Fortuné mortel, prêtez une oreille attentive à ma voix, recu

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[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Dédicace aux

mânes de Jean-Jacques Rousseau

Texte en français moderne par Albert Laponneraye d'après les _Mémoires

authentiques de Maximilien Robespierre_ (anonyme, 1830) qui

reproduisent en fac-simile le manuscrit original]

DEDICACE DE MAXIMILIEN ROBESPIERRE AUX MANES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

C'est à vous que je dédie cet écrit, mânes du citoyen de Genève! Que

s'il est appelé à voir le jour, il se place sous l'égide du plus

éloquent et du plus vertueux des hommes. Aujourd'hui plus que jamais

nous avons besoin d'éloquence et de vertu. Homme divin! tu m'as appris

à me connaître; bien jeune, tu m'as fait apprécier la dignité de ma

nature, et réfléchir aux grands principes de l'ordre social. Le vieil

édifice s'est écroulé; le portique d'un édifice nouveau s'est élevé sur

ses décombres et, grâce à toi, j'y ai apporté ma pierre. Reçois donc

mon hommage; tout faible qu'il est, il doit te plaire; je n'ai jamais

encensé les vivants.

Je t'ai vu dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la

source d'une joie orgueilleuse; j'ai contemplé tes traits augustes, j'y

ai vu l'empreinte des noirs chagrins auxquels t'avaient condamné les

injustices des hommes. Dès lors j'ai compris toutes les peines d'une

noble vie qui se dévoue au culte de la vérité, elles ne m'ont pas

effrayé. La confiance d'avoir voulu le bien de ses semblables est le

salaire de l'homme vertueux; vient ensuite la reconnaissance des

peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont donnés ses

contemporains. Comme toi, je voudrais acheter ces biens an prix d'une

vie laborieuse, au prix même d'un trépas prématuré.

Appelé à jouer un rôle au milieu des plus grands évènements qui aient

jamais agité le monde; assistant à l'agonie du despotisme et au réveil

de la véritable souveraineté, près de voir éclater des orages amoncelés

de toutes parts, et dont nulle intelligence humaine ne peut deviner

tous les résultats, je me dois à moi-même, je devrai bientôt à mes

concitoyens compte de mes pensées et de mes actes. Ton exemple est là,

devant mes yeux. Tes admirables Confessions, cette émanation franche et

hardie de l'âme la plus pure, iront à la postérité moins comme un

modèle d'art, que comme un prodige de vertu. Je veux suivre ta trace

vénérée, dussé-je ne laisser qu'un nom dont les siècles à venir ne

s'informeront pas; heureux si, dans la périlleuse carrière qu'une

révolution inouïe vient d'ouvrir devant nous, je reste constamment

fidèle aux inspirations que j'ai puisées dans tes écrits.

* * * * * * * * * *

[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Cahier de

doléances des cordonniers mineurs de la ville d'Arras_ (mars 1789)

Mis en français moderne par J.-A. Paris]

Doléances du corps des cordonniers mineurs de la ville d'Arras

1° Les Cordonniers mineurs se plaignent de ce que le métier qui les

fait vivre avec tant de peine est encore exposé aux usurpations de tous

ceux qui veulent l'exercer contre les droits que leur assurent leurs

lettres patentes; de manière que la plupart d'entre eux sont réduits à

la misère la plus profonde; il faudrait ou leur assurer du pain de

quelque manière, ou du moins réprimer les entreprises de ceux qui

viennent envahir le privilège qu'ils ont payé.

2° Une circonstance nouvelle, et qui est peut-être un fléau commun à

toute la France, ajoute encore au malheur de leur condition. Le

haussement considérable dans le prix des cuirs, occasionné par le

traité de commerce conclu avec l'Angleterre, met la plupart d'entre eux

hors d'état d'acheter la marchandise même qui est la matière de leur

travail, c'est-à-dire de vivre. Ceux mêmes qui peuvent encore faire

cette dépense ne sont pas beaucoup plus heureux, parce qu'ils ne

peuvent porter le prix de leur travail à un taux proportionné à celui

du cuir; parce que l'artisan, pressé par la faim, et qui attend chaque

jour le modique salaire sur lequel il fonde sa subsistance, est

nécessairement forcé à souscrire aux conditions injustes que l'égoïsme

et la dureté des riches lui imposent. Il paraîtra peut-être singulier

que les Cordonniers mineurs soient ceux qui invitent la Nation à

s'occuper du traité de commerce avec l'Angleterre; mais cette

singularité ne peut exister qu'aux yeux des préjugés; car aux yeux de

la raison et de l'humanité, il est évident que l'intérêt d'une

multitude de citoyens pauvres, à qui ce traité fatal peut ôter leur

subsistance, est infiniment plus sacré que celui même des commerçants

les plus célèbres dont il ne fait que diminuer la fortune.

3° Ils observent que, dans cet état de détresse, ils devraient au moins

être exempts des petites exactions qui achèvent de les accabler. Ils

ont donc le droit de se plaindre de ce que MM. les officiers municipaux

ont augmenté depuis peu les rétributions qu'on les oblige de payer à

certaines personnes attachées à ce corps, pour la reddition des comptes

de la communauté; ils se plaignent surtout de la nécessité qui a été

imposée depuis deux ans à leurs mayeurs de rendre au Magistrat les

comptes de la communauté, qui ne doivent être rendus qu'à la communauté

elle-même; ce qui est évidemment contraire aux droits de la liberté et

aux principes de la justice.

4° Ils ont une réclamation plus intéressante encore à former, qui leur

est commune avec toutes les classes de citoyens que la fortune a le

moins favorisés. Ils demandant que les officiers municipaux, qui ne

doivent être que les hommes et les mandataires du peuple, ne se

permettent plus à l'avenir d'attenter arbitrairement à la liberté des

citoyens sous le prétexte de police, pour des raisons frivoles et

souvent injustes, non seulement en les envoyant en prison, mais même en

les menaçant trop légèrement de ce traitement ignominieux. Cet usage

trop commun ne peut qu'avilir le peuple qu'on méprise; au lieu que le

premier devoir de ceux qui le gouvernent est d'élever, autant qu'il est

en eux, son caractère, pour lui inspirer le courage et les vertus qui

sont la source du bonheur social. On n'oserait adresser ces outrages

aux citoyens de la classe la plus aisée: de quel droit les

prodigue-t-on aux citoyens pauvres? Ils sont précisément ceux à qui les

magistrats doivent le plus de protection, d'intérêt et de respect.

