hautement préconisé les dernières productions de Desmoulins: il avoit
osé, aux Jacobins, réclamer en leur faveur la liberté de la presse,
lorsque je proposai pour elles les honneurs de la brûlure (46). Dans la
dernière visite dont je parle, il me parla de Desmoulins avec mépris:
il attribua ses écarts à un vice privé et honteux, mais absolument
étranger (47) à la Révolution (48). Laignelot était témoin (49). La
contenance de Laignelot m'a paru équivoque: il a gardé à obstinément le
silence (50). Cet homme (51) a pour principe de briser lui-même les
instruments dont il s'est servi. Ils sont décrédités. Il n'a jamais
défendu un seul patriote, jamais attaqué un seul conspirateur, mais il
a fait le panégyrique de Fabre à l'assemblée électorale dernière (52);
il a prétendu que les liaisons de Fabre avec les aristocrates et ses
longues éclipses sur l'horizon révolutionnaire étaient un espionnage
concerté entre eux pour connaître les secrets (53) de l'aristocratie.
Pendant son court ministère, il a fait présent à Fabre, qu'il avait
choisi pour son secrétaire du sceau et pour son secrétaire intime, de
sommes considérables puisées dans le Trésor public. Il a lui-même
avancé 10 000 francs (54). Je l'ai entendu avouer les escroqueries et
les vols de Fabre tels que des souliers appartenant à l'armée, dont il
avoit chez lui magasin (55).
Il ne donna point asile à Adrien Duport, comme il est dit dans le
rapport (56), mais Adrien Duport qui, le 10 août, concertoit avec la
Cour le massacre du peuple, ayant été arrêté et détenu assez longtemps
dans les prisons de Melun, fut mis en liberté par ordre du ministre de
la justice Danton (57). Charles Lameth, prisonnier au Havre, fut aussi
élargi, je ne sais comment (58). Danton rejeta hautement toutes les
propositions que je lui fis d'écraser la conspiration et d'empêcher
Brissot de renouer ses trames, sous le prétexte qu'il ne fallait
s'occuper que de la guerre (59).
Au mois de septembre, il envoya Fabre en ambassade auprès de Dumouriez
(60). Il prétendit que l'objet de sa mission étoit de réconcilier
Dumouriez et Kellermann qu'il supposoit brouillés. Or, Dumouriez et
Kellermann n'écrivoient jamais à la Convention nationale sans parler de
leur intime amitié (61).
Dumouriez, lorsqu'il parut à la barre, appela Kellermann son intime ami
(62), et le résultat de cette union fut le salut du roi de Prusse et de
son armée (63). Et (64) quel conciliateur que Fabre pour deux généraux
orgueilleux qui prétendoient (65) faire les destinées de la France!
C'est en vain que, dès lors, on se plaignoit à Danton et à Fabre de la
faction girondine: ils soutenoient qu'il n'y avoit point là de faction
et que tout étoit le résultat de la vanité et des animosités
personnelles (66). Dans le même temps, chez Petion, où j'eus une
explication sur les projets de Brissot (67), Fabre et Danton se
réunirent à Petion pour attester l'innocence de leurs vues.
Quand je montrois à Danton le système de calomnie de Roland et des
brissotins, développé dans tous les papiers publics, Danton me
répondoit: "Que m'importe! L'opinion publique est une putain, la
postérité une sottise!" (68).
Le mot de vertu faisoit rire Danton; il n'y avoit pas de vertu plus
solide, disait-il plaisamment, que celle qu'il déployoit toutes les
nuits (69) avec sa femme. Comment un homme, à qui toute idée de morale
étoit étrangère, pouvoit-il être le défenseur de la liberté?
Une autre maxime de Danton étoit qu'il falloit se servir des fripons.
Aussi étoit-il entouré des intrigans les plus impurs (70). Il
professoit pour le vice une tolérance qui devoit lui donner autant de
partisans qu'il y a d'hommes corrompus dans le monde (71). C'étoit (72)
sans doute le secret de sa politique qu'il (73) révéla lui-même par un
mot remarquable: "Ce qui rend notre cause foible, disoit-il à un vrai
patriote, dont il feignoit de partager les sentimens (74), c'est que la
sévérité de nos principes effarouche beaucoup de monde."
Il ne faut pas oublier les thés de Robert, où d'Orléans faisoit
lui-même le punch, où Fabre, Danton et Wimpffen assistoient (75).
