gouvernement monarchique; non pas cet honneur philosophique, qui n'est
autre chose que le sentiment exquis qu'une âme noble et pure a de sa
propre dignité, qui a la raison pour base et se confond avec le devoir,
qui existerait même loin des regards des hommes sans autre témoin que
le Ciel et sans autre juge que la conscience; mais cet honneur
politique dont la nature est d'aspirer aux préférences et aux
distinctions, qui fait que l'on ne se contente pas d'être estimable,
mais que l'on veut surtout être estimé, plus jaloux de mettre dans sa
conduite de la grandeur que de la justice, de l'éclat et de la dignité
que [de] la raison; cet honneur qui tient plus à la vanité qu'à la
vertu, mais qui, dans l'ordre politique, supplée à la vertu même,
puisque, par le plus simple de tous les ressorts, il force les citoyens
à marcher vers le bien public lorsqu'ils ne pensent aller qu'au but de
leurs passions particulières; cet honneur enfin souvent aussi bizarre
dans ses lois que grand dans ses effets; qui produit tant de sentiments
sublimes et tant d'absurdes préjugés, tant de traits héroïques et tant
d'actions extravagantes; qui se pique ordinairement de respecter les
lois, et quelquefois aussi se fait un devoir de les enfreindre; qui
prescrit impérieusement l'obéissance aux volontés du Prince; et
cependant permet de refuser ses services, à quiconque se croit blessé
par une injuste préférence; qui ordonne en même temps de traiter avec
générosité les ennemis de la patrie, et de laver un affront dans le
sang du citoyen.
Ne cherchons point ailleurs que dans ce sentiment, tel que nous venons
de le peindre, la source du préjugé dont il est ici question. Si l'on
considère la nature de cet honneur, fertile en caprices, toujours porté
à une excessive délicatesse, appréciant les choses par leur éclat
plutôt que par leur valeur intrinsèque, les hommes par des accessoires,
par des titres qui leur sont étrangers, plutôt que par leurs qualités
personnelles, on concevra facilement comment il a pu livrer au mépris
ceux qui tiennent à un scélérat flétri par la société.
Il pouvait établir ce préjugé d'autant plus aisément, qu'il était
encore favorisé par d'autres circonstances relatives à la nature du
gouvernement dont je parle. L'Etat monarchique exige nécessairement des
prééminences, des distinctions de rangs; surtout un corps de noblesse,
regardé comme essentiel à sa constitution, suivant ce principe, que
_Bacon_ a développé avant _Montesquieu_: sans nobles point de monarque;
sans monarque, point de nobles. Dans ce gouvernement, l'opinion
publique attache nécessairement un prix infini à l'avantage de la
naissance; mais cette habitude même de faire dépendre l'estime que l'on
accorde à un citoyen de l'ancienneté de son origine, de l'illustration
de sa famille, de la grandeur de ses alliances, a déjà des rapports
assez sensibles avec le préjugé dont il est question. La même tournure
d'esprit qui fait que l'on respecte un homme parce qu'il est né d'un
père noble, qu'on le dédaigne parce qu'il sort de parents obscurs,
conduit naturellement à le mépriser lorsqu'il a reçu le jour d'un homme
flétri, ou qu'il l'a donné à un scélérat.
Combien d'autres circonstances particulières ont pu augmenter
l'influence de ces causes générales dans les monarchies modernes, et
surtout en France!
Les anciennes lois françaises ne punissaient les crimes des nobles que
par la perte de leurs privilèges; les peines afflictives étaient
réservées pour le roturier ou vilain; dans la suite le clergé fut aussi
affranchi par ses prérogatives de cette dernière espèce de punitions.
Quel obstacle pouvait trouver alors le préjugé qui déshonorait les
familles de ceux qui étaient condamnés au supplice? il ne s'attachait
qu'à cette partie de la nation, avilie pendant tant de siècles par la
plus dure et la plus honteuse servitude.
S'il eût attaqué les deux corps qui dominaient dans l'Etat, s'il eût
mis en danger l'honneur des seuls citoyens dont les droits parussent
alors dignes d'être respectés, il est probable qu'il aurait été bientôt
anéanti
Nous avons d'autant plus de raison de le croire, qu'il n'a jamais pu
étendre son empire jusqu'aux grandes maisons du royaume. Aujourd'hui
que les nobles ont été soumis aux punitions corporelles, la famille
d'un illustre coupable échappe encore au déshonneur. Tandis que le
gibet flétrit pour jamais les parents du roturier, le fer qui abat la
tête d'un Grand n'imprime aucune tache à sa postérité.