(Signé) Cauderlier, Jean-Baptiste Riez

* * * * * * * * * *

[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Impressions

d'un voyage à Carvin_ (1783)

Transcrit en français moderne par Alphonse Aulard]

(A vingt-cinq ans, Maximilien Robespierre fit un voyage de plusieurs

jours à Carvin. Dans une lettre, il fait, en un style badin, la

relation de cette excursion.)

(Publié par Alphonse Aulard, La Révolution Française, revue d'Histoire

moderne et contemporaine, t.XI, p. 359 et suiv.; par G. H. Lewes dans

The Life of Maximilien Robespierre, with extracts from his unpublished

corrospondance. Philadelphia, Carrey and Hart, 1849.) (le manuscrit

original a appartenu à Noël Charavay.)

LETTRE DE ROBESPIERRE

Monsieur,

Il n'est pas de plaisirs agréables si on ne les partage avec ses amis.

Je vais donc vous faire la peinture de ceux que je goûte depuis

quelques jours.

N'attendez pas une relation de mon voyage; on a si prodigieusement

multiplié ces espèces d'ouvrages depuis plusieurs années que le public

en pourrait être rassasié. Je connais un auteur qui fit un voyage de

cinq lieues et qui le célébra en vers et en prose.

Qu'est-ce cependant que cette entreprise comparée à celle que j'ai

exécutée? Je n'ai pas seulement fait cinq lieues, j'en ai parcouru six,

et six bonnes encore, au point que, suivant l'opinion des habitants de

ce pays elles valent bien sept lieues ordinaires. Cependant je ne vous

dirai pas un mot de mon voyage. J'en suis fâché pour vous, vous y

perdrez, il vous offrirait des aventures infiniment intéressantes:

celles d'Ulysse et de Télémaque ne sont rien auprès.

Il était cinq heures du matin quand nous partîmes; le char qui nous

portait sortait des portes de la ville [Arras. Note d'A. Aulard.]

précisément au même instant où celui du Soleil s'élançait au sein de

l'Océan; il était orné d'un drap d'une blancheur éclatante dont une

partie flottait abandonnée au souffle des zéphyrs; c'est ainsi que nous

passâmes en triomphe devant l'aubette des commis. Vous jugez bien que

je ne manquais pas de tourner mes regards de ce côté, je voulais voir

si les argus de la ferme ne démentiraient pas leur antique réputation

d'honnêteté, moi-même animé d'une noble émulation, j'osais prétendre à

la gloire de les vaincre en politesse, s'il était possible. Je me

penchai sur le bord de la voilure et, ôtant un chapeau neuf qui

couvrait ma tête, je les saluai avec un souris gracieux, je comptais

sur un juste retour. Le croiriez-vous? Ces commis, immobiles comme des

termes à l'entrée de leur cabane, me regardèrent d'un oeil fixe sans me

rendre mon salut. J'ai toujours eu infiniment d'amour-propre; cette

marque de mépris me blessa jusqu'au vif et me donna pour le reste du

jour une humeur insupportable. Cependant nos coursiers nous emportaient

avec une rapidité que l'imagination ne saurait concevoir. Ils

semblaient vouloir le disputer en légèreté aux chevaux du Soleil qui

volaient au-dessus de nos têtes; comme j'avais moi-même fait assaut de

politesse avec les commis de la porte Méaulens, d'un saut ils

franchirent le faubourg Sainte-Catherine, ils en firent un second, et

nous étions sur la place de Lens; nous nous arrêtâmes un moment dans

cette ville. J'en profitai pour considérer les beautés qu'elle offre à

la curiosité des voyageurs. Tandis que le reste de la compagnie

déjeunait, je m'échappai et montai sur la colline où est situé le

calvaire; de là, je promenai mes regards avec un sentiment mêlé

d'attendrissement et d'admiration sur cette vaste plaine où Condé, à

vingt ans, remporta sur les Espagnols cette célèbre victoire qui sauva

la patrie. Mais un objet bien plus intéressant fixa mon attention:

c'était l'Hôtel de Ville. Il n'est remarquable ni par sa grandeur ni

par sa magnificence, mais il n'en avait pas moins de droits à

m'inspirer le plus vif intérêt; cet édifice si modeste, disais-je en le

contemplant, est le sanctuaire où le mayeur T..., en perruque ronde et

la balance de Thémis à la main, pesait naguère avec impartialité, les

droits de ses concitoyens. Ministre de la Justice et favori d'Esculape,

après avoir prononcé une sentence il allait dicter une ordonnance de

médecin. Le criminel et le malade éprouvaient une égale frayeur à son

aspect, et ce grand homme jouissait, en vertu d'un double titre, du

pouvoir le plus étendu qu'un homme ait jamais exercé sur ses

compatriotes.

Dans mon enthousiasme, je n'eus pas de repos que je n'eusse pénétré

dans l'enceinte de l'Hôtel de Ville. Je voulais voir la salle

d'audience, je voulais voir le tribunal où siègent les échevins. Je

fais chercher le portier dans toute la ville, il vient, il ouvre, je me

précipite dans la salle d'audience. Saisi d'un respect religieux je

tombe à genoux dans ce temple auguste et je baise avec transport le

siège qui fut jadis pressé par le fessier du grand T...

C'était ainsi qu'Alexandre se prosternait aux pieds du tombeau

d'Achille et que César allait rendre hommage au monument qui renfermait

les cendres du conquérant de l'Asie.

Nous remontâmes sur notre voiture; à peine m'étais-je arrangé sur ma

botte de paille que Carvin s'offrit à mes yeux; à la vue de cotte terre

heureuse nous poussâmes tous un cri de joie semblable à celui que

jetèrent les Troyens échappés au désastre d'ilion lorsqu'ils aperçurent

les rivages de l'Italie.

Les habitants de ce village nous firent un accueil qui nous dédommagea

bien de l'indifférence des commis de la porte de Méaulens. Des citoyens

de toutes les classes signalaient à l'envi leur empressement pour nous

voir; le savetier arrêtait son outil prêt à percer une semelle, pour

nous contempler à loisir; le perruquier abandonnant une barbe à demi

faite, accourait au devant de nous le rasoir à la main; la ménagère,

pour satisfaire sa curiosité, s'exposait au danger de voir brûler ses

tartes. J'ai vu trois commères interrompre une conversation très animée

pour voler à leur fenêtre; enfin nous goûtâmes pendant le trajet qui

fut, hélas! trop court, la satisfaction flatteuse pour l'amour-propre

de voir un peuple trop nombreux s'occuper de nous. Qu'il est doux de

voyager, disais-je en moi-même! On a bien raison de dire qu'on n'est

jamais prophète dans son pays; aux portes de votre ville on vous

dédaigne; six lieues plus loin, vous devenez un personnage digne de la

curiosité publique.

