Dans le rang où M. DUPATY vient d'être élevé, il ne voit que l'étendue

de ses obligations; il rend grâces au ciel de ce qu'il lui est encore

permis d'être utile à la patrie. Il sait que celui qui est chargé de la

fonction honorable, mais terrible, de rendre la justice aux hommes,

doit les peser dans la même balance* [* Après avoir exercé douze ans la

charge d'avocat-général, M. Dupaty fut pourvu d'une charge de président

à mortier au Parlement de Bordeaux. Dans celle place il sentit que les

lois étant une barrière opposée aux entreprises des puissants, il est

du devoir spécial du magistrat de protéger la faiblesse opprimée.

Jamais les sollicitations n'eurent accès auprès de lui. Deux parties

adverses n'étaient à ses yeux que deux citoyens et deux hommes. Il se

fit une loi particulière de soustraire un criminel le plus promptement

possible aux maux inséparables de l'emprisonnement. Lorsqu'il présidait

la tournelle, il faisait toujours appeler les causes à tour de rôle; il

eût cru prévariquer et trahir son ministère, s'il eût fait verser une

larme inutile. Un homme en place lui ayant demandé un jugement de

faveur, il lui répondit, en lui faisant l'exposé de ses principes: "si

vous croyez voire demande juste, ajouta-t-il, ordonnez-moi ce que ma

conscience ne me permet pas de faire de moi-même". On doit dire à

l'éloge de l'homme en place que l'illustre président ne reçut point de

réponse.]; il tourne, il fixe surtout ses regards sur cette classe

malheureuse de citoyens qui n'est comptée pour rien dans la société,

tandis qu'elle lui prodigue ses peines et ses sueurs, que l'opulence

regarde avec dédain, que l'orgueil appelle la lie du peuple, mais à qui

la justice doit une protection, d'autant plus spéciale, qu'elle est son

seul soutien et son unique appui.

Oh! magistrat humain et sensible! les malheureux vous approchaient

toujours avec l'assurance qu'ils seraient favorablement accueillis; ils

trouvaient auprès de vous un accès doux et facile; ils vous quittaient

avec cette pensée consolante que tous les coeurs n'étaient pas encore

fermés à la pitié; le poids de leur infortune devenait alors moins

accablant pour eux.

M. DUPATY avait approfondi en homme de génie, la science des lois;

celles qui nous gouvernent avaient surtout fixé son attention. Il avait

été frappé des vices et du contraste choquant qui règnent dans notre

législation, entre nos moeurs et nos lois. En les rapprochant de celles

des nations voisines, en les comparant surtout avec celles du peuple

célèbre qui a donné au monde le spectacle de toutes les grandes choses,

qui a influé sur la destinée de tous les autres peuples, il avait vu

que celles-ci accordaient à l'accusé la liberté de se défendre, tandis

que parmi nous l'innocence doit être effrayée de cette inquisition

secrète qui ne lui laisse aucune ressource pour sa justification, et

qui ne fait que favoriser les coupables adroits ou puissants.

Nous n'avons pris, en effet, des Romains, que les petitesses, et les

subtilités de leurs lois; et nous n'avons pas su saisir ces grands

principes d'humanité, ces leçons sublimes d'équité et de douceur qui

ont fait survivre l'empire de leur législation à l'anéantissement de

leur puissance. Nous nous sommes fait une triste et cruelle habitude de

regarder comme juste ce qui est autorisé par une loi injuste. Nous

avons même cru que nous nous conformerions mieux à l'esprit du

législateur, en ajoutant à l'atrocité de la loi.

Tandis que tous les bons citoyens gémissent à la vue des atteintes

portées à la liberté civile, que les vrais magistrats désirent et

cherchent un remède à tant de maux, M. DUPATY ne s'en tient point à des

voeux stériles, il ose dénoncera la nation les attentats de notre

législation criminelle* [* Il y a longtemps que l'on se plaint des abus

dont notre code pénal est rempli. Les lois criminelles en France se

sont beaucoup occupées des accusateurs et presque point des accusés;

