respectable prélat, dont il fut le disciple et l'ami? LAMOTHE ET
GRESSET, que vos noms soient toujours unis, comme vos âmes le furent
autrefois. Qu'ils volent ensemble à la postérité pour l'honneur et pour
l'instruction de l'humanité. Que Gresset soit à jamais le modèle des
gens de lettres, et Lamothe l'exemple des prélats! Lamothe! Grâce à vos
vertus, nous avons cru voir un de ces saints évêques qui, jadis,
illustrèrent le berceau du Christianisme, revivre au milieu de nous
pour consoler la Religion éplorée, et affermir la piété chancelante.
Dévoué tout entier au bonheur du troupeau qui vous était confié, vous
mettiez votre félicité à vivre auprès de lui, et votre gloire à faire
son bonheur; l'éclat et les richesses attachées à votre dignité, ne
furent entre vos mains que les instruments de votre bienfaisance et de
votre charité. Illustre prélat, recevez l'hommage de toutes les âmes
honnêtes et sensibles; la vertu chez vous n'eut rien de la rudesse que
lui prête quelquefois une humeur dure et sauvage; sévère envers
vous-même, vous fûtes indulgent pour les autres. Votre zèle était pur;
votre coeur était doux, votre esprit aimable et éclairé; votre vie fut
le modèle des peuples soumis à votre autorité, et votre mort fut
honorée de leurs larmes. Qu'il était difficile de les consoler de votre
perte! Vous leur laissâtes du moins un puissant motif pour adoucir
leurs regrets dans le zèle et dans la piété d'un prélat dès longtemps
associé par vous-même à vos nobles travaux; c'était la destinée de
l'Eglise d'Amiens d'être gouvernée successivement par des évêques faits
pour donner à un siècle corrompu le spectacle des vertus qui brillèrent
dans des temps plus heureux.
J'ai trop cédé peut-être au sentiment qui vient d'entraîner ma plume;
mais non, Messieurs, un hommage rendu à l'illustre ami de Gresset,
n'est point étranger à son éloge; et j'oserai toujours compter sur
votre indulgence pour un écart qui aurait sa source dans un juste
sentiment d'admiration pour les objets de votre amour et de vos regrets.
Quoiqu'un homme qui trouvait en lui-même la paix et le bonheur, dût
être peu tourmenté par le désir de la célébrité, le goût des lettres ne
laissa jamais les talents de Gresset absolument oisifs.
Un événement intéressant avait réveillé sa muse. Ce prince étonnant qui
avait fixé l'attention de l'Europe, lorsqu'il n'était encore que
l'héritier de la couronne de Prusse, venait de monter sur un trône
fondé par la politique de son père, et qu'il devait lui-même affermir
et illustrer par des prodiges de courage et de génie. L'enthousiasme de
Gresset s'alluma pour un tel héros. Il reprit la lyre pour annoncer ses
hautes destinées sur un ton digne de la gloire du poète et de celle du
monarque.
Ce prince pour qui nul des grands talents qui brillaient en Europe
n'était étranger, sut apprécier à la fois et ses éloges et son génie.
Plusieurs rois avant lui avaient honoré les savants par des largesses.
_Frédéric_ sut donner à Gresset une preuve d'estime plus flatteuse et
plus décisive; il composa lui-même une ode à sa louange, et lui accorda
l'honneur d'être célébré à la face de l'Europe par un grand roi et par
un héros. C'est ainsi que l'on vit, pour la première fois, peut-être,
la poésie, dont la plus ordinaire fonction paraît être de flatter les
princes, employée par un souverain à honorer le mérite d'un
particulier. Pour produire ce phénomène, il fallait à la fois un
monarque, qui au talent de vaincre et de régner, sût joindre encore le
talent d'écrire, avec un noble enthousiasme pour les lettres, et un
homme de lettres digne de justifier un si éclatant hommage de la part
d'un tel monarque.
Parlerai-je, Messieurs, des charmantes productions dont Gresset n'a pas
fait présent au public; mais dont vous fûtes les confidents? Qui n'a
point désiré, par exemple, de lire l'Ouvroir? Celle pièce qui a fait
une si vive sensation sur tous ceux qui en ont entendu la lecture,
est-elle absolument perdue pour les lettres? Un ouvrage qui promettait
une si douce jouissance à tous les gens de goût, ne leur causera-t-il
que des regrets? Quelle main jalouse d'ajouter une nouvelle fleur à la
couronne de Gresset, remplira enfin le voeu du public par ces dons
précieux, auxquels il semble avoir tant de droits.
