La rose était pâle jadis,

Et moins chère à Zéphire,

A la vive blancheur des lys

Elle cédait l'empire.

Mais, un jour, Bacchus

Au sein de Vénus,

Prend la fille de Flore,

La plongeant soudain

Dans des flots de vin,

De pourpre il la colore.

On prétend qu'au sein de Cypris,

Deux, trois gouttes coulèrent

Et que dès lors, parmi les lis,

Deux roses se formèrent,

Grâce à ses couleurs,

La rose des fleurs

Désormais fut la reine;

Cypris, dans les cieux,

Du plus froid des dieux

Devint la souveraine.

Amis, de ce discours usé

Concluons qu'il faut boire.

Avec le bon ami Ruzé

Qui n'aimerait à boire?

A l'ami Carnot

A l'aimable Col,

A l'instant, je veux boire;

A vous, cher Fosseux,

Au grouppe joyeux

Je veux encor reboire.

Si jamais j'oubliais Morcant,

Que ma langue séchée

A mon gosier rude et brillant

Soit toujours attachée.

Pour fuir ce malheur.

Trois fois de grand coeur

Je veux vider mon verre.

Pour l'avènement

D'un frère charmant,

On ne saurait mieux faire.

(Cette pièce a été publiée dans les _Mémoires authentiques [apocryphes]

de Maximilien de Robespierre_, Moreau-Rosier, éditeur, 1830, à la page

293, du tome II, avec un fac-similé de deux strophes, reproduction des

deux premiers couplets de l'autographe donné par Mlle La Roche à

Agricol Moureau.)

- L'homme champêtre

Heureux l'homme de la nature

Qui, loin de l'homme faux, loin de l'homme de coeur,

Cultive un petit champ et peut, à son retour.

Manger en paix, dans sa cabane obscure,

Le pain que, sous le poids du jour.

Son travail généreux a gagné sans murmure!

Il voit avec plaisir sa femme et ses enfants

Préparer, de leurs mains diligentes et chères,

Le mets simple et les vêtements

Qui lui sont devenus à la fin nécessaires.

Qu'il est riche! qu'il est heureux

Celui qui vit dans l'indigence!

Au ciel adresse-t-il des voeux?

Ils sont formés par l'espérance.

Joyeux, les voit-ils exaucés?

Aussitôt la reconnaissance

Dit: Je vis, Dieu bon! c'est assez

Qu'ai-je besoin de l'opulence?

Son coeur pur ne connaît jamais

Les craintes, le tourment d'un misérable avare.

Si d'un travail trop long le dangereux excès

Le fatigue, l'épuise, eh bien! la nuit répare

Tous les maux que le jour a faits.

Il ne voit pas en songe une effrayante image,

Et du meurtre et du brigandage,

Il veille en sage, il dort en paix.

La brillante rosée inonde et couvre encore

Les fruits, la verdure et les fleurs.

Du sommeil quittant les douceurs,

Il se lève, il prévient l'aurore.

Et, saluant le jour qui vient blanchir les cieux,

Il reprend ses travaux et ses propos joyeux.

Il n'est point des remords la renaissante proie.

Ni le crime, ni la terreur

Ne troublent un moment son innocente joie.

Chaque idée est pour lui l'image du bonheur;

Il vit, sa famille est contente.

Qu'a-t-il à désirer? Rien. Pendant tout le cours

Du long jour de sa vie, il vit, travaille, et chante:

Lui seul peut être heureux, et lui seul l'est toujours.

[signé M. Drobecq]

(Cette poésie a été publiée pour la première fois dans _Le Censeur

universel anglais_ (p. 152) du samedi 12 août 1786; publiée une

première fois par M. Jean-Bernard, dans _La Révolution Française_ Revue

historique, t. IX, 1885, p. 396 sous le litre: "Une poésie de

Maximilien Robespierre" et, à nouveau, à la page 66 de son ouvrage:

_Quelques vers de Robespierre_.) 16

- Loin d'ici la cérémonie

Loin d'ici la cérémonie

Avec la morne dignité.

Que les plaisirs et la folie

Accourent avec la gaieté.