J'étais occupé de ces sages réflexions, lorsque nous arrivâmes à la

maison qui était le terme de notre voyage. Je n'essaierai pas de vous

peindre les transports de tendresse qui éclatèrent alors dans nos

embrassements: ce spectacle vous aurait arraché des larmes. Je ne

connais dans toute l'histoire qu'une seule scène de ce genre que l'on

puisse comparera celle-là; lorsqu'Enée après la prise de Troyes aborda

en Epire avec sa flotte, il y trouva Hélénus et Andromaque que le

destin avait placés sur le trône de Pyrrhus. On dit que leur entrevue

fut des plus tendres. Je n'en doute pas. Enée qui avait le coeur

excellent, Hélénus qui était le meilleur Troyen du monde et Andromaque,

la sensible épouse d'Hector, versèrent beaucoup de larmes, poussèrent

beaucoup de soupirs dans cette occasion; je veux bien croire que leur

attendrissement ne le cédait point au nôtre; mais après Hélénus, Enée,

Andromaque et nous, il faut tirer l'échelle. Depuis notre arrivée, tous

nos moments ont été remplis par des plaisirs.

Depuis samedi dernier je mange de la tarte en dépit de l'envie. Le

destin a voulu que mon lit fût placé dans une chambre qui est le dépôt

de la pâtisserie: c'était m'exposer à la tentation de manger toute la

nuit; mais j'ai réfléchi qu'il était beau de maîtriser ses passions, et

j'ai dormi au milieu de tous ces objets séduisants. II est vrai que je

me suis dédommagé pendant le jour de cette longue abstinence.

Je le rends grâce, ô toi, qui d'une main habile,

Façonnant le premier une pâte docile

Présentas aux mortels ce mets délicieux.

Mais ont-ils reconnu ce bienfait précieux?

De tes divins talents consacrant la mémoire,

Leur zèle a-t-il dressé des autels à la gloire?

Cent peuples prodiguant leur encens et leurs voeux

Ont rempli l'univers de temples et de dieux;

Ils ont tous oublié ce sublime génie

Qui pour eux sur la terre apporta l'ambroisie.

La tarte, en leurs festins, domine avec honneur,

Mais daignent-ils songer à son premier auteur?

De tous les traits d'ingratitude dont le genre humain s'est rendu

coupable, envers ses bienfaiteurs, voilà celui qui m'a toujours

révolté; c'est aux Artésiens qu'il appartient à l'expier, puisqu'au

jugement de tout l'Europe, ils connaissent le prix de la tarte mieux

que tous les autres peuples du monde. Leur gloire demande qu'ils

fassent bâtir un temple à son inventeur. Je vous dirai même, entre

nous, que j'ai là-dessus un projet que je me propose de présenter aux

états d'Artois. Je compte qu'il sera puissamment appuyé par le corps du

clergé.

Mais c'est peu de manger de la tarte, il faut la manger encore en bonne

compagnie; j'ai eu cet avantage. Je reçus hier le plus grand honneur

auquel je puisse jamais aspirer: j'ai dîné avec trois lieutenants et

avec le fils d'un bailli, toute la magistrature des villages voisins

était réunie à notre table. Au milieu de ce Sénat brillait M. le

lieutenant de Carvin, comme Calypso au milieu de ses nymphes. Ah! si

vous aviez vu avec quelle bonté il conversait avec le reste de la

compagnie comme un simple particulier, avec quelle indulgence il

jugeait le Champagne qu'on lui versait, avec quel air satisfait il

semblait sourire à son image, qui se peignait dans son verre! J'ai vu

tout cela moi... Et cependant voyez combien il est difficile de

contenter le coeur humain. Tous mes voeux ne sont pas encore remplis,

je me prépare à retourner bientôt à Arras, j'espère trouver en vous

voyant un plaisir plus réel que ceux dont je vous ai parlé. Nous nous

reverrons avec la même satisfaction qu'Ulysse et Télémaque après vingt

ans d'absence. Je n'aurai pas de peine à oublier mes baillis et mes

lieutenants. Quelque séduisant que puisse être un lieutenant,

croyez-moi, Madame, il ne peut jamais entrer en parallèle avec vous.

Sa figure, lors même que le Champagne l'a colorée d'un doux incarnat,

n'offre point encore ce charme que la nature seule donne à la vôtre et

la compagnie de tous les baillis de l'univers ne saurait me dédommager

de votre aimable entretien.

Je suis avec la plus sincère amitié. Monsieur, votre très humble et

très obéissant serviteur.

De Robespierre. A Carvin, le 12 juin 1783.

* * * * * * * * * *

[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de

la Rose.

Transcrit en français moderne]

(Ce discours, écrit pour la réception d'un membre de la société des

Rosati, a été publié par Lucien Peise dans Quelques vers de Maximilien

Robespierre, page 35 et suiv.) (Le manuscrit original est fait d'un

cahier de 14 pages blanches, petit in-4° portant ce filigrane: M. Homo.

Le texte est surchargé de ratures et de corrections.)

ELOGE DE LA ROSE

La Rose croît pour tous les hommes, mais tous les hommes ne sont pas

faits pour sentir ses charmes, le vulgaire y voit une fleur dont les

couleurs plaisent à la vue et dont le parfum flatte agréablement

l'odorat; le fleuriste imbécile ose lui préférer des fleurs dont la

rareté fait le principal mérite; l'amant plus raisonnable, la considère

avec complaisance comme l'image touchante des charmes les plus

intéressants de celle qu'il aime, mais il n'appartient qu'à un très

petit nombre d'êtres privilégiés de l'aimer pour elle-même et de lui

rendre un hommage digne d'elle.

Parmi cette foule d'hommes automates qui, pleins d'une stupide

admiration pour les biens méprisables que l'opinion a créés,

contemplent avec une coupable indifférence les plus magnifiques

ouvrages de la nature, et à qui la vue d'une rose n'a jamais rien

inspiré, l'éternelle providence a fait naître et perpétuer une race

choisie d'hommes sensibles et généreux qui la vengent de leur mépris

par un culte aussi sincère qu'intéressant. La Rose ne s'offre jamais à

leurs yeux sans réveiller en eux mille idées riantes, mille sensations

délicieuses qui ne sont connues que des âmes délicates.

