M. DUPATY dans le sein de sa famille. Il faut le voir entouré de ses
jeunes enfants, contempler avec complaisance sa vertueuse épouse dont
la sollicitude maternelle est sans cesse occupée à écarter loin d'eux
les dangers qui menacent la faiblesse de leur âge, partager avec elle
les soins de leur éducation, afin qu'ils soient dignes de servir un
jour la patrie* [* Il y a longtemps que l'on a demandé si l'éducation
domestique est préférable à l'éducation publique. Quintillien chez les
anciens, et Rollin chez nous, se sont décidés pour la seconde. Malgré
leur autorité qu'il respectait, M. Dupaty, avait adopté l'éducation
particulière. On ne peut nier qu'avec quelques inconvénients pour les
moeurs, faciles à prévenir, l'éducation publique n'ait de grands
avantages du côté de l'émulation, du développement des caractères et de
l'égalité qu'elle met entre les jeunes citoyens de toutes les
conditions. Il faut convenir aussi que l'éducation, privée, par la
difficulté de trouver d'excellents maîtres, et de les conserver quand
on les a, n'a que trop souvent les dangers de l'éducation publique sans
eu réunir les avantages. Mais M. Dupaty, et sa vertueuse épouse,
étaient les premiers instituteurs de leurs enfants; et cela fait
disparaître toutes les difficultés.], sourire à leurs jeux innocents,
applaudir à leurs progrès, les prendre dans ses bras, faire des voeux
au ciel pour lui demander, non qu'ils soient riches et puissants, mais
bienfaisants et justes. C'est ainsi qu'en remplissant les devoirs de
citoyen et de père, il se consolait de l'injustice des hommes et de la
haine des méchants.
Chéri et respecté de sa famille dont il fait le bonheur, honoré par le
suffrage de tous les gens de bien, admiré des étrangers qui veulent le
voir et le connaître, son nom est mis à côté de celui des bienfaiteurs
du genre humain. Les malheureux ne le prononcent qu'avec
attendrissement. Il jouit déjà de cette gloire sur laquelle l'envie ne
peut rien, et à peine il est parvenu au milieu de sa carrière.
L'humanité le regardait comme son soutien et son vengeur. Cet ordre le
plus nombreux de citoyens, sur lequel les états s'appuient, et que l'on
cherche toujours à opprimer, fondait les plus grandes espérances sur
son courage et son amour pour la justice. Déjà il fixait ses regards
sur lui, comme sur le défenseur éclairé de ses droits. La magistrature
espérait jouir longtemps encore de ses lumières et de ses vertus;
lorsqu'il est tout-à-coup atteint d'une maladie qui fait bientôt
craindre pour ses jours. Les forces de ses organes, que de longs
travaux, une sensibilité profonde, une imagination forte et active
avaient épuisées, ne peuvent résister au mal qui le presse de toutes
parts. Déjà les douleurs aiguës qui le tourmentent sans relâche
l'avertissent qu'il touche à sa dernière heure* [* M. Dupaty est mort à
Paris, le 17 septembre 1788, à l'âge de 42 ans.].
Ce moment fatal, si amer pour la plupart des hommes, n'a rien qui
l'effraie. Ferme et tranquille sur le bord du tombeau, il met toute sa
confiance en l'être suprême dont il a honoré l'ouvrage périssable. Il
se pénètre des sentiments sublimes de la religion qui offre tant de
consolations à l'homme vertueux, lorsqu'il est aux prises avec la mort.
Sa vie n'a été qu'une suite continue de bonnes actions. Il a vécu en
sage; il meurt sans regretter le présent qui lui échappe, et sans
craindre l'avenir qui l'attend.
Faut-il que tant de vertus aient sitôt disparu de dessus la terre! que
le bienfaiteur des hommes leur ait été enlevé lorsqu'il aurait pu
encore remplir une longue carrière et leur être utile!
Vous, dont il a défendu l'innocence outragée avec tant de courage et de
travaux, qui peut-être lui avez coûté une portion de sa vie; ah! le
bruit de sa mort a sans doute retenti jusque dans les lieux de votre
retraite! Que n'êtes vous accourus pour assister à sa pompe funèbre,
pour suivre, jusque sur les bords de sa tombe, les tristes dépouilles
de votre généreux libérateur! Votre présence, vos larmes, et vos
gémissements l'eussent bien mieux loué, que les discours et que tous
les efforts de l'éloquence.