Aux jeux de cette fête aimable

Aucun profane n'est admis;

Mes yeux autour de cette table

Ne voient qu'une troupe d'amis

Vainement un Crésus stupide

Me donne un superbe festin:

A sa table l'ennui préside,

L'ennui plus cruel que la faim.

Toutefois sa magnificence

A nos yeux ne déplairoit pas

Si son importune présence

Ne gatoit ses meilleurs repas.

Ici tout conspire à nous plaire,

L'aimable amitié, le bon vin,

La liberté, la bonne chère;

Surtout le maitre du festin.

Son humeur, sa mine fleurie

Sçavent inspirer la gaieté

Mieux que cette liqueur chérie

Qu'on nous verse à coup répété.

O mes amis que notre zèle

Par le doux Champagne excité

Pour cet ami cher et fidèle

Eclate en buvant sa santé,

Qu'une mousse vive et brillante

Lançant vingt bouchons vers les cieux

De notre allégresse éclatante

Soudain aille informer les dieux.

(Pièce publiée par M. Lucien Peise, _Quelques vers de Maximilien

Robespierre_, p. 27.)

- Fragment d'un poème sur le mouchoir

......

Mais pour ce noble emploi je ne veux point vous voir

Déploier, avec grâce, un superbe mouchoir,

Des moeurs de l'Orient évitez la mollesse

Et sçachez de vos doigts emploier la souplesse.

Dès longtems, je le sçais, un luxe dangereux

A ce honteux usage asservit nos ayeux:

Mais jadis les humains instruits par la nature

Sous un chêne fécond recueillant leur pâture

Se mouchoient sans mouchoir et vivoient plus heureux.

Le père des humains dans ses doigts vigoureux

Pressant bien mieux que nous son nés souple et docile

Sçavoit le dégager d'une humeur inutile.

......

Le coupable intérêt divise les familles;

On aime le bon vin, on caresse les filles;

Des cuisiniers trompeurs les perfides apprêts

Succédèrent au gland que donnoient les forêts.

Alors pour déjeuner il fallut des serviettes;

Mais nul du bien d'autrui ne gardoit ses mains nettes

Las du cristal des eaux on chercha des miroirs

Et pour comble d'horreurs on voulut des mouchoirs.

Cependant j'en conviens, ces sages républiques,

Illustres par l'éclat de leurs vertus antiques,

Ces peuples, dont la terre admire les exploits

De ce désordre affreux garantis par les loix

Ne subirent jamais ce honteux esclavage.

Si Rome humiliant son superbe courage

Eût souffert dans son sein ces nés efféminés.

Eût-elle vu des Rois à ses piés enchaînés,

L'histoire en retraçant ses moeurs et sa puissance

D'un seul mouchoir jamais n'atteste l'existence.

Scipion, ce héros de l'Afrique fatal

N'avoit point de mouchoirs, et vainquit Annibal.

Un mouchoir! Scipion! Quel contraste risible!

Non jamais d'un romain le courage inflexible

N'eût permis que son nés libre et majestueux

Apprit à s'amollir dans un cotton moelleux.

Si vous pouvez donner un mouchoir à Pompée

A Cornélie aussi prêtez une poupée,

Un manchon à Brutus (mot rayé dans le manuscrit : Sylla) des gands à Cicéron,

Un col à Paul-Emile, un jabot à Caton.

D'autres tems, d'autres moeurs; un funeste génie

Parmi nous des mouchoirs a soufflé la manie.

Moi-même je le sens; c'est en vain que mes vers

Sur ce honteux abus gourmandent l'univers!

Je lui demande en vain ces justes sacrifices,

Le pire de nos maux, c'est de chérir nos vices;

Que dis-je? nous pouvons à peine concevoir

Qu'une société peut fleurir sans mouchoir.

De nos usages vains ambitieux esclaves

Nous aimons à traîner nos absurdes entraves;

Nous appelons grossiers, les hommes ingénus

Qui pouvant dédaigner des secours superflus

Sçavent à leurs doigts seuls demander un service,

Qui pour nous d'un mouchoir exige encore l'office,

Voulez-vous dans le monde être deshonoré!

Je vais vous en donner un moïen assuré!

Mouchez-vous par vos doigts en bonne compagnie;

En vain à la vertu vous joindrez le génie,

Le faquin le plus vil, l'homme le plus taré

Chez les honnêtes gens vous sera préféré!