Mais par la raison contraire, cette opinion cruelle s'est établie sans
peine dans des temps de barbarie où elle frappait à loisir sur un
peuple esclave, si méprisable aux yeux de ce clergé puissant et de
cette superbe noblesse qui l'opprimaient.
Je ne dirai plus qu'un mot sur ce sujet, pour observer que ce même
préjugé pouvait être encore fortifié par une coutume bizarre, qui régna
longtemps chez la plupart des nations de l'Europe: je parle du combat
judiciaire.
Lorsque cette absurde institution décidait de toutes les affaires
civiles et criminelles, les parents de l'accusé étaient souvent obligés
de devenir eux-mêmes parties dans le procès d'où dépendait son sort.
Lorsque sa faiblesse, ses infirmités, son sexe surtout ne lui
permettaient pas de prouver son innocence l'épée à la main, ses proches
embrassaient sa querelle et combattaient à sa place. Le procès devenait
donc en quelque sorte pour eux une affaire personnelle, la punition de
l'accusé était la suite de leur défaite; et dès lors il était moins
étonnant qu'ils en partageassent la honte, surtout chez des peuples qui
ne connaissaient d'autre mérite que les qualités guerrières.
SECONDE PARTIE.
Après avoir cherché l'origine du préjugé qui fait l'objet de nos
réflexions, j'ai à discuter une seconde question peut-être plus
intéressante encore: ce préjugé est-il plus nuisible qu'utile?
J'avoue que je n'ai jamais pu concevoir comment les sentiments
pouvaient être partagés sur un point que la raison et l'humanité
décident si clairement. Aussi quand j'ai vu une société savante aussi
distinguée proposer cette question, je n'ai jamais cru que son
intention fût d'offrir un problème à résoudre; mais seulement une
erreur funeste à combattre, un usage barbare à détruire, une des plaies
de la société à guérir.
D'abord, qu'une opinion, dont l'effet est de faire porter à l'innocence
ce que la peine du crime a de plus accablant, soit injuste, c'est une
vérité, ce me semble, qui n'a pas besoin de preuve: mais ce point
résolu, la question est décidée; si elle est injuste, elle n'est donc
pas utile? De toutes les maximes de la morale, la plus profonde, la
plus sublime peut-être, et en même temps la plus certaine, est celle
qui dit: que rien n'est utile, que ce qui est honnête.
Les lois de l'Etre suprême n'ont pas besoin d'autre sanction que des
suites naturelles qu'il a lui-même attachées à la fidélité qui les
respecte ou à l'audace qui les enfreint: la vertu produit le bonheur,
comme le soleil produit la lumière; tandis que le malheur sort du
crime, comme l'insecte impur naît du sein de la corruption.
Le jour est arrivé où _César_ saisit enfin le prix de ses travaux, de
ses victoires et de ses forfaits; il triomphe, il règne, il est assis
fur le trône de l'univers. César est-il heureux? Non. Il échapperait en
vain au fer de ses ennemis qui vont l'immoler à la liberté; la peine
qui le poursuit ne l'atteindrait pas moins sûrement: il ne vivrait que
pour apprendre tous les jours par de terribles leçons, que ce qui n'est
point honnête ne saurait être juste.
Cette maxime vraie en morale ne l'est pas moins en politique: les
hommes isolés et les hommes réunis en corps de nations sont également
soumis à celte loi. La prospérité des Etats repose nécessairement sur
la base immuable de l'ordre, de la justice et de la sagesse: toute loi
injuste, toute institution cruelle qui offense le droit naturel,
contrarie ouvertement leur but, qui est la conservation des droits de
l'homme, le bonheur et la tranquillité des citoyens.
Si les politiques paraissent avoir souvent méconnu ces principes, c'est
qu'en général les politiques ont beaucoup de mépris pour la morale;
c'est que la force, la témérité, l'ignorance et l'ambition ont trop
souvent gouverné la terre.
Au reste, si j'avais eu à démontrer la vérité de la maxime que j'ai
exposée par un exemple frappant, j'aurais choisi précisément celui que
me fournit le préjugé dont il est ici question.
