L'honneur, comme on l'a souvent remarqué, l'honneur est l'âme du

gouvernement monarchique; non pas cet honneur philosophique, qui n'est

autre chose que le sentiment exquis qu'une âme noble et pure a de sa

propre dignité, qui a la raison pour base et se confond avec le devoir,

qui existerait même loin des regards des hommes sans autre témoin que

le Ciel et sans autre juge que la conscience; mais cet honneur

politique dont la nature est d'aspirer aux préférences et aux

distinctions, qui fait que l'on ne se contente pas d'être estimable,

mais que l'on veut surtout être estimé, plus jaloux de mettre dans sa

conduite de la grandeur que de la justice, de l'éclat et de la dignité

que [de] la raison; cet honneur qui tient plus à la vanité qu'à la

vertu, mais qui, dans l'ordre politique, supplée à la vertu même,

puisque, par le plus simple de tous les ressorts, il force les citoyens

à marcher vers le bien public lorsqu'ils ne pensent aller qu'au but de

leurs passions particulières; cet honneur enfin souvent aussi bizarre

dans ses lois que grand dans ses effets; qui produit tant de sentiments

sublimes et tant d'absurdes préjugés, tant de traits héroïques et tant

d'actions extravagantes; qui se pique ordinairement de respecter les

lois, et quelquefois aussi se fait un devoir de les enfreindre; qui

prescrit impérieusement l'obéissance aux volontés du Prince; et

cependant permet de refuser ses services, à quiconque se croit blessé

par une injuste préférence; qui ordonne en même temps de traiter avec

générosité les ennemis de la patrie, et de laver un affront dans le

sang du citoyen.

Ne cherchons point ailleurs que dans ce sentiment, tel que nous venons

de le peindre, la source du préjugé dont il est ici question. Si l'on

considère la nature de cet honneur, fertile en caprices, toujours porté

à une excessive délicatesse, appréciant les choses par leur éclat

plutôt que par leur valeur intrinsèque, les hommes par des accessoires,

par des titres qui leur sont étrangers, plutôt que par leurs qualités

personnelles, on concevra facilement comment il a pu livrer au mépris

ceux qui tiennent à un scélérat flétri par la société.

Il pouvait établir ce préjugé d'autant plus aisément, qu'il était

encore favorisé par d'autres circonstances relatives à la nature du

gouvernement dont je parle. L'Etat monarchique exige nécessairement des

prééminences, des distinctions de rangs; surtout un corps de noblesse,

regardé comme essentiel à sa constitution, suivant ce principe, que

_Bacon_ a développé avant _Montesquieu_: sans nobles point de monarque;

sans monarque, point de nobles. Dans ce gouvernement, l'opinion

publique attache nécessairement un prix infini à l'avantage de la

naissance; mais cette habitude même de faire dépendre l'estime que l'on

accorde à un citoyen de l'ancienneté de son origine, de l'illustration

de sa famille, de la grandeur de ses alliances, a déjà des rapports

assez sensibles avec le préjugé dont il est question. La même tournure

d'esprit qui fait que l'on respecte un homme parce qu'il est né d'un

père noble, qu'on le dédaigne parce qu'il sort de parents obscurs,

conduit naturellement à le mépriser lorsqu'il a reçu le jour d'un homme

flétri, ou qu'il l'a donné à un scélérat.

Combien d'autres circonstances particulières ont pu augmenter

l'influence de ces causes générales dans les monarchies modernes, et

surtout en France!

Les anciennes lois françaises ne punissaient les crimes des nobles que

par la perte de leurs privilèges; les peines afflictives étaient

réservées pour le roturier ou vilain; dans la suite le clergé fut aussi

affranchi par ses prérogatives de cette dernière espèce de punitions.

Quel obstacle pouvait trouver alors le préjugé qui déshonorait les

familles de ceux qui étaient condamnés au supplice? il ne s'attachait

qu'à cette partie de la nation, avilie pendant tant de siècles par la

plus dure et la plus honteuse servitude.

