de l'esclavage dans les colonies françaises. Danton appuya Delacroix.
On voit que Robespierre désapprouvait cette politique qu'il avait déjà
blâmée comme imprudente quand Brissot en était le protagoniste.
Saint-Just a laissé tomber cette observation de Robespierre.
(122) Mot barré: Constitution (France).
(123) Mots barrés: il mettroit (France).
(124) Saint-Just a développé tout ce passage: "Tu provoquas une
insurrection dans Paris; elle étoit concertée avec Dumouriez; tu
annonças même que s'il falloit de l'argent pour la faire, tu avois la
main dans les caisses de la Belgique. Dumouriez vouloit une révolte
dans Paris pour avoir un prétexte de marcher contre cette ville de la
liberté, sous un titre moins défavorable que celui de rebelle et de
royaliste. Toi qui restois à Arcis-sur-Aube avant le 9 août, opposant
ta paresse à l'insurrection nécessaire, tu avois retrouvé ta chaleur au
mois de mars pour servir Dumouriez et lui fournir un prétexte honorable
de marcher sur Paris. Desfieux, reconnu royaliste et du parti de
l'étranger, donna le signal de cette fausse insurrection. Le 10 mars,
un attroupement se porta aux Cordeliers, de là à la Commune..."
(Saint-Just, p. 14-15.)
(125) Le bruit courut en effet qu'une amnistie générale serait votée
pour la fédération du 10 août, et Hébert consacra à la combattre
plusieurs numéros du _Père Duchesne_. A la séance du 2 août, comme une
députation de Nantais demandait l'indulgence en faveur du général
Beysser et du député Coustard, compromis dans la révolte fédéraliste,
Danton profita de l'occasion pour insinuer l'idée de l'amnistie: "La
Convention, dit-il, sait que les hommes égarés se réuniront toujours à
la masse, mais elle a cru différer à la conversion de ceux qui veulent
fédéraliser le peuple... Elle désire que, le 10 août, vous resserriez
le noeud de la fraternité." Saint-Just a relevé à la charge de Danton
cette proposition indirecte d'amnistie (p. 15). Sur cette amnistie,
voir notre livre _Danton et la Paix_.
(126) France nous apprend que les trois alinéas précédents sont biffés
d'un trait sur le manuscrit.
(127) On lit en effet dans le "précis et relevé des matériaux sur la
conspiration dénoncée par Chabot et Bazire", que nous avons publié sous
le titre: Un rapport dantoniste sur la conspiration de l'étranger, sous
la rubrique faits, la phrase suivante: "les dénonciations contre
Dillon, Castellane, etc." (_Annales révolutionnaires_, 1916, t. VIII,
p. 255). Il ne me semble donc pas douteux que c'est à ce document que
se réfère Robespierre, et il est ainsi prouvé, comme je l'avais supposé
dès le premier moment, que ce rapport anonyme est bien l'oeuvre de
Fabre d'Eglantine.
(128) Desmoulins essaya de prendre la défense du royaliste Dillon,
d'abord à la tribune de la Convention, le n juillet 1793, puis dans un
pamphlet qu'il intitula _Lettre au général Dillon en prison aux
Madelonnettes_. Voir, sur l'affaire Dillon, la fin de notre article:
Les divisions de la Montagne, la chute de Danton (_Annales
révolutionnaires_, 1913, t. VI, p. 228 sq.).
(129) Saint-Just, dans son rapport, est très bref sur Westermann. Il se
borne à le qualifier sommairement de complice de Dumouriez. Il est
certain que l'aventurier alsacien échappa à toutes les poursuites aussi
longtemps que les dantonistes furent influents. En avril 1793, il sort
blanchi de l'enquête ordonnée contre lui pour sa conduite à Lille au
moment de la trahison de Dumouriez (Voir notre article: Westermann et
la Cour à la veille du 10 août). En juillet 1793, enquêté de nouveau
pour son rôle dans la défaite de Châtillon-en-Vendée, il est de nouveau
blanchi par Julien de Toulouse, malgré les adjurations de Marat, qui
attaque à ce sujet Danton, etc. Quand Fouquier-Tinville décerna un
mandat d'arrêt contre Westermann, comme compromis dans le procès de
Fabre et de ses complices, Couthon dut faire ratifier l'arrestation par
la Convention elle-même, parce que, dit-il, le 13 germinal, "il existe
un décret qui porte que le général ne pourra être mis en état
d'arrestation sans qu'au préalable la Convention en ait été instruite".
