Si l'on veut se donner le spectacle des vertus antiques, il faut suivre

M. DUPATY dans le sein de sa famille. Il faut le voir entouré de ses

jeunes enfants, contempler avec complaisance sa vertueuse épouse dont

la sollicitude maternelle est sans cesse occupée à écarter loin d'eux

les dangers qui menacent la faiblesse de leur âge, partager avec elle

les soins de leur éducation, afin qu'ils soient dignes de servir un

jour la patrie* [* Il y a longtemps que l'on a demandé si l'éducation

domestique est préférable à l'éducation publique. Quintillien chez les

anciens, et Rollin chez nous, se sont décidés pour la seconde. Malgré

leur autorité qu'il respectait, M. Dupaty, avait adopté l'éducation

particulière. On ne peut nier qu'avec quelques inconvénients pour les

moeurs, faciles à prévenir, l'éducation publique n'ait de grands

avantages du côté de l'émulation, du développement des caractères et de

l'égalité qu'elle met entre les jeunes citoyens de toutes les

conditions. Il faut convenir aussi que l'éducation, privée, par la

difficulté de trouver d'excellents maîtres, et de les conserver quand

on les a, n'a que trop souvent les dangers de l'éducation publique sans

eu réunir les avantages. Mais M. Dupaty, et sa vertueuse épouse,

étaient les premiers instituteurs de leurs enfants; et cela fait

disparaître toutes les difficultés.], sourire à leurs jeux innocents,

applaudir à leurs progrès, les prendre dans ses bras, faire des voeux

au ciel pour lui demander, non qu'ils soient riches et puissants, mais

bienfaisants et justes. C'est ainsi qu'en remplissant les devoirs de

citoyen et de père, il se consolait de l'injustice des hommes et de la

haine des méchants.

Chéri et respecté de sa famille dont il fait le bonheur, honoré par le

suffrage de tous les gens de bien, admiré des étrangers qui veulent le

voir et le connaître, son nom est mis à côté de celui des bienfaiteurs

du genre humain. Les malheureux ne le prononcent qu'avec

attendrissement. Il jouit déjà de cette gloire sur laquelle l'envie ne

peut rien, et à peine il est parvenu au milieu de sa carrière.

L'humanité le regardait comme son soutien et son vengeur. Cet ordre le

plus nombreux de citoyens, sur lequel les états s'appuient, et que l'on

cherche toujours à opprimer, fondait les plus grandes espérances sur

son courage et son amour pour la justice. Déjà il fixait ses regards

sur lui, comme sur le défenseur éclairé de ses droits. La magistrature

espérait jouir longtemps encore de ses lumières et de ses vertus;

lorsqu'il est tout-à-coup atteint d'une maladie qui fait bientôt

craindre pour ses jours. Les forces de ses organes, que de longs

travaux, une sensibilité profonde, une imagination forte et active

avaient épuisées, ne peuvent résister au mal qui le presse de toutes

parts. Déjà les douleurs aiguës qui le tourmentent sans relâche

l'avertissent qu'il touche à sa dernière heure* [* M. Dupaty est mort à

Paris, le 17 septembre 1788, à l'âge de 42 ans.].

Ce moment fatal, si amer pour la plupart des hommes, n'a rien qui

l'effraie. Ferme et tranquille sur le bord du tombeau, il met toute sa

confiance en l'être suprême dont il a honoré l'ouvrage périssable. Il

se pénètre des sentiments sublimes de la religion qui offre tant de

consolations à l'homme vertueux, lorsqu'il est aux prises avec la mort.

Sa vie n'a été qu'une suite continue de bonnes actions. Il a vécu en

sage; il meurt sans regretter le présent qui lui échappe, et sans

craindre l'avenir qui l'attend.

Faut-il que tant de vertus aient sitôt disparu de dessus la terre! que

le bienfaiteur des hommes leur ait été enlevé lorsqu'il aurait pu

encore remplir une longue carrière et leur être utile!

Vous, dont il a défendu l'innocence outragée avec tant de courage et de

travaux, qui peut-être lui avez coûté une portion de sa vie; ah! le

bruit de sa mort a sans doute retenti jusque dans les lieux de votre

retraite! Que n'êtes vous accourus pour assister à sa pompe funèbre,

pour suivre, jusque sur les bords de sa tombe, les tristes dépouilles

de votre généreux libérateur! Votre présence, vos larmes, et vos

gémissements l'eussent bien mieux loué, que les discours et que tous

les efforts de l'éloquence.