S'il eût attaqué les deux corps qui dominaient dans l'Etat, s'il eût

mis en danger l'honneur des seuls citoyens dont les droits parussent

alors dignes d'être respectés, il est probable qu'il aurait été bientôt

anéanti

Nous avons d'autant plus de raison de le croire, qu'il n'a jamais pu

étendre son empire jusqu'aux grandes maisons du royaume. Aujourd'hui

que les nobles ont été soumis aux punitions corporelles, la famille

d'un illustre coupable échappe encore au déshonneur. Tandis que le

gibet flétrit pour jamais les parents du roturier, le fer qui abat la

tête d'un Grand n'imprime aucune tache à sa postérité.

Mais par la raison contraire, cette opinion cruelle s'est établie sans

peine dans des temps de barbarie où elle frappait à loisir sur un

peuple esclave, si méprisable aux yeux de ce clergé puissant et de

cette superbe noblesse qui l'opprimaient.

Je ne dirai plus qu'un mot sur ce sujet, pour observer que ce même

préjugé pouvait être encore fortifié par une coutume bizarre, qui régna

longtemps chez la plupart des nations de l'Europe: je parle du combat

judiciaire.

Lorsque cette absurde institution décidait de toutes les affaires

civiles et criminelles, les parents de l'accusé étaient souvent obligés

de devenir eux-mêmes parties dans le procès d'où dépendait son sort.

Lorsque sa faiblesse, ses infirmités, son sexe surtout ne lui

permettaient pas de prouver son innocence l'épée à la main, ses proches

embrassaient sa querelle et combattaient à sa place. Le procès devenait

donc en quelque sorte pour eux une affaire personnelle, la punition de

l'accusé était la suite de leur défaite; et dès lors il était moins

étonnant qu'ils en partageassent la honte, surtout chez des peuples qui

ne connaissaient d'autre mérite que les qualités guerrières.

SECONDE PARTIE.

Après avoir cherché l'origine du préjugé qui fait l'objet de nos

réflexions, j'ai à discuter une seconde question peut-être plus

intéressante encore: ce préjugé est-il plus nuisible qu'utile?

J'avoue que je n'ai jamais pu concevoir comment les sentiments

pouvaient être partagés sur un point que la raison et l'humanité

décident si clairement. Aussi quand j'ai vu une société savante aussi

distinguée proposer cette question, je n'ai jamais cru que son

intention fût d'offrir un problème à résoudre; mais seulement une

erreur funeste à combattre, un usage barbare à détruire, une des plaies

de la société à guérir.

D'abord, qu'une opinion, dont l'effet est de faire porter à l'innocence

ce que la peine du crime a de plus accablant, soit injuste, c'est une

vérité, ce me semble, qui n'a pas besoin de preuve: mais ce point

résolu, la question est décidée; si elle est injuste, elle n'est donc

pas utile? De toutes les maximes de la morale, la plus profonde, la

plus sublime peut-être, et en même temps la plus certaine, est celle

qui dit: que rien n'est utile, que ce qui est honnête.

Les lois de l'Etre suprême n'ont pas besoin d'autre sanction que des

suites naturelles qu'il a lui-même attachées à la fidélité qui les

respecte ou à l'audace qui les enfreint: la vertu produit le bonheur,

comme le soleil produit la lumière; tandis que le malheur sort du

crime, comme l'insecte impur naît du sein de la corruption.

Le jour est arrivé où _César_ saisit enfin le prix de ses travaux, de

ses victoires et de ses forfaits; il triomphe, il règne, il est assis

fur le trône de l'univers. César est-il heureux? Non. Il échapperait en

vain au fer de ses ennemis qui vont l'immoler à la liberté; la peine

qui le poursuit ne l'atteindrait pas moins sûrement: il ne vivrait que

pour apprendre tous les jours par de terribles leçons, que ce qui n'est

point honnête ne saurait être juste.

Cette maxime vraie en morale ne l'est pas moins en politique: les

hommes isolés et les hommes réunis en corps de nations sont également

soumis à celte loi. La prospérité des Etats repose nécessairement sur

la base immuable de l'ordre, de la justice et de la sagesse: toute loi

injuste, toute institution cruelle qui offense le droit naturel,

contrarie ouvertement leur but, qui est la conservation des droits de

l'homme, le bonheur et la tranquillité des citoyens.

Si les politiques paraissent avoir souvent méconnu ces principes, c'est

qu'en général les politiques ont beaucoup de mépris pour la morale;

c'est que la force, la témérité, l'ignorance et l'ambition ont trop

souvent gouverné la terre.

