M. le commissaire d'un air très-majestueux la ramasse. Comme il a besoin

de toute son éloquence et qu'il parle plus facilement de la main droite,

il prend la canne de la main gauche.

Plus de commissaire!

Éclipse totale d'un commissaire de police!

--Ah! dit le marchand de vin aux deux querelleurs, M. le commissaire est

là qui va vous mettre à la raison.

--Eh bien, où est-il donc, M. le commissaire? il était là il n'y a qu'un

instant.

--Je l'entends qui parle, dit quelqu'un.

En effet, M. le commissaire, quoique invisible, n'en était pas moins

conciliant; son discours pacifiant allait toujours son petit train. Son

attitude était très-noble, son air très-calme, malheureusement ce beau

maintien était perdu.

Enfin Joseph, revenu à lui-même, demande sa canne; il crie qu'on lui a

volé sa canne, et M. le commissaire, pour la lui rendre avec plus de

dignité, la fait passer dans sa main droite.

M. le commissaire reparaît.

Comme il y avait de chaque côté du cabaret deux portes qui donnaient sur

deux rues différentes, ces disparitions merveilleuses furent expliquées,

et, la querelle terminée, on ne s'en inquiéta plus. M. le commissaire

fit une allocution pleine de sagesse aux deux ennemis, qui

s'humilièrent.

Joseph se hâta de reporter la canne chez madame Thélissier, qui

s'empressa elle-même de la renvoyer à M. Dorimont, sans se douter, la

pauvre femme, des tourments qu'elle lui préparait.

Que ceux qui ont retrouvé un amour qu'ils croyaient perdu, qui ont sauvé

un ami en danger, qui ont obtenu la grâce d'un condamné, qui ont vu

guérir un malade, qui ont refait leur fortune, se figurent ce qu'éprouva

Tancrède en retrouvant son trésor égaré. Pour nous, nous reconnaissons

l'impossibilité de le décrire.

XV

SÉDUCTIONS

Une fois rentré en possession de son trésor, Tancrède ne songea plus

qu'à ses amours, et la canne lui fut très-utile pour continuer ses

assiduités.

Tancrède allait presque tous les jours chez madame Thélissier; mais il

se rendait chez elle si adroitement, qu'il ne pouvait la compromettre.

Sitôt qu'il arrivait dans la rue de Gaillon, il passait la canne dans sa

main gauche et devenait invisible. Il entrait ainsi dans la maison Ã

l'insu du portier; il montait l'escalier, il sonnait, on faisait

attendre un instant, puis le domestique venait ensuite ouvrir la porte:

ne voyant personne, il s'avançait vers l'escalier pour savoir qui avait

sonné, et s'écriait:

--On est parti!

Pendant ce temps, M. Dorimont entrait chez Malvina.

--J'ai trouvé la porte ouverte, disait-il.

--Ce sont mes enfants qui l'ont laissée ouverte sans doute; Pauline ne

sait pas encore la fermer.

Et le merveilleux s'expliquait toujours.

Tancrède restait avec Malvina tant qu'elle était seule; s'il entendait

venir quelqu'un, il se levait et s'en allait bien vite, en repassant la

canne dans sa main gauche.

--De sorte que jamais on ne le voyait chez madame Thélissier, ou du

moins rarement, et pourtant il y venait tous les jours.

Malvina ne se doutait de rien, et comme elle évitait de prononcer le nom

de M. Dorimont, parce que ce nom la faisait rougir, elle ne s'apercevait

pas qu'on ne parlait jamais de lui; elle croyait que ce silence venait

d'elle, et elle ne songeait pas à s'en étonner.

Tancrède était heureux; il était aimé, on ne le lui cachait pas; mais il

y avait encore loin de l'aveu chaste qu'il avait obtenu, au bonheur

cruel qu'il ambitionnait.

--Cette petite femme-là qui paraît si naïve, pensait-il, sera

très-difficile à entraîner.

Il avait raison. De nos jours, il n'y a plus que la candeur qui soit

farouche.

Cette situation est insupportable, se dit-il un jour; je ne puis pas

vivre plus longtemps dans cette incertitude, et d'ailleurs ma canne! il

faut bien l'employer.

Il réfléchit beaucoup, et il alla voir une seconde fois _Robert le

Diable_ pour s'inspirer.

Madame Damoreau était encore à l'Opéra, à cette époque; elle chanta

d'une manière si admirable l'air du quatrième acte: _Grâce! grâce pour

toi-même! et grâce pour moi!_... et elle était si jolie à genoux, que

Tancrède fut électrisé.