Je ne crois pas devoir passer sons silence des productions d'une autre
espèce, qui me paraissent très intéressantes sous certains rapports;
mais que d'autres pourraient bien ne pas voir du même oeil que moi.
La capitale voyait de temps on temps Gresset reparaître au milieu de
l'Académie Française, dont il était membre. Chargé de porter la parole
en qualité de Directeur à la tête de cette Compagnie, on sait quel
langage il parla quelquefois et avec quelles dispositions il fut écouté.
Cette vigoureuse indignation que le vice inspira toujours aux âmes
droites, était encore fortifiée dans celle de Gresset par l'habitude de
cultiver la vertu au sein de la retraite, loin de cette ville immense
dont les moeurs accoutument nécessairement nos yeux au spectacle de
tous les excès, et ce sentiment profond se marqua quelquefois dans les
discours dont je parle.
Ce fut sans doute pour le public une scène assez nouvelle de voir le
Directeur de l'Académie Française, chargé de répondre à un discours de
réception qui contenait le plus magnifique éloge de ce siècle, ne pas
appuyer le sentiment de l'orateur; ne pas enrichir sur son
enthousiasme; mais trouver que ce siècle n'est pas le meilleur des
siècles possibles; croire, en dépit de toutes les lumières dont il se
vante, que le plus fortuné de tous les âges n'est pas celui où un
débordement de désolantes doctrines a renversé toutes les digues des
passions irritées par les énormes besoins du luxe, et s'élever au nom
de la raison et de la vérité, contre la corruption du goût et la
dépravation des moeurs auxquelles il trouvait une origine commune.
Personne n'ignore que ce discours trouva beaucoup de censeurs, et
personne n'en doit être surpris. La vérité des reproches qu'il fait à
nos moeurs, eut peut-être été moins évidentes, s'il eût obtenu une
approbation générale. On prétendit que le procédé de l'auteur était
contraire à la bienséance; je ne vois aucun fondement à cette opinion,
à moins qu'on ne dise qu'il est indécent de plaider la cause de la
vertu dans un siècle où elle est devenue ridicule: car on ne voulait
pas dire sans doute que le chef de l'Académie Française eût blessé la
bienséance, pour avoir réclamé au milieu d'elle contre la corruption de
la langue et du goût, ou pour avoir vengé les moeurs devant une
Compagnie faite pour répandre les lumières, et, par conséquent les
bonnes moeurs et les bons principes.
Au reste, Gresset n'était pas seulement destiné à faire la gloire de
son pays, il devait encore en être le bienfaiteur. On sait combien son
zèle contribua à l'établissement de l'Académie d'Amiens. Ainsi,
Messieurs, les services que vous avez rendus, et que vous rendrez
encore aux lettres et à votre patrie, sont autant de titres qui lui
donnent des droits à la reconnaissance de ses concitoyens. Il dut
goûter avec une vive satisfaction les fruits de cette heureuse
entreprise, lorsqu'il vit vos lumières et votre zèle si puissamment
secondés par les dépositaires de l'autorité dans votre province; vous
n'oublierez jamais le nom de ce magistrat qui semble regarder le soin
de contribuer aux succès et à la gloire de l'Académie, comme un des
plus nobles devoirs de son administration. Ce n'est point assez pour
lui d'encourager les Sciences, et de les exciter par ses bienfaits à
des découvertes importantes au bien public; vous l'avez encore vu au
milieu de vous, célébrer leurs merveilles avec noblesse et avec grâce;
et joindre à la gloire de protéger les Lettres, celle de les cultiver
lui-même avec succès.
Je rends sans scrupule cet hommage à votre Mécène, quelque répugnance
qu'un écrivain honnête doive éprouver à louer un homme en place; il est
toujours permis au citoyen de célébrer les protecteurs des Arts utiles
à l'humanité.
Je ne quitterai point cette matière, sans rappeler un trait, qui me
paraît également honorable à l'Académie et à Gresset. Cette Compagnie
voulant lui donner un témoignage éclatant de son estime pour ses
talents et de sa reconnaissance pour les obligations qu'elle avait à
son zèle, le nomma Président perpétuel de l'Académie.
