pour sauver son père, et voir son père monter à l'échafaud. Sentir toute
sa vie le sang d'un autre, le sang qu'on a bu, courir dans vos veines,
et n'avoir point sauvé celui qu'on voulait sauver! Avoir fait un effort
sublime de courage, avoir vaincu le dégoût, l'horreur... pour rien!...
Oh! cela fait frémir! Un grand sacrifice inutile... inutile!... c'est
presque un remords.
Heureusement madame Dorimont ne connut point ce supplice. Son fils était
un bon sujet, et lorsqu'il avait accepté les mille écus héroïques
improvisés par sa mère, il s'était bien promis de les lui rendre avec
usure.
Avec mille écus et une chambre louée cent francs par mois, on vit bien
quinze jours à Paris; et quinze jours, c'est un bel avenir à vingt ans.
VII
FINESSES
Tancrède se souvint toutefois qu'il avait un devoir à remplir; savoir,
d'aller au Théâtre-Italien ce soir-là .
La première personne qu'il aperçut en arrivant ce fut sa superbe
conquête.
Elle semblait chercher quelqu'un; elle le vit... et ne chercha plus.
Cette jeune femme faisait habituellement beaucoup plus de mines au
Théâtre-Italien qu'à l'Opéra. Elle levait les yeux à chaque note de
Rubini; elle secouait la tête en mesure pour prouver qu'elle était
musicienne. La salle étant plus petite que celle de l'Opéra permettait
de mieux apprécier les détails de sa coquetterie, et là elle se livrait
à ses avantages avec un abandon qui les faisait valoir.
Tancrède vit bien qu'il ne pouvait faire autrement que d'en être
amoureux; mais, pour cela, il fallait aller aux renseignements.
Il questionna poliment son voisin; et pour n'avoir pas l'air trop niais,
il affecta l'accent anglais en demandant le nom de cette jolie femme.
Par malheur, le voisin était Anglais, et il répondit en anglais qu'il ne
la connaissait pas, mais qu'il la rencontrait presque tous les jours aux
Tuileries. Par bonheur, Tancrède savait très-bien l'anglais, et il
supporta la manière dont l'autre prononça le mot _Thioulliourille_.
Certes, il fallait bien savoir l'anglais pour comprendre cela.
Après une soirée d'Åillades et de roulades, Tancrède retourna chez lui
sans autre événement.
Aux Tuileries, le lendemain, il retrouva sa belle.
La dame était fort élégante; elle donnait le bras à sa mère, vieille
femme assez mal mise qui promenait un chien.
Elle aperçut M. Dorimont et rougit.
C'était dans l'ordre.
Il y eut un quart d'heure de promenade intelligente.
La jeune femme parut chercher son mouchoir dans son manchon, et laissa
tomber un petit portefeuille qui renfermait des cartes de visites.
La mère ne vit rien de cela, ou peut-être était-elle accoutumée aux
maladresses de sa fille.
Tancrède vit tomber le petit portefeuille, et s'approcha pour le
ramasser.
La dame doubla le pas sans faire attention à lui.
Tancrède ne comprit pas cette manÅuvre; il resta d'abord immobile, et
réfléchit un moment.
La belle promeneuse revint de son côté.
Tancrède l'attendit; puis, s'avançant vers elle d'un air
très-respectueux:
--Ceci vous appartient, je crois, madame? dit-il, en lui présentant le
portefeuille.
--Non, monsieur, reprit l'audacieuse personne, ce n'est pas à moi.
La mère parlait à son chien en ce moment, elle n'avait pas entendu;
elle vit alors Tancrède s'éloigner.
--Que nous veut ce beau jeune homme? dit-elle.
--Rien, ma mère, c'est un bracelet qu'il a trouvé... mais j'ai froid,
nous allons rentrer.
Les deux femmes sortirent des Tuileries.
Tancrède resta à considérer le portefeuille, sans comprendre cette
profonde ruse. Il crut d'abord s'être trompé; il craignit d'avoir fait
une bévue. Cependant il ouvrit le portefeuille.
--Peut-être ces tablettes renferment-elles un billet? pensa-t-il.
Cette idée le refroidit: c'était aller trop vite.
Le portefeuille ne renfermait point de billet, mais des cartes de
visites, beaucoup de cartes de visites.
M. et madame Montbert, rue de Provence, n° ***.
Madame Virginie Montbert, rue de Provence, n° ***.
M. Isidore Montbert, rue de Provence, n° ***.
Et puis cela recommençait: M. et madame Montbert, madame Virginie
Montbert, M. Isidore Montbert.