Au reste, si j'avais eu à démontrer la vérité de la maxime que j'ai

exposée par un exemple frappant, j'aurais choisi précisément celui que

me fournit le préjugé dont il est ici question.

Mais ici j'entends des voix s'élever en sa faveur; je crois rencontrer

dès le premier pas un sophisme accrédité, qui lui a donné un assez

grand nombre de partisans. Il est, dit-on, salutaire à la société; il

prévient une infinité de crimes; il force les parents à veiller sur la

conduite des parents; il rend les familles garantes des membres qui les

composent.

Des citoyens garants des crimes d'un autre citoyen! Eh! c'est

précisément ce monstre de l'ordre social que j'attaque. C'est par des

lois sages, c'est par le maintien des moeurs, plus puissantes que les

lois, qu'il faut arrêter le crime; et non par des usages atroces,

toujours plus funestes à la société que les délits mêmes qu'ils

pourraient prévenir.

A la Chine on a imaginé un moyen frappant d'établir cette espèce de

garantie dont on nous vante les avantages. Là, les lois condamnent à

mort les pères dont les enfants ont commis un crime capital. Que

n'adoptons-nous cette loi? Cette idée nous fait frémir... et nous

l'avons réalisée. Ne nous prévalons pas de la circonstance que nous

n'avons pas été jusqu'à ôter la vie aux parents du coupable: nous avons

fait plus, même dans nos propres principes, puisque nous rougirions de

mettre la vie même en concurrence avec l'honneur.

Mais, après tout, ce préjugé nous donne t-il en effet le dédommagement

qu'on nous promet? Comment diminue-t-il le nombre des crimes? Est-ce de

la part de ceux qui sont capables de les commettre? Je n'ai pas l'idée

d'un homme assez scélérat pour fouler aux pieds les lois les plus

sacrées, et cependant assez sensible, assez généreux, assez délicat,

pour craindre d'imprimer à sa famille le déshonneur qu'il ne redoute

pas pour lui-même.

Le préjugé produira-t-il plus d'effet de la part des parents? Rendra

t-il le père plus attentif à l'éducation de ses enfants? Quand son

esprit pourrait se fixer sur les horribles images qu'il lui

présenterait, quand la tendresse paternelle, toujours si prompte à se

flatter, pourrait penser sérieusement qu'elle caresse peut-être des

monstres capables de mériter un jour toute la sévérité des lois, cet

affreux mobile serait au moins superflu; car il n'est pas un seul père

qui ne se propose quelque chose de plus que d'empêcher que ses enfants

n'expirent un jour sur un échafaud.

Peut-être m'objectera-t-on que ce motif peut engager les parents à

réclamer le secours de l'autorité contre des enfants pervers qui les

menacent d'un déshonneur prochain.

Mais, outre que la dernière classe des citoyens n'a pas les ressources

nécessaires pour se procurer ce remède violent, quand un père se

détermine-il à en faire usage? Lorsque le mal est devenu incurable;

lorsque la corruption de son fils est parvenue à sa dernière période;

lorsque des écarts multipliés qu'il connaît souvent le dernier, et qui

ont déjà mérité l'animadversion de la justice, le force à des démarches

humiliantes, qui laissent toujours une tache sur l'objet de sa

tendresse.

Et souvent, à peine l'aura-t-il privé de la liberté dont il abuse, que

séduit par l'espoir d'un changement dont lui seul peut se flatter, il

obtiendra la révocation de l'ordre fatal qu'il aura sollicité; le

coupable, dont les inclinations funestes auront été fortifiées encore

par la compagnie des hommes vicieux, que la même punition aura

rassemblés dans sa prison, ou par la solitude, non moins dangereuse

pour les âmes perverses que le commerce des méchants, rentrera dans le

sein de la société, où il rapportera de funestes dispositions à tous

les crimes qui peuvent la troubler.

Voilà donc les avantages que nous procure ce préjugé; c'était bien la

peine d'être injustes et barbares.

Mais d'ailleurs pour avoir au moins un prétexte de rendre le père

responsable à ce point des actions de ses enfants, il faudrait au moins

lui laisser tous les moyens nécessaires pour les diriger.