Il ne comprit rien à la générosité de Robert; la musique est si belle,

qu'elle produit précisément l'effet contraire à celui qu'elle doit

produire dans l'ouvrage. C'est là le mérite. Tancrède sortit de l'Opéra

passionnément impitoyable, et il se dirigea vers la demeure de Malvina,

armé de sa canne diabolique.

Et la pauvre Malvina, à ce pouvoir magique, à ce prestige, n'avait rien

à opposer, ni talisman, ni chaperon, pas même ce redoutable défenseur

des jeunes femmes, cette égide qui les préserve souvent dans de bien

grands périls: la présence de ses enfants; car le protecteur naturel des

femmes est moins un vieux père, un grand frère, qu'un tout petit

enfant.--et Malvina, par un hasard fatal, n'avait près d'elle ni ses

fils ni sa fille ce soir-là, depuis deux jours elle les avait confiés Ã

leur grand'mère, par crainte de la rougeole qui était dans sa maison.

C'était un soin prudent; mais, hélas! cela porte toujours malheur à une

jeune mère, de quitter ses enfants.

Il était minuit!

XVI

GRÂCE! GRÂCE POUR TOI-MÊME!... ET GRÂCE POUR MOI!

--Quoi, Monsieur, vous ici?... à cette heure?... Mais c'est affreux!...

--Malvina!

--C'est infâme!

--Est-ce à moi que vous devez parler ainsi, Malvina? Je croyais que vous

m'aimiez?...

--Oui, je croyais... mais... mais comment êtes-vous ici? Qui vous a

fait entrer?... Si Joséphine était capable...

--Ne l'accusez pas; ce n'est pas elle.

--Je la chasserai!

--De grâce, calmez-vous; personne ne m'a vu venir.

--Une heure du matin!... Venir chez une femme qui ne vous a jamais donné

le droit d'agir ainsi! chez une femme qui vous aimait... qui aurait

sacrifié sa vie pour vous, qui avait confiance en vous. Ah! c'est

horrible!

--Rassurez-vous, madame; je vous aime, vous êtes libre auprès de moi. Je

ne voulais que votre amour; mon seul tort est d'y avoir cru.

--Qui vous a fait entrer ici? Expliquez-moi ce mystère. François vous

est-il vendu?

--Je n'ai séduit aucun de vos domestiques, madame, et si ma présence

vous irrite à ce point, je puis m'éloigner sans qu'aux yeux de personne

vous soyez compromise.

--Je ne vous comprends pas, c'est à devenir folle! Dites, par où

êtes-vous venu?

--Par la fenêtre, répondit Tancrède audacieusement.

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, il pouvait se tuer...

Et Tancrède improvisa ce mensonge:

--J'étais chez un jeune peintre de mes amis, qui demeure près de vous.

Les fenêtres de son atelier donnent sur votre cour. Je l'ai quitté ce

soir, à l'heure ordinaire; mais au lieu de sortir par la porte, je suis

monté sur la terrasse, de là sur les toits... et j'ai pu pénétrer dans

cette maison par la fenêtre du grenier qu'on a laissée ouverte.

Ce récit était absurde, et par cela même il fit bon effet. L'extravagant

est le probable, en amour.

Malvina fut si épouvantée du danger que Tancrède avait couru pour elle,

qu'elle lui pardonna sa témérité.

--Mon Dieu, dit-elle, quelle folie! cette maison est si haute!...

Tancrède, voyant le cœur de la femme reparaître, éprouva quelque honte

d'avoir par un mensonge usurpé cette pitié; il perdit de son audace.

--Puisque mon imprudence vous offense, dit-il, je vais vous quitter;

mais avant de me renvoyer si cruellement... Malvina, pardonnez-moi.

--Vous ne pouvez partir; redescendre de cette terrasse serait plus

difficile que d'y monter. Il faut attendre.

--Attendre qu'il fasse jour, pour qu'on me voie?

--Non, il faut vous cacher.

--Où me cacher?...

Elle réfléchit un moment, puis elle reprit:

--Dans la lingerie... oui, personne n'y viendra. Vous y resterez

jusqu'au matin, et puis quand tout le monde sera levé dans la maison, Ã

l'heure enfin où vous pourriez vous montrer convenablement, vous

partirez...

--Non, j'aime mieux vous quitter; je me repens déjà d'être venu, dit-il

avec tristesse.