Mais ici j'entends des voix s'élever en sa faveur; je crois rencontrer
dès le premier pas un sophisme accrédité, qui lui a donné un assez
grand nombre de partisans. Il est, dit-on, salutaire à la société; il
prévient une infinité de crimes; il force les parents à veiller sur la
conduite des parents; il rend les familles garantes des membres qui les
composent.
Des citoyens garants des crimes d'un autre citoyen! Eh! c'est
précisément ce monstre de l'ordre social que j'attaque. C'est par des
lois sages, c'est par le maintien des moeurs, plus puissantes que les
lois, qu'il faut arrêter le crime; et non par des usages atroces,
toujours plus funestes à la société que les délits mêmes qu'ils
pourraient prévenir.
A la Chine on a imaginé un moyen frappant d'établir cette espèce de
garantie dont on nous vante les avantages. Là, les lois condamnent à
mort les pères dont les enfants ont commis un crime capital. Que
n'adoptons-nous cette loi? Cette idée nous fait frémir... et nous
l'avons réalisée. Ne nous prévalons pas de la circonstance que nous
n'avons pas été jusqu'à ôter la vie aux parents du coupable: nous avons
fait plus, même dans nos propres principes, puisque nous rougirions de
mettre la vie même en concurrence avec l'honneur.
Mais, après tout, ce préjugé nous donne t-il en effet le dédommagement
qu'on nous promet? Comment diminue-t-il le nombre des crimes? Est-ce de
la part de ceux qui sont capables de les commettre? Je n'ai pas l'idée
d'un homme assez scélérat pour fouler aux pieds les lois les plus
sacrées, et cependant assez sensible, assez généreux, assez délicat,
pour craindre d'imprimer à sa famille le déshonneur qu'il ne redoute
pas pour lui-même.
Le préjugé produira-t-il plus d'effet de la part des parents? Rendra
t-il le père plus attentif à l'éducation de ses enfants? Quand son
esprit pourrait se fixer sur les horribles images qu'il lui
présenterait, quand la tendresse paternelle, toujours si prompte à se
flatter, pourrait penser sérieusement qu'elle caresse peut-être des
monstres capables de mériter un jour toute la sévérité des lois, cet
affreux mobile serait au moins superflu; car il n'est pas un seul père
qui ne se propose quelque chose de plus que d'empêcher que ses enfants
n'expirent un jour sur un échafaud.
Peut-être m'objectera-t-on que ce motif peut engager les parents à
réclamer le secours de l'autorité contre des enfants pervers qui les
menacent d'un déshonneur prochain.
Mais, outre que la dernière classe des citoyens n'a pas les ressources
nécessaires pour se procurer ce remède violent, quand un père se
détermine-il à en faire usage? Lorsque le mal est devenu incurable;
lorsque la corruption de son fils est parvenue à sa dernière période;
lorsque des écarts multipliés qu'il connaît souvent le dernier, et qui
ont déjà mérité l'animadversion de la justice, le force à des démarches
humiliantes, qui laissent toujours une tache sur l'objet de sa
tendresse.
Et souvent, à peine l'aura-t-il privé de la liberté dont il abuse, que
séduit par l'espoir d'un changement dont lui seul peut se flatter, il
obtiendra la révocation de l'ordre fatal qu'il aura sollicité; le
coupable, dont les inclinations funestes auront été fortifiées encore
par la compagnie des hommes vicieux, que la même punition aura
rassemblés dans sa prison, ou par la solitude, non moins dangereuse
pour les âmes perverses que le commerce des méchants, rentrera dans le
sein de la société, où il rapportera de funestes dispositions à tous
les crimes qui peuvent la troubler.
Voilà donc les avantages que nous procure ce préjugé; c'était bien la
peine d'être injustes et barbares.
Mais d'ailleurs pour avoir au moins un prétexte de rendre le père
responsable à ce point des actions de ses enfants, il faudrait au moins
lui laisser tous les moyens nécessaires pour les diriger.