--Ah! bien! j'y suis, pensa Tancrède, c'est pour que je sache son
nom.--à Virginie! s'écria-t-il en riant, nom charmant! Il me vient une
idée...c'est d'aller lui reporter moi-même ce petit portefeuille rue de
Provence, n° ***. Je dirai qu'en me promenant aux Tuileries, je l'ai
trouvé, et que ces cartes de visites m'ayant indiqué à qui appartenait
ce... Imbécile! s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front, c'est
cela qu'elle veut, c'est ce qu'elle t'a indiqué si clairement et que tu
as été si longtemps à comprendre. Et moi qui croyais avoir trouvé ce
rusé moyen... qu'elle-même m'avait donné... Oh! les femmes, les femmes!
elles nous sont supérieures en tout. Nous nous croyons bien forts, bien
ingénieux, et nous n'avons pas une bonne idée qui ne nous vienne
d'elles.
VIII
FATALITÃ
--Le bel homme! ah! le bel homme! dit la femme de chambre de madame
Montbert, après avoir fait entrer Tancrède dans le salon; le beau
garçon! à la bonne heure, celui-là !
--Qu'est-ce que vous avez donc, Adèle? Y a-t-il du monde chez ma fille?
dit la mère de madame Montbert.
--Oui, madame; et je disais que jamais de ma vie je n'avais vu un plus
bel homme.
Madame Pavart entra chez sa fille; elle n'y resta qu'un instant, et ne
voulut même pas s'y asseoir. S'étant informée des projets de madame
Montbert pour la soirée, elle sortit; mais en fermant la porte:
--Prends garde, ma fille, prends garde, dit-elle.
Il y avait tout un passé dans ce peu de mots.
Cela voulait dire: «Tu ne seras pas toujours si heureuse; celui-là sera
plus difficile à cacher.»
Tancrède voulut reprendre sa conversation. Les progrès qu'il avait faits
jusqu'alors dans le cÅur de madame Montbert avaient été sensibles: on ne
juge pas plus vite qu'elle n'avait aimé.
Mais les paroles prudentes de la mère avaient refroidi la pauvre jeune
femme; elle avait pressenti tout le danger. De grands embarras lui
étaient apparus, des difficultés sans nombre, un bonheur plein de ronces
et d'épines. Elle eut peur un instant.
Tancrède s'aperçut de ce refroidissement; il redoubla de grâce et
d'amabilité.
Cette séduction triompha d'une crainte passagère, et madame Montbert
alla même jusqu'à engager M. Dorimont à revenir la voir bientôt.
Tancrède s'éloigna très-satisfait de cette première visite.
Sous la porte cochère, il aperçut un homme qui le regardait
attentivement. Cet homme semblait être là pour l'attendre.
Pourtant il n'y avait rien d'étonnant à ce que cet homme fût là . C'était
le portier, que la femme de chambre avait prévenu, et qui voulait voir
si les éloges de mademoiselle Adèle était mérités.
Tancrède se trouva donc en face de lui, et le portier l'admira.
Une semaine encore se passa en rencontres, en promenades, en langage
muet, en regards, et l'amour grandissait chaque jour dans le cÅur
éprouvé de Virginie; et collationnant tous ses souvenirs, elle sentait
qu'elle n'avait jamais aimé de la sorte. Tancrède pouvait se dire, dans
toute la puissance de ce mot, qu'il était préféré à tous; et cela était
très-flatteur, je vous assure!
Tancrède jugea qu'il avait langui un temps convenable, et qu'il pouvait
hasarder une seconde visite à sa dame. Il retourna donc chez elle. Le
portier, en le voyant, dit:
--Tiens, v'là encore le beau jeune homme! il paraît qu'il vient souvent.
Voyez un peu le malheur! Tancrède n'était venu que deux fois chez madame
Montbert, et cela comptait pour dix, tant on l'avait remarqué!
Madame Montbert était seule. Elle s'émut à l'aspect de M. Dorimont, et
Tancrède la trouva encore plus jolie. Ils causèrent un moment. Ils
allaient s'entendre... quand M. Montbert rentra.
M. Montbert fronça le sourcil en reconnaissant Tancrède. Cet accueil
glacé était peu encourageant, Tancrède fit un profond salut et se
retira.
Dès qu'il fut sorti:
--Que veut ce bellâtre? dit M. Montbert à sa femme; il vous suit partout
comme une ombre: aux spectacles, aux Tuileries; quand nous sortons, je
ne rencontre que lui!
