Thèbes, le 20 juin 1829.
J'ai donné toute la journée d'hier et cette matinée à l'étude des
tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne
Thèbes. Cette construction, comparable en étendue à l'immense palais de
Karnac, dont on aperçoit d'ici les obélisques sur l'autre rive du
fleuve, a presque entièrement disparu; il en subsiste encore quelques
débris, s'élevant à peine au-dessus du sol de la plaine exhaussée par
les dépôts successifs de l'inondation, qui recouvrent probablement aussi
toutes les masses de granit, de brèches et autres matières dures
employées dans la décoration de ce palais. La portion la plus
considérable étant construite en pierres calcaires, les Barbares les ont
peu à peu brisées et converties en chaux pour élever de misérables
cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une
bien haute idée de la magnificence de cet antique édifice.
Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de
longueur, nivelé par les dépôts successifs de l'inondation, couvert de
longues herbes, mais dont la surface, déchirée sur une multitude de
points, laisse encore apercevoir des débris d'architraves, des portions
de colosses, des fûts de colonnes et des fragments d'énormes bas-reliefs
que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni dérobés pour toujours à
la curiosité des voyageurs. Là ont existé plus de dix-huit colosses dont
les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de
diverses matières, ont été brisés, et l'on rencontre leurs membres
énormes dispersés ça et là, les uns au niveau du sol, d'autres au fond
d'excavations exécutées par les fouilleurs modernes. J'ai recueilli, sur
ces restes mutilés, les noms d'un grand nombre de peuples asiatiques
dont les chefs captifs étaient représentés entourant la base de ces
colosses représentant leur vainqueur, le Pharaon Aménophis, le troisième
du nom, celui même que les Grecs ont voulu confondre avec le Memnon de
leurs mythes héroïques. Ces légendes démontrent déjà que nous sommes ici
sur l'emplacement du célèbre édifice de Thèbes connu des Grecs sous le
nom de _Memnonium_. C'est ce qu'avaient cherché à prouver, par des
considérations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans leur
excellente description de ces ruines.
Les monuments les mieux conservés au milieu de cette effroyable
dévastation des objets du premier ordre dont il me reste à parler,
établiraient encore mieux, si cela était nécessaire, que ces ruines sont
bien celles du Memnonium de Thèbes, ou palais de Memnon, appelé
_Aménophion_ par les Égyptiens, du nom même de son fondateur, et que je
trouve mentionné dans une foule d'inscriptions hiéroglyphiques des
hypogées du voisinage où reposaient jadis les momies de plusieurs grands
officiers chargés, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien de ce
magnifique édifice.
C'est vers l'extrémité des ruines et du côté du fleuve que s'élèvent
encore, en dominant la plaine de Thèbes, les deux fameux colosses,
d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit
d'une si grande célébrité sous le nom de _colosse de Memnon_. Formés
chacun d'un seul bloc de grès-brèche, transportés des carrières de la
Thébaïde supérieure, et placés sur d'immenses bases de la même matière,
ils représentent tous deux un Pharaon assis, les mains étendues sur les
genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherché à motiver à
mes yeux l'étrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui a voulu
prendre ces statues pour celles de deux princesses égyptiennes. Les
inscriptions hiéroglyphiques encore subsistantes, telles que celles qui
couvrent le dossier du trône du colosse du sud et les côtés des deux
bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage
dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et
perpétuaient la mémoire. L'inscription du dossier porte textuellement:
«L'Arôëris puissant, le modérateur des modérateurs, etc., le roi soleil,
seigneur de vérité (ou de justice), le fils du soleil, le seigneur des
diadèmes, Aménothph, modérateur de la région pure, le bien-aimé
d'Amon-Ra, etc., l'Hôrus resplendissant, celui qui a agrandi la
demeure.....(lacune) à toujours, a érigé ces constructions en l'honneur
de son père Ammon; il lui a dédié cette statue colossale de pierre dure,
etc.» Et sur les côtés des bases on lit en grands hiéroglyphes de plus
d'un pied de proportion, exécutés, surtout ceux du colosse du nord, avec
une perfection et une élégance au-dessus de tout éloge, la légende ou
devise particulière, le prénom et le nom propre du roi que les colosses
représentent:
«Le seigneur souverain de la région supérieure et de la région
inférieure, le réformateur des moeurs, celui qui tient le monde en
repos, l'Hôrus qui, grand par sa force, a frappé les Barbares, le roi
soleil seigneur de vérité, le fils du soleil, Aménothph, modérateur de
la région pure, chéri d'Amon-Ra, roi des dieux.»