elles semblent avoir été faites pour un peuple barbare et non pour un

peuple doux et civilisé. M. Dupaty travaillait depuis longtemps à un

ouvrage sur cette matière si importante. On regrettera toujours qu'il

n'ait pas assez vécu pour y mettre la dernière main et en enrichir la

patrie.]. Il ne craint pas de dire hautement la vérité, lorsqu'elle

importe au bonheur public. C'est dans ces écrits sublimes et touchants,

où son âme et son génie respirent encore, où la vie d'un homme est

appréciée ce qu'elle vaut, où tout est consacré au bien de l'humanité,

où l'on retrouve partout le philosophe profond et le magistrat

vertueux, que nous pouvons puiser des lumières et des vérités utiles;

car il ne nous est plus permis de nous endormir sur le sein de tant

d'abus révoltants, aujourd'hui que notre souverain, uniquement occupé

du bonheur de son peuple, nous invite avenir déposer dans son coeur

paternel le sujet de nos plaintes; aujourd'hui qu'il nous consulte dans

une assemblée auguste de la nation et cherche avec nous les moyens les

plus sages et les plus prompts de remédier aux maux qui nous

environnent de toutes parts. C'est donc le moment de mettre sous ses

yeux tous les vices dont nos lois criminelles sont infectées, tous les

pleurs qu'elles ont arrachés à l'innocence, tout le sang qu'elles ont

injustement répandu sur les échafauds.

Il est des hommes qui désirent le bien, qui ont assez de lumières pour

apercevoir le chemin qui y conduit, mais dont l'âme faible et sans

caractère est effrayée par les obstacles que leur présente la

corruption de leur siècle: ils craignent de déplaire; ils n'ont pas

assez de courage pour s'engager dans une route dont les sentiers sont

pénibles et dangereux; ils ne voient que les difficultés sans être

animés de la gloire qu'il y aurait à les vaincre. Leurs coeurs se

sentent émus à la vue des malheureux sur lesquels pèsent l'injustice et

l'oppression; mais ils n'ont point la force d'alléger le fardeau qui

les accable. C'est ainsi que les abus s'enracinent et se multiplient,

que les maux de toute espèce se perpétuent; voilà comment les droits de

l'homme sont abandonnés et anéantis.

Combien M. DUPATY était au dessus de ces craintes qui ne sont faites

que pour les petites âmes! Faut-il combattre les préjugés barbares qui,

en interceptant la lumière, s'opposent aux progrès de la raison;

approcher de nos lois le flambeau de la philosophie; attaquer les

erreurs qui sont la source de presque tous les maux qui affligent le

genre humain; venger l'humanité des outrages qu'elle a reçus; alors son

âme s'élève avec transport, elle semble prendre de nouvelles forces;

aucune considération ne l'arrête; il brave, et les traits de l'envie,

et les injustices de l'amour-propre. Il n'est pas retenu par les

plaintes et les murmures de ces esprits faibles et timides qui

appellent innovation, ce qui n'est que le rétablissement de l'ordre, et

un meilleur état des choses.

Avec quelle fermeté héroïque il entreprend la justification de trois

accusés, dont l'innocence avait été envoyée au supplice! Condamnés par

un tribunal supérieur, à subir la peine réservée aux scélérats; sans

appui, sans défense, parce qu'ils sont pauvres et obscurs, ils vont

bientôt grossir la foule des malheureuses victimes de nos lois

criminelles. Déjà la barre fatale est levée, elle est prête à

frapper... Le protecteur magnanime des opprimés court se jeter aux

pieds du Trône; il implore, il obtient, au nom de la justice et de

l'humanité, que les coups terribles soient suspendus; que le sang des

trois citoyens ne coule point avant qu'un nouveau jour ait versé une

lumière pure et sans tache, sur les preuves du crime dont on les accuse.

Arrêtez, magistrat sensible et généreux: vous allez faire un acte de

courage, vous voulez épargner un crime à la justice; mais peut-être

vous ne voyez pas tous les dangers auxquels vous vous exposez, tous les

chagrins qui vous attendent. On va vous taxer de présomption et de

témérité; on ira même jusqu'à vous accuser d'être l'ennemi de la

magistrature; la calomnie réunira tous ses efforts pour vous perdre.

Mais, malheur à celui qui calcule froidement ce qu'il doit lui en

coûter pour faire le bien! De pareilles considérations ne sont point

faites pour ralentir le zèle de M. DUPATY. Il ne balance point entre

une action vertueuse et des difficultés à vaincre; il n'examine point

ce qu'il a à craindre, il ne voit que le glaive de la justice suspendu

sur des têtes innocentes; il jure de faire tous ses efforts pour

détourner ce glaive funeste, dût-il exposer son repos, sa vie même. Ses

yeux ne sont fixés que sur le sort des malheureux qui lui ont inspiré

un intérêt si vif et si tendre.

