changement de sa position, qu'il avait expliqué par un mensonge; il lui
renvoyait aussi, avec une généreuse usure, la somme qu'elle lui avait
donnée en partant. Cette longue lettre, écrite avec plaisir, avait
renouvelé sa joie. Il ne pouvait tenir en place, il se promenait dans sa
chambre, il se parlait, se racontait à lui-même ses projets; enfin, pour
employer son agitation, il prit sa canne et son chapeau, et s'en alla
faire des visites. Sa canne et son chapeau! remarquez bien cela, ces
mots toujours insignifiants sont d'une grande importance dans cette
occasion, et Tancrède n'y attacha point assez d'importance. Il prit sa
canne et son chapeau, comme un autre aurait pris sa canne et son
chapeau. Malheureux le trésor qui tombe aux mains d'un si jeune homme!
les trésors ne sont pas faits pour la jeunesse: à vingt ans on ne sait
ni être riche ni être aimé.
Tancrède s'en allait donc comme un étourdi, joyeux et léger, très-étonné
qu'on ne lui fît pas compliment d'un bonheur dont il n'avait fait part Ã
personne.
Les vives émotions ont un instinct qui nous servirait de thermomètre
pour juger les gens qui nous aiment, si nous le consultions plus
souvent. Il est des amis que nous allons voir tout de suite quand il
nous arrive quelque chose d'heureux; notre bonheur n'est complet que
lorsqu'ils le connaissent, nous courons chez eux bien vite pour leur en
parler, et s'ils sont sortis nous disons notre bonheur à leur portier
pour qu'il les en instruise à leur retour.
Ceux-là sont les vrais amis.--Il en est d'autres auxquels nous pensons
avec crainte, nous disant: Comment vont-ils prendre cela? Ce sont les
faux amis.--Il en est d'autres auxquels nous ne pensons pas du tout. Ce
sont quelquefois les meilleurs, mais c'est que nous ne les aimons pas;
et comme ce n'est pas de notre faute, il n'en faut point parler.
Le fait est que l'instinct du cÅur le guide vers ceux qui doivent le
comprendre, les jours où il a besoin d'être compris, comme la science du
plaisir guide le Parisien vers le Théatre-Italien quand il désire
entendre de la musique; vers le Vaudeville quand il veut se divertir, ou
vers le Rocher de Cancale quand il prétend dîner.
Ainsi, une vague pensée disait à Tancrède que la personne qui se
réjouirait le plus de sa joie, après sa mère, était la gentille madame
Thélissier; il sentait bien qu'il ne lui était pas indifférent; il
lisait déjà dans ses yeux un trouble dont elle était bien loin de
deviner la cause.--Malvina ne s'était jamais rendu compte de ses
impressions; son âme était encore dans l'âge d'or des sentiments; ceux
qu'elle éprouvait n'étaient pas encore nommés. Son cÅur avait toujours
été si occupé, si _affairé_, qu'il n'avait jamais eu le temps
d'analyser, de baptiser ses impressions. Sa mère, toujours souffrante,
avait accaparé toutes ses pensées jusqu'à l'âge de seize ans qu'on
l'avait mariée; puis les enfants étaient venus si vite, si nombreux,
qu'elle n'avait pas eu le temps de s'apercevoir qu'elle n'aimait pas du
tout son mari. Elle l'aimait, sans doute, parce qu'il était bon et qu'il
l'aidait à soigner sa mère, mais elle n'éprouvait point d'amour; et puis
l'amour, elle n'y avait jamais songé. Elle ne pensait pas--elle vivait;
son cÅur était très-sensible, mais son imagination était endormie. Elle
aimait ses enfants, parce qu'elle était leur mère; mais elle ne s'était
jamais dit: «L'amour maternel est la passion de ma vie.» De même,
lorsqu'elle donnait à sa mère des soins si éclairés, si touchants, elle
ne se disait point: «La piété filiale occupe tous mes jours.» Elle ne
faisait état de rien. Quand sa mère avait ses accès de goutte, elle
passait la nuit auprès d'elle; quand sa mère se portait bien, elle
passait la nuit au bal, à s'amuser comme une jeune fille. Trop naïve,
trop naturelle pour n'être pas coquette, elle cherchait à plaire, mais
malgré elle; elle aimait les chapeaux, les robes, les fleurs, les
rubans, sans prétendre être une femme à la mode. Elle s'occupait de sa
maison sans se croire une bonne ménagère; elle remplissait tous ses
devoirs sans savoir que c'était cela qu'on appelait les devoirs; elle
avait accepté tous les rôles que lui avait offerts la vie, sans savoir Ã
quel emploi ils appartenaient, avec innocence et bonne foi; mais tout
faisait craindre aussi qu'elle n'en acceptât de plus périlleux avec la
même innocence et la même bonne foi. C'était enfin ce que les femmes
froides et romanesques appellent, avec dédain, une bonne petite femme.
