avare, connaisse si bien tous les sentiments, toutes les tortures, les
jouissances de l'avare? Comment M. de Balzac, qui n'a jamais été
couturière, sait-il si bien toutes les pensées, les petites ambitions,
les chimères intimes d'une jeune ouvrière de la rue Mouffetard? Comment
peut-il si fidèlement représenter ses héros, non-seulement dans leurs
rapports avec les autres, mais dans les détails les plus intimes de la
solitude? Qu'il sache les sentiments, soit: l'art peut les rêver et
rencontrer juste; mais qu'il connaisse si parfaitement les habitudes,
les routines, et jusqu'aux plus secrètes minuties d'un caractère, les
manies d'un vice, les nuances imperceptibles d'une passion, les
familiarités du génie... cela est surprenant. La vie privée, voilà ce
qu'il dépeint avec tant de puissance; et comment est-il parvenu à tout
dire, à tout savoir, à tout montrer à l'Åil étonné du lecteur?» C'est
au moyen de cette canne monstrueuse.
M. de Balzac, comme les princes populaires qui se déguisent pour visiter
la cabane du pauvre et les palais du riche qu'ils veulent éprouver, M.
de Balzac se cache pour observer; il regarde, il regarde des gens qui se
croient seuls, qui pensent comme jamais on ne les a vus penser; il
observe des génies qu'il surprend au saut du lit, des sentiments en robe
de chambre, des vanités en bonnet de nuit, des passions en pantoufles,
des fureurs en casquettes, des désespoirs en camisoles, et puis il vous
met tout cela dans un livre!... et le livre court la France; on le
traduit en Allemagne, on le contrefait en Belgique, et M. de Balzac
passe pour un homme de génie! à charlatanisme! c'est la canne qu'il faut
admirer, et non l'homme qui la possède; il n'a tout au plus qu'un
mérite:
La manière de s'en servir:
Or, il arriva cela. Tancrède alla voir M. de Balzac, et lui conta
comment il avait découvert la vertu singulière de sa canne.
--J'étais si préoccupé, lui dit-il, du besoin d'être invisible, qu'il
n'est pas étonnant que j'aie deviné une merveille que je rêvais.
--Vous? s'écria M. de Balzac. Il me semble que vous avez moins intérêt
qu'un autre à n'être pas vu.
Tancrède alors raconta naïvement tous les échecs que sa trop grande
beauté lui avait valus depuis son séjour à Paris.
M. de Balzac l'écouta avec curiosité. Cette situation nouvelle lui plut
à observer; il chercha à se lier plus intimement avec un jeune homme
qu'il trouvait distingué, spirituel, et qui d'ailleurs possédait son
secret: grâce à sa canne, M. de Balzac sait bien vite à quoi s'en tenir
sur le caractère de ses amis. Tancrède, de son côté, ne négligea rien
pour capter la confiance de l'illustre écrivain. Il se rapprocha de lui,
loua un appartement dans son voisinage, et enfin trouva le moyen de lui
rendre un de ces services qui fondent une amitié pour la vie.
Nous ne dirons point quel fut ce service--dont le sexe mérite des
égards--les personnes qu'il pourrait compromettre nous sauront gré de
cette discrétion.
Il suffit de savoir que Tancrède fit preuve en cette occasion de tant de
délicatesse, de présence d'esprit, de réserve, que M. de Balzac
consentit à lui prêter, pendant quelques jours, sa canne précieuse, sans
crainte qu'il voulût jamais abuser de la puissance qu'elle lui donnait.
Tancrède était ravi, transporté, au comble de sa joie, il possédait
enfin ce qu'il avait tant désiré; mais il lui arriva ce qui arrive
quelquefois aux gens qui voient soudain leurs vÅux les plus
extraordinaires accomplis; ils se trouvent déroutés, ce bonheur
inattendu les dérange; ils n'y comptaient pas, ils s'amusaient à rêver
une chose, parce qu'ils la croyaient impossible; et puis, lorsqu'ils
l'obtiennent, ils ne savent plus qu'en faire. à humanité!
Tancrède était toujours charmé de pouvoir être invisible à volonté,
mais il se demandait à quoi cette puissance lui servirait?
--Comment, par exemple, se disait-il, à moins d'aller dévaliser les
maisons, ce don me mènera-t-il à faire fortune?
