de ses obligations; il rend grâces au ciel de ce qu'il lui est encore
permis d'être utile à la patrie. Il sait que celui qui est chargé de la
fonction honorable, mais terrible, de rendre la justice aux hommes,
doit les peser dans la même balance* [* Après avoir exercé douze ans la
charge d'avocat-général, M. Dupaty fut pourvu d'une charge de président
à mortier au Parlement de Bordeaux. Dans celle place il sentit que les
lois étant une barrière opposée aux entreprises des puissants, il est
du devoir spécial du magistrat de protéger la faiblesse opprimée.
Jamais les sollicitations n'eurent accès auprès de lui. Deux parties
adverses n'étaient à ses yeux que deux citoyens et deux hommes. Il se
fit une loi particulière de soustraire un criminel le plus promptement
possible aux maux inséparables de l'emprisonnement. Lorsqu'il présidait
la tournelle, il faisait toujours appeler les causes à tour de rôle; il
eût cru prévariquer et trahir son ministère, s'il eût fait verser une
larme inutile. Un homme en place lui ayant demandé un jugement de
faveur, il lui répondit, en lui faisant l'exposé de ses principes: "si
vous croyez voire demande juste, ajouta-t-il, ordonnez-moi ce que ma
conscience ne me permet pas de faire de moi-même". On doit dire à
l'éloge de l'homme en place que l'illustre président ne reçut point de
réponse.]; il tourne, il fixe surtout ses regards sur cette classe
malheureuse de citoyens qui n'est comptée pour rien dans la société,
tandis qu'elle lui prodigue ses peines et ses sueurs, que l'opulence
regarde avec dédain, que l'orgueil appelle la lie du peuple, mais à qui
la justice doit une protection, d'autant plus spéciale, qu'elle est son
seul soutien et son unique appui.
Oh! magistrat humain et sensible! les malheureux vous approchaient
toujours avec l'assurance qu'ils seraient favorablement accueillis; ils
trouvaient auprès de vous un accès doux et facile; ils vous quittaient
avec cette pensée consolante que tous les coeurs n'étaient pas encore
fermés à la pitié; le poids de leur infortune devenait alors moins
accablant pour eux.
M. DUPATY avait approfondi en homme de génie, la science des lois;
celles qui nous gouvernent avaient surtout fixé son attention. Il avait
été frappé des vices et du contraste choquant qui règnent dans notre
législation, entre nos moeurs et nos lois. En les rapprochant de celles
des nations voisines, en les comparant surtout avec celles du peuple
célèbre qui a donné au monde le spectacle de toutes les grandes choses,
qui a influé sur la destinée de tous les autres peuples, il avait vu
que celles-ci accordaient à l'accusé la liberté de se défendre, tandis
que parmi nous l'innocence doit être effrayée de cette inquisition
secrète qui ne lui laisse aucune ressource pour sa justification, et
qui ne fait que favoriser les coupables adroits ou puissants.
Nous n'avons pris, en effet, des Romains, que les petitesses, et les
subtilités de leurs lois; et nous n'avons pas su saisir ces grands
principes d'humanité, ces leçons sublimes d'équité et de douceur qui
ont fait survivre l'empire de leur législation à l'anéantissement de
leur puissance. Nous nous sommes fait une triste et cruelle habitude de
regarder comme juste ce qui est autorisé par une loi injuste. Nous
avons même cru que nous nous conformerions mieux à l'esprit du
législateur, en ajoutant à l'atrocité de la loi.