O magistrat digne de nos regrets et de nos hommages, vos bienfaits ne
sortiront jamais de ma mémoire! Quel que soit l'intervalle que le
tombeau a mis entre vous et moi, vous serez toujours présent à ma
pensée! En retraçant vos vertus, j'ai moins cherché à ajouter un
nouveau lustre à votre gloire, qu'à satisfaire un besoin de mon coeur;
celui de la reconnaissance. Mon âme était flétrie par le malheur, et
vous y avez fait descendre l'espoir consolant; vous m'avez fait oublier
de longues infortunes, vous avez été pour moi une seconde providence.
Que ne suis-je aux lieux où l'on a déposé vos cendres. J'irais tous les
jours, accompagné de ma douleur, les arroser de mes larmes; je dirais à
la foule des infortunés qui s'empresse autour de votre tombeau: _C'est,
ici que repose l'ami de l'humanité_.
* * * * * * * * * *
[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de
Gresset.
Texte en français moderne]
(Gresset fut à la fin du XVIIIe siècle un de ces poètes aimables qui
savaient, quand ils le voulaient, faire parler avec grâce la raison et,
comme on le disait alors, décorer des fleurs du badinage et des
piquantes bagatelles les préceptes de la saine philosophie. Le souvenir
de Gresset vivait encore à Arras; il y avait accompagné en effet en
1740 l'intendant de Picardie et d'Artois. L'Académie d'Amiens mettait
chaque année au concours un sujet pour un prix de Lettres ou
d'Eloquence; en 1784 elle proposa l'éloge de Gresset. Maximilien
Robespierre concourut pour le prix, qui ne fut finalement pas décerné.)
(Le manuscrit est conservé par l'Académie d'Amiens. Il comporte 22
folios, il porte le n° 9 et fut reçu le 20 juin 1785. Comme pour le
discours couronné par l'Académie de Metz, Robespierre fit des retouches
avant de le faire imprimer.)
ELOGE DE GRESSET
Discours qui a concouru pour le prix proposé par l'Académie d'Amiens,
en l'année 1785
Par M... Avocat en Parlement
Hunc lepidique sales lugent, veneresque pudicae,
Sed mores prohibent, ingeniumque mori.
A LONDRES,
Et se trouve A PARIS.
Chez
ROYEZ, Libraire, quai des Augustins.
Les Marchands de Nouveautés.
M. DCC. LXXXVI.
ELOGE
DE GRESSET
Le véritable éloge d'un grand homme, ce sont ses actions et ses
ouvrages: toute autre louange paraît assez inutile à sa gloire; mais
n'importe: c'est un beau spectacle de voir une nation rendre des
hommages solennels à ceux qui l'ont illustrée, contempler, pour ainsi
dire, avec un juste orgueil, les monuments de sa splendeur et les
titres de sa noblesse, et allumer une utile émulation dans le coeur de
ses concitoyens par les éloges publics qu'elle décerne aux vertus et
aux talents qui l'ont honorée.
Gresset était digne d'un tel hommage; et à qui, Messieurs, convenait-il
aussi bien qu'à vous de le lui rendre? Sa gloire, qui brille avec éclat
aux yeux de toute l'Europe, a pour vous quelque chose de plus touchant:
vous la partagez avec lui. Cet illustre poète est né au milieu de vous,
il a voulu vivre et mourir parmi vous; vous fûtes à la fois ses
compatriotes, ses amis, les compagnons de ses travaux littéraires, les
témoins de sa vie privée, les spectateurs de sa vertu; partout ailleurs
on a admiré ses écrits; vous avez encore connu et chéri sa personne.
C'est l'amitié qui semble aujourd'hui s'unir à la patrie pour honorer
sa mémoire. En proposant son éloge à l'émulation publique, vous
paraissez chercher une consolation à la douleur que vous cause sa perte
dans les nouveaux monuments qu'elle s'empressera d'élever à sa gloire.
Oui, répandons des fleurs à l'envi sur la tombe du plus aimable des
poètes. Quoiqu'aucun lien ne m'ait attaché à lui, mon zèle ne le cédera
point au vôtre. Pour chérir sa mémoire, ne suffit-il pas d'avoir lu ses
écrits, d'avoir entendu parler de ses vertus?