Gresset se montra digne de cette distinction en la refusant; et sa
conduite prouva sa justice et son estime pour la Compagnie dont il
était membre, autant que sa modestie. Il pensa que la dictature ne
convenait pas à la constitution d'une république littéraire, et il se
serait fait un scrupule d'accepter un litre de prééminence sur ceux
dont il s'honorait d'être l'égal.
Au défaut de cette prérogative, il lui restait ses talents et sa
gloire. Les distinctions et les récompenses semblaient le chercher dans
sa retraite, à proportion du peu d'empressement qu'il montrait pour
elles; aux marques d'estime dont le roi de Prusse l'avait comblé, notre
auguste monarque daigna joindre les preuves les plus frappantes de sa
bienveillance et de sa faveur.
Ce fut sans doute, un jour de triomphe pour les Lettres, que celui où
M. d'Agui [d'Agai], Intendant de Picardie, dans une assemblée publique
de l'Académie d'Amiens, fit solennellement la lecture des lettres de
noblesse dont LOUIS XVI venait d'honorer Gresset.
Cette grâce, l'une des premières que ce monarque ait accordées, n'était
pas un des traits les moins dignes de signaler le commencement d'un
règne sur lequel la nation fondait de si douces espérances. Quel
heureux présage pour les peuples, de voir le jeune prince qui allait
faire leur destin, du haut du trône où il venait de monter, jeter, pour
ainsi dire, les yeux autour de lui pour chercher les hommes illustres
qui faisaient l'ornement de son empire, et distinguer dans la foule un
citoyen modeste et paisible pour couronner à la fois dans sa personne,
et les talents et les vertus. Il est beau, ce me semble, de voir le
souverain annoncer lui-même dans le préambule des Lettres dont je
parle, que Gresset doit à ce double litre celle éclatante faveur, et
déclarer par là, comme à la lace de sa nation, que le génie ne peut
prétendre à son estime, qu'à condition qu'il respectera lui-même la
religion et les moeurs.
On sait que le roi ajouta bientôt à celle grâce un bienfait non moins
flatteur, en accordant à Gresset le Cordon de son Ordre, et le titre
d'Historiographe de celui de S. Lazare; et j'ose croire que ces
distinctions fur ent pins honorables aux Lettres en général, et au
monarque qui les donna, qu'au poète célèbre qui les reçut.
Elles n'ajoutaient rien à la véritable gloire de Gresset. Sans lettres
de noblesse, le génie est toujours noble; il est illustre sans aucun
signe extérieur d'illustration. Son nom et ses ouvrages: voilà ses
litres de noblesse; c'est par eux qu'il est grand chez toutes les
nations, et dans tous les siècles, tandis que ceux qui ne le furent
que par des dignités, sont à jamais replongés dans le néant. Toutes
les prérogatives qu'il a partagées avec eux, disparaissent aux yeux
de la postérité, qui ne s'informe pas de ce qu'un grand homme a été,
mais de ce qu'il a fait.
Mais cette équitable postérité n'en consacre pas moins la mémoire des
rois, qui, mettant les avantages que les Lettres procurent à l'Etat au
rang des services qui donnent droit à ses récompenses, savent
encourager les talents, et relever à la fois l'éclat de la noblesse
même, en l'associant au génie, et en la faisant le prix de ses sublimes
travaux.
Gresset ne jouit pas longtemps de ces honneurs. Une mort prompte
l'enleva à la littérature et à la patrie. Je n'arrêterai pas mes
regards sur sa tombe, comme s'il y avait été enseveli tout entier.
Celui qui fut à la fois homme de bien et homme de génie, n'est-il pas
doublement immortel?
Mais un trait glorieux à ses compatriotes n'échappera pas à mon
attention. Je n'oublierai pas la vivacité des regrets que sa perte
excita pour honorer sa mémoire. On vit l'Académie en corps et les
magistrats municipaux, accompagner solennellement sa pompe funèbre, et
la douleur publique rendre au mérite d'un particulier des hommages que
l'on n'accorde parmi nous qu'à la puissance et à la grandeur. Qui
pourra voir d'un oeil indifférent ce noble enthousiasme d'un peuple
sensible, qui semble expier par une telle conduite toutes ces honteuses
persécutions que l'envie a tant de fois suscitées au génie?
Que dis-je, Messieurs, le sujet que je traite n'est-il pas lui-même un
monument de ce sentiment généreux qui vous anime? Puis-je avoir été
assez heureux pour le seconder? Mais le ton que j'ai adopté dans cet
éloge, semble exiger de moi quelques réflexions.