Malheureusement ces bonnes petites femmes ont plus d'âme que les grandes
femmes langoureuses, et Malvina était d'autant plus sensible, qu'elle
n'était point romanesque. Elle ne croyait pas à tous les grands
événements qu'on raconte dans les livres; elle pensait qu'ils avaient
dû se passer dans les temps fabuleux de l'histoire, n'imaginant pas que,
dans la rue Saint-Honoré ou dans la rue de Gaillon, il pût rien arriver
d'extraordinaire à une femme qui habitait chez son mari avec ses
enfants. D'ailleurs elle lisait fort peu, quelques pages le soir pour
s'endormir, comme elle le disait elle-même; et ce qu'on lit dans ce but
est rarement fait pour exalter les pensées et troubler l'imagination.
Elle n'était donc gardée par rien, ni par des rêveries folles, ni par
des idées fausses, et un amour véritable, un événement singulier,
devaient la trouver sans défense. On crie beaucoup contre les
imaginations romanesques; je les crois, au contraire, beaucoup moins
faciles à entraîner que les autres. L'habitude de vivre dans un monde
imaginaire leur inspire des préventions contre tout ce qui se passe dans
le monde réel. Les événements de la vie ne leur semblent jamais dignes
d'occuper leur âme, ce n'est jamais cela qu'elles attendent, pour
éclater. Et j'ai toujours vu ces jeunes filles au front pâle, au regard
mélancolique aux phrases nébuleuses et sentimentales--finir par épouser
volontairement de vieux maris pour de l'argent--tandis que les femmes
raisonnables et rieuses risquaient noblement leur avenir dans un mariage
d'inclination. Oui, les chimères romanesques préservent de l'amour. Je
connais une femme qui, à l'âge de seize ans, s'était dit qu'elle
aimerait un jeune Anglais qu'elle rencontrerait dans une prairie. VoilÃ
quarante ans de cela, et cette femme n'a jamais aimé parce qu'elle n'a
jamais rencontré d'Anglais... dans une prairie!... Sans ce rêve, elle
aurait peut-être aimé un ou plusieurs Français, rencontrés tout
simplement sur les boulevards. Ceci prouve encore que les travers de
l'esprit sauvent le cÅur.
Tancrède trouva madame Thélissier entourée d'enfants, non-seulement des
siens, mais de tous les enfants voisins et cousins. Cette troupe de
démons tournait, sautait, galopait dans le salon, pendant que Malvina
lui jouait des contredanses, des valses et des galops.
En voyant entrer M. Dorimont, Malvina quitta le piano, Ã la grande
consternation des danseurs. Les uns s'arrêtèrent subitement n'entendant
plus la musique, les autres continuèrent de tourner, et trouvant pour
obstacle ceux qui étaient au repos, les heurtèrent brusquement, et
plusieurs d'entre eux tombèrent sur le tapis.
La petite fille de Malvina fut de ce nombre, elle avait à peine trois
ans. C'était une de ces petites boules toutes rondes et toutes roses,
que le moindre choc fait rouler. Elle ne se fit aucun mal, mais elle
pleura beaucoup. Tancrède, la voyant par terre à ses pieds, se hâta de
la relever avant que Malvina ait eu le temps de venir à elle. Il prit la
petite fille dans ses bras, la mena vers sa mère, et tout le monde
s'occupa de la consoler.
Pendant ce temps, un vilain enfant roux, enfant du voisinage, s'était
emparé de la canne que Tancrède avait laissée par terre en relevant la
petite fille de madame Thélissier.
Il s'était emparé de la canne merveilleuse!
De cette canne qui...
De cette canne dont.
De cette canne par laquelle... avec laquelle... enfin, de la canne de M.
de Balzac. L'affreux enfant se promenait dans la salle à manger, autour
de la table ronde, Ã cheval sur cette canne; et comme il la tenait de la
main gauche entre ses jambes, il était invisible, l'affreux enfant! et
Tancrède, ne le voyant pas armé de sa canne, n'eut pas l'idée de la lui
reprendre. à fatalité!