Il s'agit du décret du 18 nivôse an II rendu sur la motion de Lecointre.
(130) Danton fit voter, le 8 mars 1793, la nomination des commissaires
de la Convention, qui se rendirent, le soir même, dans les sections de
Paris pour enrôler les citoyens.
(131) On a vu plus haut que Saint-Just a adopté la version de
Robespierre.
(132) Sur ce personnage, consulter mon livre _La Révolution et les
Etrangers_, p. 104 et sq. Saint-Just a reproduit presque textuellement
dans son rapport ces phrases de Robespierre (p. 15).
(133 et 134) Ces phrases ont passé presque littéralement dans le
rapport de Saint-Just (p. 15). On trouvera les manifestes de Dumouriez:
au tome LXI des Archives parlementaires.
(135) Le 10 avril 1793, les autorités girondines de Bordeaux saisirent,
sur un courrier extraordinaire que le jacobin Desfieux envoyait à
Toulouse, une série de correspondances très compromettantes, parmi
lesquelles une lettre de Desfieux à son ami Grignon, qui ne laissaient
aucun doute sur les projets d'insurrection du parti montagnard.
Boyer-Fonfrède donna lecture de ces pièces à la Convention le 18 avril
(_Archives parlementaires_, t. LXII). Desfieux avait obtenu du ministre
des Affaires étrangères Lebrun, qui déjà l'avait envoyé en mission
auprès de Dumouriez, une subvention de 4 000 livres pour payer les
frais du courrier extraordinaire envoyé dans le Midi. Il dut en
convenir lors de son procès au tribunal révolutionnaire. Les jacobins
clairvoyants s'étonnèrent que Lebrun, dont les sympathies girondines
étaient notoires, ait accordé une telle subvention à Desfieux qui ne
cessait de dénoncer les girondins à la tribune du club et qui avait été
un des principaux organisateurs du mouvement du 10 mars. Ils
soupçonnèrent que Desfieux était de mèche avec les girondins et que
l'arrestation du courrier envoyé à Bordeaux et à Toulouse était un coup
monté. (Voir la déposition de Dufourny au procès d'Hébert). Ces
soupçons prenaient une grande vraisemblance de l'attitude équivoque de
Desfieux, qu'une pièce de l'armoire de fer (pièce 201) montrait comme
un agent de la Cour en mars 1791, et dont le rôle dans la trahison de
Dumouriez paraissait très louche. Desfieux avait d'ailleurs une fort
mauvaise réputation. Il était intéressé avec Chabot au tripot de la
Sainte-Amaranthe au Palais-Royal, et il fut accusé, lors de son procès,
de percevoir dans ce tripot le dixième du produit du jeu, de part à
demi avec Chabot. Quand celui-ci fut arrêté, un des premiers soins de
Robespierre fut de faire mettre Desfieux sous les verroux. Comparez
avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just (p. 15):
"Desfieux fit arrêter ses propres courriers à Bordeaux, ce qui donna
lieu à Gensonné de dénoncer la Montagne et à Guadet de déclamer contre
Paris."
(136) "Desfieux déposa depuis en faveur de Brissot au tribunal
révolutionnaire" (Saint-Just, p. 15). Desfieux déposa, le 8 brumaire,
au procès des girondins. Le texte de sa déposition, telle qu'elle est
transcrite au Moniteur, est hostile à Brissot. Mais il est possible que
les passages favorables à celui-ci aient été supprimés. Un dialogue
s'engagea entre Desfieux et Brissot au cours de la déposition du
premier. Brissot contesta certains faits et Desfieux ne lui répondit
pas.
(137) Voir mon étude: Fabre d'Eglantine inventeur de la Conspiration de
l'Etranger, dans les Annales révolutionnaires, 19x6, t. VIII, p.
311-335.
