toujours la proie de ses idées; il avait un coup d'Åil prompt; il se
décidait vite, et au risque de se tromper; car il prétendait qu'on perd
moins de temps à commettre et à réparer une erreur qu'à hésiter entre
deux combinaisons et à choisir le meilleur parti à prendre. Il avait
tant travaillé, tant sollicité depuis un mois, pour obtenir cette
concession d'un chemin de fer de Paris à Saint-Quentin, qu'il était
tombé malade--et, comme il était horriblement contrarié d'être malade
quand une si grande affaire le réclamait, à force de se tourmenter, il
se mettait hors d'état de guérir.
Tancrède entra chez lui. M. Lennoix le regarda rapidement des pieds à la
tête, causa quelques minutes avec lui--et puis sa résolution fut prise.
--C'est l'homme qu'il me faut, pensa-t-il. Il a bonne façon, ce
garçon-là ; il va nous faire honneur: on verra que nous n'employons pas
que des maçons.
Ensuite ils parlèrent mathématiques, Tancrède était assez fort en
mathématiques; on parla de l'Angleterre, Tancrède s'offrit pour faire un
voyage à Londres, sachant parfaitement l'anglais. Il offrit aussi de
venir travailler le soir même près du malade, comprenant tout ce que M.
Lennoix devait éprouver d'ennui par l'oisiveté où le condamnaient ses
souffrances. M. Lennoix saisit cette idée avec empressement. Les deux
jeunes gens s'entendirent à merveille.
Après une heure de conversation, Tancrède se retira, et son subit ami
lui donna rendez-vous pour le soir à sept heures après dîner.
En le voyant partir, M. Lennoix se frotta les mains:
--Ce jeune homme me convient, pensa-t-il. D'abord il m'a compris; il a
vu tout de suite que ce qui me rend malade, c'est de perdre mon temps.
Je devinerais que c'est un homme d'esprit, rien qu'Ã cela.
M. Lennoix était loin de s'alarmer de la beauté du nouvel employé; au
contraire, cet air noble et distingué le séduisait. Les gens de mérite
sont _possibles_ à séduire par ce qui est bien: il n'appartient qu'aux
petits esprits de s'effrayer des avantages--et puis les hommes
d'imagination ne sont jamais envieux. Ils valent mieux que tout le monde
dans leur avenir; personne ne marche où ils vont, personne n'est jamais
arrivé où ils prétendent: ils ne peuvent envier ce qu'ils voient, car ce
qu'ils rêvent est au delà .
Pendant que M. Lennoix se livrait à ses réflexions, Tancrède se perdait
dans un corridor.
C'était l'heure fatale, l'heure de mélancolie et de mystère, où le
soleil, qui est encore l'astre du jour pour l'homme des champs, n'est
plus, pour le triste habitant des villes, qu'un réverbère à moitié
éteint, qu'une lanterne mourante et perfide qui, dans l'ombre, égare ses
pas. Sur les grandes places, les quais, les boulevards, il fait encore
jour--dans les rues, c'est un doux crépuscule, un quasi clair de
lune--dans l'intérieur des maisons, c'est la nuit--et dans les
corridors, qu'est-ce donc? ténèbres, profondes ténèbres!
C'est l'heure de toutes les fautes, l'heure des vols et des aveux; c'est
l'instant où la rougeur n'est pas visible, où l'on peut dire: «Je vous
aime,» effrontément, et malheureusement on le dit--c'est l'heure où
l'ouvrière trop laborieuse persiste à travailler et se trompe: cette
lueur incertaine égare ses yeux; elle passe, dans un canevas, une maille
dans le filet, que sais-je? Elle commet une toute petite erreur qui
cause par la suite de grands dérangements; c'est enfin l'heure où les
antichambres sont désertes, où les domestiques allument les lampes: il y
en a même de prudents qui ont déjà fermé les volets avant que les
lumières n'aient paru.
Tancrède s'égarait dans une obscurité complète en sortant de
l'appartement de M. Lennoix. Il nagea quelques instants dans le sombre
corridor, comme sur un fleuve étroit, se retenant des deux côtés au
rivage; il craignait un escalier inattendu, ses pas étaient inquiets. En
appuyant ses bras aux parois du mur, il rencontra une porte qui céda
aussitôt, et il se trouva dans un petit salon fort élégant, que le
réverbère de la rue éclairait suffisamment à travers la fenêtre.