Une circonstance vint heureusement répondre à cette question.
XI
UN BEAU HASARD
Sur ces entrefaites, Tancrède reçut une lettre de sa mère--qui d'abord
lui demandait pardon de l'avoir fait si beau--et qui ensuite le
recommandait, en dernière espérance, à M***, ministre de ***, auprès
duquel elle avait un protecteur tout-puissant.
Tancrède alla se faire protéger chez le protecteur, qui le protégea, et
qui ne fit en cela rien d'extraordinaire, car il avait un bureau de
bienveillance établi chez lui, certains jours à de certaines heures: il
protégeait régulièrement une douzaine d'intrigants tous les jeudis dans
la matinée.
Tancrède, ainsi recommandé, s'en alla chez le ministre, dont il avait
reçu une lettre d'audience. M. le ministre, qui avait été taquiné,
tourmenté, épluché la veille par un député de l'opposition--cela
s'appelle, je crois, interpellé--M. le ministre était de fort mauvaise
humeur; d'ailleurs, il fallait qu'il parût indigné dans sa réponse à la
Chambre, et il se maintenait en courroux pour se préparer à un discours
violent; il traitait son éloquence comme un cheval de course qu'on
_entraîne_ avant le combat. M. le ministre bousculait tout le
monde--terme de bureaux--il bouscula Tancrède, il ne l'écouta point, lui
répondit mal; enfin, il abusa de sa position pour le blesser sans qu'il
eût le droit de se plaindre.
Tancrède se révolta.
--Ah! monsieur le ministre, pensa-t-il, vous me traitez ainsi parce que
je suis un jeune homme inconnu dont vous n'avez rien à craindre; ah!
vous m'écrasez de votre puissance, parce que vous me croyez sans crédit.
Eh bien, moi aussi, j'ai une puissance; et puisque vous abusez de la
vôtre, j'userai de la mienne, et nous verrons.
Tancrède traversa les salons, descendit l'escalier du ministre sans
avoir encore de projets arrêtés.
Il rejoignit à la porte de l'hôtel le cabriolet qui l'avait amené, prit
la canne qu'il avait laissée dans son manteau, congédia le cocher de
cabriolet, et, bravant le suisse implacable, rentra invisible dans la
vaste cour de l'hôtel.
Il se promena quelque temps invisible fort en colère.
Comme il marchait, la voiture de M. le ministre vint s'arrêter devant le
perron. Un valet de pied bizarre, vêtu d'une livrée non-seulement de
fantaisie, mais je dirais même fantastique, vint ouvrir la portière.
M. le ministre descendait lentement l'escalier, suivi d'un autre
personnage qui lui parlait avec chaleur, et le domestique tenait
toujours la portière de la voiture, dont le marchepied était baissé.
Tancrède, comme un écolier, s'approche; puis une idée folle s'empare de
lui.
Voyant ce carrosse béant depuis un quart d'heure, il veut s'y asseoir et
s'y reposer. Soudain il s'élance invisible sur le marchepied, et va se
placer au fond de la voiture.
Le mouvement qu'il imprime à la voiture fait avancer les chevaux, le
cocher les retient facilement; mais le bruit a réveillé M. le ministre
de sa conversation. Il se rappelle qu'il est en retard, il se hâte et
grimpe dans sa voiture. Tancrède veut sortir et se lève aussitôt; mais
le ministre, qui vient de s'asseoir, se penche en dehors de la portière,
il ferme l'entrée de toute sa capacité. Tancrède espère encore
s'échapper, mais M. le ministre étend ses jambes officiellement, donne
ses ordres; la portière de la voiture se referme, et voilà les chevaux
partis.
M. le ministre s'établit dans son carrosse, il s'étale, il se carre et
prend autant de place qu'il en peut prendre. Tancrède, au contraire, se
presse, se blottit, se cache comme s'il n'était pas invisible. Il se
sent indiscret, et il n'en veut plus tant au ministre. Les torts que
nous nous trouvons avoir envers une personne qui nous a offensé calment
tout à coup nos ressentiments, surtout lorsqu'ils sont involontaires,
que nous ne les avons pas choisis. Un caractère noble n'imagine qu'une
noble vengeance; il ne rêve que des cruautés dignes de lui. Les torts de
hasard, les mauvais procédés de circonstances qu'il a envers son ennemi
lui semblent au-dessous de sa haine, il en est honteux. Dans la loyauté
de sa raison, il reconnaît que son ennemi n'a pas agi si mal que lui, et
comme il est désenchanté de sa propre haine, il pardonne par humilité.