Déjà convaincu de leur innocence, il se méfie encore de ses lumières.

Il craint que son coeur ne l'abuse. Il veut les voir et les entendre.

Il descend dans ces demeures souterraines où l'innocent est souvent

confondu avec le coupable. Il les approche, il les rassure, il les

interroge, il consulte leurs regards; il lit dans leur pensée, il sonde

leurs coeurs flétris par l'injustice et les revers: au lieu dos remords

du crime, il n'y trouve que le calme et la sécurité d'une conscience

sans reproche. Son âme s'ouvre alors à toutes les émotions de la

sensibilité: en vain il veut retenir les larmes qui roulent dans ses

yeux. "Mes amis, mes amis! leur dit-il, que l'espérance ne vous

abandonne point; encore un peu de patience et de courage, et la fin

de vos maux approche".

O digne ami de l'humanité! quel mortel mérita plus que vous nos

respects et nos hommages! Vous vous attendrissez à la vue dos

infortunés; vous répandez des pleurs sur leur triste destinée; vous les

appelez vos amis, tandis que tout le monde les abandonne et les

repousse. Ah! que ces hommes durs qui n'ont jamais senti la pitié,

viennent donc apprendre de vous à respecter le malheur, à ne point

détourner leurs yeux à son approche, à ne pas du moins l'insulter par

l'outrage et le mépris.

On lira toujours avec un nouveau plaisir ces mémoires célèbres où M.

DUPATY répand un si grand jour sur l'innocence des trois malheureux

accusés qu'il défend; où il les justifie avec ce courage qui sied si

bien à la vérité; où il se récrie, avec le noble enthousiasme de la

vertu, contre les barbares maximes de nos criminalistes; où il fait

partager à ses lecteurs toute son indignation, lorsqu'il parcourt la

cruelle liste de tous les innocents qu'elles ont fait condamner;

lorsqu'il fait le récit touchant de tous les maux qu'elles ont causé,

de toutes les injustices qu'elles ont fait commettre.

On crut entendre l'orateur romain, quand M. DUPATY prononça, devant le

sénat d'une grande province, en présence de tout un peuple, ce discours

à jamais célèbre dans l'histoire de l'éloquence. L'impression qu'il fit

sur les auditeurs fut telle, qu'ils ne pouvaient retenir leurs larmes

ni leurs transports; il semblait que chacun eût voulu participer à la

gloire de détacher les fers des infortunés dont la défense était un

véritable dévouement. L'orateur fut souvent obligé de s'interrompre par

le bruit des applaudissements qui se mêlaient aux cris de l'admiration.

Jamais peut-être l'humanité n'obtint un plus beau triomphe; on bénit,

on entoure celui qui vient de sauver la vie à trois citoyens: il est

obligé de se dérober à la foule, pour aller annoncer aux malheureux,

dont il est le libérateur, qu'ils sont rendus à l'honneur et à la vie.

Qui pourrait peindre le moment où il les voit tomber à ses pieds, les

baigner de leurs larmes, et les tenir embrassés sans proférer une

parole?

"Allez, leur dit ce grand homme, hâtez-vous, mes amis, de rejoindre vos

femmes et vos enfants qui souffrent depuis longtemps de votre absence.

Allez ensevelir le reste de votre déplorable vie dans le travail, le

silence et la vertu. Partez, mais en passant par la capitale, ne

manquez pas d'aller dans ma maison; que la vue de votre bonheur console

enfin la vertueuse compagne de ma destinée, et mes jeunes enfants à qui

vos malheurs ont appris la pitié, qui ont arrosé vos fers de leurs

premières larmes compatissantes".

Vous tous à qui la nature a donné une âme sensible, que ne fûtes vous

témoins de la scène touchante qui se passa dans le sein de cette

respectable famille à la vue des infortunés dont le héros magistrat

venait de briser les fers! Vous auriez vu sa digne épouse arroser de

ses pleurs les mains reconnaissantes que lui tendaient ces trois

malheureux; les faire asseoir à sa table, les servir elle-même, et

offrir à ses enfants attendris le spectacle de la vertu qui console le

malheur des outrages de l'injustice.

