui

doit vous paraître si plein de bonheur, car il vous est reconnaissant.

Malheureusement, madame, le reclus est souffrant, et son médecin lui

défend le monde et ses émotions.

»Daignez agréer mes excuses, et me plaindre un peu de la privation qui

m'est imposée.»

Il y avait dans ce billet un ton de mélancolie qui fit rêver Tancrède.

Il sourit d'un rapprochement dont il eut l'idée.

--C'est un singulier hasard, pensa-t-il, qui me fait trouver une lettre

si gaie du poëte d'_Atala_, et un billet si gracieusement triste du

chantre de _Lisette_.

Et puis il réfléchit, et, se rappelant la fameuse brochure de M. de

Chateaubriand, publiée en 1831, et la belle chanson de Béranger:

_Dis-moi, soldat, dis-moi t'en souviens-tu?_ il se répondit que les

génies bien organisés savent réunir les deux genres: la profondeur dans

le sentiment et la légèreté dans l'esprit.

Tout en réfléchissant ainsi, il copiait la lettre de Béranger. Il

terminait à peine cette copie, une grande agitation se manifesta dans

les salons de madame de D***.

M. de Lamartine, arrivé depuis longtemps, avait consenti à dire quelques

vers.

Tancrède se précipita dans le salon pour l'entendre.

Tancrède n'avait jamais vu M. de Lamartine; il le reconnut entre tous:

c'est ainsi qu'il l'avait rêvé.

M. de Lamartine lut cet admirable chant de _Jocelyn_, ou plutôt la scène

de la confession de l'évêque dans la prison de Grenoble; car tout ce

chant est une scène de drame et serait d'un effet superbe au théâtre. La

voix de M. de Lamartine est pure et sonore; il dit les vers d'une

manière très-simple, mais avec inspiration et dignité, avec cette

émotion profonde et voilée, d'autant plus puissante qu'elle est

combattue, cette émotion contrainte si communicative qui semble se

réfugier dans l'auditoire, parce que le poëte la repousse.

Chacun était ravi, transporté; Tancrède, enivré d'admiration, avait

oublié où il était, qui il était, et la canne de M. de Balzac, et toutes

les merveilles imaginables; la nécessité d'être invisible était bien

loin de sa pensée. Il criait avec tout le monde:

--C'est sublime, c'est la plus belle poésie qui ait jamais existé, c'est

une inspiration divine!

Et toute sorte de choses fort justes que nous sommes loin de contester;

mais, en disant tout cela, il levait les bras, il gesticulait, il

applaudissait, et la canne devenait ce qu'elle voulait.

Enfin, quand M. de Lamartine arriva à ces mots:

Un changement divin se fit dans tout mon être,

Quand je me relevai de terre j'étais prêtre...

Tancrède s'étant avancé pour mieux voir le poëte, que chacun allait

remercier, s'aperçut que plusieurs personnes l'observaient lui-même, et

frémit.

Une femme d'un âge respectable demandait son nom d'un air scandalisé; le

pauvre jeune étourdi se hâta de redevenir invisible, mais il fut

longtemps avant de se remettre de son trouble.

Avoir été vu si mal vêtu dans un monde si élégant, être resté dans un

salon toute une soirée en redingote du matin, avec son chapeau sur la

tête, ô honte! c'était un homme déshonoré.

L'admiration rend indiscret, on se croit des droits sur ce qu'on

apprécie. Après ces beaux vers, on en désira d'autres, on tourmenta

longtemps M. de Lamartine.

--Vous avez fait de nouveaux vers? demanda quelqu'un.

--Oui, adressés à moi, dit un jeune poëte avec fierté.

--Oh! dites-les, s'écria-t-on.

--J'ai peur de ne pas me les rappeler....

--Commencez toujours, vous les chercherez.

M. de Lamartine, qui était d'une complaisance extraordinaire ce soir-là,

dit les vers suivants qu'il avait faits la veille:

À M. LÉON BRUYS D'OUILLY

Enfants de la même colline,

Abreuvés au même ruisseau,

Comme deux nids sur l'aubépine,

Près du mien Dieu mit ton berceau.

De nos toits voisins, les fumées

Se fondaient dans le même ciel;

Et de tes herbes parfumées

Mes abeilles volaient le miel.

Souvent je vis ta douce mère,

De mes prés foulant le chemin,

Te mener, comme un jeune frère,

À moi, tout petit, par la main.

Et te soulevant vers ma lyre,

Sur ses bras qui tremblaient un peu

Dans mes vers t'enseigner à lire:

Enfant qui joue avec le feu!

Et je pensais, par aventure,

En contemplant cet or mouvant

De ta soyeuse chevelure,

Où ses baisers pleuvaient souvent:

«Charmant visage, enfance heureuse!

Sans prévoyance et sans oubli,

Que jamais la gloire ne creuse,

Sur ce front blanc, le moindre pli.