Malvina, heureuse de voir Tancrède consoler si gentiment sa fille, la
laissa dans ses bras. C'était la seule coquetterie volontaire dont elle
fût capable, elle y fut entraînée par le plaisir qu'elle trouvait à les
regarder tous deux; c'était un spectacle qui charmait les yeux, que
cette belle tête de jeune homme si près de ce joli visage d'enfant.
Et lui, de son côté, employait ces flatteries détournées, si connues des
jeunes gens--voire même des conscrits pour séduire les bonnes
d'enfants,--ces compliments qui s'adressent à la petite fille, et que la
mère seule peut comprendre.
Tancrède minaudait beaucoup, il faisait l'aimable, c'était fort bien;
mais quand on veut séduire, il faut tâcher de n'avoir pas autre chose Ã
faire, et, quel que soit le bien que l'on envie, il ne faut pas négliger
le trésor qu'on possède.
Tancrède, après avoir joué longtemps avec l'enfant, alla reprendre son
chapeau; mais quel fut son effroi, il ne retrouva plus sa canne.
--C'est Amédée qui l'a prise, dit un autre petit garçon, jaloux de
n'avoir pas eu le premier cette idée.
Et chacun se mit à appeler Amédée.
--Amédée, vous avez pris la canne du monsieur?
--Amédée, le monsieur demande sa canne.
--Amédée! Amédée!
--Eh bien, quoi? dit l'enfant invisible, me voilà ; pourquoi donc
criez-vous comme ça?
--Tiens, il est là ... Où donc es-tu caché?
--Je ne me cache pas, je suis là .
On chercha sous la table.
--Allons, monsieur Amédée, dit une tante en fureur, c'est très-mal
d'avoir pris une canne qui ne vous appartient pas, c'est
très-indiscret; pourquoi avez-vous pris cette canne?
L'enfant, voyant qu'on le grondait d'avoir pris cette canne, la cacha
bien vite dans un coin, et, se montrant tout à coup, arriva les mains
vides dans le salon.
Tancrède, qui n'avait pas assisté à cette scène, cherchait sa canne sous
tous les meubles.
--Eh bien, la canne, dit quelqu'un à l'enfant, qu'en avez-vous fait?
--Moi, je n'ai pas pris de canne.
--Oh! le menteur! dit l'autre petit garçon.
--Comment! vous n'avez pas pris la canne de monsieur?
--Non, madame.
--Que faisiez-vous dans la salle à manger? on vous a cherché, et l'on ne
vous a pas trouvé.
--J'étais caché sous la table pour faire peur à Jules, dit-il avec
audace--car cet affreux enfant mentait très-bien.
La tante, qui avait été très-maladroite dans sa sévérité, le fut encore
plus dans son indulgence.
--En effet, dit-elle, je suis allée moi-même chercher Amédée dans la
salle à manger, et je puis dire que je n'ai pas vu la canne de monsieur
entre ses mains.
--N'importe, cherchons, s'écria Tancrède dans la plus vive inquiétude.
On se précipita dans la salle à manger, on chercha derrière les buffets,
rien;--près du poêle, rien!--Enfin quelqu'un s'écria:
--La voilà , je l'ai trouvée derrière la porte.
Tancrède s'approcha tout joyeux:
--Tenez, lui dit la tante.
Et la tante lui présente une canne.
à douleur! ce n'est pas la sienne, ce n'est pas la canne de M. de
Balzac.
C'est une grosse canne à parapluie. L'affreux enfant s'approche, il
examine la canne, et, niais comme un voleur, il s'écrie:
--Tiens, c'est drôle, c'est pas celle-là avec quoi j'ai joué, je l'avais
pourtant mise là ; on l'a changée.
--Ah! malheureux! c'était donc toi qui l'avais prise! s'écria Tancrède
hors de lui.
Puis, craignant de se trahir:
--On s'est trompé, dit-il; donnez-moi ce parapluie, tâchons seulement de
savoir à qui il appartient.
XIII
SANS LE SAVOIR
Le cabinet de M. Thélissier avait une porte qui donnait sur la salle Ã
manger; et comme M. Thélissier habitait le centre de Paris, le quartier
des affaires, où les maisons sont serrées l'une contre l'autre pour
empêcher le jour et l'air d'y pénétrer, la salle à manger de M.