Tandis que tous les bons citoyens gémissent à la vue des atteintes
portées à la liberté civile, que les vrais magistrats désirent et
cherchent un remède à tant de maux, M. DUPATY ne s'en tient point à des
voeux stériles, il ose dénoncera la nation les attentats de notre
législation criminelle* [* Il y a longtemps que l'on se plaint des abus
dont notre code pénal est rempli. Les lois criminelles en France se
sont beaucoup occupées des accusateurs et presque point des accusés;
elles semblent avoir été faites pour un peuple barbare et non pour un
peuple doux et civilisé. M. Dupaty travaillait depuis longtemps à un
ouvrage sur cette matière si importante. On regrettera toujours qu'il
n'ait pas assez vécu pour y mettre la dernière main et en enrichir la
patrie.]. Il ne craint pas de dire hautement la vérité, lorsqu'elle
importe au bonheur public. C'est dans ces écrits sublimes et touchants,
où son âme et son génie respirent encore, où la vie d'un homme est
appréciée ce qu'elle vaut, où tout est consacré au bien de l'humanité,
où l'on retrouve partout le philosophe profond et le magistrat
vertueux, que nous pouvons puiser des lumières et des vérités utiles;
car il ne nous est plus permis de nous endormir sur le sein de tant
d'abus révoltants, aujourd'hui que notre souverain, uniquement occupé
du bonheur de son peuple, nous invite avenir déposer dans son coeur
paternel le sujet de nos plaintes; aujourd'hui qu'il nous consulte dans
une assemblée auguste de la nation et cherche avec nous les moyens les
plus sages et les plus prompts de remédier aux maux qui nous
environnent de toutes parts. C'est donc le moment de mettre sous ses
yeux tous les vices dont nos lois criminelles sont infectées, tous les
pleurs qu'elles ont arrachés à l'innocence, tout le sang qu'elles ont
injustement répandu sur les échafauds.
Il est des hommes qui désirent le bien, qui ont assez de lumières pour
apercevoir le chemin qui y conduit, mais dont l'âme faible et sans
caractère est effrayée par les obstacles que leur présente la
corruption de leur siècle: ils craignent de déplaire; ils n'ont pas
assez de courage pour s'engager dans une route dont les sentiers sont
pénibles et dangereux; ils ne voient que les difficultés sans être
animés de la gloire qu'il y aurait à les vaincre. Leurs coeurs se
sentent émus à la vue des malheureux sur lesquels pèsent l'injustice et
l'oppression; mais ils n'ont point la force d'alléger le fardeau qui
les accable. C'est ainsi que les abus s'enracinent et se multiplient,
que les maux de toute espèce se perpétuent; voilà comment les droits de
l'homme sont abandonnés et anéantis.
Combien M. DUPATY était au dessus de ces craintes qui ne sont faites
que pour les petites âmes! Faut-il combattre les préjugés barbares qui,
en interceptant la lumière, s'opposent aux progrès de la raison;
approcher de nos lois le flambeau de la philosophie; attaquer les
erreurs qui sont la source de presque tous les maux qui affligent le
genre humain; venger l'humanité des outrages qu'elle a reçus; alors son
âme s'élève avec transport, elle semble prendre de nouvelles forces;
aucune considération ne l'arrête; il brave, et les traits de l'envie,
et les injustices de l'amour-propre. Il n'est pas retenu par les
plaintes et les murmures de ces esprits faibles et timides qui
appellent innovation, ce qui n'est que le rétablissement de l'ordre, et
un meilleur état des choses.
Avec quelle fermeté héroïque il entreprend la justification de trois
accusés, dont l'innocence avait été envoyée au supplice! Condamnés par
un tribunal supérieur, à subir la peine réservée aux scélérats; sans
appui, sans défense, parce qu'ils sont pauvres et obscurs, ils vont
bientôt grossir la foule des malheureuses victimes de nos lois
criminelles. Déjà la barre fatale est levée, elle est prête à
frapper... Le protecteur magnanime des opprimés court se jeter aux
pieds du Trône; il implore, il obtient, au nom de la justice et de
l'humanité, que les coups terribles soient suspendus; que le sang des
trois citoyens ne coule point avant qu'un nouveau jour ait versé une
lumière pure et sans tache, sur les preuves du crime dont on les accuse.
Arrêtez, magistrat sensible et généreux: vous allez faire un acte de
courage, vous voulez épargner un crime à la justice; mais peut-être
vous ne voyez pas tous les dangers auxquels vous vous exposez, tous les
chagrins qui vous attendent. On va vous taxer de présomption et de
témérité; on ira même jusqu'à vous accuser d'être l'ennemi de la
magistrature; la calomnie réunira tous ses efforts pour vous perdre.
Mais, malheur à celui qui calcule froidement ce qu'il doit lui en
coûter pour faire le bien! De pareilles considérations ne sont point
faites pour ralentir le zèle de M. DUPATY. Il ne balance point entre
une action vertueuse et des difficultés à vaincre; il n'examine point
ce qu'il a à craindre, il ne voit que le glaive de la justice suspendu
sur des têtes innocentes; il jure de faire tous ses efforts pour
détourner ce glaive funeste, dût-il exposer son repos, sa vie même. Ses
yeux ne sont fixés que sur le sort des malheureux qui lui ont inspiré
un intérêt si vif et si tendre.