O Gresset, tu fus un grand poète. Tu fis beaucoup plus, tu fus un homme
de bien. En vantant tes ouvrages, je ne serai point obligé de détourner
mes yeux de ta conduite; la religion et la vertu ne s'indigneront pas
contre les éloges donnés à tes talents. Heureux l'écrivain qui, comme
toi, sait toujours les respecter et les suivre, et marquer leur auguste
empreinte dans sa vie comme dans ses ouvrages!
Gresset entra de bonne heure dans cette société célèbre qui avait
instruit sa jeunesse, et qui semblait offrir une retraite si douce aux
hommes épris des charmes de l'étude et des lettres. Ce fut dans son
sein que se forma le Poète des Grâces.
La voix publique lui a déféré ce titre, qui suffirait seul pour lui
assurer le rang le plus distingué dans l'empire des Muses.
Tous les ouvrages qui portent le caractère du génie, semblent donner à
leurs auteurs un droit égal aux hommages de la postérité. Les Muses
partagent leurs présents entre leurs favoris; les couronnes qu'elles
leur décernent sont différentes; il est difficile de décider quelles
sont les plus brillantes. Les Sophocle, les Théocrite, les Tibulle, les
Virgile, les Corneille, les la Fontaine, entrent ensemble au Temple de
l'Immortalité; les roses qui couronnent Anacréon ne sont pas moins
durables que les lauriers qui ceignent le front d'Homère; et si le
grand caractère de ces poètes majestueux qui osèrent chanter les Héros
et les Dieux impose plus de respect à la postérité, elle semble aussi
sourire avec un plus doux sentiment de plaisir à ces poètes aimables,
que les ris et les grâces ont inspirés.
Mais à combien peu de mortels elles accordent cette faveur? En vain un
peuple de rimeurs ose se croire né pour jouer avec elles, ils inondent
le public de leurs productions légères; mais elles meurent en naissant;
ces fleurs délicates qu'ils veulent cueillir se fanent dès qu'ils les
ont touchées; elles ne conservent un éclat immortel qu'entre les mains
de ce petit nombre d'écrivains fortunés que la nature a doués d'un
génie vraiment original.
Le premier ouvrage qui lit connaître Gresset dans la République des Let
tres le plaça incontestablement dans cette classe privilégiée. Ici,
Messieurs, l'idée du _Ververt_ se présente d'elles-mêmes à vos esprits.
A ce nom, un souris involontaire semble naître, excité par les images
charmantes qu'il réveille dans noire mémoire; et c'est-là, sans doute,
le plus bel éloge d'un ouvrage de ce genre.
Cette production parut, comme un phénomène littéraire. Avant cette
époque, nous possédions plusieurs poèmes héroï-comiques justement
admirés; et, par un contraste assez singulier, c'est aux plus imposants
et aux plus graves d'entre les poètes, que nous devons ces productions
badines. Le chantre d'Achille ne dédaigna pas de célébrer la guerre des
rats et des grenouilles. Pope, ce poète philosophe, trouva dans une
boucle de cheveux la matière d'une nouvelle Iliade. Boileau, le poète
de la raison, emboucha la trompette héroïque pour chanter la discorde
qu'un Lutrin avait allumée dans le sein d'une paisible église.
Tous les siècles réunis n'avaient produit que quatre ou cinq
chefs-d'oeuvre en ce genre, et notre langue n'en possédait qu'un seul,
lorsqu'un jeune poète, inconnu jusqu'alors, sembla les surpasser tous
par un ouvrage encore plus étonnant.
Sa muse osa franchir les grilles des couvents, pour y observer ces
riens importants nés de la frivolité du sexe. Cette matière neuve, mais
aride, prêtait, sans doute, beaucoup moins à l'imagination que celle du
_Lutrin_ et de _la Boucle de Cheveux enlevés_.
Pope et Boileau avaient d'ailleurs étendu les ressources de leurs
sujets: le premier, par l'intervention des _Silphes_, qu'il intéresse à
la destinée des cheveux de _Bélise_; l'autre, par l'introduction des
divinités allégoriques auxquelles il fait prendre parti dans la
querelle du _Lutrin_. Le chantre de Ververt néglige tous ces ressorts;
au lieu d'adopter la marche imposante de l'épopée, dont la dignité,
formant un contraste plaisant avec la petitesse du sujet, offre déjà
par elle-même une source de beautés piquantes et faciles, il célèbre la
gloire de son béros sur un ton plus simple, plus naïf, et par
conséquent plus difficile. Il semble que son génie, rejetant tous
appuis étrangers, cherche à multiplier les obstacles pour les vaincre,
et veuille lutter avec ses seules forces contre toute la sécheresse de
la matière.