Les _Chinois_ sont en cela plus conséquents que nous: leurs lois leur

donnent un pouvoir sans bornes sur leur famille; elles punissent,

dit-on, de n'en avoir pas usé. Mais nous qui avons presque entièrement

soustrait à l'autorité paternelle la personne et les biens des enfants,

nous qui fixons à un âge si peu avancé le terme de leur indépendance,

comment imputerions-nous aux pères tant de fautes qu'ils ne peuvent

empêcher? Ah! si nous voulons exercer envers eux cette rigueur,

rendons-leur du moins toutes leurs prérogatives; rétablissons ce

tribunal domestique que les anciens peuples regardaient avec raison

comme la sauvegarde des moeurs... ou plutôt cette institution nous

prouverait bientôt que pour mettre un frein au crime, il n'est pas

nécessaire d'opprimer l'innocence et d'outrager l'humanité.

Mais enfin, quand nous pourrions pallier par ce frivole prétexte notre

injustice envers des pères, comment la justifierons-nous à l'égard des

autres parents du coupable? Quelle autorité le frère a-t-il pour

corriger le frère? Quelle puissance le fils exerce-t-il sur son père?

Et la tendre, la timide, la vertueuse épouse, est-elle criminelle pour

n'avoir pas réprimé les excès du maître auquel la loi l'a soumise? De

quel droit portons-nous le désespoir dans son coeur abattu? De quel

droit la forçons-nous à cacher, comme un douloureux témoignage de sa

honte, les pleurs mêmes que lui arrache l'excès de son infortune?

J'ai cherché vainement de quelle apparence d'utilité on pouvait colorer

l'injustice du préjugé que je combats; mais je suis moins embarrassé à

découvrir les maux innombrables qu'il traîne après lui.

Pour bien les apprécier, il faudrait pouvoir suspendre un moment

l'impression de l'habitude qui nous l'a rendu trop familier, et le

considérer en quelque sorte dans un point de vue plus éloigné.

Je suppose donc qu'un habitant de quelque contrée lointaine, où nos

usages sont inconnus, après avoir voyagé parmi nous, retourne vers ses

compatriotes et leur tienne ce discours:

"J'ai vu des pays où règne une coutume singulière: toutes les fois

qu'un criminel est condamné au supplice, il faut que plusieurs autres

citoyens soient déshonorés. Ce n'est pas qu'on leur reproche aucune

faute; ils peuvent être justes, bienfaisants, généreux; ils peuvent

posséder mille talents et mille vertus; mais ils n'en sont pas moins

des gens infâmes.

"Avec l'innocence, ils ont encore les droits les plus touchants à la

commisération de leurs concitoyens. C'est, par exemple, une famille

désolée, à qui l'on arrache son chef et son appui, pour le traîner à

l'échafaud: on juge qu'elle serait trop heureuse si elle n'avait que ce

malheur à pleurer; on la dévoue elle-même à un opprobre éternel.

"Les infortunés! avec toute la sensibilité d'une âme honnête, ils sont

réduits à porter tout le poids de cette peine horrible, que le scélérat

peut seul soutenir. Ils n'osent plus lever les yeux, de peur de lire le

mépris sur le visage de tous ceux qui les environnent; tous les états

les dédaignent; tous les corps les repoussent; toutes les familles

craignent de se souiller par leur alliance; la société entière les

abandonne et les laisse dans une solitude affreuse; la bienfaisance

même qui les soulage se défend à peine du sentiment superbe et cruel

qui les outrage; l'amitié... j'oubliais que l'amitié ne peut plus

exister pour eux. Enfin leur situation est si terrible qu'elle fait

pitié à ceux mêmes qui en sont les auteurs; on les plaint du mépris que

l'on se sent pour eux, et on continue de les flétrir; on plonge le

couteau dans le coeur de ces victimes innocentes, mais ce n'est pas

sans être un peu ému de leurs cris."

A cet étonnant mais fidèle récit, que diraient les peuples dont je

parle? Ne croiraient-ils pas d'abord qu'un tel préjugé ne peut régner

que dans quelque contrée sauvage? On aurait beau ajouter que les

peuples qui l'ont adopté sont, d'ailleurs, justes, humains, éclairés;

qu'ils ont des moeurs polies, des lois sages, des institutions

sublimes; qu'ils savent mieux qu'aucun autre connaître les principes du

bonheur social et respecter les droits de l'humanité; qu'ils ont porté

les arts et les sciences à un degré de perfection inconnu au reste de

l'univers. Ils ne voudraient jamais croire à ces inconcevables

contradictions; ignorant tous les avantages qui nous dédommagent de ces

restes de l'ancienne barbarie, ils nous regarderaient peut-être comme

les plus malheureux des hommes; ils s'applaudiraient de ne pas vivre

dans des pays où l'innocence n'est point en sûreté, où les citoyens

sont sans cesse exposés au danger affreux de perdre le plus précieux de

tous les biens par des événements qui leur sont étrangers.