C'était là qu'on cherchoit à attirer le plus grand nombre de députés de
la Montagne qu'il étoit possible, pour les séduire ou pour les
compromettre.
Dans le temps de l'assemblée électorale, je m'opposai de toutes mes
forces à la nomination de d'Orléans, je voulus en vain inspirer (76)
mon opinion à Danton; il me répondit que la nomination d'un prince du
sang rendroit la Convention nationale plus imposante (77) aux yeux des
rois (78) de l'Europe, surtout s'il étoit nommé le dernier de la
députation. Je répliquai qu'elle seroit donc bien plus imposante encore
s'il n'étoit nommé que le dernier suppléant; je ne persuadai point; la
doctrine de Fabre d'Eglantine étoit la même que celle du maître ou du
disciple, je ne sais trop lequel (79).
Chabot vota pour d'Orléans (80). Je lui témoignais tout bas ma surprise
et ma douleur; il s'écria bien haut que son opinion étoit libre.
On a pu remarquer la consternation de Fabre d'Eglantine et de beaucoup
d'autres, lorsque je fis sérieusement la motion de chasser les
Bourbons, que les meneurs du côté droit avoient jetée en avant, avec
tant d'artifice, et le concert des chefs brissotins et des intrigans de
la Montagne pour la rejeter à cette époque. Cette contradiction est
facile à expliquer: la motion venue (81) du côté droit popularisoit
d'Orléans et échouait contre la résistance de la Montagne abusée par ce
jeu perfide; faite par un montagnard, elle démasquait d'Orléans et le
perdoit si le côté droit ne s'y étoit lui-même opposé. L'époque où je
fis cette motion étoit voisine de celle où la conjuration de d'Orléans
et de Dumouriez devoit éclater et éclata en effet (82). Ce fut alors
que les brissotins continuèrent (83) de tromper la Convention et de
rompre l'indignation publique en mettant sous la garde d'un gendarme
d'Orléans et Silleri, qui riaient eux-mêmes de cette comédie qui leur
donna le prétexte de parler à la tribune le langage de Brutus (84).
C'est alors que Danton et Fabre, loin de dénoncer cette façon
criminelle, se prêtèrent à toutes les vues de ses chefs (85). Joignez à
cela le développement des trahisons de la Belgique.
Analysez (86) toute la conduite politique de Danton: vous verrez que la
réputation de civisme qu'on lui a faite était l'ouvrage de l'intrigue
et qu'il n'y a pas une mesure liberticide qu'il n'ait adoptée.
On le voit, dans les premiers jours de la Révolution, montrer à la Cour
un front menaçant et parler avec véhémence dans le club des Cordeliers;
mais bientôt il se lie avec les Lameth et transige avec eux: il se
laisse séduire par Mirabeau et se montre aux yeux des observateurs
l'ennemi des principes sévères. On n'entend plus parler de Danton
jusqu'à l'époque des massacres du Champ-de-Mars: il avoit beaucoup
appuyé aux Jacobins la motion de La Clos, qui fut le le prétexte de ce
désastre et à laquelle je m'opposai. Il fut nommé le rédacteur (87) de
la pétition avec Brissot. Deux mille patriotes sans armes furent
assassinés par les satellites de La Fayette. D'autres furent jetés dans
les fers. Danton se retira à Arcis-sur-Aube, son pays, où il resta
plusieurs mois, et il y vécut tranquille. On a remarqué comme un indice
de la complicité de Brissot que depuis la journée du Champ-de-Mars, il
avoit continué de se promener paisiblement dans Paris; mais la
tranquillité dont Danton jouissoit à Arcis-sur-Aube étoit-elle moins
étonnante? Etoit-il plus difficile (88) de l'atteindre là qu'à Paris,
s'il eût été alors pour les tyrans un objet de haine ou de terreur?
Les patriotes se souvinrent longtemps de ce lâche abandon de la cause
publique; on remarqua ensuite que, dans toutes les crises, il prenait
le parti de la retraite (89).
Tant que dura l'Assemblée législative, il se tut. Il demeura neutre
dans la lutte pénible des jacobins contre Brissot et contre la faction
girondine. Il appuya d'abord leur opinion sur la déclaration de guerre.