(138) L'agent de change Boucher déposa, le 4 frimaire, devant
l'administration de police de la commune de Paris, que Proli déjeunait
assez souvent chez lui avec Fabre d'Eglantine, Richer-Sérizy,
Bentabole, etc. (Archives nationales, W 76).
(139) La déclaration de Fabre d'Eglantine, faite le 28 brumaire au
Comité de Sûreté générale, ligure dans le recueil intitulé _Pièces
trouvées dans les papiers de Robespierre, imprimées en exécution du
décret du 3 vendémiaire an III_, p. 81-84. Voir mon livra sur
_L'affaire de la Compagnie des Indes_.
(140) "Fabre professoit alors [pendant le ministère de Danton]
hautement le fédéralisme et disoit qu'on diviseroit la France en quatre
parties" (Saint-Just, p. 12). Je n'ai pas retrouvé le document où Fabre
aurait exprimé l'opinion qui lui est reprochée par Robespierre et par
Saint-Just.
(141) Mot barré: chef (France). Robespierre est revenu sur Proli dans
son rapport sur la conspiration de l'étranger, publié dans les pièces
trouvées chez lui en l'an III.
(142) Voir notre étude: Hérault de Séchelles était-il dantoniste? dans
notre livre _La Conspiration de l'Etranger_.
(143) Mots barrés: il a été en relations avec tous les conspirateurs
(France).
(144) Mots barrés: espions des cours (France).
(145) Au tribunal révolutionnaire, Hérault reconnut qu'il avait
correspondu, en 1792, avec un prêtre réfractaire; mais il prétendit
qu'il lui avait donné de bons conseils: "Je lui conseillois de se
conformer aux lois et de ne point se plaindre de l'espèce d'anarchie
dans laquelle nous vivions..." (_Bulletin du tribunal_, 4e partie, n°
23.)
(146) Il s'agit d'une lettre de Henin, notre chargé d'affaires à
Constantinople, qui transmit au Comité de Salut public, le 11 novembre
1793, une communication écrite qu'il avait reçue de l'ambassadeur
d'Espagne à Venise Las Cazas, contenant des révélations sur les séances
du Comité de Salut public. Voir à ce sujet mon article: L'histoire
secrète du Comité de Salut public, dans la _Revue des questions
historiques_ de janvier 1914. Barère déclare dans ses mémoires (t. II,
p. 159-165) que Hérault avait fait porter chez lui une grande quantité
de papiers diplomatiques qu'il aurait confiés à Proli, son ami.
Comparez avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just, p. 20:
"Alors Hérault, qui s'étoit placé à la tête des affaires diplomatiques,
mit tout en usage pour éventer les projets du gouvernement. Par lui les
délibérations les plus secrètes du Comité sur les affaires étrangères
étoient communiquées aux gouvernements ennemis."
(147) Pons de Boutier de Catus fut arrêté, le 25 ventôse an II, dans la
maison de Hérault, par le Comité de surveillance de la section Le
Peletier (Arch. nat. F7 4635). Hérault et Simond allèrent le réclamer.
Déjà Hérault était allé réclamer Proli à la même section, quand elle
l'avait mis en arrestation le 12 octobre 1793. Voir les lettres de
l'administrateur de police Blandier, en date de ce jour (Arch. nat. F7
4574 83).
(147) Simond avait accompagné Hérault de Séchelles dans sa mission du
Mont-Blanc. Il était lié, comme Hérault lui-même, avec le parti
hébertiste. Du Mont-Blanc, il avait ramené une des soeurs de
Bellegarde, dont l'autre, femme d'un colonel au service de la
Sardaigne, était la maîtresse d'Hérault.
* * * * * * * * * *
[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Discours
couronné par la Société royale des arts et sciences de Metz, sur les
questions suivantes, proposées pour sujet du prix de l'année 1784:
1° Quelle est l'origine de l'opinion qui étend, sur tous les individus
d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines
infamantes que subit un coupable? 2° Cette opinion est-elle plus
nuisible qu'utile? 3° Dans le cas où l'on se déciderait pour
l'affirmative, quels seraient les moyens de parer aux inconvénients
qui en résultent?_
Texte du discours imprimé
Transcrit en français moderne]
DISCOURS
COURONNE
PAR LA SOCIETE ROYALE
DES ARTS ET DES SCIENCES DE METZ,
_Sur les Questions suivantes, proposées pour sujet du Prix de l'année
1784_.