J'ai loué Gresset d'une manière très décidée, non pour remplir le rôle
d'un panégyriste, mais pour suivre ma propre conviction. Je méprise une
plume complaisante qui peut prostituer à la médiocrité l'hommage qui
n'est dû qu'au mérite éclatant; et je hais presqu'autant la méthode de
ces écrivains qui prennent avec leurs héros la morgue d'un juge, et la
ferté d'un censeur, relèvent minutieusement les plus faibles taches,
parlent froidement des plus grandes beautés, et changent l'éloge d'un
grand homme en une sèche et sévère critique.
J'ai fait un mérite à Gresset des choses mêmes qui lui ont attiré les
sarcasmes d'un grand nombre de gens de lettres; j'ai osé insister sur
sa vertu, sur son respect pour les moeurs; sur son amour pour la
religion; je me suis donc exposé au ridicule aux yeux d'une foule de
beaux esprits; mais en même temps, je me suis assuré deux suffrages
faits pour me dédommager de cet inconvénient; celui de ma conscience et
le vôtre.
Quant au mérite littéraire, je n'ai pas balancé à placer Gresset au
rang des plus beaux génies qui aient illustré notre littérature. Je
n'ai pas compté ses ouvrages; j'ai cru qu'il fallait les peser. J'ai
été frappé de voir un poète débutant, dès l'âge le plus tendre dans la
carrière des Lettres, par une production qui étonne les plus grands
maîtres, parcourant ensuite rapidement tant de genres différents, et
laissant presqu'autant d'ouvrages immortels que de coups d'essai. Ses
succès dans la comédie, dans le drame, dans l'épître, dans l'ode même,
un poème héroï-comique regardé comme le modèle de ce genre; la palme de
la poésie légère remportée sur tant de poètes charmants, tout cela
m'annonçait une prodigieuse variété de talents à laquelle on n'a,
peut-être, pas fait assez d'attention; mais qui eût étonné le Public,
si, au lieu de s'arrêter tout-à-coup au milieu de sa course brillante
dans la vigueur de l'âge et du génie, il eût cédé à l'ambition
d'étendre sa renommé par de nouveaux ouvrages.
Aussi, quelque réputation qu'il ait obtenue durant sa vie, le temps ne
fera, sans doute, que l'étendre encore. Sa retraite, le soin qu'il
sembla prendre de se faire oublier, l'écrit qu'il publia contre le
théâtre; ses principes de religion si éloignés des idées de plusieurs
écrivains qui donnaient le ton à la littérature, et qui s'armèrent à
l'envi de ce prétexte, pour lui imprimer du ridicule; tout cela a
obscurci l'éclat de sa gloire aux yeux de ses contemporains; mais la
postérité, qui juge sans préjugés et sans passions, le lui rendra tout
entier, et le vengera de l'injustice de ses rivaux, en le plaçant à son
véritable rang.
Pour moi, je n'ai fait qu'annoncer son jugement et suivre celui du
Public équitable et éclairé. Puissé-je avoir rendu à la mémoire de
Gresset un hommage digne de lui. L'éloge d'un homme illustre est un
monument élevé à la gloire de sa patrie, et la couronne que vous devez
décerner m'a paru faite, Messieurs, pour exciter l'ambition d'une âme
noble; parce que je l'ai moins regardée comme la récompense du talent,
que comme le prix glorieux d'un acte patriotique. Ce sentiment a
échauffé mon zèle, qu'un simple laurier littéraire eut laissé froid et
languissant. Et si un sort flatteur attendait cet ouvrage, j'aurais
lieu, sans doute, d'être content de moi-même: car je devrais ce succès
au désir de remplir les nobles vues de la compagnie savante à laquelle
il est offert, et à l'ambition d'obtenir l'estime de vos concitoyens
auxquels je le consacre.
* * * * * * * * * *
[Transcriber's note: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Les notes
de Robespierre contre les Dantonistes_ (c. mars 1793)]
Observations: Le manuscrit a appartenu à Victorien Sardou. Il se
compose de vingt-cinq pages. Il a été publié en fac-simile par
l'éditeur France en 1841. Un manuscrit de quatre pages de la collection
Morrison vol. 5 p. 282 permet de le compléter en partie. Albert Mathiez
a estimé dans son _Robespierre terroriste_ (1921) qu'il s'agissait de
notes écrites par Robespierre après avoir lu un premier état du
discours de Saint-Just. Les commentaires en notes sont d'Albert
Mathiez. Orthographe de l'original conservée. Seules les douze
premières notes de Robespierre sont numérotées.