O magistrat digne de nos regrets et de nos hommages, vos bienfaits ne

sortiront jamais de ma mémoire! Quel que soit l'intervalle que le

tombeau a mis entre vous et moi, vous serez toujours présent à ma

pensée! En retraçant vos vertus, j'ai moins cherché à ajouter un

nouveau lustre à votre gloire, qu'à satisfaire un besoin de mon coeur;

celui de la reconnaissance. Mon âme était flétrie par le malheur, et

vous y avez fait descendre l'espoir consolant; vous m'avez fait oublier

de longues infortunes, vous avez été pour moi une seconde providence.

Que ne suis-je aux lieux où l'on a déposé vos cendres. J'irais tous les

jours, accompagné de ma douleur, les arroser de mes larmes; je dirais à

la foule des infortunés qui s'empresse autour de votre tombeau: _C'est,

ici que repose l'ami de l'humanité_.

* * * * * * * * * *

[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de

Gresset.

Texte en français moderne]

(Gresset fut à la fin du XVIIIe siècle un de ces poètes aimables qui

savaient, quand ils le voulaient, faire parler avec grâce la raison et,

comme on le disait alors, décorer des fleurs du badinage et des

piquantes bagatelles les préceptes de la saine philosophie. Le souvenir

de Gresset vivait encore à Arras; il y avait accompagné en effet en

1740 l'intendant de Picardie et d'Artois. L'Académie d'Amiens mettait

chaque année au concours un sujet pour un prix de Lettres ou

d'Eloquence; en 1784 elle proposa l'éloge de Gresset. Maximilien

Robespierre concourut pour le prix, qui ne fut finalement pas décerné.)

(Le manuscrit est conservé par l'Académie d'Amiens. Il comporte 22

folios, il porte le n° 9 et fut reçu le 20 juin 1785. Comme pour le

discours couronné par l'Académie de Metz, Robespierre fit des retouches

avant de le faire imprimer.)

ELOGE DE GRESSET

Discours qui a concouru pour le prix proposé par l'Académie d'Amiens,

en l'année 1785

Par M... Avocat en Parlement

Hunc lepidique sales lugent, veneresque pudicae,

Sed mores prohibent, ingeniumque mori.

A LONDRES,

Et se trouve A PARIS.

Chez

ROYEZ, Libraire, quai des Augustins.

Les Marchands de Nouveautés.

M. DCC. LXXXVI.

ELOGE

DE GRESSET

Le véritable éloge d'un grand homme, ce sont ses actions et ses

ouvrages: toute autre louange paraît assez inutile à sa gloire; mais

n'importe: c'est un beau spectacle de voir une nation rendre des

hommages solennels à ceux qui l'ont illustrée, contempler, pour ainsi

dire, avec un juste orgueil, les monuments de sa splendeur et les

titres de sa noblesse, et allumer une utile émulation dans le coeur de

ses concitoyens par les éloges publics qu'elle décerne aux vertus et

aux talents qui l'ont honorée.

Gresset était digne d'un tel hommage; et à qui, Messieurs, convenait-il

aussi bien qu'à vous de le lui rendre? Sa gloire, qui brille avec éclat

aux yeux de toute l'Europe, a pour vous quelque chose de plus touchant:

vous la partagez avec lui. Cet illustre poète est né au milieu de vous,

il a voulu vivre et mourir parmi vous; vous fûtes à la fois ses

compatriotes, ses amis, les compagnons de ses travaux littéraires, les

témoins de sa vie privée, les spectateurs de sa vertu; partout ailleurs

on a admiré ses écrits; vous avez encore connu et chéri sa personne.

C'est l'amitié qui semble aujourd'hui s'unir à la patrie pour honorer

sa mémoire. En proposant son éloge à l'émulation publique, vous

paraissez chercher une consolation à la douleur que vous cause sa perte

dans les nouveaux monuments qu'elle s'empressera d'élever à sa gloire.

Oui, répandons des fleurs à l'envi sur la tombe du plus aimable des

poètes. Quoiqu'aucun lien ne m'ait attaché à lui, mon zèle ne le cédera

point au vôtre. Pour chérir sa mémoire, ne suffit-il pas d'avoir lu ses

écrits, d'avoir entendu parler de ses vertus?