Thélissier était parfaitement obscure à midi; elle n'avait qu'une seule
fenêtre posée de travers, et donnant sur un beau mur troué çà et là de
petites lucarnes, jours de souffrance s'il en fut. Il arriva qu'un gros
monsieur, après une longue conférence, sortit de chez M. Thélissier, et
s'en vint, dans cette salle à manger ténébreuse, reprendre sa canne Ã
parapluie dans le coin où il l'avait laissée. Comme il n'y voyait point,
qu'il agissait à tâtons, il se trompa, et prit la canne de M. de Balzac
pour la sienne; et comme il ne pleuvait pas, il fut quelque temps avant
de s'apercevoir de sa méprise.
Ce gros monsieur, par une de ces fatalités dont la vie est semée,
s'était foulé le poignet droit quelques jours auparavant--vous
devinez--et il avait le bras en écharpe. Le bras
droit!--devinez-vous?--Il prit donc la canne merveilleuse de la main
gauche, et s'en alla tranquillement sans que personne le vît, invisible
sans le savoir.
Il se promena quelques moments sur les boulevards avec assez d'agrément.
Tant qu'il marcha, tout alla bien; il évitait de lui-même les gens qui
venaient à lui, et il cheminait sans obstacle. Mais la curiosité le fit
s'arrêter devant les affiches de spectacles, il les parcourut avec
attention, le Vaudeville, le Gymnase, la Porte-Saint-Martin; il voulait
tout lire pour mieux choisir ses plaisirs de la soirée; il en était au
Cirque-Olympique, et lisait cette affiche remarquable:
ASCENSION, CONTRE NATURE, DE LA JUMENT NOMMÃE BLANCHE.
lorsqu'un jeune homme, très-pressé, rasa le trottoir d'un pas rapide, et
vint se briser avec violence contre le roc immobile et curieux qui lui
barrait le chemin.
L'homme curieux reçut un coup terrible.--Prenez donc garde, Monsieur,
cria-t-il, je ne suis pas un ciron imperceptible, vous pouviez bien me
voir.--Le jeune homme n'avait qu'une idée, éviter toute querelle qui le
retarderait; et comme il ne regardait rien, tant il était préoccupé, il
ne s'aperçut pas qu'il n'avait rien vu.
Le merveilleux fut perdu pour celui-là ; il lui passait devant les yeux
tant de choses, il comptait si bien sur ses distractions, que rien,
dans cette circonstance, ne lui sembla extraordinaire. On est toujours
invisible pour les esprits absorbés.
Le gros monsieur se rangea de côté, de manière à ne plus fermer le
passage; il reçut plusieurs coups de coude pendant un quart d'heure, il
les attribua au peu d'étendue du trottoir, et continua sa route en
faisant mille réflexions raisonnables sur cette manie d'imitation qui
nous fait établir des trottoirs à Paris dans des rues très-étroites,
parce qu'il y en a à Londres dans des rues très-larges.
à la bonne heure! pensa-t-il en rejoignant les boulevards, on peut
marcher à l'aise ici. Au même instant, un commissionnaire qui portait
sur ses épaules un grand cheval de bois--le roi des joujoux! invention
sublime! première émotion de l'enfance--sortit non sans peine du fameux
magasin de Tempier. Il hésita un moment avant de s'embarquer sur le
boulevard, puis, voyant un espace vide, il s'avança hardiment. On eût
dit que ce cheval de bois qu'il soutenait dans les airs était celui du
siége de Troie. Le gros monsieur flânait délicieusement sans savoir que
derrière lui la machine des Grecs le menaçait. En passant devant
l'horloge des _Bains Chinois_, le commissionnaire s'aperçut qu'il était
en retard; il doubla le pas.--Alors un choc terrible vint ébranler
toutes les pensées du badaud épouvanté.--C'est un grand malheur d'être
invisible sans être insensible en même temps; et cela est bien commun
dans ce monde. Il arrive souvent à des gens qui ne font nulle attention
à nous de dire mille choses qui nous déchirent le cÅur.
Le gros monsieur ayant reçu un coup violent dans la tête, se retourne
furieux.
--Monsieur! dit-il avec indignation.
Et il se trouve nez à nez avec une grande tête de cheval en bois qui le
regarde fixement.--Voyant qu'il ne pouvait y avoir eu dans cette attaque
intention de l'offenser, il s'en prit au commissionnaire.
--Maladroit, s'écria-t-il, ne me voyais-tu pas? et comme je le disais
tout à l'heure, suis-je donc un ciron imperceptible, que tu n'aies pu
m'éviter?