Une faible lueur filtrait entre la fente d'une autre porte vers laquelle
Tancrède se dirigea. Il frappa légèrement par prudence.
--Entrez, dit une assez douce voix.
Tancrède ouvrit la porte.
--Pardon, madame, dit-il en voyant une petite femme assez jolie et assez
jeune s'avancer vers lui.
--Monsieur, dit-elle, puis elle s'arrêta.
L'aspect du beau jeune homme lui semblait une apparition divine.
--Monsieur désire parler à mon...
Elle allait dire mon fils, mais le mot expira sur ses lèvres: elle
aurait voulu n'avoir que seize ans.
--Je vous fais mille excuses, madame, dit Tancrède, mais il n'y a pas de
lumière dans le corridor... et...
--Vraiment, monsieur, cela est incroyable. Baptiste! allumez donc la
lampe! Baptiste, venez éclairer monsieur.
Baptiste allumait trop de lampes en ce moment pour en avoir une seule Ã
apporter.
--Il ne vient pas. Je vais vous éclairer moi-même.
En disant cela, madame Lennoix (car c'était la mère de M. Lennoix) prit
son bougeoir qu'elle avait allumé pour cacheter une lettre; et, malgré
les instances que fit Tancrède, elle le conduisit jusqu'à l'escalier.
Et puis elle le regarda partir.
Cette circonstance n'est rien en apparence, et cependant qu'elle fut
terrible!... Ã rencontre fatale!....
Madame Lennoix était dans l'âge où l'on recommence à admirer les beaux
hommes. Ã quinze ans on les admire par instinct; Ã quarante, par
conviction.
Ce qui prouve que les avantages de vanité et de convention mondaines
sont des niaiseries, c'est qu'avec l'âge on les méprise; c'est qu'en
vieillissant, ce qui est vrai, ce qui est réellement beau, a plus
d'attrait pour nous que ces agréments imaginaires, ces qualités factices
qu'on trouvait jadis préférables à tout. Ainsi, la femme qui, à vingt
ans, choisit un fat mal tourné parce qu'il est duc ou parce qu'il a de
beaux chevaux--à quarante ans, si elle est veuve, épousera un jeune
homme qui n'aura ni célébrité ni fortune.--Ainsi, l'homme qui a passé sa
jeunesse à courir après de faux plaisirs, de faux honneurs, à cinquante
ans se retire dans sa terre pour y respirer un air pur, y semer des
sapins et du blé noir, et là il se sent plus heureux.
Est-ce donc qu'il faut avoir étudié le monde pour apprendre à aimer la
nature? Si les jeunes gens savaient cela, que d'ennui ils éviteraient!
que de dégoûts, de jours amers ils pourraient s'épargner! comme ils
resteraient dans leur ville natale; qu'ils y seraient heureux! Cela me
rappelle ces deux charmants vers que M. de La Touche adresse à un de ses
amis, en lui parlant des bords enchantés de la Creuse:
Le bonheur était là sur ce même rocher
D'où nous sommes tous deux partis--pour le chercher!
Ces vers devraient être gravés en lettres d'or à l'entrée de tous les
villages. Quelle douce morale ils renferment! quelle leçon!
Madame Lennoix était ainsi revenue, par les effets de l'âge, aux pures
émotions du cÅur. Elle ne put voir Tancrède sans un trouble plein de
charmes, et sa douce image la poursuivait encore lorsqu'elle rentra dans
son appartement. Désormais pour elle plus de repos. Les perfides traits
de Cupidon l'ont blessée, car le dieu malin s'occupe encore des mères de
famille à marier. Elle aussi elle sent qu'elle aime... qui?... toute la
question est là .--Les passions de madame Lennoix ressemblent aux
résolutions de son fils: elles sont promptes.--Mille pensées
corruptrices et entraînantes viennent aussitôt l'assaillir:
--Je suis riche, je suis libre, je suis encore jolie et jeune, puisqu'un
architecte m'a prise l'autre jour pour la femme de mon fils; qui
m'empêche de me remarier? Mon fils me néglige, ses affaires l'absorbent;
il peut s'éloigner d'un moment à l'autre, je resterais seule. Pourquoi
ne pas profiter de mes avantages pendant qu'il en est temps encore?
C'en est fait, elle est décidée: c'est une beauté qui n'a pas de temps Ã
perdre.