O Gresset, tu fus un grand poète. Tu fis beaucoup plus, tu fus un homme

de bien. En vantant tes ouvrages, je ne serai point obligé de détourner

mes yeux de ta conduite; la religion et la vertu ne s'indigneront pas

contre les éloges donnés à tes talents. Heureux l'écrivain qui, comme

toi, sait toujours les respecter et les suivre, et marquer leur auguste

empreinte dans sa vie comme dans ses ouvrages!

Gresset entra de bonne heure dans cette société célèbre qui avait

instruit sa jeunesse, et qui semblait offrir une retraite si douce aux

hommes épris des charmes de l'étude et des lettres. Ce fut dans son

sein que se forma le Poète des Grâces.

La voix publique lui a déféré ce titre, qui suffirait seul pour lui

assurer le rang le plus distingué dans l'empire des Muses.

Tous les ouvrages qui portent le caractère du génie, semblent donner à

leurs auteurs un droit égal aux hommages de la postérité. Les Muses

partagent leurs présents entre leurs favoris; les couronnes qu'elles

leur décernent sont différentes; il est difficile de décider quelles

sont les plus brillantes. Les Sophocle, les Théocrite, les Tibulle, les

Virgile, les Corneille, les la Fontaine, entrent ensemble au Temple de

l'Immortalité; les roses qui couronnent Anacréon ne sont pas moins

durables que les lauriers qui ceignent le front d'Homère; et si le

grand caractère de ces poètes majestueux qui osèrent chanter les Héros

et les Dieux impose plus de respect à la postérité, elle semble aussi

sourire avec un plus doux sentiment de plaisir à ces poètes aimables,

que les ris et les grâces ont inspirés.

Mais à combien peu de mortels elles accordent cette faveur? En vain un

peuple de rimeurs ose se croire né pour jouer avec elles, ils inondent

le public de leurs productions légères; mais elles meurent en naissant;

ces fleurs délicates qu'ils veulent cueillir se fanent dès qu'ils les

ont touchées; elles ne conservent un éclat immortel qu'entre les mains

de ce petit nombre d'écrivains fortunés que la nature a doués d'un

génie vraiment original.

Le premier ouvrage qui lit connaître Gresset dans la République des Let

tres le plaça incontestablement dans cette classe privilégiée. Ici,

Messieurs, l'idée du _Ververt_ se présente d'elles-mêmes à vos esprits.

A ce nom, un souris involontaire semble naître, excité par les images

charmantes qu'il réveille dans noire mémoire; et c'est-là, sans doute,

le plus bel éloge d'un ouvrage de ce genre.

Cette production parut, comme un phénomène littéraire. Avant cette

époque, nous possédions plusieurs poèmes héroï-comiques justement

admirés; et, par un contraste assez singulier, c'est aux plus imposants

et aux plus graves d'entre les poètes, que nous devons ces productions

badines. Le chantre d'Achille ne dédaigna pas de célébrer la guerre des

rats et des grenouilles. Pope, ce poète philosophe, trouva dans une

boucle de cheveux la matière d'une nouvelle Iliade. Boileau, le poète

de la raison, emboucha la trompette héroïque pour chanter la discorde

qu'un Lutrin avait allumée dans le sein d'une paisible église.

Tous les siècles réunis n'avaient produit que quatre ou cinq

chefs-d'oeuvre en ce genre, et notre langue n'en possédait qu'un seul,

lorsqu'un jeune poète, inconnu jusqu'alors, sembla les surpasser tous

par un ouvrage encore plus étonnant.

Sa muse osa franchir les grilles des couvents, pour y observer ces

riens importants nés de la frivolité du sexe. Cette matière neuve, mais

aride, prêtait, sans doute, beaucoup moins à l'imagination que celle du

_Lutrin_ et de _la Boucle de Cheveux enlevés_.

Pope et Boileau avaient d'ailleurs étendu les ressources de leurs

sujets: le premier, par l'intervention des _Silphes_, qu'il intéresse à

la destinée des cheveux de _Bélise_; l'autre, par l'introduction des

divinités allégoriques auxquelles il fait prendre parti dans la

querelle du _Lutrin_. Le chantre de Ververt néglige tous ces ressorts;

au lieu d'adopter la marche imposante de l'épopée, dont la dignité,

formant un contraste plaisant avec la petitesse du sujet, offre déjà

par elle-même une source de beautés piquantes et faciles, il célèbre la

gloire de son béros sur un ton plus simple, plus naïf, et par

conséquent plus difficile. Il semble que son génie, rejetant tous

appuis étrangers, cherche à multiplier les obstacles pour les vaincre,

et veuille lutter avec ses seules forces contre toute la sécheresse de

la matière.