Ce n'est point un plaisir vulgaire qui s'arrête aux yeux et à l'odorat,

c'est une jouissance exquise; c'est je ne sais quel charme inexprimable

qui maîtrise à la fois leurs sens, leur âme et leur imagination. Ils

passent l'hiver à la regretter, et le printemps à en jouir; l'hiver est

pour eux l'absence de la rose: pour eux la rose est elle seule le

printemps. Au retour de cette aimable saison, leur premier soin est

d'aller lui rendre hommage sous l'ombrage naissant d'un bosquet

solitaire. Zéphir même lui adresse des voeux moins sincères et lui

prodigue des caresses moins vives.

L'ascendant de cette heureuse sympathie qui unit ces aimables mortels à

la reine des fleurs, de ce magnétisme puissant qui les enchaîne par une

attraction mutuelle, est sans contredit, un des plus grands mystères de

la nature. Y a-t-il dans cette fleur une divinité cachée? est-ce une

nymphe métamorphosée qui conserve encore sous cette forme nouvelle le

double charme de la pudeur et de la beauté, et dont l'âme cherche à

s'unir à leurs âmes sensibles et pures? Est-ce simplement une

délicatesse d'organisation qui fait qu'ils sentent plus vivement la

sagesse et la bonté du créateur qui brillent dans un de ses plus beaux

ouvrages? C'est ce que nous n'osons décider. Quoi qu'il en soit,

Monsieur, vous pouvez déjà entrevoir dans ce que je viens de dire,

l'origine et la nature de l'institution connue sous le nom de Société

des Rosatis. Déjà ce mot présente à votre esprit des idées bien plus

étendues que celles qu'il rappelle au vulgaire ignorant et étranger à

nos mystères. Eclairé par une lumière nouvelle, vous apercevez

distinctement que quiconque dira que la société des Rosatis a pour base

un amusement frivole ou une agréable fantaisie, donnera par cela seul

une preuve certaine: qu'il est encore assis dans de profondes ténèbres.

S'il est vrai de dire dans un sens: que l'amour de la rose constitue le

véritable Rosati, ce sens équivoque ne peut qu'égarer les profanes; car

pour en saisir toute l'étendue, il faut connaître encore ce que c'est

que l'amour de la rose. Or, Monsieur, si vous réfléchissez sur le

principe de ce sentiment que je viens de vous expliquer, vous verrez

d'abord qu'il part de la même source d'où découlent tous les talents et

toutes les vertus; c'est-à-dire une imagination sensible et riante et

une âme à la fois douce et élevée. Aussi dans le sens vraiment

orthodoxe, l'amour de la rose est précisément la même chose que l'amour

de la vertu: un Rosati est effectivement un bon citoyen, un bon père de

famille; un ami sincère, un amant fidèle. Si une fleur aimable a des

droits sur son coeur, sera-t-il moins tendre pour sa maîtresse, pour

ses amis, pour sa femme, pour ses enfants? Je conviens cependant que le

titre de Rosati suppose encore d'autres qualités qui sont même le seul

rapport sous lequel le vulgaire semble le connaître; je parle des

talents agréables et de l'amabilité, car on se représente communément

un Rosati sous l'idée d'un homme qui joint à l'agrément de faire de

jolis vers, le mérite d'aimer le bon vin. Or, vous concevez. Monsieur,

que tout cela est une suite des vertus fondamentales de la société et

prend sa source dans l'amour de la rose: il n'est pas difficile à celui

qui possède un esprit aimable et un bon coeur de boire de bon vin en

bonne compagnie; il n'est pas plus difficile de faire de bons vers,

cette vérité nous a été démontrée par un événement dont le souvenir

nous est encore cher.

Nous avons vu dans nos assemblées des guerriers savants dont les mains

ne semblaient destinées qu'à tenir le compas d'Uranie et à diriger les

foudres de Mars; des magistrats orateurs accoutumés à régler la balance

de la justice, consentir à essayer quelques airs sur le luth

d'Anacréon; pleins d'une timide défiance, ils osaient à peine toucher

cet instrument nouveau, de peur de n'en tirer que des sons discordants;

les jeunes favoris des muses souriaient en voyant leur modeste

embarras; le luth divin rendit sous leurs doigts des accords qu'Apollon

et les Grâces écoutèrent avec transport. Ils nous enchantèrent sans

nous surprendre; nous trouvions facilement l'explication de ce

phénomène dans l'amour de la rose.

Vos yeux, Monsieur, s'ouvrent de plus en plus et vous commencez à

découvrir sans nuage toute la noblesse et toute retendue de l'ordre des

Rosatis: et déjà vous pouvez le définir vous-mêmes, la société des

hommes de génie et des hommes vertueux, qui ont brillé chez toutes les

nations et dans tous les siècles. Socrate, Anacréon, Epaminondas,

Timoléon, Euripide, Démosthène, Aristide chez les Grecs; parmi les

Romains les deux Scipions, Lucullus, Horace, Virgile, Cicéron et

surtout Titus, Trajan, Antonin, Marc Aurèle, enfin Charlemagne, Charles

V, Saint-Louis, Louis XII, Henri IV, Chaulieu, Catinat, Corneille,

Fénelon, Vauban, Massilion, Condé chez les Français: voilà, Monsieur,

une partie de ceux que nous comptons parmi nos frères.

Mais, Monsieur, je ne dois pas vous induire ici dans une erreur

funeste; je ne puis vous le dissimuler, les grands hommes que je viens

de nommer n'ont pas vu les jours de la lumière et de l'alliance

nouvelle; ils aimaient la Rose de bonne foi; ils adoraient les mêmes

divinités que nous; mais sans temple et sans autel! Les amants de la

Rose épars et isolés n'avaient point encore appris à l'honorer en

commun par un culte extérieur et solennel; car les banquets d'Anacréon,

les soupers d'Horace, d'Auguste et de Mécène; les festins mêmes de

Trajan et des Antonins n'étaient que l'ombre et la figure des grands

mystères que nous avons vu s'accomplir en nous.

Fortuné mortel, prêtez une oreille attentive à ma voix, recueillez mes

paroles avec respect et avec joie; je vais parler de l'époque sacrée où

les amants de la Rose commencèrent à former sous le nom de Rosati un

corps visible, une association régulière unie par le même esprit, par

les mêmes rites et par les mêmes auspices; je vais vous révéler une

partie des merveilles qui préparèrent ce grand événement, car la déesse

qui les a enfantées en notre faveur me défend de lever entièrement le

voile sacré que les couvre et vos yeux trop faibles encore ne

pourraient en soutenir tout l'éclat.