Déjà convaincu de leur innocence, il se méfie encore de ses lumières.
Il craint que son coeur ne l'abuse. Il veut les voir et les entendre.
Il descend dans ces demeures souterraines où l'innocent est souvent
confondu avec le coupable. Il les approche, il les rassure, il les
interroge, il consulte leurs regards; il lit dans leur pensée, il sonde
leurs coeurs flétris par l'injustice et les revers: au lieu dos remords
du crime, il n'y trouve que le calme et la sécurité d'une conscience
sans reproche. Son âme s'ouvre alors à toutes les émotions de la
sensibilité: en vain il veut retenir les larmes qui roulent dans ses
yeux. "Mes amis, mes amis! leur dit-il, que l'espérance ne vous
abandonne point; encore un peu de patience et de courage, et la fin
de vos maux approche".
O digne ami de l'humanité! quel mortel mérita plus que vous nos
respects et nos hommages! Vous vous attendrissez à la vue dos
infortunés; vous répandez des pleurs sur leur triste destinée; vous les
appelez vos amis, tandis que tout le monde les abandonne et les
repousse. Ah! que ces hommes durs qui n'ont jamais senti la pitié,
viennent donc apprendre de vous à respecter le malheur, à ne point
détourner leurs yeux à son approche, à ne pas du moins l'insulter par
l'outrage et le mépris.
On lira toujours avec un nouveau plaisir ces mémoires célèbres où M.
DUPATY répand un si grand jour sur l'innocence des trois malheureux
accusés qu'il défend; où il les justifie avec ce courage qui sied si
bien à la vérité; où il se récrie, avec le noble enthousiasme de la
vertu, contre les barbares maximes de nos criminalistes; où il fait
partager à ses lecteurs toute son indignation, lorsqu'il parcourt la
cruelle liste de tous les innocents qu'elles ont fait condamner;
lorsqu'il fait le récit touchant de tous les maux qu'elles ont causé,
de toutes les injustices qu'elles ont fait commettre.
On crut entendre l'orateur romain, quand M. DUPATY prononça, devant le
sénat d'une grande province, en présence de tout un peuple, ce discours
à jamais célèbre dans l'histoire de l'éloquence. L'impression qu'il fit
sur les auditeurs fut telle, qu'ils ne pouvaient retenir leurs larmes
ni leurs transports; il semblait que chacun eût voulu participer à la
gloire de détacher les fers des infortunés dont la défense était un
véritable dévouement. L'orateur fut souvent obligé de s'interrompre par
le bruit des applaudissements qui se mêlaient aux cris de l'admiration.
Jamais peut-être l'humanité n'obtint un plus beau triomphe; on bénit,
on entoure celui qui vient de sauver la vie à trois citoyens: il est
obligé de se dérober à la foule, pour aller annoncer aux malheureux,
dont il est le libérateur, qu'ils sont rendus à l'honneur et à la vie.
Qui pourrait peindre le moment où il les voit tomber à ses pieds, les
baigner de leurs larmes, et les tenir embrassés sans proférer une
parole?
"Allez, leur dit ce grand homme, hâtez-vous, mes amis, de rejoindre vos
femmes et vos enfants qui souffrent depuis longtemps de votre absence.
Allez ensevelir le reste de votre déplorable vie dans le travail, le
silence et la vertu. Partez, mais en passant par la capitale, ne
manquez pas d'aller dans ma maison; que la vue de votre bonheur console
enfin la vertueuse compagne de ma destinée, et mes jeunes enfants à qui
vos malheurs ont appris la pitié, qui ont arrosé vos fers de leurs
premières larmes compatissantes".
Vous tous à qui la nature a donné une âme sensible, que ne fûtes vous
témoins de la scène touchante qui se passa dans le sein de cette
respectable famille à la vue des infortunés dont le héros magistrat
venait de briser les fers! Vous auriez vu sa digne épouse arroser de
ses pleurs les mains reconnaissantes que lui tendaient ces trois
malheureux; les faire asseoir à sa table, les servir elle-même, et
offrir à ses enfants attendris le spectacle de la vertu qui console le
malheur des outrages de l'injustice.
