M. Achille Lennoix était un homme plein d'imagination et d'activité, et

toujours la proie de ses idées; il avait un coup d'œil prompt; il se

décidait vite, et au risque de se tromper; car il prétendait qu'on perd

moins de temps à commettre et à réparer une erreur qu'à hésiter entre

deux combinaisons et à choisir le meilleur parti à prendre. Il avait

tant travaillé, tant sollicité depuis un mois, pour obtenir cette

concession d'un chemin de fer de Paris à Saint-Quentin, qu'il était

tombé malade--et, comme il était horriblement contrarié d'être malade

quand une si grande affaire le réclamait, à force de se tourmenter, il

se mettait hors d'état de guérir.

Tancrède entra chez lui. M. Lennoix le regarda rapidement des pieds à la

tête, causa quelques minutes avec lui--et puis sa résolution fut prise.

--C'est l'homme qu'il me faut, pensa-t-il. Il a bonne façon, ce

garçon-là; il va nous faire honneur: on verra que nous n'employons pas

que des maçons.

Ensuite ils parlèrent mathématiques, Tancrède était assez fort en

mathématiques; on parla de l'Angleterre, Tancrède s'offrit pour faire un

voyage à Londres, sachant parfaitement l'anglais. Il offrit aussi de

venir travailler le soir même près du malade, comprenant tout ce que M.

Lennoix devait éprouver d'ennui par l'oisiveté où le condamnaient ses

souffrances. M. Lennoix saisit cette idée avec empressement. Les deux

jeunes gens s'entendirent à merveille.

Après une heure de conversation, Tancrède se retira, et son subit ami

lui donna rendez-vous pour le soir à sept heures après dîner.

En le voyant partir, M. Lennoix se frotta les mains:

--Ce jeune homme me convient, pensa-t-il. D'abord il m'a compris; il a

vu tout de suite que ce qui me rend malade, c'est de perdre mon temps.

Je devinerais que c'est un homme d'esprit, rien qu'à cela.

M. Lennoix était loin de s'alarmer de la beauté du nouvel employé; au

contraire, cet air noble et distingué le séduisait. Les gens de mérite

sont _possibles_ à séduire par ce qui est bien: il n'appartient qu'aux

petits esprits de s'effrayer des avantages--et puis les hommes

d'imagination ne sont jamais envieux. Ils valent mieux que tout le monde

dans leur avenir; personne ne marche où ils vont, personne n'est jamais

arrivé où ils prétendent: ils ne peuvent envier ce qu'ils voient, car ce

qu'ils rêvent est au delà.

Pendant que M. Lennoix se livrait à ses réflexions, Tancrède se perdait

dans un corridor.

C'était l'heure fatale, l'heure de mélancolie et de mystère, où le

soleil, qui est encore l'astre du jour pour l'homme des champs, n'est

plus, pour le triste habitant des villes, qu'un réverbère à moitié

éteint, qu'une lanterne mourante et perfide qui, dans l'ombre, égare ses

pas. Sur les grandes places, les quais, les boulevards, il fait encore

jour--dans les rues, c'est un doux crépuscule, un quasi clair de

lune--dans l'intérieur des maisons, c'est la nuit--et dans les

corridors, qu'est-ce donc? ténèbres, profondes ténèbres!

C'est l'heure de toutes les fautes, l'heure des vols et des aveux; c'est

l'instant où la rougeur n'est pas visible, où l'on peut dire: «Je vous

aime,» effrontément, et malheureusement on le dit--c'est l'heure où

l'ouvrière trop laborieuse persiste à travailler et se trompe: cette

lueur incertaine égare ses yeux; elle passe, dans un canevas, une maille

dans le filet, que sais-je? Elle commet une toute petite erreur qui

cause par la suite de grands dérangements; c'est enfin l'heure où les

antichambres sont désertes, où les domestiques allument les lampes: il y

en a même de prudents qui ont déjà fermé les volets avant que les

lumières n'aient paru.

Tancrède s'égarait dans une obscurité complète en sortant de

l'appartement de M. Lennoix. Il nagea quelques instants dans le sombre

corridor, comme sur un fleuve étroit, se retenant des deux côtés au

rivage; il craignait un escalier inattendu, ses pas étaient inquiets. En

appuyant ses bras aux parois du mur, il rencontra une porte qui céda

aussitôt, et il se trouva dans un petit salon fort élégant, que le

réverbère de la rue éclairait suffisamment à travers la fenêtre.