L'amitié avait un jour rassemblé quelques-uns de nous dans un banquet

qui n'avait rien de plus surnaturel que ceux d'Anacréon et de

Marc-Aurèle; et les hymnes qu'ils chantaient en l'honneur des Grâces et

de Bacchus montaient vers le ciel avec le parfum des roses et les

douces émanations du Champagne; lorsque tout à coup on entendit dans

les airs un concert plus ravissant que l'harmonie des corps célestes

plus mélodieux que les champs des Muses et d'Apollon. Une odeur

d'ambroisie se répand au même instant de toutes parts et nous voyons

descendre au milieu de nos bosquets sur un nuage d'or et de pourpre une

déesse brillante de tout l'éclat qui environne une beauté céleste. A ce

seul souvenir, mon esprit se trouble, mes idées se confondent et

j'éprouve encore une fois cette douce ivresse où sa présence alors

plongea tous mes sens. O vous qui que vous soyez, qu'aucune déesse ne

visita jamais, gardez-vous de chercher à vous former une idée de ses

charmes d'après les faibles attraits des beautés mortelles... Oui Vénus

sans doute est moins belle lorsque parée parles mains des Grâces elle

se montre dans l'assemblée des dieux; elle était moins touchante le

jour où parée de sa seule beauté, elle daigna la dévoiler aux yeux du

fils de Priam. Dans l'une de ses mains était une lyre d'or, dans

l'autre une coupe de nectar, à ses pies, une corbeille pleine de Roses.

Ses regards se fixèrent un instant sur nous et ils firent circuler dans

nos veines un feu rapide qui nous aurait consumés si elle ne nous avait

elle-même donné la force de résister à sa violence; elle ouvrit la

bouche, son souffle exhala une odeur plus douce que l'haleine du zéphyr

chargé du parfum des fleurs. Le son de sa voix et les choses qu'elle

nous dit nous jetèrent dans une extase ravissante dont il est

impossible de donner une idée à ceux qui n'ont point reçu une semblable

faveur et nos coeurs abîmés dans la joie étaient près de mourir sous le

poids de la volupté.

Il n'est pas donné à une bouche humaine de rendre les discours de la

déesse; il vous suffira de savoir qu'elle nous manifesta les décrets du

destin qui de tout temps avoient fixé la durée de notre société.

Elle nous révéla comment les dieux jetant un regard de commisération

sur les mortels, avoient résolu d'arrêter les progrès de l'égoïsme qui

semble avoir banni de la terre la gaîté, la franchise, la vertu et le

bonheur, en lui opposant une association fondée sur la concorde et sur

l'amitié. Elle nous annonça qu'ils avoient daigné nous choisir pour

être les pierres angulaires de ce sublime édifice: elle nous enseigna

les dogmes que nous devons croire, les rites que nous devons suivre, la

doctrine que nous devons annoncer; elle nous remit en même temps la

lyre d'or, la corbeille de roses, et la coupe de nectar, après nous

avoir appris l'usage auquel ils étaient destinés dans les cérémonies de

notre nouveau culte, elle déposa aussi dans nos mains un livre où une

main divine avait tracé en caractère de roses les lois qui nous étaient

données et les noms de ceux qui étaient appelés à composer la société

naissante avec l'histoire de leur vie et leur future destinée; elle

nous ordonna de leur annoncer successivement dans les temps marqués les

desseins des dieux à leur égard par les diplômes dont elle prescrivit

la forme. Alors elle disparut en laissant dans les airs de vastes

sillons de lumière.

Lorsque nous eûmes enfin reprit nos sens, nous nous regardâmes

longtemps les uns les autres dans un profond silence: nos premières

paroles furent l'explosion de tous les transports d'amour, d'étonnement

et de joie, excités par la grandeur des prodiges dont nous étions les

objets. Dès ce moment il nous sembla que nous étions devenus d'autres

hommes: ou plutôt nous n'étions plus des hommes, nous planions au

dessus de la terre; l'image de la déesse profondément gravée dans nos

coeurs ne nous permettait plus de concevoir que des sentiments sublimes

et de grandes pensées; elle nous défendait même pour toujours contre

les attraits de toutes les beautés mortelles qui nous avoient enchantés

jusqu'alors; nous n'éprouvions plus qu'un dégoût universel pour tous

les biens passagers de ce monde périssable et le désir de remplir notre

glorieuse vocation était le seul lien qui put encore nous attacher à la

vie.

Aussi notre premier soin fut d'ouvrir le livre sacré qu'elle avait

déposé entre nos mains: quelle fut notre joie quand nous lûmes dans ces

archives immortelles les noms de tous les hommes illustres qui existent

de nos jours chez les différentes nations de l'Europe qui pour devenir

nos frères n'attendaient que l'expédition de nos diplômes, quand nous

vîmes que ceux mêmes des siècles passés y étaient inscrits comme

membres de cette divine société qui embrasse tous les grands hommes

présents, passés et futurs.

Mais ce qui nous intéressait le plus vivement c'était sans doute de

connaître ceux de nos concitoyens qui seraient au nombre des

prédestinés. Votre nom s'offrit à nos yeux et il serait difficile de

vous peindre la sensation agréable que nous causa cette découverte;

nous voulûmes aussitôt lire l'article qui vous concernait, c'est-à-dire

l'histoire de votre vie passée et votre horoscope; la première nous

offrit les motifs qui ont déterminé en votre faveur le choix de la

déesse et nous eûmes lieu d'admirer combien les décrets de la sagesse

divine différent des faibles pensées des hommes.

En effet, Monsieur, quand les hommes seront instruits de votre

admission dans l'ordre des Rosatis, ils croiront que vous devez ce

titre à vos connaissances utiles et agréables, au don d'écrire en prose

et en vers avec noblesse et avec grâce que l'on vous connaît; à tous

ces talents divers qui font douter si vous êtes plus cher à Polymnie, à

Erato ou à Cypris, enfin à toutes les qualités que renferme l'idée d'un

homme aimable. Eh bien, Monsieur, ce mérite-là est précisément le

moindre des titres auxquels vous devez l'adoption de la déesse, car nos

livres sacrés vous apprennent que vous êtes appelé principalement parce

que les dieux ont aperçu en vous un coeur droit et pur, une âme noble

et élevée faite pour connaître l'amitié; parce qu'ils ont prévu que

vous étiez capable d'aimer vos frères autant que vous leur serez cher;

parce que toujours humain, sensible et juste, vous avez su joindre la

reconnaissance et l'estime de vos concitoyens à la confiance et à

l'amitié des magistrats puissants qui ont l'avantage et le mérite

d'apprécier et d'employer vos talents qui exercent sur eux une autorité

salutaire et funeste suivant le caractère et l'âme de ceux à qui elle

est confiée.