M. DUPATY joignait aux rares qualités qui font le vrai magistrat, un

goût sûr, un espoir prompt à saisir le beau dans tous les genres, et

orné des connaissances qu'il avait puisées dans les grands modèles de

la littérature. Il s'était livré, de très bonne heure, à l'étude des

sciences et des lettres; on l'avait vu, dans l'âge de la dissipation et

des plaisirs, concourir aux progrès des lumières, encourager le talent

par de nobles récompenses, inviter les orateurs à célébrer ce roi,

l'idole des français, que le ciel avait donné à la terre dans les jours

de sa miséricorde* [* M. Dupaty fut reçu à l'Académie des

Belles-Lettres de la Rochelle, à un, âge où à peine le reste des hommes

commence à avoir le sentiment du beau et de l'utile. Son début, comme

homme de lettres, fut un hommage à la vertu. Il proposa pour sujet d'un

prix extraordinaire, l'éloge de Henri IV, dont il voulut faire les

Irais. Il fit frapper une médaille d'or qui représente ce grand roi. Ce

prix fut adjugé au discours de M. Gaillard, orateur distingué, qui a

su faire un choix heureux parmi le nombre de grandes actions qu'il

avait à peindre.].

Les heures de ses délassements étaient consacrées à la lecture des

grands poètes, des historiens et des philosophes qui, en nous

transmettant leurs pensées, ont voulu être utiles, lors même qu'ils ne

seraient plus.

Quoique les fonctions de sa charge lui laissassent très peu de temps,

il en trouvait encore pour assister aux assemblées d'un corps

respectable de savants qui s'était empressé de l'associer à ses

travaux, et dont les vues sont toujours dirigées du côté des

découvertes utiles* [* L'Académie des sciences, belles-lettres et arts

de Bordeaux fut jalouse de s'associer à M. Dupaty. Il y fut reçu le 9

février 1769. En 1770, il proposa pour sujet d'un prix que l'Académie

aurait à distribuer, l'éloge de Michel de Montagne, et il demanda d'en

faire les fonds. C'est ainsi qu'il portait partout la générosité et

l'enthousiasme pour les lettres, et qu'il donnait l'exemple rare de

faire servir la fortune à la gloire des talents et aux progrès des

vertus.].

Passionné pour la vérité qui se cache aux yeux du vulgaire, et ne se

montre même à l'homme de génie qu'après qu'il s'est livré à des

recherches constantes et pénibles, il attendait avec impatience que des

circonstances plus favorables lui permissent de voyager. Ce n'était pas

pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour aller recueillir, comme

les _Solon_, les _Descartes_ et les _Montesquieu_, chez les peuples les

plus éclairés, des connaissances utiles à ses concitoyens. Il avait une

âme trop active pour se borner à de simples méditations, toujours trop

lentes pour le génie qui veut comparer et saisir les grands résultats.

Il voulait interroger les nations, étudier, observer leurs

gouvernements et leurs lois, chercher les savants de tous les pays,

puiser, dans leur commerce et leur entretien des lumières que la

réflexion ne donne pas toujours.

Pourquoi faut-il qu'une vie trop courte l'ait empêché d'exécuter ce

projet? Quel fruit nous aurions recueilli de ses voyages! Quels regrets

ne nous laissent point ses lettres sur l'Italie, où il peint avec celle

énergie qui lui est propre, les profondes impressions faites sur son

âme, à la vue de ces lieux autrefois habiles par les maîtres de

l'univers!

Cet ouvrage d'un genre neuf a été beaucoup critiqué; on a même cherché

à le déprécier; et c'est déjà d'un heureux présage. L'envie ne déchire

que ce qu'elle croit pouvoir devenir un droit à la gloire et un titre

aux hommages de la postérité. Il n'y a que les hommes d'un goût solide,

d'un esprit juste, d'une culture raisonnée, qui osent s'élever

au-dessus de l'opinion vulgaire, et trouver les beautés là où elles se

font remarquer.

Quoi qu'on ait dit des lettres sur l'Italie, on se plaît à suivre

l'auteur dans sa marche; on aime à partager avec lui les divers

sentiments qu'il éprouve.

Il soupire à Vaucluse, respire à Nice, admire à Gênes, s'instruit à

Florence, et trouve réunies à Rome toutes les idées, toutes les

sensations qui doivent naître au milieu d'une ville qui fut longtemps

la capitale du monde; qui est encore le centre de l'univers, comme elle

sera toujours le point le plus brillant dans la durée des siècles.

