Thèbes (rive occidentale), 25 juin 1829.
Je viens de visiter et d'étudier dans toutes ses parties un petit temple
d'une conservation parfaite, situé derrière l'Aménophion, dans un vallon
formé par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon qui
s'en est détaché du côté de la plaine. Ce monument a été décrit par la
Commission d'Égypte sous le nom de _Petit Temple d'Isis._
Le voyageur est attiré, dans ces lieux solitaires et dénués de toute
végétation, par une enceinte peu régulière, bâtie en briques crues, et
qu'on aperçoit de fort loin, parce qu'elle est placée sur un terrain
assez élevé. On y pénètre par un petit propylon en grès engagé dans
l'enceinte et couvert extérieurement de sculptures d'un travail
lourdement recherché. Les tableaux qui ornent le bandeau de cette porte
représentent Ptolémée Soter II faisant des offrandes, du côté droit, à
la déesse Hathôr (Vénus) et à la grande triade de Thèbes, Amon-Ra, Mouth
et Chons; du côté gauche, à la déesse Thmé ou Thmeï (la vérité ou la
justice, Thémis) et à une triade formée du dieu hiéracocéphale Mandou,
de son épouse Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois divinités, celles
qu'on adorait principalement à Hennonthis, occupent la partie du bandeau
dirigée vers cette capitale de nome.
Ces courts détails suffisent, lorsqu'on est un peu familiarisé avec le
système de décoration des monuments égyptiens, pour déterminer avec
certitude: 1° à quelles divinités fut spécialement dédié le temple
auquel ce propylon donne entrée; 2° quelles divinités y jouissaient du
rang de syntrône; et il devient ici de toute évidence qu'on adorait
spécialement dans ce temple le principe de beauté confondu et identifié
avec le principe de vérité, de justice, ou, en termes mythologiques, que
cet édifice était consacré à la déesse Hathôr, identifiée avec la déesse
Thmeï. Ce sont, en effet, ces deux déesses qui reçoivent les premiers
hommages de Soter II; et comme l'édifice faisait partie de Thèbes et
avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'après une règle
de saine politique que j'ai développée ailleurs, des sacrifices en
l'honneur de la triade thébaine et de la triade hermonthite. On s'était
donc trop hâté de donner un nom à ce temple, d'après des aperçus
reposant sur de simples conjectures.
Les mêmes adorations sont répétées sur la porte du temple proprement
dit, qui s'ouvre par un petit péristyle que soutiennent des colonnes à
chapiteaux ornés de fleurs de lotus et de houppes de papyrus combinées;
les colonnes et les parois n'ont jamais été décorées de sculptures. Il
n'en est point ainsi du pronaos, formé de deux colonnes et de deux
piliers ornés de têtes symboliques de la déesse Hathôr, à laquelle ce
temple fut consacré. Les tableaux qui couvrent le fût des colonnes
représentent des offrandes faites à cette déesse et à sa seconde forme
Thmeï, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et
plusieurs formes tertiaires de la déesse Hathôr, adorée par le roi
Ptolémée Épiphane, sous le règne duquel a été faite la dédicace du
monument, comme le prouve la grande inscription hiéroglyphique sculptée
sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des
deux parties affrontées de cette formule dédicatoire:
(Partie de droite.) _Première ligne_. «Le roi (dieu Épiphane que
Phtah-Thoré a éprouvé, image vivante d'Amon-Ra), le chéri des dieux et
des déesses mères, le bien-aimé d'Amon-Ra, a fait exécuter cet édifice
en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour être vivifié à toujours.»
_Deuxième ligne_. «La divine soeur de (Ptolémée toujours vivant, dieu
aimé de Phtah), chéri d'Amon-Ra, l'ami du bien (Pmainoufé)..... (le
reste est détruit).»
(Partie de gauche.) _Première ligne_. «Le fils du soleil (Ptolémée
toujours vivant, dieu aimé de Phtah), chéri des dieux et des déesses
mères, bien-aimé d'Hathôr, a fait exécuter cet édifice en l'honneur de
sa mère la rectrice de l'Occident, pour être vivifié à toujours.»
_Deuxième ligne_. «La royale épouse (Cléopâtre, bien-aimée de Thmeï),
rectrice de l'Occident, a fait exécuter cet édifice..... (le reste
manque).»
Ces textes justifient tout à fait ce que nous avions déduit des seules
sculptures du propylon relativement aux divinités particulièrement
honorées dans ce temple; il est également établi que la dédicace de cet
édifice sacré a été faite par le cinquième des Ptolémées, vers l'an 200
avant J.-C.
Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche
du pronaos, ainsi que sur la façade du temple formant le fond de ce même
pronaos, appartiennent tous au règne d'Épiphane. Tous se rapportent aux
déesses Hathôr et Thmeï, ainsi qu'aux grandes divinités de Thèbes et
d'Hennonthis.