Madame Montbert ne répondit rien.
--Mon mari qui l'avait remarqué! pensa-t-elle.
Tancrède était mécontent. Cependant, comme M. Montbert n'était jamais
chez sa femme, il ne se découragea point, et peu de jours après, il
retourna la voir.
--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en le voyant, quelle imprudence! Vous ne
pouvez plus revenir ici, mon mari a tout découvert!
--Déjà ? pensa Tancrède. Mais il n'y a rien.
--Il m'est impossible de vous recevoir ouvertement, continua madame
Montbert.
Ces mots, qui étaient pleins de naïveté et d'avenir, rassurèrent M.
Dorimont.
--Mon mari, continua-t-elle, vous a remarqué à l'Opéra; l'autre soir, au
Gymnase. Il a des soupçons; je ne le reconnais plus, en vérité? C'est
désolant! ajouta-t-elle avec tendresse; jamais cela ne m'était arrivé.
Jusqu'à présent j'avais été si tranquille! J'ai du malheur! car c'est la
seule fois que j'aime, et justement....
Ces mots, qui étaient pleins de niaiserie et de passé, refroidirent M.
Dorimont.
--Et moi aussi, j'ai du malheur, madame, reprit-il avec une extrême
politesse, puisque le sort veut que j'échoue où tout le monde réussit.
Tancrède prononça cet adieu d'un ton si parfaitement respectueux, que
madame Montbert n'en sentit pas toute l'insolence; elle prit cela pour
un regret déchirant, et leva ses beaux yeux au ciel, en signe de
sympathie. Ce ne fut que plus tard, par la suite--M. Dorimont ne
demandant point à revenir--évitant de la regarder au spectacle et
paraissant avoir renoncé à toute conclusion--qu'elle reconnut qu'il
s'était moqué d'elle.
Elle s'en consola facilement. Il était bien beau, c'est dommage! mais
c'eût été trop difficile, pensa-t-elle--et elle l'oublia. Or, vous savez
ce que ces âmes-là appellent oublier!
IX
GRANDE DÃCOUVERTE
Cependant le pauvre Tancrède était furieux, non pas des obstacles qu'il
venait de trouver, car on peut dire qu'il avait profité de ces
obstacles, mais des difficultés que cette aventure lui présageait.
Tancrède n'avait pas été longtemps à deviner à quelle catégorie de
femmes et à quelle région d'esprits appartenait madame Montbert. C'était
une de ces sylphides, parfaitement jolies et insignifiantes, qu'on aime
tant que cela est commode et que l'on quitte à la première difficulté.
On vient à elles avec tant de confiance, que la moindre contrariété
décourage; on ne l'avait point prévue, on n'y était point préparé, elle
déroute. Les pauvres femmes! on ne leur en veut pas; la contrariété ne
vient jamais d'elles; mais elles n'ont pas ce qu'il faut pour donner le
génie de la surmonter.
Ce n'était donc pas à cause de madame Montbert que Tancrède était si
affligé de la fatalité qui le poursuivait; il ne l'aimait pas et ne
pouvait la regretter; mais une autre pensée, plus douce, plus profonde,
plus chère, le préoccupait depuis quelque temps.
Cette charmante jeune femme qu'il avait retrouvée au bal chez madame
Poirceau, cette séduisante Malvina, il l'avait revue souvent dans le
monde; il avait été reçu plus d'une fois chez elle, chez sa mère, et le
souvenir de Malvina le charmait. Tancrède était en travail de lui
plaire; et, par une singulière coïncidence, son aventure avec madame
Montbert le dérangeait dans ses projets de séduction auprès de madame
Thélissier; car enfin, s'il trouvait tant d'obstacles auprès de la
première, qui paraissait avoir tant d'expérience pour les vaincre,
combien n'en trouverait-il pas près de la seconde, jeune femme si
candide, si bien élevée, si entourée, et qui devait avoir tant de
ménagements à garder.
Ainsi, il arrive souvent qu'un événement sans importance nous rend
malheureux, parce qu'il est un avertissement pour un autre qui nous
intéresse davantage et qui semble lui être étranger. Nos amis ne
comprennent rien à notre tristesse; ils nous disent:
En vérité, c'est un enfantillage que de s'affliger ainsi pour rien...
Rien! c'est quelquefois tout notre avenir.