Mais, avec cette unique ressource, quel poème ne fait-il point éclore

d'un sujet qui semblait à peine susceptible de fournir quelques

plaisanteries!

Quoique l'imagination n'ait peut-être jamais rien produit de si riant

que les détails de ce poème, il est douteux, si le mérite de

l'invention et de la richesse de la fiction ne sont pas encore

au-dessus. Mais n'allais-je point entreprendre de développer les

beautés du Ververt, comme si le discours pouvait exprimer des grâces

que sa lecture seule peut faire sentir? Quelles paroles pourraient

peindre la fraîcheur et l'éclat du coloris qui caractérise le style de

cet ouvrage, cet heureux accord de la finesse avec la naïveté, de la

plaisanterie la plus délicate avec toutes les richesses de la poésie;

cotte imagination brillante qui, de l'idée la plus stérile et la plus

triviale, sait faire sortir mille détails aussi nobles que gracieux;

qui, à un trait ingénieux, fait succéder sans cesse un trait plus

piquant encore, effacé lui-même par une saillie nouvelle qui achève

d'étonner l'esprit, et de dérider le front le plus sévère? Quel éloge

pourrait valoir cette impression de plaisir et d'admiration qu'il a

laissée à tous ceux qui le connaisse? Et à qui est-il inconnu? Il est

entre les mains de tous les âges et de toutes les conditions: il fait

les délices des hommes lettrés, il procure des heures agréables aux

hommes les moins instruits; ceux qui sont les plus étrangers aux autres

chefs-d'oeuvre de notre littérature sont familiers avec le Ververt. Il

rappelle à tous les esprits des souvenirs riants; il leur retrace

l'idée du plus charmant ouvrage qu'aient produit le goût, l'imagination

et la gaîté. Lisez le Ververt, vous qui aspirez au mérite de badiner et

d'écrire avec grâce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement; et

vous à qui la nature semble avoir refusé la faculté de rire; lisez le

Ververt, et vous connaîtrez une nouvelle source de plaisirs.

Oui, tant que la langue française subsistera, le Ververt trouvera des

admirateurs. Grâce au pouvoir du génie, les aventures d'un perroquet

occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de héros est restée

plongée dans un éternel oubli, parce qu'elle n'a point trouvé une plume

digne de célébrer ses exploits; mais toi, heureux Ververt, puisqu'il a

plu à un grand poète de l'immortaliser, ta gloire passera à la

postérité la plus reculée. Dans plusieurs siècles, on parlera encore

avec intérêt de tes prospérités et de tes revers, de tes charmes et de

tes erreurs, des tendres soins que te prodiguèrent les douces

maîtresses dont tu fus l'idole, et des plaisirs que tu leur procuras,

et des larmes que lu leur fis répandre.

Aussi ne devons-nous pas nous étonner si cet ouvrage fit une si

prodigieuse sensation dès sa naissance; les applaudissements qu'il

excitait redoublaient encore lorsqu'on apprenait que ce chef-d'oeuvre

était le coup d'essai d'un homme de vingt-six ans, renfermé dans

l'enceinte d'un collège, et destiné à la vie monastique. Le grand

Rousseau, frappé de l'éclat d'un tel début, annonçait dès lors le jeune

auteur à son siècle comme un des plus beaux génies qui devaient

l'illustrer. C'était, sans doute, un spectacle assez intéressant de

voir un des plus célèbres poètes de nos jours applaudir au triomphe

d'une muse naissante, faite pour partager avec lui l'attention du

public, et confondre, par son exemple, les lâches complots de l'envie,

qui veille toujours pour arrêter le grand homme à l'entrée de sa

carrière.

Mais, tandis que Gresset jouit de la gloire attachée à ses premiers

succès, quel orage s'est tout-à-coup formé sur sa tête? On conspire

contre lui, on l'accuse d'attenter à l'honneur de l'Ordre de la

Visitation, on crie au scandale, à la calomnie... Aimable poète,

reprenez vos pinceaux; peignez-nous des évènements véritables, beaucoup

plus plaisants que toutes les fictions du Ververt. Mais que dis-je? Le

badinage n'est plus de saison, l'intrigue et le crédit ont secondé le

courroux de ses ennemis; les Jésuites sont forcés de faire un

sacrifice, et le jeune poète est condamné à s'ennuyer à la Flèche, pour

expier le plaisir que procuraient au public les ingénieuses saillies du

Ververt.