Les _Chinois_ sont en cela plus conséquents que nous: leurs lois leur
donnent un pouvoir sans bornes sur leur famille; elles punissent,
dit-on, de n'en avoir pas usé. Mais nous qui avons presque entièrement
soustrait à l'autorité paternelle la personne et les biens des enfants,
nous qui fixons à un âge si peu avancé le terme de leur indépendance,
comment imputerions-nous aux pères tant de fautes qu'ils ne peuvent
empêcher? Ah! si nous voulons exercer envers eux cette rigueur,
rendons-leur du moins toutes leurs prérogatives; rétablissons ce
tribunal domestique que les anciens peuples regardaient avec raison
comme la sauvegarde des moeurs... ou plutôt cette institution nous
prouverait bientôt que pour mettre un frein au crime, il n'est pas
nécessaire d'opprimer l'innocence et d'outrager l'humanité.
Mais enfin, quand nous pourrions pallier par ce frivole prétexte notre
injustice envers des pères, comment la justifierons-nous à l'égard des
autres parents du coupable? Quelle autorité le frère a-t-il pour
corriger le frère? Quelle puissance le fils exerce-t-il sur son père?
Et la tendre, la timide, la vertueuse épouse, est-elle criminelle pour
n'avoir pas réprimé les excès du maître auquel la loi l'a soumise? De
quel droit portons-nous le désespoir dans son coeur abattu? De quel
droit la forçons-nous à cacher, comme un douloureux témoignage de sa
honte, les pleurs mêmes que lui arrache l'excès de son infortune?
J'ai cherché vainement de quelle apparence d'utilité on pouvait colorer
l'injustice du préjugé que je combats; mais je suis moins embarrassé à
découvrir les maux innombrables qu'il traîne après lui.
Pour bien les apprécier, il faudrait pouvoir suspendre un moment
l'impression de l'habitude qui nous l'a rendu trop familier, et le
considérer en quelque sorte dans un point de vue plus éloigné.
Je suppose donc qu'un habitant de quelque contrée lointaine, où nos
usages sont inconnus, après avoir voyagé parmi nous, retourne vers ses
compatriotes et leur tienne ce discours:
"J'ai vu des pays où règne une coutume singulière: toutes les fois
qu'un criminel est condamné au supplice, il faut que plusieurs autres
citoyens soient déshonorés. Ce n'est pas qu'on leur reproche aucune
faute; ils peuvent être justes, bienfaisants, généreux; ils peuvent
posséder mille talents et mille vertus; mais ils n'en sont pas moins
des gens infâmes.
"Avec l'innocence, ils ont encore les droits les plus touchants à la
commisération de leurs concitoyens. C'est, par exemple, une famille
désolée, à qui l'on arrache son chef et son appui, pour le traîner à
l'échafaud: on juge qu'elle serait trop heureuse si elle n'avait que ce
malheur à pleurer; on la dévoue elle-même à un opprobre éternel.
"Les infortunés! avec toute la sensibilité d'une âme honnête, ils sont
réduits à porter tout le poids de cette peine horrible, que le scélérat
peut seul soutenir. Ils n'osent plus lever les yeux, de peur de lire le
mépris sur le visage de tous ceux qui les environnent; tous les états
les dédaignent; tous les corps les repoussent; toutes les familles
craignent de se souiller par leur alliance; la société entière les
abandonne et les laisse dans une solitude affreuse; la bienfaisance
même qui les soulage se défend à peine du sentiment superbe et cruel
qui les outrage; l'amitié... j'oubliais que l'amitié ne peut plus
exister pour eux. Enfin leur situation est si terrible qu'elle fait
pitié à ceux mêmes qui en sont les auteurs; on les plaint du mépris que
l'on se sent pour eux, et on continue de les flétrir; on plonge le
couteau dans le coeur de ces victimes innocentes, mais ce n'est pas
sans être un peu ému de leurs cris."
A cet étonnant mais fidèle récit, que diraient les peuples dont je
parle? Ne croiraient-ils pas d'abord qu'un tel préjugé ne peut régner
que dans quelque contrée sauvage? On aurait beau ajouter que les
peuples qui l'ont adopté sont, d'ailleurs, justes, humains, éclairés;
qu'ils ont des moeurs polies, des lois sages, des institutions
sublimes; qu'ils savent mieux qu'aucun autre connaître les principes du
bonheur social et respecter les droits de l'humanité; qu'ils ont porté
les arts et les sciences à un degré de perfection inconnu au reste de
l'univers. Ils ne voudraient jamais croire à ces inconcevables
contradictions; ignorant tous les avantages qui nous dédommagent de ces
restes de l'ancienne barbarie, ils nous regarderaient peut-être comme
les plus malheureux des hommes; ils s'applaudiraient de ne pas vivre
dans des pays où l'innocence n'est point en sûreté, où les citoyens
sont sans cesse exposés au danger affreux de perdre le plus précieux de
tous les biens par des événements qui leur sont étrangers.