Naples élève sa pensée; le Vésuve l'étonné et l'épouvante; et Poestum,

où Sibaris n'est plus, le remplit d'une tendre mélancolie.

Avec quelle finesse il rapproche les idées faites pour se donner

mutuellement du jour! Avec quel goût il démêle le vrai partout où il

est! Avec quelle vivacité il sait le peindre! Comme son génie se plie

facilement à tous les tons, s'élève, descend, plane, s'égare avec les

objets, et apprécie tout, depuis le sublime jusqu'au gracieux, depuis

le Panthéon jusqu'à un tableau du Correge! Que de philosophie répandue

là où l'on ne s'attendait à trouver que des réflexions de goût! Il se

pénètre du sentiment du beau qu'il retrouve partout, jusque dans les

ruines; mais qui n'est nulle part mieux que dans son imagination grande

et profonde, et surtout dans son âme sublime, digne de pleurer les

_Caton_ et les _Tite_, dont il foule les cendres avec respect.

Qu'on aime à voir le philosophe et le grand homme rendre hommage aux

premiers sentiments de la nature, découvrir les racines par où il tient

à l'espèce humaine, et établir, sur cette base, ses jouissances el son

bonheur! Transporté dans une terre étrangère, s'il voit un mariage

heureux, il songe à l'épouse qu'il aime; s'il rencontre un paysage

riant el paisible, il désire que ses enfants y puissent jouer devant

lui! s'il trouve des peuples qui chérissent l'hospitalité, son coeur se

serre, il se rappelle qu'en se séparant de ses amis, il a laissé la

moitié de lui-même; si ses regards sont frappés de grands exemples et

de grandes leçons, il les recueille pour les siens avant d'en enrichir

sa patrie.

On admire surtout le magistrat, qui ne perd jamais de vue les fonctions

auxquelles il s'est généreusement consacré. Convaincu par une longue

expérience, et plus encore par de profondes réflexions, que c'est des

lois que dépendent le bonheur et la durée des empires, et que naissent

tous les désordres tant reprochés à la méchanceté humaine, il se

remplit des idées de réforme et d'amélioration, que sa bienfaisance et

ses talents ont fait espérer à la France, et annoncé à toute l'Europe.

Il n'entre point dans une ville, il ne traverse point une province, il

ne visite point un gouvernement nouveau, qu'il n'examine les moeurs,

les usages, les opinions du peuple, l'influence des grands, le génie ou

le manège des ministres, les opérations grandes et franches, ou les

petites combinaisons adroites et détournées des pouvoirs souverains: et

l'on ne sait s'il est plus admirable dans cette étendue d'esprit qui

saisit les détails, dans cette finesse qui démêle les nuances les plus

déliées, dans cet instinct indéfinissable, quand on ne sait pas qu'une

âme aimante le donne à un esprit juste; ou dans cette sagesse profonde

qui pèse au poids de la raison, les abus et les ridicules, dans cette

philosophie toujours douce et raisonnable qui souffre les préjugés en

même temps qu'elle les condamne et les censure et dans cette sagacité

longtemps exercée par la méditation qui lui fait démêler les ressorts

cachés, d'où résultent chez le même peuple tant de mouvements

contradictoires en apparence, et qu'on s'étonne de voir ramener à une

cause unique, avec cette simplicité qui caractérise le génie.

Il y a des hommes célèbres, dignes de nos hommages et des regards de la

postérité; mais dont l'éloge est fini lorsqu'on a une fois parlé où des

batailles qu'ils ont gagnées, ou des grands talents qu'ils ont montrés

dans l'administration de la chose publique, ou des services qu'ils ont

rendus à la patrie dans les fonctions de la magistrature.

On ne connaîtrait qu'imparfaitement M. DUPATY, si l'on ignorait les

précieuses qualités de son âme. Bon père, bon époux, ami sûr: les

talents, qui deviennent parfois un présent funeste par le mauvais usage

qu'on en fait, semblaient ne lui avoir été donnés que pour mieux

pratiquer les devoirs de l'homme et les vertus du sage.

Dans un siècle où tant d'antres tourmentés par l'ambition, épient tous

les moments, recherchent toutes les occasions de s'élever, emploient la

plus grande partie de leur temps à briguer des places qui conduisent à

la fortune ou au pouvoir, il montre ce noble désintéressement qui

caractérisait les premiers philosophes; il foule aux pieds les

richesses auxquelles on sacrifie tout depuis qu'un luxe sans bornes a

porté la corruption dans tous les ordres de la société.