Mais les Muses le suivirent dans son exil, pour en adoucir la rigueur,

et bientôt parurent _le Carême impromptu_ et _le Lutrin vivant_.

Censeurs austères, mélancoliques, dédaignez, tant qu'il vous plaira, la

petitesse du sujet de ces deux productions; blâmez l'enjouement qui a

imaginé le Lutrin vivant; mais pardonnez-moi si je ne puis rougir des

ris qu'obtient de moi cet ingénieux badinage, et dont vous l'avez, sans

doute, vous-mêmes honoré; souffrez que j'observe avec quel art l'auteur

sait répandre tant de sel et d'agrément sur une matière qui semblait

les exclure, et permettre, pour ainsi dire, à sa muse, de se livrer aux

accès d'une gaieté folle, sans perdre ni la finesse ni la grâce qui la

caractérise.

Quand on quitte le Lutrin vivant et le Carême impromptu pour lire _la

Chartreuse_, on croit contempler un tableau du _Corrège_ après avoir

examiné des peintures de _Calot_. Ce n'est plus seulement ici une

production légère, c'est un ouvrage intéressant, qui n'a de commun avec

les poésies qui portent ce nom que l'aisance et l'agrément. Quelle

gaieté et quelle douceur de sentiment! Quelle heureuse négligence et

quelle étonnante richesse! Quelles vives saillies et quelle

philosophie! Jamais on ne vit la raison badiner avec tant de grâces et

parler un langage si aimable, si propre à s'insinuer dans les coeurs,

sous l'appas de l'enjouement.

Gresset est le premier qui ait présenté un si parfait modèle de ce

genre de beautés, et cette épître charmante mérita d'être placée au

rang des productions originales qui font époque dans noire littérature.

Tel est le privilège du génie: un écrit agréable qui semble échapper à

une plume facile et légère parvient à la célébrité des plus grands

ouvrages; et l'auteur de la Chartreuse, avec ce seul titre, aurait pris

sa place parmi nos plus illustres poètes. Telle était l'idée que s'en

formait le grand Rousseau, lorsqu'il s'écriait en parlant de celle

pièce: _Quel prodige dans un homme de vingt-six ans! Quel désespoir

pour tons nos prétendus beaux esprits modernes!_

Cependant de tels ouvrages annonçaient assez que Gresset n'était point

fait pour rester enseveli dans le cloître où il s'était renfermé. Son

estime pour ses premiers maîtres, son goût pour l'étude, et son

admiration pour les talents qui brillaient parmi eux, l'avaient d'abord

enrôlé sous leur bannière; mais cet état ne convenait guères ni à

l'amour de l'indépendance qui semble caractériser les hommes de génie,

ni à la nature de ses travaux littéraires. Une muse aimable et légère

n'était point faite pour habiter une maison religieuse. Comment

aurait-elle pu librement placer une couronne de myrte sur le front d'un

Cénobite?

Déjà le Ververt même lui avait attiré des disgrâces qui le

déterminèrent à briser la chaîne dont elles lui avaient fait sentir

tout le poids.

Mais, en quittant ceux auxquels il était uni par les liens de la

fraternité, il n'abjura point les sentiments d'amitié qu'il leur avait

voués. Il s'empressa de leur rendre un hommage public qui l'honore

encore plus lui-même que ceux à qui il était adressé; il leur laissa,

dans des vers dignes de son coeur et de ses talents, un gage immortel

de son estime et de ses regrets. C'était ainsi qu'il convenait à

Gresset de quitter les Jésuites; c'est ainsi qu'une congrégation où il

laissait les _Brumoi_, les _Tournemine_, les _Bougeant_, et tant

d'autres, méritait d'être quittée.