Tel est le premier inconvénient attaché à cet absurde préjugé; il est
fait pour nous effrayer. Nous regardons tout ce qui porte atteinte à la
stabilité de nos propriétés comme un coup funeste qui ébranle les
fondements du bonheur public; quelle idée nous formerons-nous donc d'un
préjugé qui soumet aux caprices du hasard l'honneur même, sans lequel
tous les autres biens sont sans prix et la vie n'est qu'un supplice?
Nous répétons tous les jours cette maxime équitable, qu'il vaut mieux
épargner mille coupables que de sacrifier un seul innocent: et nous ne
punissons pas un coupable, sans perdre plusieurs innocents!
La punition d'un scélérat, disons-nous, n'est qu'un exemple pour
d'autres scélérats; mais le supplice d'un homme de bien est l'effroi de
la société entière; et tous les jours nous donnons à la société ce
spectacle horrible, qui doit porter la terreur dans l'âme de chacun de
nous, puisque rien ne nous garantit que nous n'en serons jamais les
déplorables objets et qu'oppresseurs aujourd'hui, nous pouvons demain
être opprimés à notre tour.
Et quel tort pense-t-on que cause à l'Etat la flétrissure imprimée à
tant de citoyens!
Les législateurs éclairés se sont toujours montrés avares du sang même
le plus vil, lorsqu'ils ont pu le conserver à la patrie; ils n'ont pas
voulu lui ôter les moindres avantages qu'elle pouvait tirer de la
punition des criminels, qu'ils n'ont pas cru devoir condamner à la
mort. De là les peines qui attachent aux travaux publics les auteurs de
certains délits. Nos lois mêmes ont adopté ces principes; et nos
préjugés les blessent ouvertement en rendant inutiles à l'Etat tous les
citoyens irréprochables qui tiennent à un coupable.
Si, au lieu de leur imputer les fautes de leur parent, on leur faisait
un mérite de ne pas lui ressembler, la condamnation de ce dernier
serait pour eux un aiguillon puissant qui les forcerait à la faire
oublier par leurs qualités personnelles; mais nos préjugés privent à
jamais la société des services qu'ils pouvaient lui rendre. En leur
ôtant l'honneur, ils les anéantissent, ils les frappent d'une espèce de
mort civile non moins funeste que celle que la loi donne aux coupables
qu'elle condamne.
Plût au Ciel encore qu'ils ne fussent qu'inutiles et qu'ils ne
devinssent jamais dangereux!
L'opprobre avilit les âmes; celui que l'on condamne au mépris est forcé
à devenir méprisable. De quel sentiment noble, de quelle action
généreuse sera capable celui qui ne peut plus prétendre à l'estime de
ses semblables? Privé sans retour des avantages attachés à la vertu, il
faudra qu'il cherche un dédommagement dans les jouissances du vice.
Si la honte lui a laissé quelque ressort, craignons-le encore
davantage. Craignons son énergie même qui va se tourner en haine et en
désespoir... Je ne pense pas sens frémir aux mouvements terribles qui
doivent agiter une âme forte dans cette inconcevable situation: je
crois voir une de ces familles que le préjugé a précipitées à ce
dernier degré des misères humaines.