(Cette pièce a été publiée par M. Lucien Peise, dans sa brochure

_Quelques vers de Maximilien Robespierre_, p. 31.) (Le manuscrit entier

de ce poème figura dans une vente d'autographes (avril 1835; catalogue

Laverdet).)

- Le seul tourment du juste

Le seul tourment du juste, à son heure dernière,

Et le seul dont alors je serai déchiré,

C'est devoir, en mourant, la pâle et sombre envie

Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie,

De mourir pour le peuple et d'en être abhorré.

(Cette pièce a été reproduite dans les _Mémoires de Charlotte

Robespierre sur ses deux frères_; par M. Jean Bernard dans _Quelques

poésies de Robespierre_, p. 63.)

Note: Charlotte Robespierre, dans ses _Mémoires_, écrit, au sujet de la

composition de cette ultime oeuvre poétique: "Une seule crainte le

tourmentait, c'était que les méchants après l'avoir assassiné, ne

déversassent sur lui la calomnie. Il fit à ce sujet quelques vers dont

je ne me rappelle que les cinq suivants."

* * * * * * * * * *

[Transcriber's Notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de

messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaty président à

mortier au parlement de Bordeaux (1789)

Transcrit en français moderne]

(Magistrat et homme de lettres, Dupaty (1744-1758) avait dévoilé les

erreurs judiciaires, défendu les veuves accusées, protesté contre les

arrestations arbitraires. Pour honorer le héros qui avait été l'un de

ses membres, l'un de ses enfants, l'Académie de la Rochelle mit son

Eloge au concours. En 1789, parut sans nom d'éditeur un Eloge de

messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaly, président à

mortier au Parlement de Bordeaux par M. R. avocat en Parlement.

Certains historiens (Stefane-Pol, Quérard) l'attribuent à Robespierre.

Le manuscrit de l'Académie de La Rochelle a malheureusement disparu.)

ELOGE DE MESSIRE CHARLES-MARGUERITE-JEAN-BAPTISTE MERCIER DUPATY

PRESIDENT A MORTIER AU PARLEMENT DE BORDEAUX

Nous ne sommes plus dans ces temps d'ignorance et de barbarie où la

magistrature, loin de recevoir les honneurs qui lui sont dus, était, au

contraire, dans l'avilissement et dans l'oubli. Les nobles qui ne

voulaient que des esclaves, méprisaient les magistrats. Le peuple

tremblant sous ses tyrans, n'ayant d'autre sentiment que celui de sa

faiblesse, ne pouvait apprécier tout le bien que devaient opérer, pour

son bonheur, ceux qui, par leurs fonctions augustes, sont chargés de

rendre la justice.

Guidés par le flambeau de la philosophie, nous commençons enfin à

croire, d'après les peuples les plus sages et les plus éclairés de

l'antiquité, que la valeur qui défend la patrie, et la vertu qui est un

gage assuré de sa durée et de sa prospérité, ont également droit à nos

éloges: que si le guerrier qui garantit nos remparts des insultes de

l'ennemi, mérite toute notre reconnaissance, le magistral, le citoyen

vertueux qui veille dans la cité à l'exécution des lois, et qui y

entretient l'ordre et l'harmonie, n'en est pas moins digne.

Dans Athènes et dans Rome on voyait à côté des monuments élevés à la

gloire des héros, ceux qui étaient consacrés à rappeler à la nation le

souvenir des législateurs et des philosophes; de ces hommes rares et

privilégiés, de ces amis de l'humanité, qui semblent n'avoir été placés

sur la terre que pour le bonheur de ceux qui l'habitent.

Il m'est donc permis aujourd'hui de célébrer le magistrat dont nous

pleurons la perte, de payer h sa mémoire un tribut de reconnaissance et

d'admiration, et de jeter quelques fleurs sur sa tombe. Si en montrant

le zèle ardent qui l'animait pour la justice, dont il a été longtemps

l'organe, et son amour pour l'humanité, qu'il a défendue avec tant de

force et de constance; si, en rendant un hommage public à ses talents

et à ses vertus, je ne remplis point assez dignement la tâche imposée à

l'orateur, j'aurai du moins l'avantage d'avoir offert un grand exemple

et des leçons utiles.