Tel est le premier inconvénient attaché à cet absurde préjugé; il est

fait pour nous effrayer. Nous regardons tout ce qui porte atteinte à la

stabilité de nos propriétés comme un coup funeste qui ébranle les

fondements du bonheur public; quelle idée nous formerons-nous donc d'un

préjugé qui soumet aux caprices du hasard l'honneur même, sans lequel

tous les autres biens sont sans prix et la vie n'est qu'un supplice?

Nous répétons tous les jours cette maxime équitable, qu'il vaut mieux

épargner mille coupables que de sacrifier un seul innocent: et nous ne

punissons pas un coupable, sans perdre plusieurs innocents!

La punition d'un scélérat, disons-nous, n'est qu'un exemple pour

d'autres scélérats; mais le supplice d'un homme de bien est l'effroi de

la société entière; et tous les jours nous donnons à la société ce

spectacle horrible, qui doit porter la terreur dans l'âme de chacun de

nous, puisque rien ne nous garantit que nous n'en serons jamais les

déplorables objets et qu'oppresseurs aujourd'hui, nous pouvons demain

être opprimés à notre tour.

Et quel tort pense-t-on que cause à l'Etat la flétrissure imprimée à

tant de citoyens!

Les législateurs éclairés se sont toujours montrés avares du sang même

le plus vil, lorsqu'ils ont pu le conserver à la patrie; ils n'ont pas

voulu lui ôter les moindres avantages qu'elle pouvait tirer de la

punition des criminels, qu'ils n'ont pas cru devoir condamner à la

mort. De là les peines qui attachent aux travaux publics les auteurs de

certains délits. Nos lois mêmes ont adopté ces principes; et nos

préjugés les blessent ouvertement en rendant inutiles à l'Etat tous les

citoyens irréprochables qui tiennent à un coupable.

Si, au lieu de leur imputer les fautes de leur parent, on leur faisait

un mérite de ne pas lui ressembler, la condamnation de ce dernier

serait pour eux un aiguillon puissant qui les forcerait à la faire

oublier par leurs qualités personnelles; mais nos préjugés privent à

jamais la société des services qu'ils pouvaient lui rendre. En leur

ôtant l'honneur, ils les anéantissent, ils les frappent d'une espèce de

mort civile non moins funeste que celle que la loi donne aux coupables

qu'elle condamne.

Plût au Ciel encore qu'ils ne fussent qu'inutiles et qu'ils ne

devinssent jamais dangereux!

L'opprobre avilit les âmes; celui que l'on condamne au mépris est forcé

à devenir méprisable. De quel sentiment noble, de quelle action

généreuse sera capable celui qui ne peut plus prétendre à l'estime de

ses semblables? Privé sans retour des avantages attachés à la vertu, il

faudra qu'il cherche un dédommagement dans les jouissances du vice.

Si la honte lui a laissé quelque ressort, craignons-le encore

davantage. Craignons son énergie même qui va se tourner en haine et en

désespoir... Je ne pense pas sens frémir aux mouvements terribles qui

doivent agiter une âme forte dans cette inconcevable situation: je

crois voir une de ces familles que le préjugé a précipitées à ce

dernier degré des misères humaines.