1°. Quelle est l'origine de l'opinion, qui étend sur tous les individus
d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines
infâmantes que subit un coupable?
2°. Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile?
3°. Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels
seraient les moyens de parer aux inconvénients qui en résultent?
_Par M. DE ROBESPIERRE, Avoc. en Parlement_.
Quod genus hoc Hominum? Quaeve hunc tam barbara morem
Permittit Patria?
VIRG. AEn.
A AMSTERDAM,
_ET se trouve A PARIS_,
Chez J. G. MERIGOT, jeune, Libraire, quai des Augustins.
M. DCC. LXXXV.
DISCOURS
COURONNE
PAR LA SOCIETE ROYALE
DES ARTS ET DES SCIENCES DE METZ,
Sur les Questions suivantes, proposées pour sujet du Prix de l'année
1784.
1°. _Quelle est l'origine de l'opinion, qui étend sur tous les
individus d'une même famille, une partie de la honte attachée aux
peines infâmantes que subit un coupable?_
2°. _Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile?_
3°. _Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels
seraient les moyens de parer aux inconvénients qui en résultent?_
Messieurs,
C'est un sublime spectacle de voir les compagnies savantes, sans cesse
occupées d'objets utiles à l'intérêt public, inviter le génie, par
l'appât des plus flatteuses récompenses, à frapper sur les préjugés qui
troublent le bonheur de la société.
Cette opinion impérieuse, qui voue à l'infamie les parents des
malheureux qui ont encouru l'animadversion des lois, semblait avoir
échappé jusqu'ici à leur attention. Vous avez eu la gloire, Messieurs,
de diriger les premiers vers cet objet intéressant les travaux de ceux
qui aspirent aux couronnes académiques. Un sujet si grand a éveillé
l'attention du public; il a allumé parmi les gens de lettres une noble
émulation. Heureux ceux qui ont reçu de la nature le génie nécessaire
pour le traiter d'une manière qui réponde à son importance, et qui soit
digne de la Société célèbre qui l'a proposé! Je suis loin de trouver en
moi ces grandes ressources; mais je n'en ai pas moins osé vous
présenter mon tribut: c'est le désir d'être utile; c'est l'amour de
l'humanité qui vous l'offre; il ne saurait être tout à fait indigne de
vous.
PREMIERE PARTIE.
La première des trois questions que j'ai à discuter pourra paraître, au
premier coup d'oeil, offrir des difficultés insurmontables.
Comment découvrir l'origine d'une opinion qui remonte aux siècles les
plus reculés? Comment démêler les rapports imperceptibles par lesquels
un préjugé peut tenir à mille circonstances inconnues, à mille causes
impénétrables? S'engager dans une pareille discussion, n'est-ce pas
d'ailleurs s'exposer à rendre raison de ce qui n'est peut-être que
l'ouvrage du hasard? N'est-ce pas vouloir chercher des règles au
caprice et des motifs à la bizarrerie?
Telles sont les idées qui se présentèrent d'abord à mon esprit; mais
j'ai réfléchi qu'en proposant cette question, vous aviez jugé par là
même qu'elle n'était pas impossible à résoudre: votre autorité m'a
séduit, et j'ai osé entreprendre cette tâche.
II m'a semblé d'abord qu'une observation très simple me découvrait les
premières traces du préjugé dont je parle.
Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles, j'ai
cru remarquer que les hommes étaient partout naturellement enclins à
étendre, en quelque sorte, le mérite ou les fautes d'un individu à ceux
qui lui sont unis par des liens étroits. Il semble que les sentiments
d'amour et d'admiration que la vertu nous inspire se répandent jusqu'à
un certain point sur tout ce qui tient à elle; tandis que le mépris et
l'indignation qui suivent le vice rejaillissent en partie sur ceux qui
ont quelques rapports avec lui.