C'étaient des hommes pleins de talents et d'honneur: enflammés par une
noble ambition, encouragés par l'estime publique, ils marchaient à
grands pas vers la gloire et vers la fortune... Tout a changé: un
moment de délire a égaré quelqu'un de leurs proches, et les lois l'ont
puni. Accablés de ce coup horrible, ils sont demeurés longtemps
ensevelis dans un stupide abattement. Enfin il" ont levé les yeux en
tremblant vers leurs concitoyens; leur faible voix n'a osé se faire
entendre; mais un regard où la crainte se peignait avec la douleur a
imploré pour eux la protection de ceux qui les environnaient... mais le
terrible préjugé leur a défendu d'écouter la pitié; tous ont détourné
les yeux, et les ont voués pour jamais à l'abandon, à la misère, à
l'infamie... Que faites-vous, citoyens insensés? Comment osez-vous
ravir à ces infortunés l'honneur et l'espérance, si vous ne pouvez leur
arracher en même temps ce courage et cette ardente sensibilité que leur
donna la nature? Que feront-ils désormais de ces âmes fières et actives
dont ils portent tout le poids? Vous ne voulez plus qu'ils les exercent
pour la gloire, pour la vertu, pour la patrie; à quoi les
emploieront-ils donc? Au crime et à la vengeance. Tous les biens qui
peuvent flatter le coeur de l'homme et occuper son activité, se sons
tout-à-coup éclipsés pour eux; l'amitié, l'amour, la bienfaisance,
toutes ces affections douces qui consolent et qui élèvent l'âme, leur
sont désormais interdites; s'ils jettent les yeux autour d'eux, ils ne
voient plus que des oppresseurs; s'ils rentrent au-dedans d'eux- mêmes,
ils n'y trouvent que le sentiment amer de l'injustice atroce dont ils
sont les victimes; leur âme sans cesse irritée par cet excès de
barbarie, ne peut plus enfanter que des idées sinistres et des projets
cruels... Ah! que dans cet état affreux, un nouveau _Catilina_ ne
vienne point les inviter à conspirer avec lui pour la ruine d'une
odieuse patrie! je crains bien qu'il ne les trouve trop disposés à
surpasser ses fureurs. Dans une telle situation, les mêmes qualités qui
devaient être une source de grandes actions, doivent nécessairement les
conduire aux grands crimes. Pour combler tant d'horreurs, il ne
manquerait plus que de les voir un jour, ces malheureux, expirer
eux-mêmes sous le glaive de la justice. O citoyens! vous la verrez tôt
ou tard cette sanglante catastrophe; après avoir puni en eux des crimes
dont ils n'étaient point coupables, vous punirez ceux auxquels vous les
aurez vous-mêmes forcés; vous les condamnerez à mourir sur ce même
échafaud, encore teint du sang de ce parent coupable, dont leurs vertus
auraient pu surpasser les forfaits. Que dis-je; vous y volerez
peut-être en foule pour satisfaire une curiosité barbare; et qu'y
verrez-vous? Un spectacle fait pour vous instruire sans doute, le
triomphe de votre injustice et de votre folie, l'exemple le plus
terrible des horreurs que traîne après lui le plus atroce de tous les
préjugés.
Si nous considérons toute retendue des maux dont je viens de parler,
nous nous estimerons heureux toutes les fois que les parents des
coupables prendront le parti auquel ils ont assez souvent recours, de
fuir loin d'une injuste patrie, pour aller cacher leur honte dans des
contrées étrangères; et qu'ils ne feront point d'autre mal à l'Etat que
de porter aux nations rivales leur industrie, leurs talents, leurs
fortunes, avec la haine de la patrie qui les a persécutés.
Plus j'avance, et plus je découvre de nouvelles raisons de détester le
préjugé que j'attaque. Je le vois partout élever un signal de discorde
entre les citoyens; c'est par lui qu'une barrière insurmontable s'élève
tout à coup entre deux familles prêtes à s'unir par une étroite alliance;
c'est par lui que le dédain, le mépris, le deuil, le désespoir, succède
à l'estime, à l'amour, à la joie, à l'ivresse du bonheur; c'est lui qui,
arrachant l'un à l'autre des amants dont l'hymen allait combler les
voeux, ordonne à l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre à
l'impuissance de remplir jamais un des devoirs les plus sacrés du
citoyen. C'est ce même préjugé qui allume tant de querelles funestes.
Ceux qu'il flétrit sont sans cesse exposés à des affronts, qu'ils ne
souffrent pas toujours patiemment. La cause de leurs malheurs est un
des textes d'injures les plus familiers à la haine, à l'insolence, à
la brutalité, au faux honneur. De là les discussions, les rixes et
surtout les duels. C'est ainsi que ce préjugé fournit un aliment
inépuisable à cette autre frénésie, non moins funeste ni moins barbare
que lui, et avec laquelle il est sans doute bien digne de s'allier.
Il produit encore un autre inconvénient, peut-être moins sensible, mais
non moins réel.