Je ne crains pas que l'envie se soulève ici contre moi; celui qu'elle a

poursuivi n'est plus; elle doit donc se taire; et c'est maintenant à la

vérité seule qu'il appartient de se faire entendre. Rien dans cet éloge

ne sera désavoué par elle: je me croirais indigne de louer celui qui

s'est tant occupé à la chercher, qui a eu le courage de la dire, si je

pouvais avoir recours à la flatterie et au mensonge.

Lorsqu'on veut parler d'un philosophe et d'un sage, on n'a pas besoin

d'aller fouiller dans les siècles les plus reculés pour savoir quels

ont été ses ancêtres, s'ils ont obtenu des distinctions éclatantes,

s'ils ont ajouté à leurs noms des -titres fastueux. Ces avantages, si

imposants pour le vulgaire, qui flattent tant l'ambition, mais qui ne

supposent pas toujours le mérite, sont peu de chose aux yeux de la

raison et de la sagesse.

CHARLES-MARGUERITE-JEAN-BAPTISTE MERCIER DUPATY, Président à Mortier au

Parlement de Bordeaux, naquit à la Rochelle de parents nobles, et

surtout recommandables par leurs vertus* [* Son aïeul était conseiller

au conseil supérieur du Cap Français, et son père, qui occupait une

charge de trésorier de France, fut reçu en 1744 à l'Académie de la

Rochelle, où il a fourni plusieurs mémoires utiles et remplis de vues

patriotiques. Ils avaient l'un et l'autre ce qui vaut encore mieux que

l'illustration, un mérite héréditaire, des qualités éminentes et de

longs services rendus à la société.]. Son père, qui avait des lumières,

qui connaissait tout le prix d'une bonne éducation, qui savait qu'elle

décide souvent de ce qu'on doit être un jour, cultiva l'enfance d'un

fils qui lui était cher, et qui donnait de grandes espérances. Il ne

vécut pas assez pour jouir du fruit de ses soins; mais il laissa une

épouse dont l'âme sensible et grande était faite pour réparer cette

perte* [* Mlle Carré fut digne, par ses rares vertus, d'être associée à

cette respectable famille; sa piété tendre, mais indulgente, sa

bienfaisance généreuse, mais éclairée, lui méritèrent tous les

suffrages pendant sa vie, et les regrets des gens de bien après sa

mort.].

M. DUPATY avait reçu de la nature ce désir impatient de savoir et de

s'instruire, qui annonce toujours les grands talents. Dans cet âge où

les plaisirs laissent à peine quelques heures à la réflexion, où, sans

songer au temps qui suivra, l'on ne pense qu'à jouir, il faisait une

étude raisonnée de l'histoire qui n'offre aux esprits vulgaires qu'un

simple récit de faits et de raisonnements; mais d'où l'homme de génie

sait faire naître une source abondante de réflexions utiles. Il

méditait les ouvrages immortels de cet écrivain célèbre, dont les

lumières ont tant influé sur celles de son siècle, et qui a si bien

saisi la chaîne par où sont liés les sujets avec les souverains, et les

nations avec les nations. Il admirait les vues sublimes de ces

bienfaiteurs des hommes qui, en donnant au genre humain des lois

pleines de sagesse, lui ont fait le plus grand bien qu'il puisse

recevoir.

C'est ainsi qu'en recueillant des lumières de toutes parts, M. DUPATY

se préparait à devenir lui-même un jour utile à la patrie. Ses talents

et ses vertus lui acquirent bientôt une grande réputation; et quoique

très jeune encore, la justice lui ouvrit son temple pour être son

défenseur et son organe* [* Il est généralement vrai qu'une âme élevée,

qu'un talent décidé se décèlent dès les premiers jours de

l'adolescence. M. Dupaty avait annoncé de bonne heure ce qu'il devait

être; il n'avait que vingt-six ans lorsqu'il fut nommé à la place

d'avocat-général au Parlement de Bordeaux. Son début répondit aux

grandes espérances qu'il avait données. Le premier discours qu'il

prononça fut universellement applaudi, et regardé comme un gage de

cette éloquence profonde et rapide, qui, dans la suite a caractérisé

ses écrits. Dès lors il se dévoue au bien public, il se pénètre des

fonctions augustes dont il est chargé; il y consacre tous les instants

de sa vie; il ne s'occupe plus que de l'élude des lois; il cherche à

les comparer entre elles; à saisir les rapports qu'elles ont ou

qu'elles doivent avoir avec les moeurs: il a le courage d'éclaircir le

chaos de toutes les matières que renferme notre Jurisprudence: il

parcourt avec les yeux d'un philosophe ce champ immense, souvent

stérile, et qui n'offre presque toujours que des dégoûts à l'homme de

génie.