Mais, avec cette unique ressource, quel poème ne fait-il point éclore
d'un sujet qui semblait à peine susceptible de fournir quelques
plaisanteries!
Quoique l'imagination n'ait peut-être jamais rien produit de si riant
que les détails de ce poème, il est douteux, si le mérite de
l'invention et de la richesse de la fiction ne sont pas encore
au-dessus. Mais n'allais-je point entreprendre de développer les
beautés du Ververt, comme si le discours pouvait exprimer des grâces
que sa lecture seule peut faire sentir? Quelles paroles pourraient
peindre la fraîcheur et l'éclat du coloris qui caractérise le style de
cet ouvrage, cet heureux accord de la finesse avec la naïveté, de la
plaisanterie la plus délicate avec toutes les richesses de la poésie;
cotte imagination brillante qui, de l'idée la plus stérile et la plus
triviale, sait faire sortir mille détails aussi nobles que gracieux;
qui, à un trait ingénieux, fait succéder sans cesse un trait plus
piquant encore, effacé lui-même par une saillie nouvelle qui achève
d'étonner l'esprit, et de dérider le front le plus sévère? Quel éloge
pourrait valoir cette impression de plaisir et d'admiration qu'il a
laissée à tous ceux qui le connaisse? Et à qui est-il inconnu? Il est
entre les mains de tous les âges et de toutes les conditions: il fait
les délices des hommes lettrés, il procure des heures agréables aux
hommes les moins instruits; ceux qui sont les plus étrangers aux autres
chefs-d'oeuvre de notre littérature sont familiers avec le Ververt. Il
rappelle à tous les esprits des souvenirs riants; il leur retrace
l'idée du plus charmant ouvrage qu'aient produit le goût, l'imagination
et la gaîté. Lisez le Ververt, vous qui aspirez au mérite de badiner et
d'écrire avec grâce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement; et
vous à qui la nature semble avoir refusé la faculté de rire; lisez le
Ververt, et vous connaîtrez une nouvelle source de plaisirs.
Oui, tant que la langue française subsistera, le Ververt trouvera des
admirateurs. Grâce au pouvoir du génie, les aventures d'un perroquet
occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de héros est restée
plongée dans un éternel oubli, parce qu'elle n'a point trouvé une plume
digne de célébrer ses exploits; mais toi, heureux Ververt, puisqu'il a
plu à un grand poète de l'immortaliser, ta gloire passera à la
postérité la plus reculée. Dans plusieurs siècles, on parlera encore
avec intérêt de tes prospérités et de tes revers, de tes charmes et de
tes erreurs, des tendres soins que te prodiguèrent les douces
maîtresses dont tu fus l'idole, et des plaisirs que tu leur procuras,
et des larmes que lu leur fis répandre.
Aussi ne devons-nous pas nous étonner si cet ouvrage fit une si
prodigieuse sensation dès sa naissance; les applaudissements qu'il
excitait redoublaient encore lorsqu'on apprenait que ce chef-d'oeuvre
était le coup d'essai d'un homme de vingt-six ans, renfermé dans
l'enceinte d'un collège, et destiné à la vie monastique. Le grand
Rousseau, frappé de l'éclat d'un tel début, annonçait dès lors le jeune
auteur à son siècle comme un des plus beaux génies qui devaient
l'illustrer. C'était, sans doute, un spectacle assez intéressant de
voir un des plus célèbres poètes de nos jours applaudir au triomphe
d'une muse naissante, faite pour partager avec lui l'attention du
public, et confondre, par son exemple, les lâches complots de l'envie,
qui veille toujours pour arrêter le grand homme à l'entrée de sa
carrière.
Mais, tandis que Gresset jouit de la gloire attachée à ses premiers
succès, quel orage s'est tout-à-coup formé sur sa tête? On conspire
contre lui, on l'accuse d'attenter à l'honneur de l'Ordre de la
Visitation, on crie au scandale, à la calomnie... Aimable poète,
reprenez vos pinceaux; peignez-nous des évènements véritables, beaucoup
plus plaisants que toutes les fictions du Ververt. Mais que dis-je? Le
badinage n'est plus de saison, l'intrigue et le crédit ont secondé le
courroux de ses ennemis; les Jésuites sont forcés de faire un
sacrifice, et le jeune poète est condamné à s'ennuyer à la Flèche, pour
expier le plaisir que procuraient au public les ingénieuses saillies du
Ververt.