--Que vous êtes méchant!

Il voulut s'éloigner.

Elle frémit.

--Attendez un moment encore, dit-elle, peut-être y a-t-il un autre

moyen...

--Si c'est pour m'épargner un danger que vous me retenez, madame,

rassurez-vous, je n'ai rien à craindre.

--Vous ne pouvez repartir par cette terrasse, je ne le veux pas.

--Ah! c'est juste, reprit-il avec amertume, si l'on trouvait un homme

tombé d'une fenêtre de votre maison, cela pourrait vous compromettre.

Elle fut si blessée de cette idée, qu'elle n'y répondit point.

Elle était agitée, elle tremblait; enfin, elle prit un parti.

--Restez, monsieur, dit-elle froidement.

Puis elle s'approcha de la cheminée, ranima le feu, alluma d'autres

bougies, ferma les rideaux de son lit, et, s'étant enveloppée d'un grand

châle, vint s'asseoir dans un fauteuil, en faisant signe à son hôte

importun de prendre une chaise en face d'elle.

Tancrède s'établit alors comme une visite, elle comme une voyageuse

résignée à passer la nuit dans le salon d'une auberge dont toutes les

chambres sont occupées.

Tancrède la regardait en silence; tant de calme et de fermeté le

révoltait.

--Elle ne m'aimait point, pensait-il, je m'étais trompé.

Cette pensée le faisait souffrir; il voulut s'en venger. Il affecta une

grande indifférence, et joua le rôle d'un homme subitement guéri de son

amour; il sentait sa situation ridicule. Malvina avait sur lui trop

d'avantages par sa froideur et sa dignité; il voulut la déconcerter en

détruisant ce prestige, en ôtant à cette scène toute la solennité que le

maintien grave de madame Thélissier lui donnait.

Alors il prit la parole, comme s'il causait dans un salon, et dit d'un

air parfaitement sérieux:

--Vous savez, madame, que M. Guizot a offert sa démission?

Malvina, qui ne s'attendait nullement à M. Guizot, à cette heure, ne put

s'empêcher de sourire.

--Il est un peu tard pour parler politique, dit-elle.

--Oh! je n'y tiens pas...

Il se tut encore quelques instants; puis il reprit avec le même aplomb:

--Scribe se met, dit-on, sur les rangs, pour être de l'Académie; on

croit qu'il sera nommé.

Elle sourit encore malgré elle.

--Quelle manie de conversation avez-vous donc? dit-elle.

--Quoi! vous voulez que je reste sans mot dire, sans dormir, sans aimer,

depuis deux heures du matin jusqu'à deux heures de la journée? car il ne

sera pas convenable que je m'en aille avant l'heure où j'aurais pu

venir.

--Et bien! causez, dites ce qu'il vous plaira.

Il resta quelques moments à chercher, après quoi il continua:

--Vous avez là de jolis flambeaux, madame, mais je remarque sur ces

étagères plusieurs choses du même genre, ces vases, ces flacons; vous

aimez donc beaucoup les Chinois, madame?

Ce mot de Chinois est en possession de faire rire depuis des siècles, on

ne sait pourquoi; mais prononcé d'une manière si pédante, à cette heure

et dans la situation romanesque où se trouvait Malvina, ce mot était

irrésistible, elle ne put l'entendre sans rire. Tancrède, la voyant

moins sévère, ajouta:

--Vous n'avez jamais réfléchi, madame, à cette préférence qui vous

entraîne, à votre insu, vers le Chinois?

--Non, monsieur, répondit-elle, il fallait qu'un homme vînt à cette

heure, chez moi, malgré moi...

Elle ne put achever, et se mit à rire franchement.

--Ah! vous vous moquez de moi, dit-il avec grâce, et vous avez raison.

Mais en disant cela, il se rapprocha d'elle et voulut lui prendre la

main; elle la retira vivement.

--Non, laissez-moi, dit-elle, je vous en veux; je ris, parce que cette

situation est ridicule, et que vous me dites des folies; mais

sérieusement votre conduite me fâche, et je regrette la confiance que

j'avais en vous.

Pauvre femme! ces paroles étaient une grande faute, car elles ramenaient

la conversation et toutes les pensées vers l'amour. Quand on est fâché

contre un homme qu'on aime, c'est une très-grande faiblesse que de lui

parler de ses torts; c'est risquer qu'il se justifie; et c'était une

grande imprudence pour une si jeune femme que de s'exposer à écouter les

excuses d'un si beau jeune homme, à deux heures et demie du matin. Un

pardon accordé à cette heure est bien vite un crime pour tous deux.