M. DUPATY joignait aux rares qualités qui font le vrai magistrat, un
goût sûr, un espoir prompt à saisir le beau dans tous les genres, et
orné des connaissances qu'il avait puisées dans les grands modèles de
la littérature. Il s'était livré, de très bonne heure, à l'étude des
sciences et des lettres; on l'avait vu, dans l'âge de la dissipation et
des plaisirs, concourir aux progrès des lumières, encourager le talent
par de nobles récompenses, inviter les orateurs à célébrer ce roi,
l'idole des français, que le ciel avait donné à la terre dans les jours
de sa miséricorde* [* M. Dupaty fut reçu à l'Académie des
Belles-Lettres de la Rochelle, à un, âge où à peine le reste des hommes
commence à avoir le sentiment du beau et de l'utile. Son début, comme
homme de lettres, fut un hommage à la vertu. Il proposa pour sujet d'un
prix extraordinaire, l'éloge de Henri IV, dont il voulut faire les
Irais. Il fit frapper une médaille d'or qui représente ce grand roi. Ce
prix fut adjugé au discours de M. Gaillard, orateur distingué, qui a
su faire un choix heureux parmi le nombre de grandes actions qu'il
avait à peindre.].
Les heures de ses délassements étaient consacrées à la lecture des
grands poètes, des historiens et des philosophes qui, en nous
transmettant leurs pensées, ont voulu être utiles, lors même qu'ils ne
seraient plus.
Quoique les fonctions de sa charge lui laissassent très peu de temps,
il en trouvait encore pour assister aux assemblées d'un corps
respectable de savants qui s'était empressé de l'associer à ses
travaux, et dont les vues sont toujours dirigées du côté des
découvertes utiles* [* L'Académie des sciences, belles-lettres et arts
de Bordeaux fut jalouse de s'associer à M. Dupaty. Il y fut reçu le 9
février 1769. En 1770, il proposa pour sujet d'un prix que l'Académie
aurait à distribuer, l'éloge de Michel de Montagne, et il demanda d'en
faire les fonds. C'est ainsi qu'il portait partout la générosité et
l'enthousiasme pour les lettres, et qu'il donnait l'exemple rare de
faire servir la fortune à la gloire des talents et aux progrès des
vertus.].
Passionné pour la vérité qui se cache aux yeux du vulgaire, et ne se
montre même à l'homme de génie qu'après qu'il s'est livré à des
recherches constantes et pénibles, il attendait avec impatience que des
circonstances plus favorables lui permissent de voyager. Ce n'était pas
pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour aller recueillir, comme
les _Solon_, les _Descartes_ et les _Montesquieu_, chez les peuples les
plus éclairés, des connaissances utiles à ses concitoyens. Il avait une
âme trop active pour se borner à de simples méditations, toujours trop
lentes pour le génie qui veut comparer et saisir les grands résultats.
Il voulait interroger les nations, étudier, observer leurs
gouvernements et leurs lois, chercher les savants de tous les pays,
puiser, dans leur commerce et leur entretien des lumières que la
réflexion ne donne pas toujours.
Pourquoi faut-il qu'une vie trop courte l'ait empêché d'exécuter ce
projet? Quel fruit nous aurions recueilli de ses voyages! Quels regrets
ne nous laissent point ses lettres sur l'Italie, où il peint avec celle
énergie qui lui est propre, les profondes impressions faites sur son
âme, à la vue de ces lieux autrefois habiles par les maîtres de
l'univers!
Cet ouvrage d'un genre neuf a été beaucoup critiqué; on a même cherché
à le déprécier; et c'est déjà d'un heureux présage. L'envie ne déchire
que ce qu'elle croit pouvoir devenir un droit à la gloire et un titre
aux hommages de la postérité. Il n'y a que les hommes d'un goût solide,
d'un esprit juste, d'une culture raisonnée, qui osent s'élever
au-dessus de l'opinion vulgaire, et trouver les beautés là où elles se
font remarquer.
Quoi qu'on ait dit des lettres sur l'Italie, on se plaît à suivre
l'auteur dans sa marche; on aime à partager avec lui les divers
sentiments qu'il éprouve.
Il soupire à Vaucluse, respire à Nice, admire à Gênes, s'instruit à
Florence, et trouve réunies à Rome toutes les idées, toutes les
sensations qui doivent naître au milieu d'une ville qui fut longtemps
la capitale du monde; qui est encore le centre de l'univers, comme elle
sera toujours le point le plus brillant dans la durée des siècles.