Ensuite, pressé par le reproche des patriotes, dont il ne vouloit pas
perdre la confiance usurpée, il eut l'air de dire un mot pour ma
défense (90) et annonça qu'il observoit attentivement les deux partis
et se renferma dans le silence. C'est dans ce temps-là que, me voyant
seul, en butte aux calomnies et aux persécutions de cette faction
toute-puissante, il dit à ses amis: "Puisqu'il veut se perdre, qu'il se
perde; nous ne devons point partager son sort." Legendre lui-même me
rapporta ce propos qu'il avoit entendu (91).
Tandis que la Cour conspiroit contre le peuple et les patriotes contre
la Cour, dans les longues agitations qui préparèrent la journée du 10
août, Danton étoit à Arcis-sur-Aube; les patriotes désespéroient de le
revoir. Cependant, pressé par leurs reproches, il fut contraint de se
montrer et arriva la veille du 10 août; mais, dans cette nuit fatale,
il vouloit se coucher, si ceux qui Tentouroient ne l'avoient forcé de
se rendre à sa section où le bataillon (92) de Marseille étoit
rassemblé. Il y parla avec énergie: l'insurrection étoit déjà décidée
et inévitable. Pendant ce temps-là, Fabre parlementoit avec la Cour.
Danton et lui ont prétendu qu'il n'étoit là (93) que pour tromper la
Cour (94).
J'ai tracé quelques faits de son court ministère. Quelle (95) a été sa
conduite durant la Convention? Marat fut accusé par les chefs de la
faction du côté droit. Il commença par déclarer qu'il n'aimoit point
Marat et par protester qu'il étoit isolé et qu'il se séparoit de ceux
de ses collègues que la calomnie poursuivoit; et il fit son propre
éloge ou sa propre apologie (96).
Robespierre fut accusé; il ne dit pas un seul mot si ce n'est pour
s'isoler de lui (97).
La Montagne fut outragée chaque jour; il garda le silence. Il fut
attaqué lui-même, il pardonna, il se montra sans cesse aux
conspirateurs comme un conciliateur tolérant; il se fit (98) un mérite
publiquement de n'avoir jamais dénoncé ni Brissot, ni Guadet, ni
Gensonné, ni aucun ennemi de la liberté! (99). Il leur tendait sans
cesse la palme de l'olivier et le gage d'une alliance contre les
républicains sévères. La seule fois qu'il parla (100) avec énergie, ce
fut la Montagne qui l'y força et il ne parla que de lui-même (101).
Lorsque (102) Ducos lui reprocha de n'avoir pas rendu ses compte; il
menaça le côté droit de la foudre populaire, comme d'un instrument dont
il pouvoit disposer. Il termina son discours (103) par des propositions
de paix. Pendant le cours des orageux débats de la liberté et de la
tyrannie, les patriotes de la Montagne s'indignoient de son absence ou
de son silence; ses amis et lui en cherchoient l'excuse dans sa
paresse, dans son embonpoint, dans son tempérament. Il savoit bien
sortir de son engourdissement lorsqu'il s'agissoit de défendre
Dumouriez et les généraux ses complices (104); de faire l'éloge de
Beurnonville, que les intrigues de Fabre avaient porté au ministère
(105).
Lorsque quelque trahison nouvelle dans l'armée donnoit aux patriotes le
prétexte de provoquer quelques mesures rigoureuses contre les
conspirateurs du dedans et contre les traîtres de la Convention, il
avoit soin de les faire oublier ou de les altérer, en tournant sans
cesse l'attention de l'Assemblée vers de nouvelles levées d'hommes
(106).
Il ne vouloit pas la mort du tyran (107); il vouloit qu'on se contentât
de le bannir, comme Dumouriez qui étoit venu à Paris avec Westermann,
le messager de Dumouriez auprès de Gensonné et tous les généraux, ses
complices, pour égorger les patriotes et sauver Louis XVI. La force de
l'opinion publique détermina la sienne et il vota contre son premier
avis, ainsi que Lacroix, conspirateur décrié, avec lequel il ne put
s'unir dans la Belgique que par le crime. Ce qui le prouve encore plus,
c'est le bizarre motif qu'il donna de cette union: ce motif étoit la
conversion de Lacroix, qu'il prétendoit avoir déterminé à voter la mort
du tyran (108). Comment aurait-il fait les fonctions de missionnaire
auprès d'un pécheur aussi endurci pour l'attirer à une doctrine qu'il
réprouvoit lui-même (109)?