Tremblante, elle va chez son fils.
--Quel est ce jeune homme, dit-elle, qui sort à l'instant de chez vous?
--C'est un ami de M. Poirceau; il m'est très-recommandé par lui.
--Est-ce un jeune homme de bonne famille?
--Oui, certainement: c'est le fils d'un officier distingué, M. Dorimont.
--Dorimont! c'est un joli nom qui lui va bien. Vous êtes-vous entendu
avec lui?
--Oui; ma mère, parfaitement; il est plein d'esprit, et il m'a paru fort
instruit.
--Avoir de l'esprit, et être si beau!
--Oui, en effet, il est bien.
--Bien, bien; mais il est admirable! je n'ai jamais vu un aspect plus
séduisant, des traits plus distingués, une physionomie plus expressive:
grâce, noblesse, finesse, il réunit tout!
--Ah! mon Dieu! comme vous vous enflammez, ma mère, dit M. Lennoix en
riant; en vérité, je crois que vous voulez l'épouser.
à ces mots, madame Lennoix devint rouge, rouge comme une jeune fille.
Or, connaissez-vous rien de plus pénible, de plus triste pour une
personne qui a de la délicatesse dans le cÅur, que d'avoir fait rougir
sa mère?
M. Lennoix fut d'abord affligé d'avoir causé de l'embarras à une femme
qu'il respectait; mais ensuite cette rougeur singulière l'alarma.
Il avait fait une mauvaise plaisanterie, sans nulle idée qu'elle pût
s'appliquer aux pensées de madame Lennoix; mais cette rongeur, l'émotion
qu'il regardait dans les yeux de sa mère, tout cela lui inspirait, la
crainte d'un événement auquel il n'avait jamais songé. Un autre
incident vint encore le décider dans ses terreurs.
La sÅur de madame Lennoix entra.
--Mon neveu, dit-elle, quel est ce jeune homme qui sort de chez vous et
que je viens de rencontrer dans la cour? Quelle tournure! quel beau
visage! jamais je n'ai rien vu de si admirable! Champmartin doit venir
dîner après-demain chez moi; il faut absolument, ma sÅur, que tu
m'amènes ce jeune homme; il y a de quoi tourner la tête à un peintre!
c'est à se mettre à genoux!
--Allons, bien! voilà ma tante qui s'en mêle, pensa M. Lennoix.
--Est-ce que tu ne l'as pas vu, ma sÅur?
--Si vraiment, répondit madame Lennoix toute troublée... Mon fils l'a Ã
peine remarqué.
--Mon neveu a la berlue, en ce cas! s'écria la tante, qui avait aimé un
artiste dans sa jeunesse;--il faut être privé de sens pour ne pas voir
que c'est le plus bel homme de Paris, du monde entier! Raphaël, Carlo
Dolci, Le Poussin, Murillo, n'ont pas, dans tous leurs chefs-d'Åuvre,
un type comme celui-là . Pour moi, je n'ai jamais vu une plus belle tête!
Madame Lennoix ne disait rien, elle restait émue, elle était modeste:
c'était son beau jeune homme,--à elle qui l'avait admiré la première. Ce
n'était plus à elle qu'il appartenait de le louer. Ne lui avait-elle pas
offert dans sa pensée son cÅur, sa fortune et sa main?... Elle attendait
qu'il voulût bien répondre; maintenant, la délicatesse exigeait qu'elle
ne se mêlât plus de rien.
Le fils, au regard d'aigle, pénétra dans l'âme de sa mère. En un moment,
tous ces fléaux lui apparurent: mariage absurde, fortune partagée,
tyrannie d'un beau-père, procès, querelles, déménagement, séparation,
enfants, peut-être! petits frères très-mal venus, larmes, ruine, drames
intérieurs, scènes de famille, ennuis de tous genres...
Et sa résolution fut prise au même instant.
Et le soir même, lorsque Tancrède rentra dans sa demeure pour faire sa
toilette, on lui remit un billet de la part de M. Lennoix.
La fièvre avait repris au jeune malade, disait la perfide lettre, et le
médecin exigeait impérieusement le plus grand repos; il ne pouvait donc
pas songer à reprendre ses travaux de fort longtemps.
Quelques jours après, Tancrède alla s'informer des nouvelles de M.
Lennoix. Le portier répondit que M. Lennoix allait beaucoup mieux, et
qu'il était sorti.