Le commissionnaire, qui ne voyait personne, ne savait à qui ces paroles
s'adressaient. Il continua sa route sans même se retourner, car le
cheval ne le lui permettait pas.
Le gros monsieur se frotta la tête, ramassa son chapeau et traversa le
boulevard.
L'autre côté est plus tranquille, se dit-il.
Et il s'avança vers le Café de Paris.
En effet, peu de personnes se promenaient sur ce boulevard; ce n'était
pas encore la saison où il est impraticable. Quelques femmes çà et lÃ
allaient regarder les étoffes étalées aux _Chinois_ et au _Sauvage_,
étudiaient les bijoux nouveaux chez _Boulet_. Deux ou trois députés,
arrêtés par une rencontre, échangeaient quelques nouvelles. Du reste, ce
boulevard était presque désert.
Le gros monsieur s'y pavanait; mais tout à coup sortit de la rue du
Helder une petite blanchisseuse tortue et boiteuse, portant un énorme
panier pendu à son bras, et traînant, d'un pas indécis, elle et sa
charge péniblement. Le monsieur la vit venir à lui.
--C'est pitié, pensa-t-il, que de charger ainsi de ce fardeau cette
chétive créature.
Et il se détourna pour lui laisser plus d'espace; mais la petite
blanchisseuse, vacillant dans sa marche, fatiguée de son fardeau, le
changea de bras, et entraînée par sa pesanteur, s'en alla tomber, par un
détour, sur le prudent promeneur, en frôlant avec son panier, de toute
la force de sa faiblesse, les jambes du monsieur, qui poussa un cri de
surprise et de fureur.
--Prenez donc garde, mademoiselle! ne pouvez-vous m'éviter? En vérité,
vous me feriez croire que je suis un ciron imperceptible...
--Ce panier est trop lourd, dit la petite blanchisseuse, sans voir le
monsieur.
Et elle continua son chemin.
--Je ne suis pas chanceux aujourd'hui, pensa l'homme invisible. L'un me
heurte au milieu du corps; l'autre me fend la tête; celle-ci me prend
aux jambes; en vérité, j'ai du malheur. Aussi quand on n'a pas l'usage
de ses deux bras, on est tout désorganisé.
Il prit la rue du Helder, qu'il continua jusqu'Ã la rue des
Trois-Frères; arrivé là , il entendit une fenêtre s'ouvrir au-dessus de
sa tête--une jeune femme s'avança sur la balustrade tenant à la main un
vase de fleurs; c'étaient des fleurs d'automne, des roses du Bengale,
des reines-marguerites, des chrysanthémum pourpres et blancs. Ces fleurs
n'étaient plus fraîches, on allait les renouveler.
La jeune femme regarda de tous côtés.
--Personne, dit-elle, personne!
Et le monsieur invisible était sous la fenêtre.
--Personne!
Et puis elle jeta les fleurs dans la rue.--Le monsieur reçut toutes les
fleurs et l'eau des fleurs--eau verdâtre et fétide, qui ne pardonne pas
aux habits, et qui teignit avec une promptitude surprenante le gilet
blanc du gros monsieur.
Sa colère!... elle est impossible à décrire.
Sa figure! elle était risible; heureusement, on ne la voyait pas. Des
larmes vertes coulaient sur ses joues, des marguerites séparées du
bouquet dans leur chute s'étaient arrêtées sur le bord de son chapeau et
lui donnaient l'air d'un berger; des chrysanthémum étaient restés sur
ses larges épaules, des roses s'étaient fixées par leurs épines sur ses
bras, dans ses favoris, derrière le collet de son habit; c'était comme
un buisson de fleurs, malheureusement de vieilles fleurs.
Honteux, furieux, il secoua tous ces bouquets, et, ne pouvant se montrer
nulle part en cet état, il retourna chez lui,--où personne ne
l'attendait!
C'était un dimanche: ce jour-là , il avait coutume d'aller dîner chez un
de ses amis; on était joyeux au logis, le maître ne devait pas rentrer
de toute la soirée.
La cuisinière, qui était fort jolie, la cuisinière d'un vieux garçon est
toujours jolie, devait aller au spectacle; elle était belle et parée, et
ne voyant pas revenir le domestique son confrère, qui devait lui donner
le bras pour la conduire à la _Gaîté_, elle était montée dans
_l'appartement_ pour savoir ce qui retardait son chevalier.