Une faible lueur filtrait entre la fente d'une autre porte vers laquelle

Tancrède se dirigea. Il frappa légèrement par prudence.

--Entrez, dit une assez douce voix.

Tancrède ouvrit la porte.

--Pardon, madame, dit-il en voyant une petite femme assez jolie et assez

jeune s'avancer vers lui.

--Monsieur, dit-elle, puis elle s'arrêta.

L'aspect du beau jeune homme lui semblait une apparition divine.

--Monsieur désire parler à mon...

Elle allait dire mon fils, mais le mot expira sur ses lèvres: elle

aurait voulu n'avoir que seize ans.

--Je vous fais mille excuses, madame, dit Tancrède, mais il n'y a pas de

lumière dans le corridor... et...

--Vraiment, monsieur, cela est incroyable. Baptiste! allumez donc la

lampe! Baptiste, venez éclairer monsieur.

Baptiste allumait trop de lampes en ce moment pour en avoir une seule Ã

apporter.

--Il ne vient pas. Je vais vous éclairer moi-même.

En disant cela, madame Lennoix (car c'était la mère de M. Lennoix) prit

son bougeoir qu'elle avait allumé pour cacheter une lettre; et, malgré

les instances que fit Tancrède, elle le conduisit jusqu'à l'escalier.

Et puis elle le regarda partir.

Cette circonstance n'est rien en apparence, et cependant qu'elle fut

terrible!... Ô rencontre fatale!....

Madame Lennoix était dans l'âge où l'on recommence à admirer les beaux

hommes. À quinze ans on les admire par instinct; à quarante, par

conviction.

Ce qui prouve que les avantages de vanité et de convention mondaines

sont des niaiseries, c'est qu'avec l'âge on les méprise; c'est qu'en

vieillissant, ce qui est vrai, ce qui est réellement beau, a plus

d'attrait pour nous que ces agréments imaginaires, ces qualités factices

qu'on trouvait jadis préférables à tout. Ainsi, la femme qui, à vingt

ans, choisit un fat mal tourné parce qu'il est duc ou parce qu'il a de

beaux chevaux--à quarante ans, si elle est veuve, épousera un jeune

homme qui n'aura ni célébrité ni fortune.--Ainsi, l'homme qui a passé sa

jeunesse à courir après de faux plaisirs, de faux honneurs, à cinquante

ans se retire dans sa terre pour y respirer un air pur, y semer des

sapins et du blé noir, et là il se sent plus heureux.

Est-ce donc qu'il faut avoir étudié le monde pour apprendre à aimer la

nature? Si les jeunes gens savaient cela, que d'ennui ils éviteraient!

que de dégoûts, de jours amers ils pourraient s'épargner! comme ils

resteraient dans leur ville natale; qu'ils y seraient heureux! Cela me

rappelle ces deux charmants vers que M. de La Touche adresse à un de ses

amis, en lui parlant des bords enchantés de la Creuse:

Le bonheur était là sur ce même rocher

D'où nous sommes tous deux partis--pour le chercher!

Ces vers devraient être gravés en lettres d'or à l'entrée de tous les

villages. Quelle douce morale ils renferment! quelle leçon!

Madame Lennoix était ainsi revenue, par les effets de l'âge, aux pures

émotions du cœur. Elle ne put voir Tancrède sans un trouble plein de

charmes, et sa douce image la poursuivait encore lorsqu'elle rentra dans

son appartement. Désormais pour elle plus de repos. Les perfides traits

de Cupidon l'ont blessée, car le dieu malin s'occupe encore des mères de

famille à marier. Elle aussi elle sent qu'elle aime... qui?... toute la

question est là.--Les passions de madame Lennoix ressemblent aux

résolutions de son fils: elles sont promptes.--Mille pensées

corruptrices et entraînantes viennent aussitôt l'assaillir:

--Je suis riche, je suis libre, je suis encore jolie et jeune, puisqu'un

architecte m'a prise l'autre jour pour la femme de mon fils; qui

m'empêche de me remarier? Mon fils me néglige, ses affaires l'absorbent;

il peut s'éloigner d'un moment à l'autre, je resterais seule. Pourquoi

ne pas profiter de mes avantages pendant qu'il en est temps encore?