Tancrède aperçut à la fenêtre madame Lennoix, leurs yeux se
rencontrèrent... il devina tout.
La conduite du fils lui fut expliquée par un seul regard de la mère.
--Malheur à moi! s'écria Tancrède; toujours des femmes!... et il
s'éloigna furieux.
Et comme son désespoir était au comble, il prit le seul parti
raisonnable dans sa position. Il alla passer la soirée à l'Opéra.
V
LA CANNE DE M. DE BALZAC
Nous l'avions bien dit, que l'extrême beauté est un malheur pour un
homme, surtout pour un jeune homme qui a sa fortune à faire. Vous
comprenez maintenant ces paroles, qui d'abord ont paru inintelligibles:
«Il était une fois un jeune homme très-beau qui était triste,» et vous
comprenez aussi pourquoi il se sentait découragé, et pourquoi il
maudissait la nature.
C'est que trois fois ce pauvre Tancrède avait été repoussé, précisément
à cause de cette même beauté qui lui semblait un brillant avantage, et
qui n'était pour lui qu'une source de désappointements et de chagrins.
Que faire?... s'enlaidir?--Quel homme en aurait le courage!--quelle
femme le lui aurait conseillé!...
Il alla donc à l'Opéra. Quand un malheur est sans remède, la sagesse est
de l'oublier; quand on ignore la route qu'il faut suivre, on se fie au
hasard, et l'on fait bien. Le hasard n'est hostile qu'aux gens qui
négligent pour lui leurs devoirs;--pour l'homme qui n'a rien à faire, et
qui a le droit de chercher des aventures, le hasard est toujours
favorable.
On donnait _Robert le Diable_ ce jour-là . Tancrède alla se placer à une
stalle de l'orchestre; mais à peine il était assis, qu'un objet étrange
attira ses regards.
Sur le devant d'une loge d'avant-scène se pavanait UNE CANNE.--Ãtait-ce
bien une canne? Quelle énorme canne! à quel géant appartient cette
grosse canne?
Sans doute c'est la canne colossale d'une statue colossale de M. de
Voltaire. Quel audacieux s'est arrogé le droit de la porter?
Tancrède prit sa lorgnette et se mit à étudier cette
_canne-monstre_.--Cette expression est reçue: nous avons eu le
concert-monstre, le procès-monstre, le budget-monstre.
Tancrède aperçut alors au front de cette sorte de massue, des
turquoises, de l'or, des ciselures merveilleuses; et derrière tout cela,
deux grands yeux noirs plus brillants que les pierreries.
La toile se leva; le second acte commença, et l'homme--qui appartenait Ã
cette canne--s'avança pour regarder la scène.
--Pardon, monsieur, dit Tancrède à son voisin; oserais-je vous demander
le nom de ce monsieur qui porte de si longs cheveux?
--C'est M. de Balzac.
--Lequel? l'auteur de la _Physiologie du Mariage_?
--L'auteur de la _Peau de Chagrin_, d'_Eugénie Grandet_, du _Père
Goriot_.
--Ah! Monsieur, je vous remercie mille fois.
Tancrède se mit de nouveau à lorgner M. de Balzac et sa canne.
Mais cette canne le préoccupait.
--Comment, se disait-il, un homme aussi spirituel a-t-il une si vilaine
canne?--Peut-être contient-elle un parapluie; il y a un mystère
là -dessous.
L'affectation--que mettait Tancrède à ne pas regarder la scène, Ã
toujours, toujours lorgner du même côté, donna le change à une
très-jolie femme dont la loge était voisine de la loge de M. de Balzac.
La jeune femme minauda, croyant que c'était elle que ce beau jeune homme
contemplait.
L'affectation--que mettait cette jolie femme à regarder à la même place
dans l'orchestre, donna le change au voisin de Tancrède qui se mit Ã
lorgner exclusivement la jolie femme, ne doutant pas que ses regards ne
s'adressassent à lui.
Enfin l'affectation de son voisin à lorgner toujours la même femme
attira l'attention de Tancrède, qui devina alors clairement que ces
Åillades étaient pour lui.
La preuve, c'est que, dès que ses yeux eurent rencontré ceux de la jeune
femme, elle cessa de le regarder.