Tancrède était révolté contre son destin. C'est trop fort, se disait-il,
c'est à en devenir fou, c'est à n'y pas tenir. Les maris me voient, les
portiers m'admirent, les femmes ont peur de moi. Je suis un paria, un
lépreux, un maudit, on m'a ensorcelé; mais qu'y faire? à qui me
plaindre? Puis-je aller dire que rien ne me réussit, que partout on me
repousse, parce que je suis trop beau? En vérité, je voudrais être
affreux; oui, en vérité, ou... invisible. Oh! que ce serait charmant
d'être invisible! de pénétrer partout sans être vu, d'aimer et de ne
jamais compromettre celle qu'on aime, d'être près d'elle sans qu'on le
sache, sans qu'elle sache elle-même... Oh! quel bonheur!... c'est le
don que je choisirais...
Et voilà cette grande colère qui s'évapore en rêverie.
Puis sa gaieté revient.
--Je veux aller à l'Opéra, dit Tancrède, exprès pour ne pas la regarder,
cette stupide Virginie; nous verrons si son mari le remarquera.
Tancrède arrive à l'Opéra.
--M. de Balzac n'est point ici ce soir, se dit-il; tant pis, cet homme
et sa canne m'intéressent.
Tancrède s'assied à l'orchestre; il lève les yeux. M. de Balzac est en
face de lui avec sa canne.
--Ah! voilà M. de Balzac! je ne l'ai pas vu entrer. C'est singulier.
Mademoiselle *** danse un pas avec M***. M. de Balzac se lève.
Tancrède, voyant bien que ces deux danseurs ne sont pas
très-remarquables, se remet à regarder M. de Balzac.
M. de Balzac a disparu, et cependant personne n'est sorti de sa loge.
La porte n'a pas même été ouverte.
Mesdemoiselles Essler viennent danser ce joli pas fraternel si élégant,
si gracieux.
Tancrède les admire d'abord, puis, préoccupé de la fuite de M. de
Balzac, il regarde de nouveau du côté de sa loge.
à surprise! M. de Balzac est assis à sa place... il est là avec sa
canne, comme s'il y avait toujours été. Tancrède croit avoir le délire.
Mesdemoiselles Essler dansent, puis elles s'envolent, leur pas est fini.
à merveille! M. de Balzac n'est plus là ... s'est-il donc envolé avec
elles?
Tancrède est de plus en plus intrigué.
D'abord il s'agite, il s'émeut, tout son être frissonne comme Ã
l'approche d'un grand événement; ensuite il s'arme de résolution, il se
pose en face de la loge où était naguère M. de Balzac, et là il reste
immobile, en arrêt devant le mystère pour le forcer à se révéler. Il
regarde, il épie, il observe, il fait passer toute la force de son âme
en ses regards. Ah! quand un homme s'acharne de la sorte à un secret, il
faut bien qu'il finisse par le posséder.
--Où est en ce moment M. de Balzac? il n'est point sorti de sa loge, il
y est, je ne le vois pas. Qu'est-ce à dire? personne n'est sorti de
cette loge, la porte est, tout le temps, restée fermée, et pourtant un
homme en a disparu!... S'il est parti, par où est-il sorti? S'il est là ,
pourquoi ne le voit-on plus? Il est donc invisible... Invisible!...
Ce mot replongea Tancrède dans ses rêveries.
Que je voudrais être invisible!... Ah! si j'étais invisible!...
Gigès avait un anneau qui le rendait invisible... _Robert le Diable_ a
aussi un rameau qui le rend invisible. Ah! si j'avais ce rameau!... Dans
la fable, dans toutes les poésies, les anciens, les Arabes, ont imaginé
des objets qui rendaient invisible...
Et Tancrède, en rêvant, regardait toujours. Au même instant, et
subitement, M. de Balzac reparut--et la porte de la loge ne s'était
point ouverte! Il était certain que M. de Balzac n'avait pu quitter la
loge.
Et M. de Balzac tenait en main sa grosse canne...
Tancrède le voit, et voit cette canne...
--Cette canne pense-t-il. Si cette canne était comme l'anneau de Gigès,
comme le rameau de Robert le Diable! Si cette canne avait le don de
rendre invisible!... C'est cela... oui, c'est cela... s'écrie alors
Tancrède, hors de lui.
Et il sort de la salle en répétant comme un fou:
--Je le sais, je le sais; je le disais bien, qu'il y avait un mystère;
je le connais, je n'en doute plus...
Il arrive dans le foyer où M. de Balzac se promenait avec M***.
Tancrède l'accoste hardiment.