1. Depuis plusieurs années.
2. _Deleatur_.
3. A rectifier.
4. A retrancher.
5. A examiner.
6. Faux.
7. A expliquer.
8. A expliquer.
9. Leurs périls.
10. Danton se montra bien (1). L'ambassade de Fabre auprès de Dumouriez
(2). Son frère loué dans les lettres de Dumouriez (3).
11. Le voyage de Chaumette dans la Nièvre, où commença l'intrigue
religieuse, où la société de Moulins, par une adresse insolente,
censure le décret de la Convention sur la liberté des cultes, et vante
les principes de Hébert et de Chaumette (4). Fabre donna aussi dans
l'intrigue religieuse (5); il provoqua une mention honorable des
premiers actes qui furent faits à ce sujet (6), et s'élevoit contre ce
système en parlant aux patriotes (7).
12. Tous se rendoient coupables de tous ces crimes à la fois (8).
Le plan de Fabre et de ses complices étoit de s'emparer du pouvoir et
d'opprimer la liberté par l'aristocratie pour donner un tyran à la
France (9).
Il y avoit une faction que Fabre connaissoit parfaitement: c'étoit
celle de Hébert, Proli, Ronsin. Cette faction étoit le point d'appui
que Fabre vouloit donner à la sienne; comme elle arboroit l'étendard du
patriotisme le plus exalté, en l'attaquant (10), il espéroit décréditer
le patriotisme, arrêter les mesures révolutionnaires et pousser la
Convention en sens contraire, jusqu'au modérantisme et à
l'aristocratie. Comme les chefs de cette faction se mêloient aux
patriotes ardents, en les frappant, il se proposoit d'abattre du même
coup les patriotes, surtout ceux qui auroient été soupçonnés d'avoir eu
quelques relations avec eux (11), surtout ceux qui avoient des
fonctions publiques importantes au succès de la Révolution (12).
Cependant, Fabre ne dénonça pas la conspiration avec énergie, il
attaqua assez légèrement quelques individus, sans démasquer la faction;
il ne les attaqua pas le premier, et ne leur porta pas les coups les
plus forts (13); il aima mieux mettre en avant quelques hommes qu'il
faisoit mouvoir (14).
C'est qu'un conspirateur ne peut mettre au jour (15) le fond d'une
conspiration, sans se dénoncer lui-même. Sa réputation étoit si hideuse
et ses crimes si connus (16) qu'il se seroit exposé à des répliques
trop foudroyantes de la part de ses adversaires, s'il les avoit
combattus sans ménagement, et s'il s'étoit interdit les moyens de
rallier leurs partisans à sa propre faction. On seroit tenté de croire
qu'il n'étoit pas si mal avec eux qu'il vouloit le paraître; car il les
attaqua de manière à relever leur crédit (17).
Il n'articula contre eux que des faits vagues et minutieux, lorsqu'il
pouvoit leur reprocher des crimes. Ils jouissaient d'une réputation de
patriotisme et il les fit admettre brusquement en arrestation par on
décret faiblement motivé, et qui sembloit dicté par la passion et
décrédité par la renommée de ceux qui l'avoient provoqué (18). Les
détenus sembloient être des patriotes ardents, opprimés par des
intrigans qui arboraient les couleurs du modérantisme. Pouvoit-on mieux
servir des conspirateurs, à la veille de consommer leurs attentats? On
avoit promis des faits contre eux (19). Le Comité de Sûreté générale
les attendit en vain pendant près de deux mois. Quand (20) il fit son
rapport, Fabre avoit paru se désister de sa dénonciation: Danton les
justifia, en se réservant le droit de (21) témoigner la même indulgence
pour leurs adversaires, c'est-à-dire pour Chabot et ses complices et
particulièrement pour Fabre, son ami (22).
Ce n'étoit pas, en effet, aux conspirateurs que Fabre en youloit
directement: c'étoit aux vrais patriotes et au Comité de Salut public,
dont il vouloit s'emparer (23) avec ses adhérents.
Ils (24) ne cessoient de calomnier Pache et Hanriot; ils intriguaient
(25), ils déclamoient surtout contre le Comité de Salut public. Les
écrits de Desmoulins, ceux de Philippeaux étoient dirigés vers ce but;
dès le mois de... (26), on croyoit avoir préparé sa destruction; on
proposa et on en fit décréter le renouvellement. Les noms des chefs de
la faction composoient la liste des membres qui devoient le remplacer.