Mais les Muses le suivirent dans son exil, pour en adoucir la rigueur,
et bientôt parurent _le Carême impromptu_ et _le Lutrin vivant_.
Censeurs austères, mélancoliques, dédaignez, tant qu'il vous plaira, la
petitesse du sujet de ces deux productions; blâmez l'enjouement qui a
imaginé le Lutrin vivant; mais pardonnez-moi si je ne puis rougir des
ris qu'obtient de moi cet ingénieux badinage, et dont vous l'avez, sans
doute, vous-mêmes honoré; souffrez que j'observe avec quel art l'auteur
sait répandre tant de sel et d'agrément sur une matière qui semblait
les exclure, et permettre, pour ainsi dire, à sa muse, de se livrer aux
accès d'une gaieté folle, sans perdre ni la finesse ni la grâce qui la
caractérise.
Quand on quitte le Lutrin vivant et le Carême impromptu pour lire _la
Chartreuse_, on croit contempler un tableau du _Corrège_ après avoir
examiné des peintures de _Calot_. Ce n'est plus seulement ici une
production légère, c'est un ouvrage intéressant, qui n'a de commun avec
les poésies qui portent ce nom que l'aisance et l'agrément. Quelle
gaieté et quelle douceur de sentiment! Quelle heureuse négligence et
quelle étonnante richesse! Quelles vives saillies et quelle
philosophie! Jamais on ne vit la raison badiner avec tant de grâces et
parler un langage si aimable, si propre à s'insinuer dans les coeurs,
sous l'appas de l'enjouement.
Gresset est le premier qui ait présenté un si parfait modèle de ce
genre de beautés, et cette épître charmante mérita d'être placée au
rang des productions originales qui font époque dans noire littérature.
Tel est le privilège du génie: un écrit agréable qui semble échapper à
une plume facile et légère parvient à la célébrité des plus grands
ouvrages; et l'auteur de la Chartreuse, avec ce seul titre, aurait pris
sa place parmi nos plus illustres poètes. Telle était l'idée que s'en
formait le grand Rousseau, lorsqu'il s'écriait en parlant de celle
pièce: _Quel prodige dans un homme de vingt-six ans! Quel désespoir
pour tons nos prétendus beaux esprits modernes!_
Cependant de tels ouvrages annonçaient assez que Gresset n'était point
fait pour rester enseveli dans le cloître où il s'était renfermé. Son
estime pour ses premiers maîtres, son goût pour l'étude, et son
admiration pour les talents qui brillaient parmi eux, l'avaient d'abord
enrôlé sous leur bannière; mais cet état ne convenait guères ni à
l'amour de l'indépendance qui semble caractériser les hommes de génie,
ni à la nature de ses travaux littéraires. Une muse aimable et légère
n'était point faite pour habiter une maison religieuse. Comment
aurait-elle pu librement placer une couronne de myrte sur le front d'un
Cénobite?
Déjà le Ververt même lui avait attiré des disgrâces qui le
déterminèrent à briser la chaîne dont elles lui avaient fait sentir
tout le poids.
Mais, en quittant ceux auxquels il était uni par les liens de la
fraternité, il n'abjura point les sentiments d'amitié qu'il leur avait
voués. Il s'empressa de leur rendre un hommage public qui l'honore
encore plus lui-même que ceux à qui il était adressé; il leur laissa,
dans des vers dignes de son coeur et de ses talents, un gage immortel
de son estime et de ses regrets. C'était ainsi qu'il convenait à
Gresset de quitter les Jésuites; c'est ainsi qu'une congrégation où il
laissait les _Brumoi_, les _Tournemine_, les _Bougeant_, et tant
d'autres, méritait d'être quittée.