C'en est fait, elle est décidée: c'est une beauté qui n'a pas de temps Ã

perdre.

Tremblante, elle va chez son fils.

--Quel est ce jeune homme, dit-elle, qui sort à l'instant de chez vous?

--C'est un ami de M. Poirceau; il m'est très-recommandé par lui.

--Est-ce un jeune homme de bonne famille?

--Oui, certainement: c'est le fils d'un officier distingué, M. Dorimont.

--Dorimont! c'est un joli nom qui lui va bien. Vous êtes-vous entendu

avec lui?

--Oui; ma mère, parfaitement; il est plein d'esprit, et il m'a paru fort

instruit.

--Avoir de l'esprit, et être si beau!

--Oui, en effet, il est bien.

--Bien, bien; mais il est admirable! je n'ai jamais vu un aspect plus

séduisant, des traits plus distingués, une physionomie plus expressive:

grâce, noblesse, finesse, il réunit tout!

--Ah! mon Dieu! comme vous vous enflammez, ma mère, dit M. Lennoix en

riant; en vérité, je crois que vous voulez l'épouser.

À ces mots, madame Lennoix devint rouge, rouge comme une jeune fille.

Or, connaissez-vous rien de plus pénible, de plus triste pour une

personne qui a de la délicatesse dans le cœur, que d'avoir fait rougir

sa mère?

M. Lennoix fut d'abord affligé d'avoir causé de l'embarras à une femme

qu'il respectait; mais ensuite cette rougeur singulière l'alarma.

Il avait fait une mauvaise plaisanterie, sans nulle idée qu'elle pût

s'appliquer aux pensées de madame Lennoix; mais cette rongeur, l'émotion

qu'il regardait dans les yeux de sa mère, tout cela lui inspirait, la

crainte d'un événement auquel il n'avait jamais songé. Un autre

incident vint encore le décider dans ses terreurs.

La sœur de madame Lennoix entra.

--Mon neveu, dit-elle, quel est ce jeune homme qui sort de chez vous et

que je viens de rencontrer dans la cour? Quelle tournure! quel beau

visage! jamais je n'ai rien vu de si admirable! Champmartin doit venir

dîner après-demain chez moi; il faut absolument, ma sœur, que tu

m'amènes ce jeune homme; il y a de quoi tourner la tête à un peintre!

c'est à se mettre à genoux!

--Allons, bien! voilà ma tante qui s'en mêle, pensa M. Lennoix.

--Est-ce que tu ne l'as pas vu, ma sœur?

--Si vraiment, répondit madame Lennoix toute troublée... Mon fils l'a Ã

peine remarqué.

--Mon neveu a la berlue, en ce cas! s'écria la tante, qui avait aimé un

artiste dans sa jeunesse;--il faut être privé de sens pour ne pas voir

que c'est le plus bel homme de Paris, du monde entier! Raphaël, Carlo

Dolci, Le Poussin, Murillo, n'ont pas, dans tous leurs chefs-d'œuvre,

un type comme celui-là. Pour moi, je n'ai jamais vu une plus belle tête!

Madame Lennoix ne disait rien, elle restait émue, elle était modeste:

c'était son beau jeune homme,--à elle qui l'avait admiré la première. Ce

n'était plus à elle qu'il appartenait de le louer. Ne lui avait-elle pas

offert dans sa pensée son cœur, sa fortune et sa main?... Elle attendait

qu'il voulût bien répondre; maintenant, la délicatesse exigeait qu'elle

ne se mêlât plus de rien.

Le fils, au regard d'aigle, pénétra dans l'âme de sa mère. En un moment,

tous ces fléaux lui apparurent: mariage absurde, fortune partagée,

tyrannie d'un beau-père, procès, querelles, déménagement, séparation,

enfants, peut-être! petits frères très-mal venus, larmes, ruine, drames

intérieurs, scènes de famille, ennuis de tous genres...

Et sa résolution fut prise au même instant.

Et le soir même, lorsque Tancrède rentra dans sa demeure pour faire sa

toilette, on lui remit un billet de la part de M. Lennoix.

La fièvre avait repris au jeune malade, disait la perfide lettre, et le

médecin exigeait impérieusement le plus grand repos; il ne pouvait donc

pas songer à reprendre ses travaux de fort longtemps.

Quelques jours après, Tancrède alla s'informer des nouvelles de M.

Lennoix. Le portier répondit que M. Lennoix allait beaucoup mieux, et

qu'il était sorti.