Faire triompher la justice de tous les obstacles dont la méchanceté des

hommes s'efforce de l'envelopper, écarter les nuages que la cupidité et

le vil intérêt cherchent à répandre sur elle, la démêler à travers le

choc des opinions, faire une étude profonde du coeur humain, connaître

les ressorts auxquels les passions peuvent donner du mouvement,

découvrir la vérité, souvent cachée dans le labyrinthe des procédures,

la saisir et la montrer avec ce courage qui ne craint rien, l'embellir

des charmes de l'éloquence pour lui attirer plus de partisans,

confondre l'erreur et le mensonge, qui voudraient se décorer de son nom

et se parer de ses avantages; enfin, suppléer, parla réflexion, aux

progrès tardifs de l'expérience: tels sont les grands objets auxquels

M. DUPATY consacre ses veilles et ses travaux.

Vous qui l'avez entendu; qui êtes venus mêler vos applaudissements à

tous ceux dont retentissait le temple de la justice lorsqu'il y portait

la parole; dites si quelques considérations ont jamais pu lui faire

négliger la défense du faible que le puissant voulait opprimer* [* Le

talent est peu de chose sans le courage qui le rend utile. M. Dupaty

réunissait l'un et l'autre. Entre plusieurs faits qui pourraient être

apportés en preuve, nous ne citerons que celui-ci. Un père de famille

obscur et sans protection, est emprisonné par l'autorité injuste, qui

souvent peut tout ce qu'elle veut dans les provinces. Le malheureux

proteste devant le parlement contre la violence qui lui a été faite; M.

Dupaty, chargé de sa défense, comme avocat-général, fait tomber ses

chaînes par son éloquence. Uniquement occupé des devoirs que lui impose

sa charge, il ne songe pas même qu'il s'expose à la haine d'un favori

courroucé.]; si le pauvre, à qui la cupidité du riche disputait les

malheureux restes de ses dépouilles, n'a point trouvé en lui un soutien

et un vengeur: dites avec quelle fermeté il protégeait la vertu

poursuivie par le vice; de quels traits il peignait ces coups de

l'autorité arbitraire si effrayants pour la liberté et qui, annonçant

le renversement des lois, présage la chute prochaine des empires.

Celui qui aspire à la gloire d'être utile à ses concitoyens, qui fait

un usage si grand et si sublime de ses talents, qui ose dire aux

puissants de la terre, vous avez commis une injustice, et qui s'élève

ainsi au dessus des autres hommes, doit s'attendre, sans doute, à avoir

des ennemis dangereux: il doit croire que la haine et la vengeance se

ligueront avec l'envie pour le perdre. Tel a été de tous les temps la

destinée des grands hommes.

On vit bientôt l'intrigue s'élever contre M. DUPATY, lui faire un crime

aux yeux du souverain, de sa fermeté et de son attachement pour le

maintien de l'ordre public; et la récompense de tant de zèle et de

vertu fut un exil* [* Cet exil fut un triomphe pour M. Dupaty; la

vénération et les regrets de tous les gens de bien l'accompagnèrent

dans sa retraite. Le parlement, qui regardait sa détention comme une

sorte de calamité publique, lit des remontrances pour obtenir son

rappel. M. Dupaty revint de son exil avec la même sérénité qu'il avait

montré en y allant. Un mot peindra ce qui se passait dans sa grande

âme: "Je regarde, dit-il publiquement et dans un discours d'éclat, je

regarde mon rappel, non comme une grâce, mais comme une justice".]. Le

coup qui le frappe n'altère point la tranquillité de son âme; il part

avec cette assurance de l'homme juste qui n'a aucun reproche à se

faire; il a pour lui la patrie, sa gloire et ses vertus. Le sénat qui

se vit privé d'un de ses plus beaux ornements, s'empressa de le

justifier auprès du trône, d'éclairer le souverain sur la surprise

faite à sa religion, et bientôt M. DUPATY fut rendu à ses fonctions.