Hélas! il se justifia--par la seule excuse qui explique de semblables

imprudences, par trop d'amour; et c'est une bien bonne excuse près d'une

femme! Il demanda pardon si humblement, qu'on n'osa plus lui en vouloir.

Il était si malheureux d'avoir déplu, qu'il fallut bien le consoler.

Que vous dirai-je? à peine quelques minutes s'écoulèrent--et un

changement notable s'était opéré dans le dialogue de ces gens naguère

si irrités l'un contre l'autre. La conversation était devenue plus en

harmonie avec l'heure, le lieu et la situation des personnages; on

n'avait plus besoin, pour la soutenir, de parler ministère, académie, et

il ne fut plus question une seule fois de l'élection de M. Scribe et de

la démission de M. Guizot.

XVII

JOIE INCONNUE

Il est pour les femmes un moment de délire, que l'être le plus aimé

ignore, et qui serait le plus beau secret de sa vie, s'il pouvait le

deviner.

C'est l'heure de solitude qui suit une présence adorée; c'est l'instant

où, rendue à elle-même par la suspension d'une félicité trop grande,

l'âme s'épanouit et savoure avec enchantement une joie naguère trop

puissante, presque pénible par son excès; c'est l'instant où la pensée

timide s'élance, s'abandonne, se livre, où la passion s'exprime, où

l'extase retrouve la voix.

Alors la vie s'illumine, notre cœur s'enflamme de mille clartés, comme

un temple pour un triomphe, il se pare de toutes ses gloires, il brille

comme pour une fête: c'est un triomphe que d'être aimé, et dans les

transports de sa reconnaissance, il élève vers l'objet de son culte un

_Te Deum_ d'actions de grâces, un hymne de bonheur et d'amour.

Rester seule avec cette enivrante pensée: Il m'aime!... Ce moment est

peut-être le plus doux moment pour une femme, chez qui la passion la

plus vive est toujours voilée d'un nuage de timidité. C'est alors

qu'elle aime, alors qu'elle ose aimer! Elle est seule, sans témoin, car

celui qu'on chérit le plus est encore un témoin.

En sa présence, l'âme est longtemps gênée; son aspect nous jette dans un

si grand trouble, sa voix nous fait tressaillir, son regard nous

éblouit, sa pensée nous absorbe; une émotion si violente est presque un

tourment. Nous sommes alors la proie de notre bonheur, nous ne songeons

pas à le savourer.

Mais sitôt qu'un adieu passager nous délivre, notre âme magnétisée

respire, elle s'exhale, elle retrouve sa volonté, elle se comprend, elle

sait qu'elle aime; elle ne subit plus son amour, elle l'accepte, pour

ainsi dire. Alors elle ose rappeler le maître qui vient de la quitter,

elle ose l'évoquer, elle le ramène par la pensée, elle le retient, elle

lui parle, elle lui confie toute sa folie, elle lui raconte son bonheur;

comme il n'est plus là que par un rêve, elle n'a plus peur de lui, elle

peut être franche, elle lui dit tout. Seule, elle a plus d'amour qu'en

sa présence; seule, elle est plus à lui que sur son cœur.

Et Malvina se croyait seule.

Quand il avait fallu se quitter, tremblante et d'un pas discret, elle

avait conduit Tancrède dans une espèce d'antichambre où il devait passer

le reste de la nuit.

Tancrède y était resté quelques instants. Mais--il y a toujours des

hasards comiques dans les plus romanesques aventures.--Il arriva qu'un

chien, un malheureux chien, qui habitait une chambre voisine, sentit

notre héros et s'alarma; il se prit à aboyer sous prétexte qu'il était

de bonne garde; il aboya si fort, si obstinément, si fidèlement, que

Tancrède comprit qu'il ne pouvait séjourner plus longtemps dans cet

endroit, sans attirer l'attention de toute la maison; car le don

d'invisibilité ne protége pas contre la divination nasale du chien.

Tancrède revint sur ses pas. Madame Thélissier n'avait pas encore

refermé les portes de l'appartement; la bougie qu'elle portait s'était

éteinte, et cela l'avait retardée. Tancrède voulut d'abord lui parler,

lui expliquer son danger, mais il changea d'idée. Pourquoi l'inquiéter?

pensa-t-il; et il rentra invisible dans la chambre de Malvina.