--Qu'importe ce qu'il va dire de moi? il me prendra pour un original, et
il m'observera comme tel: les gens d'esprit sont accoutumés aux choses
bizarres, il me comprendra.
--Pardon, monsieur, dit Tancrède en s'efforçant de vaincre son
embarras, son émotion, vous pouvez me rendre un important service.
--Moi, monsieur? mais je n'ai pas l'honneur de vous connaître, répond M.
de Balzac; en quoi puis-je vous obliger?
--En voulant bien me prêter votre canne pendant quelques minutes.
à ces mots, M. de Balzac se trouble.
--Ma canne, monsieur? et pourquoi?
--C'est un pari que j'ai fait avec quelques amis... Je vous la demande
pour cinq minutes seulement... croyez que...
--Cela m'est impossible, monsieur, reprend M. de Balzac sèchement. Cela
m'est impossible; j'en suis fâché... Monsieur.
à ces mots, M. de Balzac s'éloigne; et s'adressant à la personne Ã
laquelle il donnait le bras:
--Que me veut ce fou? dit-il, comprends-tu rien à cela?
--_Ce monsieur est bu_, répond l'ami de M. de Balzac, en contrefaisant
Arnal dans je ne sais plus quelle pièce.
M. de Balzac sourit, mais il est inquiet.
--Quelle idée peut avoir ce jeune homme? pense-t-il.
Cependant l'intrépide Tancrède ne désespère pas encore de réussir; il
revient à la charge, et, s'approchant du célèbre écrivain, il dit tout
bas d'un ton d'oracle:
--Ce refus est un aveu, monsieur; j'ai votre secret; mais croyez que je
saurai le respecter.
M. Balzac paraît de plus en plus troublé.
--Rassurez-vous, monsieur, continua Tancrède, je n'abuserai point d'une
découverte due au hasard... Je comprends parfaitement que vous ne
puissiez consentir à vous séparer d'une canne si précieuse, surtout en
faveur d'un inconnu; je sais combien j'ai été indiscret de vous l'avoir
demandée, et je vous prie de recevoir mes excuses.
--Sans doute, monsieur, répond alors M. de Balzac, évidemment fort
agité, cette demande m'a paru singulière; mais, si je savais le motif
qui vous a fait me l'adresser, je pourrais...
--Je ne puis m'expliquer ici, devant tout le monde, si vous voulez
m'accorder un moment...
--Demain, oui, demain, interrompit M. de Balzac, venez chez moi à midi,
nous causerons de cela.
Tancrède s'inclina gracieusement et s'éloigna.
--Connais-tu ce jeune homme? dit aussitôt M. de Balzac à son ami.
--Non, je ne sais pas son nom; mais je le vois souvent à l'Opéra, aux
Italiens; c'est quelque agréable de province.
--Il est beau, mais je le crois fou; qu'est-ce qu'il me veut?
--Rien, reprend l'ami; c'est un prétexte pour voir de plus près un grand
homme. Il est bien aise de pouvoir dire en retournant dans sa petite
ville: «J'ai vu Balzac, j'ai vu Lamartine, j'ai vu Berryer.» Je te le
dis, c'est quelque niais de province qui t'admire.
--Merci, reprit en riant M. de Balzac.
Et il s'éloigna, non sans inquiétude, car la pénétration du jeune
inconnu le tourmentait.
X
MERVEILLE
Eh bien, oui, cela était ainsi; cette affreuse canne était semblable Ã
l'anneau de Gigès, au rameau d'or de Robert le Diable: elle rendait
invisible.
Cela ne se peut pas, dira-t-on.
Et n'a-t-on pas dit cela de toute chose?
Toute invention n'a-t-elle pas été niée à sa naissance? tout problème
fraîchement résolu n'est-il pas mensonge jusqu'au jour où il passe Ã
l'état de vulgarité?
L'industrie, de nos jours, enfante des merveilles, fait des miracles!
Relisez, je vous prie, les _Mille et une Nuits_, et vous verrez que les
chimères les plus flatteuses, les prodiges jadis inventés pour séduire
l'imagination, sont réalisés, popularisés de nos jours, sans que même
on conçoive l'idée qu'ils aient été rêvés comme impossibles. Ainsi, par
exemple, dans l'histoire du prince Ahmed et de la fée Paribanou, il est
dit que:
Le prince Houssain, frère du prince Ahmed, possédait un tapis sur lequel
il suffisait de s'asseoir pour être transporté, presque dans le même
moment, où l'on souhaitait aller, sans que l'on fût arrêté par aucun
obstacle, et qu'il avait payé ce tapis quarante bourses.