Tous les jours, on dit de cet homme, qu'il est l'honneur de sa famille;
et de cet autre, qu'il en est la honte. On applique même cette idée à
des liaisons plus générales, et par conséquent plus faibles; on
intéresse quelquefois, pour ainsi dire, à la conduite d'un particulier
la gloire d'une nation. Que dis-je? celle de l'humanité entière.
N'appelle-t-on pas un Trajan, un Antonin, l'honneur de l'espèce
humaine? Ne dit-on pas d'un Néron, d'un Caligula qu'il en est
l'opprobre?
Ces manières de s'exprimer sont de toutes les langues, de tous les
temps et de tous les pays; elles annoncent un sentiment commun à tous
les peuples; et c'est dans cette disposition naturelle, que je trouve
le premier germe de l'opinion dont je cherche l'origine. Modifiée chez
les différents peuples par des circonstances différentes elle a acquis
plus ou moins d'empire; ici elle est restée dans les bornes que lui
prescrivaient la nature et la raison; là, elle a prévalu sur les
principes de la justice et de l'humanité; elle a enfanté ce préjugé
terrible, qui flétrit une famille entière pour le crime d'un seul, et
ravit l'honneur à l'innocence même.
Vouloir expliquer en détail toutes les raisons particulières qui
auraient pu influer sur ses progrès, ce serait un projet aussi immense
que chimérique; je me bornerai dans cette recherche à l'examen des
causes générales.
La plus puissante de toutes me parait être la nature du gouvernement.
Dans les Etats despotiques, la loi n'est autre chose que la volonté du
Prince; les peines et les récompenses semblent être plutôt les signes
de sa colère ou de sa bienveillance que les suites du crime ou de la
vertu. Lorsqu'il punit, sa justice même ressemble toujours à la
violence et à l'oppression.
Ce n'est point la loi, inexorable, incorruptible; mais sage, juste,
équitable, qui procède au jugement des accusés avec l'appareil de ces
formes salutaires qui attestent son respect pour l'honneur et pour la
vie des hommes, qui ne dévoue un citoyen au supplice que lorsqu'elle y
est forcée par l'évidence des preuves, mais qui par cette raison même
imprime à celui qu'elle condamne une flétrissure ineffaçable.
C'est un pouvoir irrésistible, qui frappe sans discernement et sans
règle; c'est la foudre qui tombe, brise, écrase tout ce qu'elle
rencontre; dans un pareil gouvernement, la honte attachée au supplice
est trop faible pour rejaillir jusque sur la famille de celui qui l'a
subi.
D'ailleurs ce préjugé suppose des idées d'honneur poussées jusqu'au
raffinement. Mais qu'est-ce que l'honneur dans les Etats despotiques?
On sait qu'il est tellement inconnu dans ces contrées, que dans
quelques-unes, en Perse par exemple, la langue n'a pas même de mot pour
exprimer cette idée. Eh! comment des âmes dégradées par l'esclavage
pourraient-elles outrer la délicatesse en ce genre? Au reste, ces
raisonnements sont assez justifiés par l'expérience, puisque non
seulement en Perse, mais en Turquie, à la Chine, au Japon et chez les
autres peuples soumis au despotisme, on ne trouve aucune trace de
l'opinion dont il s'agit ici.
Ce n'est pas non plus dans les véritables républiques qu'elle exercera
sa tyrannie.
Là l'état d'un citoyen est un objet trop important, pour être abandonné
à la discrétion d'autrui. Chaque particulier ayant part au
gouvernement, étant membre de la souveraineté, il ne peut être
dépouillé de cette auguste prérogative par la faute d'un autre; et,
tant qu'il la conserve, l'intérêt et la dignité de l'Etat ne souffrent
pas qu'il soit flétri si légèrement par les préjugés. La liberté
républicaine se révolterait contre ce despotisme de l'opinion; loin de
permettre à l'honneur de sacrifier à ses fantaisies les droits des
citoyens, elle l'oblige de les soumettre à la force des lois et à
l'influence des moeurs qui les protègent.
D'ailleurs chez des peuples où la carrière de la gloire et des dignités
est toujours ouverte aux talents, la facilité de faire oublier des
crimes qui nous sont étrangers, par des actions éclatantes qui nous
sont propres, ne laisse point lieu au genre de flétrissure dont je
parle; l'habitude de voir des hommes illustres dans les parents d'un
coupable suffirait seule pour anéantir ce préjugé.