On a divisé le naos en trois salles contiguës; ce sont trois véritables
sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entièrement sculpté,
contient des tableaux d'offrandes à tous les dieux adorés dans le
temple, les deux triades précitées, et principalement aux déesses Hathôr
et Thmeï, qui paraissent dans presque toutes les scènes. Aussi n'est-il
question que de ces deux divinités dans les dédicaces du sanctuaire,
inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptolémée
Philopator:
«L'Hôrus soutien de l'Égypte, celui qui a embelli les temples comme
Thôth deux fois grand, le seigneur des panégyries comme Phtah, le chef
semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, l'éprouvé par
Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolémée toujours vivant, bien-aimé
d'Isis, l'ami de son père (Philopator), a fait cette construction en
l'honneur de sa mère Hathôr, la rectrice de l'Occident.» (Dédicace de
gauche.)
Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au
règne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme Arsinoé adorant les
deux déesses; deux seuls tableaux portent l'image de Ptolémée Épiphane,
fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite
et de gauche l'inscription suivante, relative à des embellissements
exécutés sous le règne postérieur, celui d'Évergète II et de ses deux
femmes:
«Bonne restauration de l'édifice, exécutée par le roi, germe des dieux
lumineux, l'éprouvé par Phtah, etc., Ptolémée toujours vivant, etc., par
sa royale soeur, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, et par
sa royale épouse, la modératrice souveraine du monde, Cléopâtre, dieux
grands chéris d'Amon-Ra.»
C'est à la déesse Hathôr qu'appartenait plus spécialement le sanctuaire
de droite; cette grande divinité y est représentée sous des formes
variées, recevant les hommages des rois Philopator et Épiphane; les
dédicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.
Le sanctuaire de gauche fut consacré à la déesse Thmeï, la Dicé et
l'Alété des mythes égyptiens; aussi tous les tableaux qui décorent cette
chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait
cette divinité dans l'Amenti, les régions occidentales ou l'enfer des
Égyptiens.
Les deux souverains de ce lieu terrible, où les âmes étaient jugées,
Osiris et Iris, reçoivent d'abord les hommages de Ptolémée et d'Arsinoé,
dieux Philopators; et l'on a sculpté sur la paroi de gauche la grande
scène de la _psychostasie_. Ce vaste bas-relief représente la salle
hypostyle (Oskh) ou le prétoire de l'Amenti, avec les décorations
convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied de
son trône s'élève le lotus, emblème du monde matériel, surmonté de
l'image de ses quatre enfants, génies directeurs des quatre points
cardinaux.
Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangés sur deux
lignes, la tête surmontée d'une plume d'autruche, symbole de la justice:
debout sur un socle, en avant du trône, le Cerbère égyptien, monstre
composé de trois natures diverses, le crocodile, le lion et
l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les âmes coupables; son
nom, Téouôm-énément, signifie la dévoratrice de l'Occident ou de
l'enfer. Vers la porte du tribunal paraît la déesse Thmeï dédoublée,
c'est-à-dire figurée deux fois, à cause de sa double attribution de
déesse de la justice et de déesse de vérité; la première forme,
qualifiée de Thmeï, rectrice de l'Amenti (la vérité), présente l'âme
d'un Égyptien, sous les formes corporelles, à la seconde forme de la
déesse (la justice), dont voici la légende: «Thmeï qui réside dans
l'Amenti, où elle pèse les coeurs dans la balance; aucun méchant ne lui
échappe.» Dans le voisinage de celui qui doit subir l'épreuve on lit les
mots suivants: «Arrivée d'une âme dans l'Amenti.»
Plus loin s'élève la balance infernale; les dieux Hôrus, fils d'Isis, à
tête d'épervier, et Anubis, fils d'Osiris, à tête de chacal, placent
dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prévenu, l'autre une
plume, emblème de justice: entre le fatal instrument qui doit décider du
sort de l'aine et le trône d'Osiris, on a placé le dieu Thôth
ibiocéphale, «Thôth le deux fois grand, le seigneur de Schmoun
(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le secrétaire de
justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de vérité.»
Ce greffier divin écrit le résiliât de l'épreuve à laquelle vient d'être
soumis le coeur de l'Égyptien défunt, et va présenter son rapport au
souverain juge.
On voit que le fait seul de la consécration de ce troisième sanctuaire à
la déesse Thmeï y a motivé la représentation de la psychostasie, et
qu'on a trop légèrement conclu de la présence de ce tableau curieux,
reproduit également dans la deuxième partie de tous les rituels
funéraires, que ce temple était une sorte d'édifice funèbre, qui pouvait
même avoir servi de sépulture à des membres très-distingués de la caste
sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothèse. Il est vrai que les
environs de l'enceinte qui renfermé ce monument ont été criblés
d'excavations sépulcrales et de catacombes égyptiennes de toutes les
époques. Mais le temple d'Hathôr et de Thmeï n'est point Je seul édifice
sacré élevé au milieu des tombeaux; il faudrait donc aussi considérer
comme des temples funéraires le palais de Sésostris ou le Rhamesséion,
le temple d'Ammon à El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce qui est
insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par
toutes les inscriptions égyptiennes qui en couvrent les parois. Mon
opinion est fondée sur l'examen attentif et détaillé des lieux. Je n'ai
pas encore fini à Thèbes, si même on peut réellement finir au milieu de
tant de monuments.....