La Convention révoqua son décret; on continua de l'entraver, de le
calomnier. On l'accusait d'avance de tous les événements malheureux
qu'on espéroit. Tous les ennemis de la liberté avoient répandu le bruit
qu'il vouloit livrer Toulon et abandonner les départements au-delà de
la Duranoe (27); et la calomnie circuloit partout au sein de la
Convention. La victoire de Toulon, celle de la Vendée et du Rhin le
défendirent seules; mais la faction continua d'ourdir dans l'ombre son
système d'intrigues, de diffamations et de dissolution. Cet acharnement
à dissoudre le gouvernement au milieu de ses succès, cet empressement à
s'emparer de l'autorité avoit pour but le triomphe de l'aristocratie et
la résurrection de la tyrannie. C'est au temps où on livroit ces
attaques au Comité qu'on repandoit ces écrits liberticides où on
demandoit l'absolution des contre-révolutionnaires, où l'on prêchoit la
doctrine du feuillantisme le plus perfide. Fabre présidoit à ce système
de contre-révolution: il inspiroit (28) Desmoulins; le titre même de
cette brochure (29) étoit destiné à concilier l'opinion publique aux
chefs de cette coterie qui cachoient leurs projets sous le nom de
_Vieux Cordeliers_, de vétérans de la Révolution. Danton, en qualité de
président de ce _Vieux Cardelier_, a corrigé les épreuves de ses
numéros; il y a fait des changements, de son aveu. On reconnoît son
influence et sa main dans ceux de Philippeaux, et même de Bourdon. Les
dîners, les conciliabules, où ils présidoient, étoient destinés à
propager ces principes (30), et à préparer le triomphe de l'intrigue.
C'est dans le même temps qu'on accueilloit à la barre les veuves des
conspirateurs lyonnais (31), qu'on fesoit décréter des pensions pour
celles des contre-révolutionnaires immolés par le glaive de la justice
(32), que l'on arrachoit des conspirateurs à la peine de leurs crimes
par des décrets surpris (33), que l'on cherchoit à rallier à soi les
riches et l'aristocratie. Que pouvoient faire de plus des conspirateurs
dans les circonstances? Ceux qui firent de telles tentatives à cette
époque auroient agi et parlé ouvertement comme La Fayette dans des
circonstances plus favorables au développement de leur système.
Camille Desmoulins (34), par la mobilité de son imagination et par sa
vanité, était propre à devenir le séide de Fabre et de Danton. Ce fut
par cette route qu'ils le poussèrent jusqu'au crime; mais ils ne se
l'étoient attaché que par les dehors du patriotisme dont ils se
couvraient. Demoulins montra de la franchise et du républicanisme en
censurant (35) avec véhémence dans ses feuilles Mirabeau, La Fayette,
Barnave et Lameth, au temps de leur puissance et de leur réputation,
après les avoir loués de bonne foi (36).
Danton (37) et Fabre vécurent avec Lafayette, avec les Lameth (38); il
eut à Mirabeau une obligation bien remarquable: celui-ci lui fit
rembourser sa charge d'avocat au conseil; on assure même que le prix
lui en a été payé deux fois. Le fait du remboursement est facile à
prouver (39).
Les amis de Mirabeau se vantoient hautement d'avoir fermé la bouche à
Danton; et tant qu'a vécu ce personnage, Danton resta muet (40).
Je me rappelle une anecdote à laquelle j'attachai dans le temps trop
peu d'importance: Dans les premiers mois de la Résolution, me trouvant
à dîner avec Danton, Danton me reprocha de gâter la bonne cause, en
m'écartant de la ligne où marchoient Barnave et les Lameth, qui alors
commençoient à dévier des principes populaires (41).
A l'époque où parurent les numéros (42) du _Vieux Cordelier_, le père
de Desmoulins (43) lui témoignait sa satisfaction et l'embrassait avec
tendresse. Fabre, présent à cette scène, se mit à pleurer, et
Desmoulins, étonné, ne douta plus que Fabre ne fut un excellent coeur
et par conséquent un patriote (44).
Danton tâchait d'imiter le talent de Fabre, mais sans succès, comme le
prouvent les efforts impuissants et ridicules qu'il fit pour pleurer,
d'abord à la tribune des Jacobins, ensuite chez moi (45).