Maintenant, Monsieur, vous ne serez pas fâché sans doute de connaître

votre horoscope et vous attendez peut-être avec impatience que je vous

révèle ce que le livre fatal nous a appris sur cet objet intéressant.

Mais, Monsieur, c'est là précisément un de ces secrets sur lesquels les

ordres de la déesse nous imposent un silence religieux; car elle est

d'avis qu'il n'est pas avantageux à l'homme d'étendre ses regards trop

loin dans l'avenir, tout ce que je puis faire, Monsieur, c'est de vous

dire comme homme, que vous devez être exempt de toute inquiétude, car

la sage déesse m'a encore appris en général que l'horoscope d'un homme

est dans ses talents et dans ses vertus.

Livrez-vous donc tout entier à la joie que votre heureuse adoption doit

vous inspirer et rendez grâces aux dieux qui ont daigné vous accorder

une si éclatante faveur; reconnaissez votre dignité, _agnosce, o

rosati, dignitatem tuam;_ et connaissez surtout votre bonheur, et

méritez-le de plus en plus par votre zèle à répondre aux volontés du

ciel et à observer ses commandements, aimez la rose, aimez vos frères,

ces deux préceptes renferment toute la loi.

Mais pour animer votre zèle et répondre à la grâce de votre heureuse

vocation, achevez devons instruire et devons édifier en apprenant

quelles sont les magnifiques promesses qui ont été faites aux vrais

Rosatis; car les dieux ont voulu qu'ils fussent heureux dans ce monde

et dans l'autre. Le premier avantage qui leur est assuré est celui

d'une longue vie; il est très difficile qu'un Rosati meure si toutefois

cela est possible. Je puis vous en citer un exemple intéressant dans la

personne de l'hôte aimable chez qui nous sommes rassemblés dans ce

moment. Le jour où il fut admis pour la première fois à nos sacrés

mystères, il nous chanta des couplets dignes d'Anacréon; mais l'état de

faiblesse et de souffrance où nous le vîmes alors nous faisait craindre

qu'il ne se pressât trop de descendre vers la fatale barque par les

sentiers qu'Anacréon lui avait fraies; mais à peine eut-il passé une

heure auprès de nous lorsqu'il s'écria dans un transport d'allégresse

qu'il sentait déjà la vertu rosatique qui agissait eu lui et qui lui

rendait ses forces et sa gaîté première; et dès ce moment sa santé

raffermie de jour en jour nous a donné la précieuse certitude de le

conserver encore au moins pendant plusieurs siècles.

Mais ce n'est pas tout de vivre longtemps; les Rosatis ont encore

l'avantage de vivre beaucoup; car tous leurs moments sont remplis par

de bonnes actions; enfin, ils vivent agréablement; d'abord une des plus

précieuses prérogatives d'un Rosati, c'est que sa maîtresse ne peut

jamais lui être infidèle; il n'est pas moins sûr de la constance de ses

amis; du moins en trouve-t-il toujours dans ses frères; ce n'est pas

tout, s'il a embrassé l'état du mariage il peut se reposer même sur la

vertu de sa femme; exempt de la loi commune il est sûr d'échapper à

toutes les disgrâces qui semblent menacer le vulgaire des maris, et

jamais aucun obstacle ne dérange sur son front la couronne de fleurs

dont il est orné; enfin la vie d'un Rosati est un printemps continuel

et partout les roses naissent en foule sur ses pas. Telle est notre

destinée dans cette vie: mais lorsque nous serons parvenus au terme que

les arrêts du destin ont marqué à notre séjour sur la terre, alors

vainqueurs de la mort même, nous serons transportés sur un nuage

brillant dans l'Elysée, où nous irons rejoindre nos illustres frères,

Anacréon, Chaulieu, Trajan, Marc-Aurèle, et tous les demi-dieux qui ont

fait la gloire du nom Rosati. C'est là que nous trouverons encore

Sapho, Aspasie, Sévigné, La Suze, La Fayette et toutes les aimables

soeurs dont les charmes changeraient le Tartare même en un lieu de

délices; c'est là que nous passerons des jours fortunés tantôt à leur

chanter des vers charmants inspirés par les Grâces, tantôt à les

enlacer des guirlandes de roses que nous aurons composées avec elles

dans les riants détours d'un bocage enchanté ou dans le doux asile

d'une grotte tapissée d'une éternelle verdure. Que dis-je, la déesse

elle-même viendra souvent se communiquer à nous et sa présence nous

rendra les ravissements ineffables qui pensèrent jadis nous faire

expirer de plaisir, mais dans cet état de gloire et de félicité nos

sens auront acquis une vigueur nouvelle qui nous rendra capables de

soutenir de sa part de plus longs entretiens et un commerce plus intime.

* * * * * * * * * *

[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Poésies

Orthographe et ponctuation d'origine conservées]

- Madrigal dédié à miss Ophelia Mondlen

Crois-moi, jeune et belle Ophélie,

Quoi qu'en dise le monde et malgré ton miroir,

Contente d'être belle et de n'en rien savoir,

Garde toujours la modestie.

Sur le pouvoir de tes appas

Demeure toujours alarmée.

Tu n'en seras que mieux aimée,

Si tu crains de ne l'être pas.

[signé M. Drobecq]

(paru sans nom d'auteur dans le _Chansonnier des grâces et Quelques

vers_ (Paris, Royer, 1787); dans _Les Actes des Apôtres_, sous le nom

de Robespierre (1790, ch. V, p. 531); l'autographe de cette poésie fut

acheté 500 francs par un amateur (Bulletin du bibliophile belge, 1856,

p. 225.) d'après Jean Bernard, Quelques poésies de Robespierre. Paris,

1890, in-12, p. 14.)

- Chanson adressée à Mlle Henriette [nom de famille effacé par une

tache d'encre]

Veux-tu sçavoir, ô charmante Henriette,

Pourquoi l'amour est le plus grand des dieux,

Par quel prodige il étend sa conquête

Sur les enfers et la terre et les cieux?

Ne pense pas qu'il doive sa victoire

Aux traits perçans, que tu vois dans mes mains,

Que sur son arc, il ait fondé sa gloire

Et tout l'espoir de tes brillans destins.

Il te forma, tu lui donnas l'empire.

Depuis ce jour l'amour victorieux

Donna des loix à tout ce qui respire

Et triompha des mortels et des dieux.

De tous ses dons déploiant la richesse

De mille attraits il orna ton minois.