Mines--rougeur--petite toux--boa rejeté sur les épaules--petit gant ôté
pour laisser voir une blanche main--cassolette vingt fois ouverte et
respirée--airs penchés--demi-soupirs--regards obliques--sourires
furtifs, toute cette pantomime infaillible de la coquetterie féminine
fut au même instant employée pour prévenir Tancrède qu'il allait être
aimé.
Il se le tint pour dit--et, lorsqu'un peu avant la fin du spectacle, il
vit sa jolie conquête se lever et quitter la loge où elle était, il
sortit de l'orchestre et alla guetter sa belle au bas du grand escalier.
Elle le vit, et ne sembla pas étonnée; elle oublia d'être émue, mais
elle parut méditer un projet.
Sur ces entrefaites passa un député qu'elle connaissait à peine; il
était pressé et marchait vite. Elle l'arrêta.
--Vous irez demain aux Italiens, dit-elle?
En disant ces mots, elle regarda Tancrède.
--Moi? répondit le député. Pourquoi cela? je n'y vais jamais. La musique
m'ennuie à mourir, je n'aime que les ballets.
La jeune femme s'inquiétait fort peu de ce qu'aimait le député. Elle
l'avait fait servir à entendre ce qu'elle voulait dire à un autre. Son
rôle était fini, elle lui rendit la liberté.
Pendant ce temps, le bel inconnu jouait aussi sa petite pantomime. Son
air parfaitement sérieux--son maintien ultra-respectueux--son regard
particulièrement langoureux--exprimaient suffisamment sa pensée.
La jeune femme ne pouvait plus douter de sa victoire; alors elle fit ce
que font toutes les coquettes--après avoir été scandaleusement
provoquantes, elles affectent tout à coup une superbe dignité; mais il
faut pour cela qu'elles soient bien sûres qu'on ne puisse pas s'y
méprendre; elles ne hasardent la dignité que lorsqu'elle ne peut plus
leur faire de tort.
Or donc, la fière Célimène de la rue de Provence, voyant que son esclave
lui était soumis, s'éloigna noblement d'un pas d'impératrice, sans
daigner jeter un regard sur lui, mais se disant tout bas, dans sa vanité
satisfaite:
--Il a compris.
VI
PRÃOCCUPATIONS
Tancrède rentra chez lui à moitié consolé de ses malheurs. Les
distractions ont cela d'agréable, si elles ne chassent pas le chagrin,
elles le vieillissent, du moins; les événements même indifférents, que
l'on met entre la mauvaise nouvelle du matin et le soir, la reculent
presque d'une année; alors c'est un vieil ennui dont on ne daigne plus
souffrir. Notre imagination ressemble à nos domestiques, qui, pour nous
apaiser quand nous leur montrons une chose cassée, nous répondent avec
sang-froid. «Oh! il y a déjà bien longtemps!» C'est absurde, et pourtant
cela nous console aussitôt.
Tancrède avait oublié madame Lennoix, son fils et tous les chemins de
fer imaginables, préoccupé qu'il était de l'Opéra, de M. de Balzac, de
sa canne, et puis de sa nouvelle conquête.
--Ce n'est pas toujours un malheur d'être beau, se disait-il, puisque...
car enfin... cette femme ne me connaît pas, et si... eh bien! c'est sur
ma bonne mine.
Il se coucha et s'endormit. Au milieu de la nuit, il s'éveilla. Il était
agité; il ne pouvait s'expliquer ce qui le tourmentait. Il pensait, il
pensait, il pensait vite et malgré lui.
à cette jolie femme qui voulait l'aimer?
Non, ce n'était pas un rêve d'amour.
à madame Lennoix qui voulait l'épouser?
Non, ce n'était pas non plus un cauchemar.
Il pensait, vous le dirai-je?... Ã la canne de M. de Balzac.
Madame Lennoix, c'était un danger passé.
La jeune coquette, c'était une aventure dont le dénouement était prévu:
il n'y avait là ni mystère ni merveilleux; mais cette canne, cette
énorme canne, cette monstrueuse canne, que de mystères elle devait
renfermer! elle pouvait même renfermer!
Quelle raison avait engagé M. de Balzac à se charger de cette massue?
Pourquoi la porter toujours avec lui? Par élégance, par infirmité, par
manie, par nécessité? Cachait-elle un parapluie, une épée, un poignard,
une carabine, un lit de fer?