»Que jamais son flambeau n'allume

D'un feu sombre ces yeux si beaux,

Ainsi qu'une torche qui fume

Et se réfléchit dans les eaux!

»Que jamais ses serres de proie

N'éclaircissent avant le temps

Ces cheveux où ma main se noie,

Feuillage épais de tes printemps!

»Que jamais cette main qui vibre,

Dans ma poitrine à tout moment,

N'arrache à ton cœur une fibre,

Comme une corde à l'instrument!

»Si quelque voix chante en son âme,

Que son écho mélodieux

Soit dans l'oreille d'une femme,

Et sa gloire dans deux beaux yeux!...»

Je partis: j'errai des années;

Quand je revins au vert vallon,

Chercher nos jeunesses fanées,

Je ne trouvai plus que ton nom.

Le feu qui m'avait fait poëte,

Jaloux de tes jours de repos,

S'était abattu sur ta tête

Comme un aiglon sur deux troupeaux.

L'astre naissant de ta carrière

Sur ton front venait ondoyer,

Dardant des reflets de lumière

Qui te présageaient son foyer.

Plein d'ivresse et d'inquiétude,

En écoutant grandir la voix,

Je repense à ta solitude,

À ton enfance au fond des bois.

Pleure ton fils, ô ma vallée!

Il saura ce que vaut trop tard

Une heure à ton ombre écoulée,

Un rêve qu'on berce à l'écart.

Le vol de la brise éphémère,

Au bruit de l'onde un pur sommeil,

Et ces voix de sœur et de mère,

Qui nous appelaient au réveil!...

XIX

UNE MUSE

Il y avait dans le salon de madame de D*** une jeune personne que

Tancrède avait remarquée, d'abord parce qu'elle était fort jolie,

ensuite parce que l'extrême simplicité de sa toilette faisait contraste

avec le luxe élégant des femmes qui l'entouraient.

Cette jeune fille se nommait Clarisse Blandais; elle avait dix-sept ans,

elle avait quitté Limoges, sa patrie, et était venue à Paris pour être

poëte, comme Petit-Jean était venu d'Amiens pour être suisse.

Sa mère, femme raisonnable et philosophe, s'était dit:

--Par le temps qui court, le métier de poëte est un fort bon métier pour

les femmes: madame Valmore et madame Tastu ont une célébrité qui ne nuit

point à leur bonheur; elles trouvent dans leur talent de nobles

jouissances et de pures consolations; mademoiselle G***, qui faisait des

vers comme ma fille, jouit dans le monde d'une position fort agréable.

Mademoiselle Mercœur, qu'on plaignit beaucoup, recevait du gouvernement

une pension de quinze cents francs, qui suffirait à ma fille et à moi...

Je ne vois pas pourquoi Clarisse, qui est incontestablement poëte, ne

trouverait pas les mêmes avantages: elle n'a point de fortune, je la

marierai difficilement; tâchons de lui faire un sort par son talent.

Et la sage mère avait fait ses paquets, avait dit adieu aux rivages de

la Vienne, avait retenu trois places dans le coupé de la diligence, et

les messageries de Limoges avaient amené, dans la capitale, une muse de

plus.

La soixantième, je crois.

Madame Blandais ne connaissait personne à Paris, et parfois elle se

sentait effrayée de la hardiesse de son voyage, surtout lorsque ses

compagnons de voiture lui faisaient d'indiscrètes questions; elle s'en

tirait par des mensonges. Comment avouer qu'elle allait dans ce chaos

pour se faire connaître, et chercher des admirateurs dans ce tourbillon

d'inconnus où elle ne comptait pas un ami? Madame Blandais, pour tout

introducteur dans ce monde nouveau, n'avait qu'une seule lettre de

recommandation que le député de son arrondissement lui avait donnée pour

un de ses collègues; mais ce collègue était... M. de Lamartine! C'était

beaucoup. M. de Lamartine avait accueilli la jeune fille comme une

espérance, elle lui avait confié quelques vers qu'il avait vantés; enfin

madame de D***, ancienne amie du grand poëte, s'était chargée de faire

connaître, dans le monde littéraire, la Corinne du Limousin.

Clarisse était encore toute tremblante de l'attendrissement que lui

avaient causé les vers de son protecteur, lorsque la maîtresse de la

maison s'approcha d'elle et vint lui dire qu'on désirait l'entendre.

--Après lui! dit Clarisse avec une douce indignation.

--Vous me l'avez promis ce matin, reprit madame de D***, ne vous faites

pas prier.

Clarisse prit la main que lui tendait madame de D***, et alla s'asseoir

à la place qu'elle lui désignait.