Il a vu avec horreur (110) la révolution du 31 mai; il a cherché à la
faire avorter ou à la tourner contre la liberté, en demandant (111) la
tête du général Hanriot, sous prétexte qu'il avoit gêné la liberté des
membres de la Convention par une consigne nécessaire pour parvenir au
but de l'insurrection qui étoit l'arrestation des conspirateurs (112).
Ensuite, pendant l'indigne procession qui eut lieu dans les Tuileries,
Hérault, Lacroix et lui voulurent faire arrêter Hanriot, et lui firent
ensuite un crime du mouvement qu'il fit pour se soustraire à un acte
d'oppression qui devoit assurer le triomphe de la tyrannie. C'est ici
que Danton déploya toute sa perfidie (113). N'ayant pu (114) consommer
ce crime, il regarda Hanriot en riant et lui dit: "N'aie pas peur, va
toujours ton train!", voulant lui faire entendre qu'il avoit eu l'air
de le blâmer par bienséance et par politique, mais qu'au fond il étoit
de son avis. Un moment après, il aborda le général à la buvette et lui
présenta un verre d'un air caressant, en lui disant: "Trinquons, et
point de rancune!" Cependant, le lendemain, irrité sans doute du
dénouement heureux de l'insurrection, il osa la calomnier de la manière
la plus atroce à la tribune et dit, entre autres choses, qu'on (115)
avoit voulu l'assassiner, lui et quelques-uns de ses collègues. Hérault
et Lacroix ne cessèrent de propager la même calomnie contre le général
que l'on vouloit immoler (116).
J'ai entendu Lacroix et Danton dire: "II faudra que Brissot passe une
heure sur les planches à cause de son faux passeport."
Lacroix disoit: "Si vous les faites mourir, la législature prochaine
vous traitera de même (117)."
Danton fit tous ses efforts pour sauver Brissot et ses complices. Il
s'opposa à leur punition: il vouloit qu'on envoyât des ôtages à
Bordeaux (118). Il envoya un ambassadeur à Wimpfen dans le Calvados
(119).
Danton et Lacroix vouloient dissoudre la Convention nationale et
établir la Constitution (120).
Danton m'a dit un jour: "Il est fâcheux que l'on ne puisse pas proposer
de céder nos colonies aux Américains; ce seroit un moyen de faire
alliance avec eux." Danton et Lacroix ont depuis fait passer un décret
dont le résultat vraisemblable étoit la perte de nos colonies (121).
Leurs vues furent de tout temps semblables à celles des Brissotins. Le
8 mars, on vouloit exciter une fausse insurrection pour donner à
Dumouriez le prétexte qu'il cherchoit de marcher sur Paris, non avec le
rôle défavorable de rebelle et de royaliste, mais avec l'air d'un
vengeur de la Convention (122). Desfieux en donna le signal aux
Jacobins: un attroupement se porta au club des Cordeliers, de là à la
Commune. Fabre s'agitoit beaucoup dans le même temps, pour exciter ce
mouvement dont les Brissotins tirèrent un si grand avantage. On m'a
assuré que Danton avoit été chez Pache, qu'il avoit proposé d'insurger,
en disant que, s'il falloit de l'argent, il avoit (123) la main dans la
caisse de la Belgique (124).
Danton vouloit une amnistie pour tous les coupables; il s'en est
expliqué ouvertement (125); il vouloit donc la contre-révolution. Il
vouloit la dissolution de lia Convention, ensuite la destruction du
gouvernement: il vouloit donc la contre-révolution (126).
Fabre, dans ses notes, indiquait comme une preuve de la conspiration de
Hébert les dénonciations contre Dillon et Castellane (127), et
Desmoulins, inspiré par Fabre, vantait Dillon (128).
Westermann est le héros de la faction; elle l'a mis au-dessus des lois,
en faisant décréter qu'il ne pouvoit être arrêté (129). Westermann a
été appelé par eux à Paris dans le moment de la conspiration.
Westermann est un imposteur, un traître, un complice, un reste impur de
la faction de Dumouriez. Quels rapprochements!
(Ici s'arrête la partie des Notes de Robespierre que le libraire France
a publiées. Le manuscrit qui a été publié dans le catalogue
d'autographes de la collection Morrison, t. V, p. 282-283 forme la
suite naturelle des notes précédentes.)
Le 8 mars, Danton vouloit faire partir Paris (130), en laissant
Dumourier à la tête de l'armée, moïen sûr de livrer Paris à la faction
de Dumourier, sans arrêter les ennemis avec lesquels il s'entendoit et
surtout sans étouffer la trahison; mesure qui fut accueillie facilement
des Brissotins.