Dans tes beaux yeux il peignit la tendresse

Et le forma la plus touchante voix.

Il te donna le sourire des grâces.

Dans tous tes traits, il marqua la bonté.

Apprit aux ris à voler sur les traces

Et sur tes pas il fixa la gaité.

Il arrangea ta noire chevelure

Pour relever la blancheur de ton teint,

A Vénus même enlevant sa ceinture

Il l'en para de sa divine main.

D'un dernier trait couronnant son ouvrage

Il sçut encor embellir tant d'attraits,

Des deux côtés de ton charmant visage

Un joli... [effacé avec de l'encre] fut placé tout exprès.

Alors certain d'un triomphe facile

Brisons ces traits, éteignons ce flambeau,

Dit-il, jettons ce carquois inutile

Je puis compter sur cet appui nouveau,

A l'Univers, je montrerai tes charmes

Chère Henriette, il subira ma loi.

On te verra, ce seront là mes armes

Et t'adorer sera tout mon emploi.

(Cette poésie fait partie d'un manuscrit comprenant quelques pièces de

vers et un discours, remis par Charlotte Robespierre à Agricol Moureau

et publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de

Maximilien Robespierre_, Paris, Gougy, 1909. Cette pièce est, d'après

cet auteur qui détient les originaux, écrite sur papier bleuté, au

filigrane: fin 1778 Levayer; une tache d'encre recouvre le nom de

famille d'Henriette et le rend illisible.

- Chanson

1

Tu veux, charmant objet,

Que mon esprit docile

Tire quelque couplet

De ma verve stérile

Fera-t-il bien?

Je n'en crois rien,

Mais veut-on que je me défende.

Quand ta bouche commande

A mon coeur.

2

De ce premier couplet

Que faut-il que je pense?

Verra-t-on cet essai

Avec quelqu'indulgence?

Il est très bien

J'en suis certain

Car toi-même, aimable Henriette

Dicta cette chansonnette

A mon coeur.

3

Peu m'importe d'ailleurs

Que ce fruit de ma veine

Soit goûté des neuf soeurs

Je me rirai sans peine

De l'Hélicon

Et d'Apollon

Si tes yeux d'un regard prospère

Voient cet hommage sincère

De mon coeur.

(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien

Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 19.)

- Vers pour le mariage de Mlle Demoncheaux

C'en est fait, aimable Emilie,

Un mot a fixé ton destin:

Un mortel trop digne d'envie

T'a soumise au joug de l'Hymen.

Mais de ce dieu qu'on calomnie

Ne crains pas l'empire éternel,

Contre ses loix, quoiqu'on publie.

L'hymen n'est point un dieu cruel.

L'homme, ce sultan formidable

Dont on vante la majesté,

A la voix d'une épouse aimable

Dépose toute sa fierté.

De ton seigneur, charmante amie,

Je veux bien être le garant,

L'époux de la douce Emilie

Sera toujours un tendre amant.

Le volage enfant de Cythère

Dont tu fus toujours le soutien

De peur d'exciter ta colère

N'osera pas trahir l'hymen.

Tu peux croire à de tels présages;

De ta gloire et de ton bonheur

Je vois trois infaillibles gages:

Tes yeux, les grâces et ton coeur.

(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien

Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 23.)

- J'ai vu tantôt l'aimable Flore

J'ai vu tantôt l'aimable Flore,

Au plus beau des jours du printems

Donner la main à Terpsychore

Et la parer de ses présens.

Aussitôt j'ai vu sur leurs traces

Aux doux accords du violon,

La troupe légère des Grâces

Voler sur le tendre gazon.

De cette charmante alliance

Quelle main forma les doux noeuds?

De la vive gaieté d'Hortense

Reconnaissez l'ouvrage heureux,

Son air, sa grâce enchanteresse.

Son humeur aimable et riante;

Avec les jeux et la jeunesse

Près d'elle enchaîne le bonheur.

Par elle, la saison nouvelle

Emprunte un nouvel agrément.

La nature devient plus belle,

Le printems, paroît plus riant.

La beauté des présens de Flore,

Toujours contrainte à s'embellir

A la déesse qu'elle adore

Ravit l'hommage du zéphyr.

Mais en vain, négligeant ces armes

Elle est souvent rebelle aux lois.

Elle conserve assez de charmes

Pour nous vaincre à la fin du mois.

Au tribunal d'un juge inique

Notre bon droit fut rejeté

Mais il peut braver la critique;

Il est absout par la beauté.

De tout temps. Messieurs de justice,

Pour elle, furent indulgens.

Vénus reçoit leur sacrifice

Thémis a reçu leurs sermens.

Pour moi d'être vaincu par elle

Je me console avec raison

Vingt fois pour souper avec elle

Je veux payer le violon.

(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien

Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 27.)

- A une beauté timide Air: _Avec les jeux_.

Quoi vous poussez la modestie

Jusques à la timidité!

Vous avez tort, jeune Sylvie (mot rayé dans le manuscrit: belle)

Vous avez tort en vérité,

Grâces et figure jolie

Esprit, coeur noble et généreux

Ne donnent-ils pas, je vous prie

Le droit de lever deux beaux yeux?

L'humble et charmante violette.

L'aimable fille du printems,

Sous le gazon, cache sa tête

Aux yeux des zéphirs caressans.

Mais souvent pour chercher sous l'herbe

Ses attraits doux et séduisans,

Zéphirs, de la rose superbe,

Quittent les charmes éclatans.

De la violette touchante

Vous avez toute la douceur.

De la Rose noble et brillante

Vous offrez le charme vainqueur.

Vous pourriez être la rivale

De l'aimable reine des fleurs;

Vous aimez mieux être l'égale

De la plus humble de ses soeurs.

(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien

Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 21.)

- La rose Remerciements a MM. de la Société des Rosati. Air:

_Résiste-moi, belle Aspasie!..._

Je vois l'épine avec la rose,

Dans les bouquets que vous m'offrez (_bis_);

Et, lorsque vous me célébrez,

Vos vers découragent ma prose.

Tout ce qu'on m'a dit de charmant,

Messieurs, a droit de me confondre:

La _Rose_ est votre compliment,

L'_Epine_ est la loi d'y répondre (_bis_).

Dans cette fête si jolie,

Règne l'accord le plus parfait (_bis_),

On ne fait pas mieux un couplet,

On n'a pas de fleur mieux choisie.

Moi seul, j'accuse mes destins

De ne m'y voir pas à ma place;

Car la _Rose_ est dans nos jardins

Ce que nos vers sont au Parnasse.