Tancrède se reprochait sa conduite; le ministre avait simplement manqué
d'égards en l'accueillant légèrement; mais lui manquait de délicatesse
en le suivant à son insu comme un espion.
Tancrède se livrait à ces réflexions, lorsque tout à coup le ministre
s'écria:
--Messieurs....
Tancrède ne put s'empêcher de sourire, il se pinçait les lèvres, il
faisait des grimaces pour garder son sérieux, sans penser qu'on ne
pouvait le voir; mais on a de la peine à s'accoutumer à être invisible.
--Messieurs, continua le ministre, le ministère n'est pas embarrassé de
répondre aux attaques de ses ennemis...
Ici l'orateur s'arrêta; puis il reprit:
--Nous sommes en mesure, Messieurs, de prouver à nos adversaires...
L'orateur s'arrêta de nouveau... Il reprit:
--Ce n'est pas la première fois, Messieurs, que l'opposition nous...
Il s'arrêta encore...
--Bon, dit-il, je trouverai tout cela là -bas.
M. le ministre avait raison, il ne retrouvait toutes ses idées qu'à la
tribune, ce qui était fâcheux. Cela faisait dire qu'elles y restaient.
--Il paraît que nous allons à la Chambre, pensa Tancrède; je n'y suis
pas encore allé, tant mieux!
M. le ministre se remit à chuchoter entre ses dents.
--Le voilà maintenant qui se parle à lui-même, se dit Tancrède.
Mais le ministre élevant la voix...
--Sire... cela ne se peut pas. J'ai déjà eu l'honneur de le dire au roi,
cela fera crier... on dira encore que...
En ce moment la voiture s'arrêta, non pas à la Chambre des Députés,
comme le pensait Tancrède, mais aux Tuileries.
Le ministre descendit de voiture, Tancrède le suivit aussitôt. Par
bonheur, le valet de pied était un lourdaud qui lui laissa le temps de
descendre avant qu'il eût pensé à relever le marchepied.
Entraîné par le hasard et la curiosité, Tancrède s'attacha aux pas du
ministre; il n'avait jamais visité les Tuileries: tout cela l'amusait.
Il franchit le grand escalier dont la magnificence l'éblouit, traverse
la salle des Gardes, et pénètre, toujours à la suite de M. le ministre,
dans un grave salon tendu en bleu, au milieu duquel est une grande table
recouverte d'un tapis de velours bleu,--chambre historique, autrefois le
salon de l'Empereur, aujourd'hui le laboratoire diplomatique, qu'on
appelle à Paris la _boutique ministérielle_, qu'on nomme en Europe le
cabinet des Tuileries.
Plusieurs hommes étaient déjà réunis dans ce salon. Le ministre, que
Tancrède escortait comme un recors invisible, était évidemment en
retard; chez lui c'était un système. Si l'exactitude est la politesse
des rois, l'inexactitude est, au contraire, l'habileté des ministres, de
ceux du moins qui sont influents. D'abord elle ajoute à leur importance;
ensuite un homme ingénieux, qui a les idées, ne risque rien de laisser
les autres épuiser les mots, discuter longtemps, retourner, embrouiller
les questions que lui seul sait pouvoir résoudre. C'est un avantage que
d'arriver sain et frais d'esprit au milieu de gens fatigués, dégoûtés de
leurs opinions par toutes les objections qu'elles ont essuyées; c'est un
beau rôle à jouer; il semble toujours qu'on rallie les camps divers; on
est toujours l'épée qui fait pencher la balance. C'est très-adroit, mais
pour cela il faut être homme d'importance; car il est force gens que
l'on n'attendrait pas, des malheureux que l'on n'attend jamais, que
l'on n'a jamais attendus pour rien; oh! ceux-là , nous leur conseillons
d'être exacts, d'arriver même un peu avant l'heure, s'ils veulent
obtenir en leur vie une part de quoi que ce soit et être entrés pour
quelque chose dans une décision quelconque.