Le même jour, Danton, à la mairie, proposa une insurrection, moïen sûr
de fournir à Dumourier le prétexte qu'il cherchoit de marcher contre
Paris comme le défenseur de la Convention contre ce qu'il 'appeloit des
anarchistes et des brigands (131).
Cette espèce d'insurrection eut lieu en effet le 10 mars telle qu'elle
convenoit à la faction de Dumourier. Ce fut Desfieux (132) qui en donna
le signal aux jacobins, qu'il s'efforça de précipiter dans une démarche
inconsidérée. Un attroupement préparé entra dans cette société, se
porta aux Cordeliers, de là au Conseil de la Commune pour demander
qu'elle se mît à la tête de l'insurrection. Le maire et les membres du
Conseil s'y opposèrent avec fermeté. Ce jour-là même, on vit Fabre
s'agiter, courir de tout côté pour exciter ce mouvement, un député lui
demandant dans les corridors de la Convention quelle étoit la situation
de Paris, Fabre lui répartit: "Le mouvement est arrêté, il a été aussi
loin qu'il le falloit (133)." En effet, le but de la faction de
Dumourier étoit rempli. On lui avoit fourni le prétexte qu'il cherchoit
de motiver sa rébellion par les mouvements de Paris, et il en fit la
base des manifestes séditieux qu'il publia peu de temps après contre la
Montagne et des adresses insolentes qu'il envoioit à la Convention
(134).
Ainsi Desfieux étoit d'accord parfaitement avec la faction girondine, à
laquelle il feignoit de faire une guerre terrible à la tribune des
jacobins. C'est ce même Défieux qui, tout en déclamant contre Brissot,
reçut de Lebrun, ami et complice de Brissot, une somme de 3 000 livres
pour envoier des courriers chargés de répandre dans le Midi des
adresses véhémentes où les députés girondins étoient maltraités, mais
dont le stile étoit fait pour justifier les calomnies et la révolte
projettée des fédéralistes; qui fit arrêter ces courriers précisément à
Bordeaux d'où elles furent envoyées à la Convention nationale pour
servir de texte aux déclamations criminelles des Gensonné et des
Vergniaux contre Paris, contre la Montagne et contre les jacobins
(135). Ce fut ce même Défieux qui, après avoir si lontems fait retentir
les tribunes populaires des crimes de la faction girondine, déposa en
leur faveur au tribunal révolutionnaire (136). Fabre, dans cette
journée du 8 mars, agissoit comme Défieux, et cependant il se déclaroit
l'ennemi de Défieux. Il se déclaroit l'ennemi de la Gironde, il a
dénoncé Défieux et les girondins; il a dénoncé Proli (137); des mandats
d'arrêt étoient lancés contre Proli, et il déjeûnoit et dînoit avec
Proli (138); et, afin qu'on ne put en induire aucune conséquence contre
lui, il prenoit la précaution d'en venir faire sa déclaration au Comité
de Sûreté générale, comme il fit sa déclaration au même Comité des 100
000 livres que Chabot avoit reçues pour lui, lorsqu'il eut appris
l'arrestation de Chabot (139).
C'est ainsi que se dévoile le jeu perfide des factieux qui semblent se
combattre lorsqu'ils sont d'accord pour enfermer les patriotes de bonne
foi entre deux armées. La faction de Dumourier et de d'Orléans étoit
destinée à fournir l'exemple le plus frappant de cette politique
artificieuse.
Fabre a dit que la France devoit être démembrée en quatre portions
(140). C'étoit encore le système girondin. Il était d'accord avec les
girondins, il l'étoit encore avec Hébert sur les résultats: la
dissolution de la Convention, la ruine du gouvernement républicain,
l'impunité des traîtres, la perte des patriotes, la ruine de la
liberté; toutes les factions tendant nécessairement à ce dernier but
doivent s'accorder en effet dans les résultats, et soit que leurs chfs
agissent [en] intelligence, soit qu'ils soient divisés, ils doivent
tomber également sous le glaive de la loi, qui ne doit voir que les
effets et la patrie.
Proli autrichien, bâtard du prince de Kaunitz, principal agent de la
faction (141) de l'étranger.
Hérault entièrement lié avec Proli (142).
Hérault tenant des conciliabules de conspirateurs; ami de Hébert et
autres.