Généreux et compatissant, il regarde l'inégalité des fortunes comme une

injustice que l'on doit réparer en secourant l'indigence. Il suffit

d'être malheureux pour avoir un droit à ses bienfaits. Il ne fait point

rougir ceux à qui il les offre. Comment pourraient-ils en être

humiliés? il n'en exige aucune reconnaissance. Il veut surtout qu'ils

restent ignorés.

Vous, qui faites payer si cher les secours que le besoin vous arrache à

force d'importunités; qui vous récriez sans cesse contre la foule des

infortunés qui fatiguent vos yeux; venez apprendre à rougir de votre

insensibilité! Savez-vous pourquoi il y a tant d'indigents? C'est parce

que vous tenez toutes les richesses dans vos mains avides. Pourquoi ce

père, cette mère cl ces enfants sont exposés à toute la rigueur des

saisons, sans toit qui les couvre, souffrant les horreurs de la faim?

C'est parce que vous habitez des maisons somptueuses où votre or

appelle tous les arts pour servir votre mollesse, et occuper votre

oisiveté: c'est parce que votre luxe dévore en un jour la substance

d'un millier d'hommes.

Ce n'est que parmi les sages que l'on trouve les exemples touchants de

la vraie amitié, qui fut toujours la compagne fidèle de la vertu. Ce

sentiment sublime et tendre, qui adoucit tant d'amertume, n'est point

fait pour les méchants. Jamais il n'entra dans les âmes viles et

corrompues. Qui mérita plus que M. DIPATY d'avoir des amis? Les

sacrifices ne lui coûtaient rien, lorsqu'il fallait les servir. Sévère

pour lui-même, il était indulgent pour les autres. Modeste et doux dans

le commerce de la société, on oubliait son génie pour mieux jouir de

son coeur. Il connaissait trop le prix du temps pour aller le perdre

dans un monde frivole qui n'offre le plus souvent que des ridicules, et

où l'esprit est longtemps sans recueillir une pensée* [* Entre

plusieurs torts ridiculement graves que la frivolité cérémonieuse de

nos moeurs reprochait à M. Dupaty, elle ne pouvait surtout lui

pardonner de ne prendre aucune part aux puériles riens qui occupent les

cercles. Il avait la bonne foi de convenir qu'il préférait la naïve

simplicité de ses enfants à l'esprit faux, leurs jeux innocents à l'art

toujours en représentation dans les sociétés et l'intimité de ses amis

vrais aux fades attentions de ces complaisants à qui l'intérêt et la

vanité inspirent des protestations aussi fausses que serviles. Par une

suite du même principe, il ne rendait que très peu de visites. Les

sérieuses occupations de sa charge et les grandes méditations

auxquelles il se livrait, remplissaient presque tout son temps. Il ne

concevait pas d'ailleurs que deux indifférents, dont l'un se soucie

aussi peu de faire des visites que l'autre d'en recevoir, s'obstinent à

s'ennuyer mutuellement avec cette persévérance et cette ponctualité

qu'on peut regarder comme un de nos ridicules.] Il aimait surtout

l'entretien des gens de- lettres et des savants. Il les attirait chez

lui, non par ostentation, ni pour avoir l'air de les protéger; mais

pour profiter de leurs lumières: il était fait pour les entendre et les

juger. Il avait pour eux cette considération et ce respect que méritent

des hommes qui ne veulent pour toute récompense de leurs travaux, que

la gloire d'avoir éclairé leur siècle* [* Il est rare que la carrière

des lettres soit celle qui mène à la fortune. Occupé du monde idéal sur

lequel il promène ses regards sublimes, le génie voit à peine le monde

qui l'admire; et plein de grandes conceptions, il dédaigne les petites

adresses, les intrigues sourdes, les combinaisons méprisables par où la

médiocrité s'élève ou enrichit. Pénétré de la dignité des gens de

lettres, et mettant après la vertu, le talent au-dessus de tout, M.

Dupaty avait fait de sa maison celle de tous les hommes de mérite; il

suffirait de porter ce titre pour y être admis avec bienveillance,

traité avec distinction, et prévenu de toutes les manières que la

générosité peut inventer pour secourir le besoin, sans faire rougir la

délicatesse.].

Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous · 第 3 / 14 段