Le ministre de Tancrède fut donc accueilli comme un homme qu'on
attendait, et dont on attendait une idée.
Un personnage qui paraissait avoir une sorte de prépondérance sur les
autres, vint à lui en lui tendant cordialement la main.
--Mais, pensa Tancrède, j'ai vu cette figure-là quelque part, cet homme
ne m'est pas inconnu...
--Le roi sait-il?... dit un des ministres.
--Que je suis fou! pensa aussitôt Tancrède, c'est le roi; comment
n'ai-je pas deviné cela tout de suite? je devais pourtant bien
m'attendre à trouver le roi ici.
Le roi, peu d'instants après, s'assit devant la table, et les ministres
prirent chacun leur place au conseil.
Tancrède était singulièrement embarrassé, combattu entre la curiosité
d'écouter tout ce qu'on allait dire et la honte de commettre un
espionnage indigne de lui.
Enfin, il capitula avec sa conscience.
--L'espionnage, se dit-il, consiste à répéter, et non pas à savoir.
Et il se disposa à écouter.
Par malheur, en se promenant dans l'hôtel du ministère, il avait eu
froid. Ce froid avait réveillé un gros rhume qu'il combattait depuis
huit jours et qui semblait l'avoir oublié un moment. C'était un de ces
beaux rhumes qui font scandale au spectacle et à l'Académie, une de ces
toux opiniâtres qu'on appelle quintes pendant toute la première
jeunesse, mais qui, vers la fin de la vie, sont respectées sous le nom
plus imposant de catarrhes.
Tancrède lutta d'abord avec la quinte ennemie, il étouffait et
suffoquait; bientôt le combat devint impossible, il toussa, il toussa
hardiment, et se livra à toute la frénésie de son rhume.
Le roi était occupé à lire, il parcourait, un travail qu'un des
ministres venait de lui remettre; il ne leva pas les yeux, mais il
entendit cette toux effroyable et il ne douta pas qu'elle n'appartînt Ã
un de ses ministres. Jugeant un homme de guerre, épuisé par de
nombreuses campagnes, plus capable d'en être le propriétaire que les
autres ministres plus jeunes que lui, il s'adressa au ministre de la
guerre, et lui dit avec bonté:
--Vous êtes bien enrhumé, monsieur le maréchal?
Le maréchal n'était point enrhumé; mais, trop bien élevé pour contrarier
son souverain et pour détourner une marque d'intérêt qui pouvait faire
envie à d'autres, il répondit en s'inclinant respectueusement:
--Oui, sire, oh! très-enrhumé; l'autre jour à la revue...
Et il se mit à tousser avec enthousiasme.
Tancrède était sauvé.
Une flatterie avait rendu probable ce rhume fantastique, dont le roi
aurait pu s'étonner.
Il toussa de concert avec le maréchal, qui bientôt finit par le
surpasser. La toux de celui-ci, d'abord flatteuse, était devenue
sincère.
Ce genre de ruse est facile à cet âge; il s'en acquittait même si bien
que Tancrède fut tenté de lui dire:
--Merci, brave homme, assez, on n'a plus besoin de vous.
En cet instant un huissier entra; il remit au ministre des affaires
étrangères un paquet qui contenait des dépêches.
--Un courrier de Londres, dit le roi.
Il rompit le cachet.
«Le ministère est changé. Lord *** a donné sa démission.»
Cette nouvelle fit sensation dans le conseil. On s'agita, on s'alarma.
Le roi prit la parole; la discussion s'engagea vivement et devint des
plus intéressantes... si intéressante enfin, qu'il nous est défendu de
la rapporter.
--Voilà qui va faire baisser les fonds, dit un des ministres bas à un de
ses collègues pendant que les autres discouraient.
Ce fut ce que Tancrède comprit le mieux de toute la discussion.
--Si je profitais de cette circonstance? pensait-il.
Alors il n'écouta plus rien de ce que l'on disait; il se perdit dans ses
combinaisons, médita vingt projets, rejeta les uns, pesa les autres, et
finit par se décider à courir chez M. Nantua pour lui faire part de la
nouvelle dont un hasard l'avait instruit.
Un huissier rentra sous je ne sais quel prétexte.