Tancrède aperçut à la fenêtre madame Lennoix, leurs yeux se

rencontrèrent... il devina tout.

La conduite du fils lui fut expliquée par un seul regard de la mère.

--Malheur à moi! s'écria Tancrède; toujours des femmes!... et il

s'éloigna furieux.

Et comme son désespoir était au comble, il prit le seul parti

raisonnable dans sa position. Il alla passer la soirée à l'Opéra.

V

LA CANNE DE M. DE BALZAC

Nous l'avions bien dit, que l'extrême beauté est un malheur pour un

homme, surtout pour un jeune homme qui a sa fortune à faire. Vous

comprenez maintenant ces paroles, qui d'abord ont paru inintelligibles:

«Il était une fois un jeune homme très-beau qui était triste,» et vous

comprenez aussi pourquoi il se sentait découragé, et pourquoi il

maudissait la nature.

C'est que trois fois ce pauvre Tancrède avait été repoussé, précisément

à cause de cette même beauté qui lui semblait un brillant avantage, et

qui n'était pour lui qu'une source de désappointements et de chagrins.

Que faire?... s'enlaidir?--Quel homme en aurait le courage!--quelle

femme le lui aurait conseillé!...

Il alla donc à l'Opéra. Quand un malheur est sans remède, la sagesse est

de l'oublier; quand on ignore la route qu'il faut suivre, on se fie au

hasard, et l'on fait bien. Le hasard n'est hostile qu'aux gens qui

négligent pour lui leurs devoirs;--pour l'homme qui n'a rien à faire, et

qui a le droit de chercher des aventures, le hasard est toujours

favorable.

On donnait _Robert le Diable_ ce jour-là. Tancrède alla se placer à une

stalle de l'orchestre; mais à peine il était assis, qu'un objet étrange

attira ses regards.

Sur le devant d'une loge d'avant-scène se pavanait UNE CANNE.--Était-ce

bien une canne? Quelle énorme canne! à quel géant appartient cette

grosse canne?

Sans doute c'est la canne colossale d'une statue colossale de M. de

Voltaire. Quel audacieux s'est arrogé le droit de la porter?

Tancrède prit sa lorgnette et se mit à étudier cette

_canne-monstre_.--Cette expression est reçue: nous avons eu le

concert-monstre, le procès-monstre, le budget-monstre.

Tancrède aperçut alors au front de cette sorte de massue, des

turquoises, de l'or, des ciselures merveilleuses; et derrière tout cela,

deux grands yeux noirs plus brillants que les pierreries.

La toile se leva; le second acte commença, et l'homme--qui appartenait Ã

cette canne--s'avança pour regarder la scène.

--Pardon, monsieur, dit Tancrède à son voisin; oserais-je vous demander

le nom de ce monsieur qui porte de si longs cheveux?

--C'est M. de Balzac.

--Lequel? l'auteur de la _Physiologie du Mariage_?

--L'auteur de la _Peau de Chagrin_, d'_Eugénie Grandet_, du _Père

Goriot_.

--Ah! Monsieur, je vous remercie mille fois.

Tancrède se mit de nouveau à lorgner M. de Balzac et sa canne.

Mais cette canne le préoccupait.

--Comment, se disait-il, un homme aussi spirituel a-t-il une si vilaine

canne?--Peut-être contient-elle un parapluie; il y a un mystère

là-dessous.

L'affectation--que mettait Tancrède à ne pas regarder la scène, Ã

toujours, toujours lorgner du même côté, donna le change à une

très-jolie femme dont la loge était voisine de la loge de M. de Balzac.

La jeune femme minauda, croyant que c'était elle que ce beau jeune homme

contemplait.

L'affectation--que mettait cette jolie femme à regarder à la même place

dans l'orchestre, donna le change au voisin de Tancrède qui se mit Ã

lorgner exclusivement la jolie femme, ne doutant pas que ses regards ne

s'adressassent à lui.

Enfin l'affectation de son voisin à lorgner toujours la même femme

attira l'attention de Tancrède, qui devina alors clairement que ces

œillades étaient pour lui.

La preuve, c'est que, dès que ses yeux eurent rencontré ceux de la jeune

femme, elle cessa de le regarder.