A vos bontés, lorsque j'y pense,

Ma foi je n'y vois pas d'excès (_bis_);

Et le tableau de vos succès

Affaiblit ma reconnaissance,

Pour de semblables jardiniers,

Le sacrifice est peu de chose;

Quand on est si riche en lauriers,

On peut bien donner une _Rose_ (_bis_).

(le manuscrit de cette chanson fut retrouvé dans les papiers de ce

dernier, puis confié par Charlotte Robespierre à Laponneraye, pour la

publication des oeuvres complètes de son frère, 1840, tome II, p. 480.)

Note : Cette pièce est attribuée par J. A. Paris et par Victor Barbier

(_Les Rosati_ p. 68) à Beffroy de Reigny; Arthur Dinaux et Jean-Bernard

estiment qu'elle est bien l'oeuvre de Maximilien Robespierre;

- Couplets chantés En donnant le baiser à M. Foacier de Ruzé

On vous a présenté la rose;

L'offrande était digne de vous;

De cette fleur, pour nous éclose,

La beauté plaît aux yeux de tous.

De grand coeur vous prîtes ce verre

Rempli de Champagne joyeux;

Nul honnête homme sur la terre

Ne méprise ce don des cieux.

Avec la même confiance

Puis-je vous offrir mon présent?

C'est le sceau de notre alliance,

C'est un baiser qui vous attend.

Et c'est moi que la destinée

Appelle à cet emploi flatteur!

Et mon étoile fortunée

Etait d'accord avec mon coeur!

Mais pour donner une accolade

Qui, par un baiser précieux,

Puisse d'un pareil camarade

Marquer l'avènement heureux,

Il faut la bouche enchanteresse

De lune des soeurs de l'Amour,

Ou de cette jeune déesse

A qui vous donnâtes le jour.

Mais d'un mortel qui vous révère

Et vous chérit bien plus encor

Si l'hommage pouvait vous plaire,

Je remplirais mon heureux sort.

Seulement, par un doux sourire,

A cet instant, dites-le moi,

Et sans me le faire redire,

Soudain j'exécute la loi.

Non; certaine raison m'arrête,

Et, pour vous parler plus longtemps,

Du plaisir que le sort m'apprête

Je suspendrai les doux instants.

Car toujours, en vers comme en prose.

Je suis bavard en vous louant;

Pourriez-vous me dire la cause

De ce phénomène étonnant?

Je vous admire et je vous aime,

Lorsque, rival de d'Aguesseau,

Aux yeux d'un Tribunal suprême

De loin vous montrez le flambeau.

Je vous aime, lorsque vos larmes

Coulent pour les maux des humains,

Et quand de la veuve en alarmes

Les pleurs sont séchés par vos mains.

Mais lorsqu'admis à nos mystères,

Je vous vois, le verre à la main.

Assis au nombre de mes frères,

Animer ce charmant festin,

Quand votre coeur joyeux présage

Nos jeux et nos aimables soins,

Je vous aime encore davantage

Et ne vous admire pas moins.

O des magistrats le modèle!

Quand vous signalerez pour nous

Votre indulgence et votre zèle,

Vous serez applaudi de tous.

Vous devez aimer nos mystères;

Car en quel lieu trouverez-vous

Des coeurs plus unis, plus sincères.

Des plaisirs plus vrais et plus doux?

Des guirlandes qui nous sont chères

Aimez donc aussi les appas,

Et, dès cet instant, à vos frères

Ouvrez votre coeur et vos bras.

Pardon, Amour, pardon, Glycère,

Je conviens que, dans ce moment,

A vos doux baisers je préfère

Celui d'un magistrat charmant.

(Cette poésie a été reproduite par M. A. J. Paris, dans la _Jeunesse de

Robes- Pierre_, p. 180, par M. Victor Barbier, dans _Les Rosati_, page

5l, par M. Jean- Bernard, dans _Quelques vers de Robespierre_, page 43.)

Note : Cette chanson a été dite par Maximilien Robespierre dans une

fête des Rosati, le 22 juin 1787; la société recevait, ce jour-là, M.

de Foacier de Ruzé, avocat au Conseil d'Artois et l'un des plus

éminents magistrats de la province.

- La coupe vide

O dieux! Que vois-je, mes amis?

Un crime trop notoire

Du nom charmant des Rosatis

Va donc flétrir la gloire!

O malheur affreux!

O scandale honteux!

J'ose le dire à peine

Pour vous j'en rougis,

Pour moi j'en gémis,

Ma coupe n'est pas pleine

Eh! vite donc, emplissez-la

De ce jus salutaire,

Ou du Dieu qui nous le donna

Redoutez la colère.

Oui, dans sa fureur,

Son thirse vengeur

S'en va briser mon verre;

Bacchus, de là-haut,

A tous buveurs d'eau

Lance un regard sévère.

Sa main, sur les fronts nébuleux

Et sur leur face blême,

En caractères odieux

Grava cet anathème,

Voiez leur maintien,

Leur triste entretien.

Leur démarche timide;

Tout leur air dit bien

Que comme le mien

Leur verre est souvent vuide.

O mes amis, tout buveur d'eau

Et vous pouvez m'en croire,

Dans tous les temps ne fut qu'un sot,

J'en atteste l'histoire,

Ce sage effronté,

Cynique vanté,

Me paraît bien stupide.

O le beau plaisir

D'aller se tapir

Au fond d'un tonneau vuide.

Encore s'il eût été plein.

Quel sort digne d'envie,

Alors dans quel plaisir divin

Aurait coulé sa vie!

Il aurait eu droit

De braver d'un roi

Tout le faste inutile,

Au plus beau palais

Je préférerais

Un si charmant azile.

Quand l'escadron audacieux

Des enfans de la terre

Jusques dans le séjour des dieux

Osa perler la guerre.

Bacchus, rassurant

Jupiter tremblant,

Décida la victoire;

Tous les dieux à jeun

Tremblaient en commun,

Lui seul avait su boire.

Il fallait voir dans ce grand jour

Le puissant dieu des treilles,

Tranquille, vidant tour à tour

Et lançant des bouteilles;

A coups de flaccons

Renversant les monts

Sur les fils de la terre:

Ces traits, dans la main

Du buveur divin,

Remplaçaient le tonnerre.

Vous dont il reçut le serment

Pour de si justes causes.

C'est à son pouvoir bienfaisant

Que vous devez vos roses;

C'est lui qui forma

Leur tendre incarnat.

L'aventure est notoire

J'entendis Momus

Un jour à Vénus

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Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous · 第 1 / 14 段