Et Malvina se croyait seule et il était là!

Comme elle était émue!--à peine pouvait-elle se soutenir.

Elle s'appuya sur une table, puis elle passa sa main sur son front pour

recueillir ses idées; elle croyait rêver;--mais quand elle eut jeté les

yeux autour d'elle, qu'elle eut regardé la place où il était, encore

parée de sa présence, elle comprit la vérité, elle comprit qu'elle

aimait, qu'elle venait de donner sa via par amour.

Alors elle pensa à lui, rien qu'à lui--elle ne pense pas à ses enfants

qu'elle adore, à son mari qu'elle respecte et qu'elle a trahi, à sa mère

qui fut toujours irréprochable et qui la maudirait... elle ne sait plus

rien de sa vie passée; elle a oublié sa naissance, son nom, sa

jeunesse--son existence ne date que d'une heure; elle ne pourrait pas

dire qui elle est, elle a tout oublié, vous dis-je, et c'est son excuse.

Elle aime!... ce mot puissant remplit tout son cœur. Demain, elle se

ressouviendra, demain elle retrouvera des remords et des larmes; ce soir

elle est aimée, et toute sa pensée est amour!

Hélas! rien ne l'avait préparée à l'amour; il l'a frappée comme la

foudre, sans qu'elle pût songer à l'éviter. Une si violente passion

dans un cœur si jeune est terrible; Malvina est trop faible pour avoir

l'idée de combattre, trop franche pour n'être pas heureuse; mais cette

joie est mortelle, elle l'enivre, elle l'égare; pauvre femme! dans sa

joie elle fait pitié.

Oui, mais à lui elle doit plaire; pour lui elle est séduisante, ainsi!

Quel délire! quelle fièvre! elle parle, il l'écoute.

--Que je l'aime! dit-elle d'une voix étouffée, qu'il est charmant! qu'il

est beau! oh! mon Dieu! comme je l'aime!

Elle est folle... mais il la trouve sublime dans sa démence, lui!--Il la

contemple, il l'adore.

Tout à coup il la voit sourire; puis, gracieuse comme une enfant,

rassembler dans ses mains ses longs et noirs cheveux; elle les regarde,

elle se rappelle comme il les a baisés; et folle, elle les baise et les

admire. Elle admire ses bras, ses belles et blanches mains; elle se

souvient de ce qu'il a dit en les caressant; elle se répète ces paroles

si tendres, ces voluptueuses flatteries qui l'enivraient; elle se

réjouit d'être belle, elle s'enorgueillit d'elle-même, elle s'aime

comme un souvenir.

Une pensée la fait rougir, une autre l'attendrit, elle pleure; puis la

joie plus vive revient. Elle l'appelle, lui qu'elle aime, elle dit son

nom avec ivresse, elle lui révèle toute sa passion; et pâle, tremblante,

vaincue par une émotion si nouvelle, elle tombe à genoux, épuisée,

fondant en larmes et souriant d'amour.

Et lui est là... immobile... enivré; il est là qui la regarde aimer!

Longtemps il a respecté son délire, pour mieux surprendre tant d'amour:

mais bientôt cet amour l'entraîne; Malvina est si belle à genoux!--Son

courage l'abandonne; il va s'élancer auprès d'elle, la soutenir dans ses

bras, la serrer sur son cœur...--Adieu ses serments! adieu le mystère de

la canne merveilleuse!--Monsieur de Balzac, vous serez trahi; Malvina va

savoir par quel prodige Tancrède l'a suivie, votre secret sera

dévoilé... Monsieur de Balzac, tremblez donc!...--mais non, vous êtes

l'auteur de la _Physiologie du Mariage_, et vous conserverez tous vos

droits.

Comme Tancrède, emporté par sa tendresse, allait révéler sa présence,

des pas traînants se firent entendre dans le corridor.

Malvina se lève... elle écoute; la clef tourne dans la serrure; la porte

de sa chambre s'ouvre... M. Thélissier, vêtu d'une robe de chambre Ã

ramages, coiffé d'un bonnet de soie noire et tenant une veilleuse à la

main, entre dans l'appartement de sa femme.

Tancrède, quoique invisible, recule épouvanté.--Malvina frémit: mais ce

n'est pas le remords qui l'agite; le remords, c'est déjà la raison,

c'est de la force; un remords, c'est déjà une distraction dans l'amour,

et l'amour dans son cœur est encore tout-puissant; l'heure des remords

n'est pas encore venue; l'aspect de son époux ne lui en donne même pas.