C'étaient des hommes pleins de talents et d'honneur: enflammés par une

noble ambition, encouragés par l'estime publique, ils marchaient à

grands pas vers la gloire et vers la fortune... Tout a changé: un

moment de délire a égaré quelqu'un de leurs proches, et les lois l'ont

puni. Accablés de ce coup horrible, ils sont demeurés longtemps

ensevelis dans un stupide abattement. Enfin il" ont levé les yeux en

tremblant vers leurs concitoyens; leur faible voix n'a osé se faire

entendre; mais un regard où la crainte se peignait avec la douleur a

imploré pour eux la protection de ceux qui les environnaient... mais le

terrible préjugé leur a défendu d'écouter la pitié; tous ont détourné

les yeux, et les ont voués pour jamais à l'abandon, à la misère, à

l'infamie... Que faites-vous, citoyens insensés? Comment osez-vous

ravir à ces infortunés l'honneur et l'espérance, si vous ne pouvez leur

arracher en même temps ce courage et cette ardente sensibilité que leur

donna la nature? Que feront-ils désormais de ces âmes fières et actives

dont ils portent tout le poids? Vous ne voulez plus qu'ils les exercent

pour la gloire, pour la vertu, pour la patrie; à quoi les

emploieront-ils donc? Au crime et à la vengeance. Tous les biens qui

peuvent flatter le coeur de l'homme et occuper son activité, se sons

tout-à-coup éclipsés pour eux; l'amitié, l'amour, la bienfaisance,

toutes ces affections douces qui consolent et qui élèvent l'âme, leur

sont désormais interdites; s'ils jettent les yeux autour d'eux, ils ne

voient plus que des oppresseurs; s'ils rentrent au-dedans d'eux- mêmes,

ils n'y trouvent que le sentiment amer de l'injustice atroce dont ils

sont les victimes; leur âme sans cesse irritée par cet excès de

barbarie, ne peut plus enfanter que des idées sinistres et des projets

cruels... Ah! que dans cet état affreux, un nouveau _Catilina_ ne

vienne point les inviter à conspirer avec lui pour la ruine d'une

odieuse patrie! je crains bien qu'il ne les trouve trop disposés à

surpasser ses fureurs. Dans une telle situation, les mêmes qualités qui

devaient être une source de grandes actions, doivent nécessairement les

conduire aux grands crimes. Pour combler tant d'horreurs, il ne

manquerait plus que de les voir un jour, ces malheureux, expirer

eux-mêmes sous le glaive de la justice. O citoyens! vous la verrez tôt

ou tard cette sanglante catastrophe; après avoir puni en eux des crimes

dont ils n'étaient point coupables, vous punirez ceux auxquels vous les

aurez vous-mêmes forcés; vous les condamnerez à mourir sur ce même

échafaud, encore teint du sang de ce parent coupable, dont leurs vertus

auraient pu surpasser les forfaits. Que dis-je; vous y volerez

peut-être en foule pour satisfaire une curiosité barbare; et qu'y

verrez-vous? Un spectacle fait pour vous instruire sans doute, le

triomphe de votre injustice et de votre folie, l'exemple le plus

terrible des horreurs que traîne après lui le plus atroce de tous les

préjugés.

Si nous considérons toute retendue des maux dont je viens de parler,

nous nous estimerons heureux toutes les fois que les parents des

coupables prendront le parti auquel ils ont assez souvent recours, de

fuir loin d'une injuste patrie, pour aller cacher leur honte dans des

contrées étrangères; et qu'ils ne feront point d'autre mal à l'Etat que

de porter aux nations rivales leur industrie, leurs talents, leurs

fortunes, avec la haine de la patrie qui les a persécutés.

Plus j'avance, et plus je découvre de nouvelles raisons de détester le

préjugé que j'attaque. Je le vois partout élever un signal de discorde

entre les citoyens; c'est par lui qu'une barrière insurmontable s'élève

tout à coup entre deux familles prêtes à s'unir par une étroite alliance;

c'est par lui que le dédain, le mépris, le deuil, le désespoir, succède

à l'estime, à l'amour, à la joie, à l'ivresse du bonheur; c'est lui qui,

arrachant l'un à l'autre des amants dont l'hymen allait combler les

voeux, ordonne à l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre à

l'impuissance de remplir jamais un des devoirs les plus sacrés du

citoyen. C'est ce même préjugé qui allume tant de querelles funestes.

Ceux qu'il flétrit sont sans cesse exposés à des affronts, qu'ils ne

souffrent pas toujours patiemment. La cause de leurs malheurs est un

des textes d'injures les plus familiers à la haine, à l'insolence, à

la brutalité, au faux honneur. De là les discussions, les rixes et

surtout les duels. C'est ainsi que ce préjugé fournit un aliment

inépuisable à cette autre frénésie, non moins funeste ni moins barbare

que lui, et avec laquelle il est sans doute bien digne de s'allier.

Il produit encore un autre inconvénient, peut-être moins sensible, mais

non moins réel.

Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous · 第 10 / 14 段