Dès que la porte fut ouverte, Tancrède s'échappa.
Il arriva bientôt chez M. Nantua. C'était précisément son jour
d'audience, car le moindre millionnaire a ses jours de réceptions
matinales.
M. Nantua, se rappelant la manière dont il avait trompé Tancrède dans
ses espérances, le reçut d'abord avec embarras, mais Tancrède le mit
bien vite à son aise.
--Monsieur, dit-il, je viens vous faire part d'une chose
très-importante, et vous pouvez, de votre côté, me rendre un grand
service. Une circonstance, que des raisons de délicatesse ne peuvent me
permettre de vous expliquer, me rend, avant tout le monde, possesseur
d'une nouvelle qui doit avoir la plus grande influence sur les fonds; je
suis venu vous en instruire en toute hâte, en ne demandant, pour prix de
ma bonne volonté, qu'un modeste intérêt dans vos opérations.
--Mais, mon cher enfant, dit le banquier en souriant, je ne vous
comprends pas, car enfin...
--Et voilà bien le malheur! s'écria Tancrède; ah! monsieur, si je
pouvais m'expliquer clairement, si je pouvais vous dire la vérité, comme
vous verriez qu'il n'y a pas de doute, je vous tiendrais un autre
langage, je vous dicterais de plus sévères conditions; mais j'ai besoin,
avant tout, de vous inspirer de la confiance; et comme rien n'est plus
extraordinaire que la situation où je me trouve, je ne suis préoccupé
que d'une idée; c'est de ne point passer à vos yeux pour un fou, et
cependant il y a de quoi perdre la tête. Tenir entre ses mains sa
fortune, et ne pouvoir la faire! et cela parce qu'on est inconnu.
Croyez, Monsieur, que si j'avais le moindre crédit, je ne viendrais pas
vous tourmenter, j'aurais bien su faire mon affaire à moi tout seul, je
vous en réponds.
--Vous oubliez, mon cher, reprit M. Nantua avec malice, que votre
intention était de me rendre service.
Tancrède se mit à rire à son tour.
--Sans doute, je voudrais aussi vous rendre service, reprit-il, je
voudrais surtout pouvoir vous parler franchement; mais vous connaissez
trop le monde pour ne pas comprendre qu'il est vingt circonstances, dans
la vie aventureuse d'un jeune homme, qui peuvent le mettre en possession
d'un secret, honnêtement, légalement même, sans qu'il puisse cependant
expliquer comment il en a eu connaissance; mais tenez, je m'engage, si
je vous trompe... Oui, je signe à l'instant même une obligation de
cinquante mille francs, avec laquelle vous pourrez me faire jeter en
prison pendant une année, si la nouvelle que je vais vous apprendre
n'est pas exacte.
--Eh bien, dit M. Nantua, j'ai confiance en vous; mais ayez aussi
confiance en moi: dites-moi votre nouvelle, et si je juge...
--Au fait, dit Tancrède, je vous la dirai toujours; seul, je n'en puis
rien faire, et j'aime autant que vous en profitiez.
--Eh bien?
--Eh bien, le ministère anglais est changé, lord *** a donné sa
démission.
Cette nouvelle produisit sur le banquier encore plus d'effet qu'elle
n'en avait produit sur le conseil des ministres.
--Mais, êtes-vous bien sûr?... dit-il.
--J'en suis aussi certain qu'il est possible de l'être, et je donnerais
en ce moment tout l'argent que je voudrais gagner pour pouvoir vous
inspirer ma conviction et vous raconter les étranges événements qui me
l'ont donnée. Je le sais, vous dis-je, je le sais positivement.
--Comment le télégraphe n'a-t-il pas déjà ?... Ah! le brouillard est tel
depuis trois jours, que cela se comprend... Allons, mais vous me donnez
votre parole d'honneur...
--Ma parole d'honneur, dit Tancrède avec l'accent de la loyauté.
--Eh bien, au revoir, mon associé! revenez demain matin.
Tancrède s'éloigna fort agité.
En le voyant partir:
--C'est quelque histoire de femme, pensa M. Nantua; ce beau garçon était
sans doute caché dans quelque boudoir lorsque le ministre a lu ses
dépêches. Il doit être discret, c'est cela.