Mines--rougeur--petite toux--boa rejeté sur les épaules--petit gant ôté

pour laisser voir une blanche main--cassolette vingt fois ouverte et

respirée--airs penchés--demi-soupirs--regards obliques--sourires

furtifs, toute cette pantomime infaillible de la coquetterie féminine

fut au même instant employée pour prévenir Tancrède qu'il allait être

aimé.

Il se le tint pour dit--et, lorsqu'un peu avant la fin du spectacle, il

vit sa jolie conquête se lever et quitter la loge où elle était, il

sortit de l'orchestre et alla guetter sa belle au bas du grand escalier.

Elle le vit, et ne sembla pas étonnée; elle oublia d'être émue, mais

elle parut méditer un projet.

Sur ces entrefaites passa un député qu'elle connaissait à peine; il

était pressé et marchait vite. Elle l'arrêta.

--Vous irez demain aux Italiens, dit-elle?

En disant ces mots, elle regarda Tancrède.

--Moi? répondit le député. Pourquoi cela? je n'y vais jamais. La musique

m'ennuie à mourir, je n'aime que les ballets.

La jeune femme s'inquiétait fort peu de ce qu'aimait le député. Elle

l'avait fait servir à entendre ce qu'elle voulait dire à un autre. Son

rôle était fini, elle lui rendit la liberté.

Pendant ce temps, le bel inconnu jouait aussi sa petite pantomime. Son

air parfaitement sérieux--son maintien ultra-respectueux--son regard

particulièrement langoureux--exprimaient suffisamment sa pensée.

La jeune femme ne pouvait plus douter de sa victoire; alors elle fit ce

que font toutes les coquettes--après avoir été scandaleusement

provoquantes, elles affectent tout à coup une superbe dignité; mais il

faut pour cela qu'elles soient bien sûres qu'on ne puisse pas s'y

méprendre; elles ne hasardent la dignité que lorsqu'elle ne peut plus

leur faire de tort.

Or donc, la fière Célimène de la rue de Provence, voyant que son esclave

lui était soumis, s'éloigna noblement d'un pas d'impératrice, sans

daigner jeter un regard sur lui, mais se disant tout bas, dans sa vanité

satisfaite:

--Il a compris.

VI

PRÉOCCUPATIONS

Tancrède rentra chez lui à moitié consolé de ses malheurs. Les

distractions ont cela d'agréable, si elles ne chassent pas le chagrin,

elles le vieillissent, du moins; les événements même indifférents, que

l'on met entre la mauvaise nouvelle du matin et le soir, la reculent

presque d'une année; alors c'est un vieil ennui dont on ne daigne plus

souffrir. Notre imagination ressemble à nos domestiques, qui, pour nous

apaiser quand nous leur montrons une chose cassée, nous répondent avec

sang-froid. «Oh! il y a déjà bien longtemps!» C'est absurde, et pourtant

cela nous console aussitôt.

Tancrède avait oublié madame Lennoix, son fils et tous les chemins de

fer imaginables, préoccupé qu'il était de l'Opéra, de M. de Balzac, de

sa canne, et puis de sa nouvelle conquête.

--Ce n'est pas toujours un malheur d'être beau, se disait-il, puisque...

car enfin... cette femme ne me connaît pas, et si... eh bien! c'est sur

ma bonne mine.

Il se coucha et s'endormit. Au milieu de la nuit, il s'éveilla. Il était

agité; il ne pouvait s'expliquer ce qui le tourmentait. Il pensait, il

pensait, il pensait vite et malgré lui.

À cette jolie femme qui voulait l'aimer?

Non, ce n'était pas un rêve d'amour.

À madame Lennoix qui voulait l'épouser?

Non, ce n'était pas non plus un cauchemar.

Il pensait, vous le dirai-je?... à la canne de M. de Balzac.

Madame Lennoix, c'était un danger passé.

La jeune coquette, c'était une aventure dont le dénouement était prévu:

il n'y avait là ni mystère ni merveilleux; mais cette canne, cette

énorme canne, cette monstrueuse canne, que de mystères elle devait

renfermer! elle pouvait même renfermer!

Quelle raison avait engagé M. de Balzac à se charger de cette massue?

Pourquoi la porter toujours avec lui? Par élégance, par infirmité, par

manie, par nécessité? Cachait-elle un parapluie, une épée, un poignard,

une carabine, un lit de fer?