Rendu au monde et à la liberté, Gresset voyait la plus riante carrière
s'ouvrir devant lui. Annoncé par sa réputation et par ses ouvrages, il
était attendu dans la société avec impatience, et il pouvait s'y
montrer sans rien redouter de cet empressement curieux avec lequel on
observe les hommes célèbres. On sait que peu de gens de lettres ont su
réunir, aussi bien que lui, au talent d'écrire, le don d'être aimable,
qui n'accompagne pas toujours le génie. On retrouvait dans sa
conversation le plaisir que donne la lecture de ses ouvrages, et ceux
qui l'ont connu avaient peine à décider lequel en lui était le plus sûr
de plaire, ou de l'homme ou de l'auteur. Son amabilité ne tenait pas
seulement à l'enjouement et à la délicatesse de son esprit; elle était
surtout attachée à la simplicité de ses moeurs, à la franchise et à
l'aménité de son caractère, à cette sensibilité d'une âme expansive et
tendre, qui est la source de la vraie politesse et le charme le plus
fort par lequel l'homme puisse attirer son semblable. Aussi, répandu,
recherché dans le plus grand monde, accueilli des grands, qui
s'honoraient de son amitié, chéri de tous ceux qui le connaissaient, il
goûtait, dans un âge où tous les sentiments sont vifs, tous les
agréments qu'un nom célèbre peut donner dans une capitale passionnée
pour les talents; il trouvait dès l'entrée de sa carrière, dans ce
triomphe continuel, des jouissances plus douces et plus réelles, sans
doute, que ce fantôme imposant de l'immortalité, qui couronne les
travaux du grand homme qui n'est plus.
Cependant de nouveaux ouvrages, dignes de la plume qui avait tracé le
Ververt et la Chartreuse, venaient de temps en temps réveiller
l'attention du public en multipliant ses plaisirs. L'imagination
brillante de Gresset éclate avec toute sa pompe dans son Epître à sa
muse. Toute la sensibilité de son âme respire dans son Epître à sa
soeur; la tendre amitié qui dicta cet ouvrage y a laissé une empreinte
que le génie seul n'imitera jamais. Je retrouve la même âme dans
l'inexprimable douceur du pinceau qui traça l'image de la vie pastorale
et des plaisirs de l'âge d'or. Non, cette expression touchante n'a pu
sortir que d'un coeur pur, digne de goûter le calme et le bonheur de
l'innocence qu'il décrit si bien.
Un mérite frappant distingue, ce me semble, les Poésies Fugitives de
Gresset des autres productions du même genre. Les _Anacréon_ et leurs
successeurs ont chanté les plaisirs de Bacchus et les charmes de
l'Amour. Gresset, s'ouvrant une roule nouvelle, sut unir la raison au
badinage et associer les ris à la sagesse. La poésie légère a pris
entre ses mains un plus grand caractère; jusque-là, uniquement bornée
au soin de plaire, elle avait été peu scrupuleuse sur les moyens de
parvenir à son but. Amie de la licence et de la volupté, elle semblait
avoir acquis le privilège d'attaquer, en se jouant, le bon sens cl la
morale, dont la gravité paraissait faite pour détruire toute sa grâce
et toute sa gaité. Gresset sut lui donner une décence et une noblesse
dont on la croyait à peine susceptible, sans lui ôter aucun de ses
agréments naturels. C'est ainsi qu'en l'élevant au-dessus d'elle-même
par le nouvel essor qu'il lui a imprimé, il s'est lui-même placé
au-dessus de tous les poètes qui l'avaient cultivée avec le plus de
succès, par les beautés dont il a su l'enrichir autant que par le
mérite de la difficulté vaincue.
A Dieu ne plaise que je veuille imiter la manie de ces panégyristes
déterminés, qui semblent se faire un devoir d'immoler à la grandeur de
leur héros tous ceux qui se sont signalés par les mêmes talents; j'ose
croire que le goût et l'équité ne démentiront pas le jugement que je
viens de porter.
Aimable _Chapelle_, tendre _Chaulieu_, puissé-je être à jamais privé du
plaisir de lire vos écrits si j'osais entreprendre d'obscurcir votre
gloire! Mais vous avoueriez vous-même qu'au feu qui anime vos riants
tableaux, à la mollesse, à la légèreté de votre pinceau, Gresset a
joint la précision, la correction, l'élégance continue, avec une
élévation et une philosophie que vous ne possédez point au même degré.
Satisfaits de votre destinée, contents de jouer entre _Bacchus_ et
_Glycère_, vous verriez, sans murmurer, les Grâces lui composer une
couronne plus brillante que les vôtres.