La nouvelle était vraie, comme nous le savons. La baisse des fonds fut
plus forte qu'on ne l'avait imaginé, et M. Nantua gagna une somme plus
considérable qu'il ne l'osait espérer.
Tancrède eut sa part dans ses bénéfices, et cette fortune imprévue
suffit à son ambition du moment.
Tancrède s'était dit:
--Je ne puis vivre sans argent.
Et il s'était mis en peine de trouver de l'argent.
Maintenant il se dit:
--Je ne puis vivre sans amour.
Et il se mit en peine de trouver de l'amour. C'était plus facile,
dira-t-on; je ne le crois pas, moi. Les pauvres de cÅur sont les plus
nombreux à Paris; et comme il n'y a pas d'hospice pour ceux-là , on
risque de les rencontrer partout, et ce sont ceux qui vous attaquent et
vous dévalisent.
XII
LA CANNE EST EN DANGER
Rien n'est si dangereux qu'un premier succès. Tout bonheur est un piége
que nous tend le destin. D'ailleurs, il résulte toujours de la grande
application d'esprit qu'exige la réussite d'une entreprise audacieuse,
il résulte toujours une fatigue de la pensée, une détente de toutes les
facultés, une courbature de nos sens, une négligence, suite de
l'enivrement même du triomphe, qui nous amène à compromettre le succès
que la veille nous avons acheté par tant d'efforts. En bataille, en
amour, en toute chose, le lendemain est un grand jour; LE LENDEMAIN!
Et pourtant c'est ce jour-là qu'on dédaigne; et c'est ce jour-là qu'on
s'endort. à danger! ô folie!... Lendemain, jour terrible, décisif et
solennel, l'avenir dépend de toi, tu le fais, il t'appartient. En
gloire, qu'est-ce qu'une bataille gagnée, sans le lendemain qui la
consacre?--En amour, qu'est-ce qu'un jour de bonheur, sans le lendemain
qui le purifie? Le lendemain, c'est la sagesse dans la gloire, c'est la
conscience dans l'amour. C'est du lendemain que l'histoire attend ses
jugements; c'est du lendemain que le cÅur date ses souvenirs.
Et ce proverbe qui dit: «Il n'est pas de fête sans lendemain,» ne veut
pas dire qu'il faille s'amuser deux jours de suite; il signifie que
c'est le lendemain seulement que nous saurons si nous avons eu raison de
nous réjouir de la veille.
à sagesse des nations!
Tancrède devait à sa canne un grand succès qui l'étourdit, cela était
tout simple.
Lui, quelques jours auparavant, sans ressource, repoussé de toutes les
maisons où d'abord on l'avait accueilli avec bienveillance, tourmenté de
l'idée de ne pouvoir restituer à sa mère ces pauvres mille écus si
chèrement obtenus, lui malheureux, découragé, sans argent, sans amis, se
trouvait tout à coup en possession d'une somme fort considérable, et, ce
qui était mieux encore, en relation d'affaires avec un des banquiers les
plus considérés de Paris.
Son extrême beauté n'était plus un obstacle alors à ses rapports avec M.
Nantua; il ne s'agissait plus de faire partie de sa maison et d'être
commis dans ses bureaux: mademoiselle Nantua n'avait aucune chance de le
voir. Tancrède pouvait donc rencontrer M. Nantua à la Bourse, à l'Opéra,
et faire de grandes affaires avec lui, sans aucun danger pour
l'imagination romanesque de sa jeune fille.
D'ailleurs, le père prudent avait moins de scrupules depuis que M.
Dorimont servait si bien ses intérêts. Tancrède était donc dans une
bonne veine, et il éprouvait cette grande joie d'une âme soulagée, cet
allégement d'un esprit délivré, ce bonheur apprécié qui est fatal; car
le sort est généreux en cela qu'il nous laisse le bonheur tant que nous
ne le sentons pas, et puis si quelque imprudent ose dire: Que je suis
heureux! alors le destin se révolte, le monde crie au scandale, et
quelque bonne catastrophe vient aussitôt rétablir l'équilibre dans le
cÅur, c'est-Ã -dire les regrets, la crainte et l'ennui; et le front qui
s'élevait s'abaisse, et la voix qui chantait s'éteint, et tout rentre
dans l'ordre accoutumé.