Naples élève sa pensée; le Vésuve l'étonné et l'épouvante; et Poestum,
où Sibaris n'est plus, le remplit d'une tendre mélancolie.
Avec quelle finesse il rapproche les idées faites pour se donner
mutuellement du jour! Avec quel goût il démêle le vrai partout où il
est! Avec quelle vivacité il sait le peindre! Comme son génie se plie
facilement à tous les tons, s'élève, descend, plane, s'égare avec les
objets, et apprécie tout, depuis le sublime jusqu'au gracieux, depuis
le Panthéon jusqu'à un tableau du Correge! Que de philosophie répandue
là où l'on ne s'attendait à trouver que des réflexions de goût! Il se
pénètre du sentiment du beau qu'il retrouve partout, jusque dans les
ruines; mais qui n'est nulle part mieux que dans son imagination grande
et profonde, et surtout dans son âme sublime, digne de pleurer les
_Caton_ et les _Tite_, dont il foule les cendres avec respect.
Qu'on aime à voir le philosophe et le grand homme rendre hommage aux
premiers sentiments de la nature, découvrir les racines par où il tient
à l'espèce humaine, et établir, sur cette base, ses jouissances el son
bonheur! Transporté dans une terre étrangère, s'il voit un mariage
heureux, il songe à l'épouse qu'il aime; s'il rencontre un paysage
riant el paisible, il désire que ses enfants y puissent jouer devant
lui! s'il trouve des peuples qui chérissent l'hospitalité, son coeur se
serre, il se rappelle qu'en se séparant de ses amis, il a laissé la
moitié de lui-même; si ses regards sont frappés de grands exemples et
de grandes leçons, il les recueille pour les siens avant d'en enrichir
sa patrie.
On admire surtout le magistrat, qui ne perd jamais de vue les fonctions
auxquelles il s'est généreusement consacré. Convaincu par une longue
expérience, et plus encore par de profondes réflexions, que c'est des
lois que dépendent le bonheur et la durée des empires, et que naissent
tous les désordres tant reprochés à la méchanceté humaine, il se
remplit des idées de réforme et d'amélioration, que sa bienfaisance et
ses talents ont fait espérer à la France, et annoncé à toute l'Europe.
Il n'entre point dans une ville, il ne traverse point une province, il
ne visite point un gouvernement nouveau, qu'il n'examine les moeurs,
les usages, les opinions du peuple, l'influence des grands, le génie ou
le manège des ministres, les opérations grandes et franches, ou les
petites combinaisons adroites et détournées des pouvoirs souverains: et
l'on ne sait s'il est plus admirable dans cette étendue d'esprit qui
saisit les détails, dans cette finesse qui démêle les nuances les plus
déliées, dans cet instinct indéfinissable, quand on ne sait pas qu'une
âme aimante le donne à un esprit juste; ou dans cette sagesse profonde
qui pèse au poids de la raison, les abus et les ridicules, dans cette
philosophie toujours douce et raisonnable qui souffre les préjugés en
même temps qu'elle les condamne et les censure et dans cette sagacité
longtemps exercée par la méditation qui lui fait démêler les ressorts
cachés, d'où résultent chez le même peuple tant de mouvements
contradictoires en apparence, et qu'on s'étonne de voir ramener à une
cause unique, avec cette simplicité qui caractérise le génie.
Il y a des hommes célèbres, dignes de nos hommages et des regards de la
postérité; mais dont l'éloge est fini lorsqu'on a une fois parlé où des
batailles qu'ils ont gagnées, ou des grands talents qu'ils ont montrés
dans l'administration de la chose publique, ou des services qu'ils ont
rendus à la patrie dans les fonctions de la magistrature.
On ne connaîtrait qu'imparfaitement M. DUPATY, si l'on ignorait les
précieuses qualités de son âme. Bon père, bon époux, ami sûr: les
talents, qui deviennent parfois un présent funeste par le mauvais usage
qu'on en fait, semblaient ne lui avoir été donnés que pour mieux
pratiquer les devoirs de l'homme et les vertus du sage.
Dans un siècle où tant d'antres tourmentés par l'ambition, épient tous
les moments, recherchent toutes les occasions de s'élever, emploient la
plus grande partie de leur temps à briguer des places qui conduisent à
la fortune ou au pouvoir, il montre ce noble désintéressement qui
caractérisait les premiers philosophes; il foule aux pieds les
richesses auxquelles on sacrifie tout depuis qu'un luxe sans bornes a
porté la corruption dans tous les ordres de la société.