Clarisse devint d'abord très-rouge, parce que tout le monde la

regardait; et puis elle devint très-pâle, parce qu'elle était émue, car

ce qu'elle éprouvait était plutôt de l'émotion que de la timidité. La

timidité déguise toujours une espèce de misère; une timidité invincible

naît d'un défaut; on ne se cache jamais sincèrement que lorsqu'on n'a

pas intérêt à être vu. Madame de Lavallière aurait peut-être été madame

de Montespan si elle n'avait pas été boiteuse. L'orgueil de la beauté

est dans la nature: le cheval se pose dès qu'il sent qu'on l'admire;

l'éléphant lui-même n'est pas indifférent au succès, et je ne vois pas

pourquoi nous ne conviendrions pas franchement de ce petit sentiment de

vanité que nous avons de commun avec l'éléphant.

Clarisse tremblait, mais elle était brave; elle n'avait pas d'assurance,

mais elle avait du courage, et puis la conscience de ce qu'elle valait,

peut-être.

Elle commença:

Pourquoi troubler mes jours dans leur plus belle année...

--Attends donc, ma fille, dit une voix sortant d'un chapeau de province,

couleur tourterelle, pavoisé de nœuds de rubans rouges et verts; dis

donc le sujet, ces dames ne comprendront pas.

--La mère n'a pas une haute idée de notre intelligence, dit une jeune

femme.

Madame Blandais continua:

--Voici le sujet: Il y avait, aux environs de Limoges, un homme

très-respectable qui venait nous voir souvent à Chanteloube. Il était

cousin du président, et il avait épousé en premières noces la nièce d'un

procureur général; lui-même enfin était directeur des contributions.

Hilarité mystérieuse.

--Ma fille lui plut, il me la fit demander en mariage par le

sous-préfet, lui-même; je fis part de cette proposition à ma fille; mais

cette union disproportionnée l'effraya (le prétendant avait

soixante-quatre ans). La petite me demanda trois jours pour réfléchir,

et au lieu de réfléchir, mademoiselle fit les vers qu'elle va avoir

l'honneur de vous dire.

--Cette femme parle fort bien en public, dit l'un de nos grands

orateurs.

--Je n'ai pas écouté, dit un autre; quel est le sujet?

--Une jeune fille qui refuse en mariage un directeur des contributions.

--C'est très-poétique. Et pourquoi? Ce refus est-il motivé?

--Nous allons le savoir. Quelques défauts, quelques vices, quelques

infirmités peut-être?

--Ah! l'horreur! s'écrièrent plusieurs femmes en riant.

--Elle est fort jolie, la petite, dit un jeune homme; elle a des yeux

charmants.

--Chut! écoutez.

--Elle est ravissante! pensait Tancrède.

La jeune fille, qui avait souri gracieusement pendant le discours de sa

mère, reprit alors d'une voix très-douce:

Pourquoi troubler mes jours dans leur plus belle année,

Ma mère, en m'imposant un douloureux lien;

Union de hasard, d'avance profanée

Où le cœur n'est pour rien?

La fortune, à votre âge, est un bonheur peut-être;

Mais au mien, ses faveurs sont des biens superflus:

Dans nos jeux innocents ses dons feraient-ils naître

Un sourire de plus?

Voulez-vous donc cacher ma blonde chevelure

Sous des plis de velours, sous des bijoux pesants

Ma mère, vous voyez, cette blanche parure

Suffit à mes quinze ans.

Je ne vais pas au bal pour être regardée;

Des fêtes de l'orgueil mon cœur n'est point jaloux.

Je mettrais en pleurant une robe brodée,

Présent d'un vieil époux.

La raison, dites-vous, veut que l'on me marie;

Mais, si jeune, faut-il m'immoler à sa loi?

Dieu me dit d'espérer.... Ah! pour l'âme qui prie,

La raison, c'est la foi!

Pourquoi me repousser de votre aile avant l'heure?

Mon front comme autrefois est timide et serein.

Je suis heureuse ici, ma mère; quand je pleure,

Ce n'est pas de chagrin.

Loin d'un monde agité mes jours bénis s'écoulent;

Sur un sort qui me plaît d'où vous vient tant d'effroi?

Vous dites qu'on se bat, que les trônes s'écroulent;

Je ne le sais pas, moi.

La douleur pour mon âme est encore un mystère;

Mes lèvres du banquet n'ont goûté que le miel:

Je ne vois que les fleurs et les fruits sur la terre,

Que l'azur dans le ciel.

J'ai placé ma demeure au-dessus de l'orage;

J'entends le vent gémir, mais je ne le sens pas.

Je n'ai que la fraîcheur du torrent qui ravage

Les plaines d'ici-bas.

La rose des glaciers, qu'un noir rocher protège,

Ainsi fleurit sans crainte à l'abri des autans,

Et dans ces champs maudits, dans ces déserts de neige,

Trouve seule un printemps.

Ainsi, dans ces vallons de misère profonde,

Dans ces champs d'égoïsme où rien ne peut germer,

Dans ce pays d'ingrats, dans ce désert du monde,

Je fleuris pour aimer.

Je ne sais quel instinct me fait chérir la vie,

Quel parfum d'avenir me présage un beau sort,

Me dit: Tu connaîtras la gloire sans envie,

Et l'amour sans remords.

La canne de M. de Balzac · 第 7 / 10 段