Hérault entouré (143) de tous les scélérats de l'Europe, dont il a
placé un grand nombre (144) avec Lamourette, comme il est convenu au
Comité de Salut public; avec un chanoine de Troies, prêtre réfractaire
guillotiné dernièrement, auquel il écrit sur le ton de la familiarité,
en persiflant indirectement la Révolution, lui promettant ses bons
offices et lui offrant la perspective d'une place dans l'éducation
publique. Cette lettre est entre nos mains (145).
Hérault, espion des cours étrangères au Comité de Salut public, dont il
transmet les opérations à Vienne par le canal de Proli et une lettre
écrite à de Forgues par un de nos envoyés (146).
L'un des coquins dont Hérault s'étoit entouré, poursuivi comme émigré
et comme conspirateur, ayant été arrêté dans l'appartement d'Hérault
par le comité de la section Le Peletier (147), le Comité de Salut
public ayant approuvé cette arrestation, Hérault fit les démarches les
plus vives et voulut abuser de son caractère de député, pour forcer le
Comité à le relâcher; n'ayant pu l'obtenir, il fut trouver
clandestinement l'homme au violon et fut surpris en conférence avec lui.
Simond étoit avec lui et partagea ce délit. Simond est le compagnon,
l'ami, le complice de Hérault, ce qui a déterminé le Comité à le mettre
en état d'arrestation (148)
Notes explicatives d'Albert Mathiez:
(1) Ici Robespierre rectifie un jugement défavorable de Saint-Just sur
Danton. Cet exemple prouve avec quel scrupule il respectait la vérité
et donne à ses accusations un poids singulier.
(2) "Tu envoyas Fabre en ambassade près de Dumouriez, sous prétexte,
disois-tu, de le réconcilier avec Kellermann." (Rapport de Saint-Just,
p. 13.) Fabre arriva le 29 septembre 1792 au camp de Kellermann, il le
flatta, lui promit le bâton de maréchal afin de ramener à consentir aux
plans de Dumouriez. (A. Chuquet, _Dumouriez_, p. 131.)
(3) "Dumouriez louoit Fabre-Fond, frère de Fabre d'Eglantine; peut-on
douter de votre concert criminel pour renverser la République?"
(Saint-Just, p. 13.)
(4) "Une société populaire, livrée à Chaumette, osa censurer votre
décret sur les cultes et loua, dans une adresse, l'opinion d'Hébert et
de Chaumette." (Saint-Just, p. 8.) L'adresse du club de Moulins est
publiée dans les _Archives parlementaires_, t. LXXXI, p. 433 (séance du
24 frimaire).
(5) "Fabre soutint ici ces opinions artificieuses." (Saint-Just, p. 8.)
(6) Sur le rôle de Fabre et des indulgents dans le mouvement de
déchristianisation, voir mon livre _La Révolution et l'Eglise_, p. 76
et sq. Le 17 brumaire, jour de l'abdication de Gobel, Fabre fit
décréter que le procès-verbal de la séance et les discours des prêtres
abdicataires seraient distribués à tous les départements.
(7) Saint-Just a laissé tomber cette observation sur l'hypocrisie de
Fabre.
(8) "Vous êtes tous complices du même attentat." (Rapport de
Saint-Just, p. 19.)
(9) Comparer le rapport de Saint-Just: "Fabre d'Eglantine fut à la tête
de ce parti; il n'y fut point seul, il fut le cardinal de Retz
d'aujourd'hui...", etc. (p. 7).
(10) Fabre dénonça secrètement Hérault de Séchelles, Chabot et les
Hébertistes, et notamment Proli, dans une réunion de membres des
Comités de Salut public et de Sûreté générale, qui eut lieu vers le 10
octobre. Voir notre étude "Fabre d'Eglantine inventeur de la
conspiration de l'étranger", dans les _Annales révolutionnaires_,
mai-juin 1916.
(11) Allusion à Billaud-Varenne et à Collot d'Herbois, protecteurs des
Hébertistes. Fabre les avait écartés de la réunion des Comités où il
fit ses soi-disant révélations contre Desfieux, Proli, Chabot, Hérault
de Séchelles, etc.
(12) Allusion à Bouchotte, ministre de la Guerre, dont les bureaux
étaient peuplés d'Hébertistes. Bouchotte fut attaqué à plusieurs
reprises par les amis de Fabre, notamment par Bourdon de l'Oise et
Philippeaux.
(13) Mot barré: décisifs (note de France).