Généreux et compatissant, il regarde l'inégalité des fortunes comme une
injustice que l'on doit réparer en secourant l'indigence. Il suffit
d'être malheureux pour avoir un droit à ses bienfaits. Il ne fait point
rougir ceux à qui il les offre. Comment pourraient-ils en être
humiliés? il n'en exige aucune reconnaissance. Il veut surtout qu'ils
restent ignorés.
Vous, qui faites payer si cher les secours que le besoin vous arrache à
force d'importunités; qui vous récriez sans cesse contre la foule des
infortunés qui fatiguent vos yeux; venez apprendre à rougir de votre
insensibilité! Savez-vous pourquoi il y a tant d'indigents? C'est parce
que vous tenez toutes les richesses dans vos mains avides. Pourquoi ce
père, cette mère cl ces enfants sont exposés à toute la rigueur des
saisons, sans toit qui les couvre, souffrant les horreurs de la faim?
C'est parce que vous habitez des maisons somptueuses où votre or
appelle tous les arts pour servir votre mollesse, et occuper votre
oisiveté: c'est parce que votre luxe dévore en un jour la substance
d'un millier d'hommes.
Ce n'est que parmi les sages que l'on trouve les exemples touchants de
la vraie amitié, qui fut toujours la compagne fidèle de la vertu. Ce
sentiment sublime et tendre, qui adoucit tant d'amertume, n'est point
fait pour les méchants. Jamais il n'entra dans les âmes viles et
corrompues. Qui mérita plus que M. DIPATY d'avoir des amis? Les
sacrifices ne lui coûtaient rien, lorsqu'il fallait les servir. Sévère
pour lui-même, il était indulgent pour les autres. Modeste et doux dans
le commerce de la société, on oubliait son génie pour mieux jouir de
son coeur. Il connaissait trop le prix du temps pour aller le perdre
dans un monde frivole qui n'offre le plus souvent que des ridicules, et
où l'esprit est longtemps sans recueillir une pensée* [* Entre
plusieurs torts ridiculement graves que la frivolité cérémonieuse de
nos moeurs reprochait à M. Dupaty, elle ne pouvait surtout lui
pardonner de ne prendre aucune part aux puériles riens qui occupent les
cercles. Il avait la bonne foi de convenir qu'il préférait la naïve
simplicité de ses enfants à l'esprit faux, leurs jeux innocents à l'art
toujours en représentation dans les sociétés et l'intimité de ses amis
vrais aux fades attentions de ces complaisants à qui l'intérêt et la
vanité inspirent des protestations aussi fausses que serviles. Par une
suite du même principe, il ne rendait que très peu de visites. Les
sérieuses occupations de sa charge et les grandes méditations
auxquelles il se livrait, remplissaient presque tout son temps. Il ne
concevait pas d'ailleurs que deux indifférents, dont l'un se soucie
aussi peu de faire des visites que l'autre d'en recevoir, s'obstinent à
s'ennuyer mutuellement avec cette persévérance et cette ponctualité
qu'on peut regarder comme un de nos ridicules.] Il aimait surtout
l'entretien des gens de- lettres et des savants. Il les attirait chez
lui, non par ostentation, ni pour avoir l'air de les protéger; mais
pour profiter de leurs lumières: il était fait pour les entendre et les
juger. Il avait pour eux cette considération et ce respect que méritent
des hommes qui ne veulent pour toute récompense de leurs travaux, que
la gloire d'avoir éclairé leur siècle* [* Il est rare que la carrière
des lettres soit celle qui mène à la fortune. Occupé du monde idéal sur
lequel il promène ses regards sublimes, le génie voit à peine le monde
qui l'admire; et plein de grandes conceptions, il dédaigne les petites
adresses, les intrigues sourdes, les combinaisons méprisables par où la
médiocrité s'élève ou enrichit. Pénétré de la dignité des gens de
lettres, et mettant après la vertu, le talent au-dessus de tout, M.
Dupaty avait fait de sa maison celle de tous les hommes de mérite; il
suffirait de porter ce titre pour y être admis avec bienveillance,
traité avec distinction, et prévenu de toutes les manières que la
générosité peut inventer pour secourir le besoin, sans faire rougir la
délicatesse.].