On fit dans le temps beaucoup de bruit de cette merveille. Eh bien,
aujourd'hui, nous avons mieux que cela, oui, mieux: les chemins de
fer!--Ils sont cent fois préférables à ce tapis, par eux d'abord on va
plus vite, on va plusieurs, et assurément à bien meilleur marché.
Il est dit encore:
Que le prince Ali, frère puîné du prince Houssain, avait acheté trente
bourses un petit tuyau d'ivoire avec lequel il voyait tout ce qui se
passait chez les gens les plus éloignés.
Eh bien! ce tuyau dont on faisait grand étalage n'était autre chose
qu'une lunette d'approche, merveille à laquelle nous faisons, nous
autres, fort peu d'attention; et pourtant quoi de plus admirable que
d'être là , tranquillement assis à sa fenêtre, et de voir tout là -bas,
là -bas, des vaisseaux qui arrivent, des hommes qui se battent, et
d'assister ainsi à toutes sortes de dangers qui ne peuvent nous
atteindre? mais qui donc a jamais pensé à admirer une lunette
d'approche?
Enfin, on raconte:
Que le prince Ali, frère du prince Houssain, avait, de son côté, fait
emplette, dans le bezeistein de Samarcande, d'une pomme artificielle
qu'il paya trente-cinq bourses. Cette pomme avait la vertu de guérir
toute espèce de maladies, et cela par le moyen du monde le plus facile,
_puisque c'était simplement en la faisant flairer à la personne._
Eh bien, je vous le demande, l'homÅopathie n'en fait-elle pas bien
d'autres?
Au lieu d'une pomme, c'est un petit flacon; vous le respirez, et vous
voilà guéri.
Vous allez mourir... un peu de poudre sur la langue, et vous voilÃ
sauvé... Avouons qu'il n'y a rien de plus vulgaire que les prodiges.
Dans les _Mille et une Nuits_, il est bien encore question d'un petit
pavillon économique, qui, déployé d'une certaine manière, abritait une
armée de deux cent mille hommes. Je ne sache pas qu'on ait imaginé
encore rien de semblable; peut-être n'en a-t-on pas besoin. Bonaparte,
lui, logeait chaque soir en idée ses soldats dans les villes qu'il
comptait prendre dans la journée: nous, nous les logeons chez nous pour
l'instant; mais si nous faisions la guerre, je gage que nous
remplacerions avec avantage le parasol de la fée Paribanou, et que, ce
qui fut la merveille d'un conte arabe, ne sera pour nous qu'un procédé
économique fort ingénieux.
Tout cela vous explique comment un rival de _Verdier_, dont nous ne vous
donnerons pas l'adresse, par des raisons qui nous sont particulières, a
trouvé le moyen de faire une canne merveilleuse, qui a la propriété de
rendre invisible celui qui la porte. Invisible, invisible seulement; non
pas insensible, non pas impalpable: j'en conviens, l'invention n'est
pas encore perfectionnée. Il faut même, pour que la canne ait toute sa
puissance, qu'on la tienne de la main gauche. Dans la main droite, elle
n'a aucune vertu; on vous voit, on la voit, elle est fort laide, et
voilà tout. Mais sitôt que votre main gauche s'en empare, vous
disparaissez aux yeux des humains; on vous cherche... vainement... vous
êtes là et vous n'êtes plus là ... c'est admirable...
Dans un an, tout le monde aura de ces cannes-là : cela deviendra commun
et inutile; car, si tout le monde est invisible, Ã quoi servira-t-il de
l'être soi-même? à quoi bon se cacher pour observer des êtres qu'on ne
verra pas. Cela serait une nuit universelle, sans intérêt. Heureusement,
le procédé est jusqu'à présent inconnu. M. de Balzac est le seul qui en
ait usé, peut-être même abusé; car, nous le disons à regret, peut-être
a-t-il manqué de délicatesse en dévoilant ainsi dans ses ouvrages les
secrets qu'il avait surpris à l'aide de son invisibilité. N'importe,
voilà maintenant son talent expliqué; nous savons comment il a fait
pour lire dans l'âme de ses héros: de _la Femme de trente ans_,
d'_Eugénie Grandet_, de _Louis Lambert_, de _Madame Jules_, de _Madame
de Beauséant_, du _Père Goriot_, et dans tant d'autres âmes dont il a
raconté les souffrances avec une vérité si palpitante.