Rendu au monde et à la liberté, Gresset voyait la plus riante carrière

s'ouvrir devant lui. Annoncé par sa réputation et par ses ouvrages, il

était attendu dans la société avec impatience, et il pouvait s'y

montrer sans rien redouter de cet empressement curieux avec lequel on

observe les hommes célèbres. On sait que peu de gens de lettres ont su

réunir, aussi bien que lui, au talent d'écrire, le don d'être aimable,

qui n'accompagne pas toujours le génie. On retrouvait dans sa

conversation le plaisir que donne la lecture de ses ouvrages, et ceux

qui l'ont connu avaient peine à décider lequel en lui était le plus sûr

de plaire, ou de l'homme ou de l'auteur. Son amabilité ne tenait pas

seulement à l'enjouement et à la délicatesse de son esprit; elle était

surtout attachée à la simplicité de ses moeurs, à la franchise et à

l'aménité de son caractère, à cette sensibilité d'une âme expansive et

tendre, qui est la source de la vraie politesse et le charme le plus

fort par lequel l'homme puisse attirer son semblable. Aussi, répandu,

recherché dans le plus grand monde, accueilli des grands, qui

s'honoraient de son amitié, chéri de tous ceux qui le connaissaient, il

goûtait, dans un âge où tous les sentiments sont vifs, tous les

agréments qu'un nom célèbre peut donner dans une capitale passionnée

pour les talents; il trouvait dès l'entrée de sa carrière, dans ce

triomphe continuel, des jouissances plus douces et plus réelles, sans

doute, que ce fantôme imposant de l'immortalité, qui couronne les

travaux du grand homme qui n'est plus.

Cependant de nouveaux ouvrages, dignes de la plume qui avait tracé le

Ververt et la Chartreuse, venaient de temps en temps réveiller

l'attention du public en multipliant ses plaisirs. L'imagination

brillante de Gresset éclate avec toute sa pompe dans son Epître à sa

muse. Toute la sensibilité de son âme respire dans son Epître à sa

soeur; la tendre amitié qui dicta cet ouvrage y a laissé une empreinte

que le génie seul n'imitera jamais. Je retrouve la même âme dans

l'inexprimable douceur du pinceau qui traça l'image de la vie pastorale

et des plaisirs de l'âge d'or. Non, cette expression touchante n'a pu

sortir que d'un coeur pur, digne de goûter le calme et le bonheur de

l'innocence qu'il décrit si bien.

Un mérite frappant distingue, ce me semble, les Poésies Fugitives de

Gresset des autres productions du même genre. Les _Anacréon_ et leurs

successeurs ont chanté les plaisirs de Bacchus et les charmes de

l'Amour. Gresset, s'ouvrant une roule nouvelle, sut unir la raison au

badinage et associer les ris à la sagesse. La poésie légère a pris

entre ses mains un plus grand caractère; jusque-là, uniquement bornée

au soin de plaire, elle avait été peu scrupuleuse sur les moyens de

parvenir à son but. Amie de la licence et de la volupté, elle semblait

avoir acquis le privilège d'attaquer, en se jouant, le bon sens cl la

morale, dont la gravité paraissait faite pour détruire toute sa grâce

et toute sa gaité. Gresset sut lui donner une décence et une noblesse

dont on la croyait à peine susceptible, sans lui ôter aucun de ses

agréments naturels. C'est ainsi qu'en l'élevant au-dessus d'elle-même

par le nouvel essor qu'il lui a imprimé, il s'est lui-même placé

au-dessus de tous les poètes qui l'avaient cultivée avec le plus de

succès, par les beautés dont il a su l'enrichir autant que par le

mérite de la difficulté vaincue.

A Dieu ne plaise que je veuille imiter la manie de ces panégyristes

déterminés, qui semblent se faire un devoir d'immoler à la grandeur de

leur héros tous ceux qui se sont signalés par les mêmes talents; j'ose

croire que le goût et l'équité ne démentiront pas le jugement que je

viens de porter.

Aimable _Chapelle_, tendre _Chaulieu_, puissé-je être à jamais privé du

plaisir de lire vos écrits si j'osais entreprendre d'obscurcir votre

gloire! Mais vous avoueriez vous-même qu'au feu qui anime vos riants

tableaux, à la mollesse, à la légèreté de votre pinceau, Gresset a

joint la précision, la correction, l'élégance continue, avec une

élévation et une philosophie que vous ne possédez point au même degré.

Satisfaits de votre destinée, contents de jouer entre _Bacchus_ et

_Glycère_, vous verriez, sans murmurer, les Grâces lui composer une

couronne plus brillante que les vôtres.

Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous · 第 4 / 14 段