Ce n'est point de la honte qu'elle éprouve à sa vue, c'est de la haine.

Elle n'a pas peur de sa colère, elle a horreur de sa tendresse, elle ne

songe qu'à l'éviter. Elle s'indigne, toute son âme se révolte contre

lui; elle ne lui appartient plus, elle est libre, elle s'est affranchie

par la trahison.--Ô misère! ses devoirs ont changé de maître; sa

fidélité est à celui qu'elle aime; l'homme qu'elle n'aime pas est son

ennemi.

M. Thélissier était loin de deviner ce qui se passait dans l'âme de sa

femme; il la croyait incapable d'éprouver la moindre passion. Il avait

épousé Malvina si jeune qu'il la traitait toujours comme une enfant. Les

gens qui nous ont vus naître ne nous connaissent jamais; ils ne veulent

pas comprendre que l'on grandisse, ils nous regardent toujours avec

leurs préventions; et, dans leur étonnement stupide, ils appellent

«étrange changement de caractère» les développements naturels que l'âge

amène dans nos idées, dans nos défauts et dans nos sentiments.--On ne

peut pas imaginer qu'une femme qu'on a vue jouer à la poupée à l'âge de

six ans, puisse mourir d'un chagrin d'amour à vingt-cinq ans, et

pourtant cela s'est vu.

M. Thélissier, d'ailleurs ne comprenait rien aux délicatesses, disons

mieux, aux corruptions du cœur; c'était ce qu'on appelle un bon mari,

facile à vivre, généreux; mais professant sur les femmes les idées les

moins romanesques, regardant une _épouse_ enfin comme une servante

légitime, faite pour élever les enfants et tenir le ménage, mais indigne

d'occuper sérieusement les pensées d'un galant homme; ce qui ne

l'empêchait pas toutefois de trouver Malvina fort jolie.

--Te voilà levée aussi, Mina? dit-il en voyant sa femme près de la

cheminée; ce maudit chien t'a réveillée comme moi?

--Je suis malade, reprit-elle d'une voix tremblante.

--Malade, mon enfant! qu'as tu donc? veux-tu que j'aille chercher

Villermay?

--J'ai une fièvre horrible, laissez-moi.

--Tu fais la méchante, ce soir.

En disant ces mots, M. Thélissier posait sa veilleuse sur une table et

se préparait à aller fermer la porte qu'il avait laissée ouverte.

--Ne fermez pas cette porte, dit-elle, j'ai besoin d'air, j'étouffe.

Tancrède était au supplice, il voulut s'en aller; mais une curiosité

cruelle le retint.

--Je suis très-souffrante, dit Malvina avec impatience, voyant que son

mari s'établissait dans sa chambre avec l'intention d'y rester.

--J'ai besoin de me soigner, allez, laissez-moi?

--Personne ne te soignera mieux que moi, Minette; mais tu n'as pas l'air

malade du tout, tu es rose, et si...

--J'ai la tête en feu, je souffre horriblement.

--Il faut te recoucher; relève tes cheveux et remets-loi au lit.

--Je ne veux pas, vous dis-je; je me levais quand vous êtes venu.

--Mais, qu'as-tu donc? je ne te reconnais plus: tu me dis «vous,» comme

à un monsieur! allons, ne fais pas la capricieuse, viens m'embrasser.

Malvina tressaillit; un froid mortel courut dans ses veines.

--Tu me boudes, reprit M. Thélissier, eh bien, je ne suis pas fier,

j'irai moi-même.

M. Thélissier, à ces mots, s'avança vers sa femme; elle voulut

s'éloigner, il la retint.

--Voyons, dit-il en passant sa main sur le front de Malvina, voyons si

cette petite tête est bien brûlante?

Et puis il lui donna, sur le front, un affreux baiser...

Ce baiser retentit au cœur de Tancrède comme un coup de fusil; il

s'élança vers la porte et s'enfuit.

Ô DÉSENCHANTEMENT!

Ce baiser avait réveillé Malvina de sa stupeur; un si grand danger la

rendit perfide, elle se radoucit tout à coup, et d'un ton presque

gracieux: Je t'en prie, dit-elle, laisse-moi, va, je t'appellerai si je

suis plus souffrante; mais va, si je peux dormir, demain je serai mieux.

La canne de M. de Balzac · 第 6 / 10 段