On pourrait ajouter une autre raison, qui tient au principe fondamental
de l'espèce de gouvernement dont je parle. Le ressort essentiel des
républiques est la vertu, comme l'a prouvé l'auteur de l'Esprit des
Lois, c'est-à-dire la vertu politique, qui n'est autre chose que
l'amour des lois et de la patrie; leur constitution même exige que tous
les intérêts particuliers, toutes les liaisons personnelles, cèdent
sans cesse au bien général. Chaque citoyen faisant partie de la
souveraineté, comme je l'ai déjà dit, il est obligé à ce titre de
veiller à la sûreté de la patrie, dont les droits sont remis entre ses
mains: il ne doit pas épargner même le coupable le plus cher, quand le
salut de la république demande sa punition. Mais comment pourrait-il
observer ce pénible devoir, si le déshonneur devait être le prix de sa
fidélité à le remplir? Soumettez Brutus à cette terrible épreuve,
croyez-vous qu'il aura le triste courage de cimenter la liberté romaine
par le sang de deux fils criminels? Non: une grande âme peut immoler à
l'Etat la fortune, la vie, la nature même, mais jamais l'honneur.
Ici j'ai encore l'avantage de voir que mon système n'est point démenti
par les faits. Un coup d'oeil jeté sur l'histoire des anciennes
républiques suffit pour me convaincre que le préjugé dont je parle en
était banni.
A Rome, par exemple, le décemvir _Appius Claudius_, convaincu d'avoir
opprimé la liberté publique, souillé du sang innocent de Virginie,
meurt dans la prison d'où il allait sortir pour subir la peine due à
tant de forfaits. La famille de _Claudius_ fut-elle déshonorée? Non:
immédiatement après sa mort, je vois _Caïus Claudius_ son oncle briller
encore aux premiers rangs des citoyens, soutenir avec hauteur les
prérogatives du Sénat, s'élever contre les entreprises des Tribuns avec
cette fierté héréditaire que ses ancêtres avoient toujours déployée
dans les affaires publiques. Ce qui me paraît surtout caractériser
l'esprit de la nation relativement à l'objet dont il est ici question,
c'est que dans les discours que les historiens de la république prêtent
à _Claudius_ dans ces occasions, ce Romain ne craint pas de rappeler au
peuple le souvenir de ces mêmes décemvirs dont son neveu avait été le
chef. Il y a plus; je vois le fils même de cet _Appius_ gouverner, en
qualité de tribun militaire, la république dont son père avait été
l'oppresseur et la victime.
La punition des autres décemvirs ne ferma pas non plus le chemin des
honneurs à leurs familles. A peine le peuple a-t-il condamné
_Duillius_, qu'il choisit pour tribun un citoyen de son sang et de son
nom. Les jugements qui flétrirent _Fabius Vibulanus_, _Marcus
Cervilius_ et _M. Cornelius_ ne précèdent que de quelques années
l'élévation de leurs proches au tribunal militaire et au consulat.
_M. Manlius_ accusé d'avoir conspiré contre la république est condamné
à être précipité du haut de la roche Tarpéienne: quatorze ou quinze ans
après son supplice, les Romains défèrent à _Publius Manlius_, l'un de
ses descendants, avec le titre de dictateur, la puissance la plus
absolue à laquelle un citoyen puisse aspirer.
Je ne finirais pas si je voulais épuiser tous les exemples de ce genre
que l'histoire me présente. Je me contenterai de rappeler encore ici
celui d'une nation voisine dont les moeurs sont une nouvelle preuve de
mon système: tout le monde sait que l'Angleterre, qui, malgré le nom de
monarchie, n'en est pas moins une véritable république, a secoué le
joug de l'opinion qui fait l'objet de nos recherches.
Quels sont donc les lieux où elle domine? Ce sont les monarchies: c'est
là que secondée par la nature du gouvernement, soutenue par les moeurs,
nourrie par l'esprit général, elle semble établir son empire sur une
base inébranlable.