Celui-ci était occupé à choisir le gilet qu'il comptait emprunter
tacitement à son maître pour ce jour-là .
Le choix fait, elle l'aidait à le rétrécir: et l'on s'amusait, on
plaisantait, on cherchait à remplir l'espace qui existait entre le dos
et l'étoffe, vu la différence qui existait entre la taille du maître et
celle du valet.
Le Frontin avait pris deux coussins: l'un figurait le dos de monsieur,
et l'autre sa poitrine; et puis Frontin singeait son maître, et, ce qui
était plus mal, se plaisait à le contrefaire.
--Mets donc l'habit de monsieur, dit la cuisinière; tiens, comme ça...
on croirait que c'est lui. Oh! que t'es laid! marche donc! Oh! que c'est
bien ça! le nez en l'air! Oh! c'est ça! t'as l'air bête comme lui.
Or, monsieur était là depuis un quart d'heure, immobile, stupéfait et
invisible.
Enfin, il retrouva la voix.
--Joseph! s'écria-t-il.
La rieuse cuisinière, ne voyant personne, s'imagina que Joseph, pour
compléter la ressemblance, imitait aussi la voix de son maître.
--C'est bien comme cela qu'il t'appelle, dit-elle. Ah! ah! ah!... c'est
bien comme lui!
--Rosalie! cria de nouveau le maître, de plus en plus irrité.
Et Rosalie, ne voyant personne et poursuivant son idée, répondait:
--C'est cela... je crois l'entendre.... quoi!
Enfin le maître, hors de lui, jeta par terre la canne qui le rendait
invisible, et s'en vint saisir au collet son insolent valet de chambre,
avec la seule main qui fût capable d'exprimer sa colère.
--Monsieur! s'écrie la cuisinière anéantie.
--Monsieur! dit le Frontin désarmé.
--Je vous chasse tous deux.
--Mais monsieur...
--Je vous chasse, entendez-vous? silence! Donnez-moi ce qu'il me faut
pour m'habiller: demain vous sortirez d'ici tous les deux.
Il s'habilla.
Le valet, voyant la verdure qui recouvrait les vêtements de son maître,
ne put s'empêcher de dire:
--Où donc monsieur a-t-il été? qu'est-il arrivé à monsieur?
Le maître ne répondit point, il ne dit que ces mots en partant:
--Vous reporterez ce soir cette canne chez M. Thélissier, et vous
demanderez mon parapluie que j'y ai laissé.
--Oui, monsieur.
Et la canne resta aux mains d'un domestique renvoyé!
XIV
NOUVEAUX PÃRILS
Aussi courut-elle plus d'un danger.
Rosalie, trop affligée pour aller au spectacle, rendit à Joseph sa
liberté.
Joseph se prépara tristement à reporter la canne chez M. Thélissier.
Mais, chemin faisant, il rencontre un ami.
On cause; Joseph confesse que son maître l'a renvoyé; l'ami s'étonne, il
connaît une place vacante, on lui a demandé quelqu'un; il propose
d'entrer chez un marchand de vin pour causer de l'affaire plus à l'aise.
Joseph accepte, on boit beaucoup.
D'autres personnes viennent chez le même marchand de vin.
Un plaisant désire la place de ces messieurs; la plaisanterie est mal
prise. Joseph est querelleur; il menace, il fait valoir la canne. On
méprise la canne; la canne s'indigne, elle agit.
Injures, coups de pied, coups de poings, coups de canne; les combattants
se poursuivent dans la rue. La querelle s'échauffe à tel point qu'on
sent le besoin d'un commissaire de police. On court chercher le
commissaire.
Pendant ce temps, les deux champions se disputent la canne, l'un pour la
garder, l'autre pour la reprendre, elle donne trop d'avantage à son
ennemi.
Bref, dans la lutte, tous deux la tiennent de la main gauche.
Le commissaire arrive.
--Où sont-ils?
Plus de combattants.
--Vous m'aviez dit que deux hommes se battaient! je ne les vois pas, dit
M. le commissaire.
--Ah! je les entends, reprend la servante; ils sont sans doute dans
l'autre rue.
à mystère! on entend des injures épouvantables, on ne voit personne;
personne que des témoins hébétés qui regardent sans rien comprendre.
Enfin les deux ennemis, épuisés de fureur, lâchent la canne tous deux en
même temps--- et viennent tomber aux pieds de M. le commissaire, que leur
chute fait reculer d'un pas. La canne est tombée avec eux.