Mais par élégance on ne se donne pas un ridicule pareil, on en choisit

de plus séduisants.--Par nécessité?--je ne sache pas que M. de Balzac

soit boiteux, ni malade; d'ailleurs un malade qui peut badiner avec

cette canne-là me semble peu digne de pitié. Cela n'est point naturel,

cela cache un grand, un beau, un inconcevable mystère. Un homme d'esprit

ne se donne pas un ridicule gratuitement. J'aurai le mot de cette

énigme; je m'attache à M. de Balzac, dussé-je aller chez lui le

questionner, l'ennuyer, le tourmenter; je saurai pourquoi il se condamne

à traîner avec lui partout cette grosse vilaine canne qui le vieillit,

qui le gêne, et qui ne me paraît bonne à rien.

Enfin, la preuve que cette canne couvre un mystère, c'est qu'elle me

préoccupe; car, au fait, qu'est-ce que cela me fait, à moi?

Ainsi se parlait Tancrède. Ce raisonnement, qui paraît d'abord une

niaiserie, ne manquait pas cependant de justesse. Quand une chose nous

est de sa nature très-indifférente et qu'elle nous préoccupe

singulièrement, c'est un indice que nous devons nous en inquiéter. Notre

instinct nous inspire, nous avertit, notre intelligence flaire ce que

notre raison ne voit pas, car l'instinct c'est le nez de l'esprit...

Mille pardons de cette absurdité, malheureusement elle exprime ma

pensée.

Après une heure de semblables réflexions, Tancrède se rendormit.

Le matin, en s'éveillant, il se demanda ce qu'il avait à faire: rien,

absolument rien. Il n'avait aucun protecteur à aller éprouver, aucune

lettre de recommandation dont il espérât quelque bon résultat. C'était

le fier désœuvrement du désespoir; et comme il n'avait aucun reproche Ã

se faire, que toutes ses démarches avaient échoué sans qu'il y eût de sa

faute, Tancrède se mit à savourer ce qu'il appelait sa liberté. En

effet, cet état sera la liberté tant que dureront les mille écus de sa

mère.

Pauvre mère! elle avait dit: «Il ne faut pas qu'il arrive sans argent Ã

Paris;» et alors elle s'était mise à l'œuvre, et elle était parvenue Ã

composer mille écus--elle avait trouvé ce que les alchimistes cherchent

depuis tant d'années: le secret de faire de l'or.

Que de petits diamants, que de boucles d'oreilles, d'étuis, de dés en

or, de bracelets, d'anneaux, de ciseaux même il a fallu rechercher,

rassembler, et puis faire peser, pour arriver à composer une si grosse

somme avec deux mille francs pour tout revenu!

Cette bonne madame Dorimont, que de petits et cruels sacrifices il lui a

fallu faire pour parvenir à ce trésor! que d'hésitations et peut-être de

regrets!

--Quoi! cette chaîne aussi?

J'y tenais, elle me venait de... mais elle est bien lourde, elle y

passera. Cette épingle, c'est mon oncle qui me l'a donnée... je n'ai

plus que cela de lui... Ce bracelet est redevenu à la mode, il était

joli, c'est dommage; ce collier, comme il m'allait bien! si j'avais une

fille, je le lui donnerais... Ces boucles d'oreilles, elles ont

toujours été trop pesantes; ce cachet? pauvre Édouard... Cette bague?

cher Alfred!...

Et la bague et le cachet vont rejoindre le reste, avec un soupir, une

larme, et puis un vieux juif emporte tout cela sous sa redingote bien

sale. Il emporte votre passé, vos souvenirs, l'histoire de votre vie,

divisée en bracelets, en agrafes, en chaînes, en anneaux. Et pour un si

grand sacrifice, vous gardez, vous, un peu d'argent; joyeuse, vous le

donnez à votre fils qui ne sait pas ce qu'il vous coûte, qui le prend

comme si cela lui était dû, et qui, presque toujours, s'en va le perdre

dans une maison de jeu à Paris.

Et vous avez fait alors ce qu'il y a de plus pénible sur la terre, plus

amer qu'un désenchantement, plus poignant qu'une humiliation, plus

révoltant qu'une injustice, plus accablant qu'un regret; vous avez fait

UN SACRIFICE INUTILE!

Oh! connaissez-vous rien de plus déchirant que cette pensée: je pouvais

ne pas faire ce qui m'a tant coûté?

La canne de M. de Balzac · 第 2 / 10 段