On n'a point encore oublié avec quels transports de joie il fut

accueilli des citoyens; tous voulurent le voir, tous lui prodiguèrent

cet hommage si doux pour un coeur généreux et sensible et qui console

le magistrat vertueux de l'injustice des hommes. On vit alors l'envie

se cacher en frémissant, et il ne resta à ses ennemis que la honte

d'avoir fait des efforts impuissants pour perdre un grand homme.

La disgrâce que M. DUPATY venait d'essuyer, loin de lui rien ôter de

son zèle, le rendit plus fidèle à ses devoirs et à ses principes; son

âme était trop grande pour être vaincue par les obstacles lorsqu'il

s'agissait du bien public. Du moment où il était devenu le défenseur

des lois, où la balance de la justice avait été remise dans ses mains,

il s'était dit: "Je suis une victime dévouée à la patrie, je dois lui

sacrifier mon repos, ma santé, ma vie même: la crainte ni les menaces

des hommes tic pourront désormais rien sur moi: j'en fais le serment."

O citoyen généreux! il en a coûté, sans doute, à votre bonheur et à

votre tranquillité pour être demeuré fidèle à vos promesses; mais

avez-vous obtenu le suffrage de tous les gens de bien qui vous ont

honoré; les cris de l'admiration ont souvent étouffé pour vous ceux de

l'envie; et la postérité, qui est toujours impartiale, vous rendra

justice: elle vous comptera parmi les grands magistrats.

M. DUPATY joignait à l'activité de son zèle, une santé faible et

délicate; les veilles et les travaux auxquels il s'était livré de bonne

heure, faisaient craindre qu'il n'y succombât bientôt; il se devait à

une épouse* [* M. Dupaty avait épousé Mlle de Freteau, digne

d'appartenir à une famille où la solide piété, la religion éclairée et

la bienfaisance sont héréditaires, qui, de nos jours, vient de donner

un nouveau lustre à la magistrature, et de grands exemples de

patriotisme à la société. J'aimerais a retracer ici les grandes vertus

de Mme Dupaty; mais, sa modestie encore plus grande, m'impose silence,

et d'ailleurs, la renommée l'a déjà associée à son illustre époux.], à

des enfants qui lui étaient chers; il se devait à la patrie qui

comptait sur ses lumières et sur son courage; à l'humanité qui le

regardait comme son plus grand défenseur. Forcé de renoncer à des

fonctions qu'il remplit avec tant de gloire, ce ne sera point pour se

livrer à un repos indigne de lui. S'il ne lui est plus permis d'être

l'organe des lois, il veut partager les travaux de ce corps auguste et

respectable qui en est le dépositaire, et qui est chargé de les faire

exécuter.

LOUIS XVI, à qui l'amour du bien apprend, comme à tous les rois justes,

le grand art de mettre chacun à sa place, le pourvut d'une des charges

les plus distinguées dans l'ordre de la magistrature. Tous les citoyens

applaudirent au choix du monarque, tous se félicitèrent de pouvoir

désormais compter _Aristide_ au nombre de leurs juges.

Je ne dois pourtant pas le dissimuler: il se trouva des magistrats qui

voulurent lui interdire l'entrée du sanctuaire de la justice. Quoi!

l'envie ferait-elle aussi couler son poison dans le coeur de ceux même

dont le premier devoir est de commander à toutes les passions? Des yeux

accoutumés à la lumière, peuvent-ils donc être blessés par son éclat?

M. DUPATY pourrait opposer à l'injure qu'on veut lui faire, ses travaux

passés; son amour pour la justice, les voeux de toute une province: il

n'oppose que la modération de l'homme de bien dont la conscience est

pure; que la fermeté d'un magistrat qui n'a rien à redouter, parce

qu'il n'a aucun reproche à se faire. C'est ainsi qu'il imposa silence à

ceux qui voulaient lui nuire; et ils furent forcés de rendre hommage à

ses vertus.

Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous · 第 2 / 14 段