Mais par élégance on ne se donne pas un ridicule pareil, on en choisit
de plus séduisants.--Par nécessité?--je ne sache pas que M. de Balzac
soit boiteux, ni malade; d'ailleurs un malade qui peut badiner avec
cette canne-là me semble peu digne de pitié. Cela n'est point naturel,
cela cache un grand, un beau, un inconcevable mystère. Un homme d'esprit
ne se donne pas un ridicule gratuitement. J'aurai le mot de cette
énigme; je m'attache à M. de Balzac, dussé-je aller chez lui le
questionner, l'ennuyer, le tourmenter; je saurai pourquoi il se condamne
à traîner avec lui partout cette grosse vilaine canne qui le vieillit,
qui le gêne, et qui ne me paraît bonne à rien.
Enfin, la preuve que cette canne couvre un mystère, c'est qu'elle me
préoccupe; car, au fait, qu'est-ce que cela me fait, à moi?
Ainsi se parlait Tancrède. Ce raisonnement, qui paraît d'abord une
niaiserie, ne manquait pas cependant de justesse. Quand une chose nous
est de sa nature très-indifférente et qu'elle nous préoccupe
singulièrement, c'est un indice que nous devons nous en inquiéter. Notre
instinct nous inspire, nous avertit, notre intelligence flaire ce que
notre raison ne voit pas, car l'instinct c'est le nez de l'esprit...
Mille pardons de cette absurdité, malheureusement elle exprime ma
pensée.
Après une heure de semblables réflexions, Tancrède se rendormit.
Le matin, en s'éveillant, il se demanda ce qu'il avait à faire: rien,
absolument rien. Il n'avait aucun protecteur à aller éprouver, aucune
lettre de recommandation dont il espérât quelque bon résultat. C'était
le fier désÅuvrement du désespoir; et comme il n'avait aucun reproche Ã
se faire, que toutes ses démarches avaient échoué sans qu'il y eût de sa
faute, Tancrède se mit à savourer ce qu'il appelait sa liberté. En
effet, cet état sera la liberté tant que dureront les mille écus de sa
mère.
Pauvre mère! elle avait dit: «Il ne faut pas qu'il arrive sans argent Ã
Paris;» et alors elle s'était mise à l'Åuvre, et elle était parvenue Ã
composer mille écus--elle avait trouvé ce que les alchimistes cherchent
depuis tant d'années: le secret de faire de l'or.
Que de petits diamants, que de boucles d'oreilles, d'étuis, de dés en
or, de bracelets, d'anneaux, de ciseaux même il a fallu rechercher,
rassembler, et puis faire peser, pour arriver à composer une si grosse
somme avec deux mille francs pour tout revenu!
Cette bonne madame Dorimont, que de petits et cruels sacrifices il lui a
fallu faire pour parvenir à ce trésor! que d'hésitations et peut-être de
regrets!
--Quoi! cette chaîne aussi?
J'y tenais, elle me venait de... mais elle est bien lourde, elle y
passera. Cette épingle, c'est mon oncle qui me l'a donnée... je n'ai
plus que cela de lui... Ce bracelet est redevenu à la mode, il était
joli, c'est dommage; ce collier, comme il m'allait bien! si j'avais une
fille, je le lui donnerais... Ces boucles d'oreilles, elles ont
toujours été trop pesantes; ce cachet? pauvre Ãdouard... Cette bague?
cher Alfred!...
Et la bague et le cachet vont rejoindre le reste, avec un soupir, une
larme, et puis un vieux juif emporte tout cela sous sa redingote bien
sale. Il emporte votre passé, vos souvenirs, l'histoire de votre vie,
divisée en bracelets, en agrafes, en chaînes, en anneaux. Et pour un si
grand sacrifice, vous gardez, vous, un peu d'argent; joyeuse, vous le
donnez à votre fils qui ne sait pas ce qu'il vous coûte, qui le prend
comme si cela lui était dû, et qui, presque toujours, s'en va le perdre
dans une maison de jeu à Paris.
Et vous avez fait alors ce qu'il y a de plus pénible sur la terre, plus
amer qu'un désenchantement, plus poignant qu'une humiliation, plus
révoltant qu'une injustice, plus accablant qu'un regret; vous avez fait
UN SACRIFICE INUTILE!
Oh! connaissez-vous rien de plus déchirant que cette pensée: je pouvais
ne pas faire ce qui m'a tant coûté?