Ce sont là les titres et noms du troisième Aménophis de la XVIIIe
dynastie, lequel occupait le trône des Pharaons vers l'an 1680 avant
l'ère chrétienne. Ainsi se trouve complètement justifiée l'assertion que
Pausanias met dans la bouche des Thébains de son temps, lesquels
soutenaient que ce colosse n'était nullement l'image du Memnon des
Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nommé _Ph-Aménoph_.
Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la façade
extérieure du principal pylône de l'Aménophion; et, malgré l'état de
dégradation où la barbarie et le fanatisme ont réduit ces antiques
monuments, on peut juger de l'élégance, du soin extrême et de la
recherche qu'on avait mis dans leur exécution, par celle des figures
accessoires formant la décoration de la partie antérieure du trône de
chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptées dans la
masse même de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze pieds de
haut. La magnificence de leur coiffure et les riches détails de leur
costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont
elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiéroglyphiques gravées
sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antérieurs du trône
de chaque statue d'Aménophis, nous apprennent que la figure de gauche
représente une reine égyptienne, la mère du roi, nommée _Tmau-Hem-Va_,
ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine épouse du même
Pharaon, _Taïa_, dont le nom était déjà donné par une foule de
monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV,
_Tmau-Hem-Va_, mère d'Aménophis-Memnon, par les bas-reliefs du palais de
Louqsor, mentionnés dans la notice rapide que j'ai crayonnée de cet
important édifice.
Sur un autre point des ruines de l'Aménophion, du côté de la montagne
libyque, à la limite du désert et un peu adroite de l'axe passant entre
les deux colosses, existent deux blocs de grès-brèche, d'environ trente
pieds de long chacun, et présentant la forme de deux énormes stèles.
Leur surface visible est ornée de tableaux et de magnifiques
inscriptions formées chacune de vingt-quatre à vingt-cinq lignes
d'hiéroglyphes du plus beau style, exécutés de relief dans le creux. H
est infiniment probable que ces portions qu'on aperçoit aujourd'hui sont
les dossiers des sièges de deux groupes colossals renversés et enfouis
la face contre terre: j'ai manqué de moyens assez puissants pour
vérifier le fait.
Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptés sur ces masses effrayantes
nous montrent toujours le roi Aménophis-Memnon, accompagné ici de la
reine Taïa son épouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou par
Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes expressément
relatifs à la dédicace du Memnonium ou Aménophion aux dieux de Thèbes
par le fondateur de cet immense édifice.
La forme et la rédaction de cette dédicace, dont j'ai pris une copie
soignée, malgré une foule de lacunes, sont d'un genre tout à fait
original et m'ont paru très-curieuses. On en jugera par une courte
analyse.
Cette consécration du palais est rappelée d'une manière tout à fait
dramatique; c'est d'abord le roi Aménophis qui prend la parole dès la
première ligne et la garde jusqu'à la treizième. «Le roi Aménothph a
dit: Viens, ô Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, toi qui résides
dans les régions de Oph (Thèbes)! contemple la demeure que nous t'avons
construite dans la contrée pure, elle est belle: descends du haut du
ciel pour en prendre possession!» Suivent les louanges du dieu mêlées à
la description de l'édifice dédié, et l'indication des ornements et
décorations en pierre de grès, en granit rosé, en pierre noire, en or,
en ivoire et en pierres précieuses, que le roi y a prodigués, y compris
deux grands obélisques dont on n'aperçoit plus aujourd'hui aucune trace.
Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu
Amon-Ra en réponse aux courtoisies du Pharaon. «Voici ce que dit
Amon-Ra, le mari de sa mère, etc.: Approche, mon fils, soleil seigneur
de vérité, du germe du soleil, enfant du soleil, Aménothph! J'ai entendu
tes paroles et je vois les constructions que tu as exécutées; moi qui
suis ton père, je me complais dans tes bonnes oeuvres, etc.»
Enfin, vers le milieu de la vingtième ligne commence une troisième et
dernière harangue; c'est celle que prononcent les dieux en présence
d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens
Aménothph, son fils chéri, d'en rendre le règne joyeux en le prolongeant
pendant de longues années, en récompense du bel édifice qu'il a élevé
pour leur servir de demeure, palais dont ils déclarent avoir pris
possession après l'avoir bien et dûment visité.
L'identité du Memnonium des Grecs et de l'Aménophion égyptien n'est donc
plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fût une des plus
étonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en grand,
exécutées par un Grec nommé Iani, ancien agent de M. Salt, ont mis à
découvert une foule de bases de colonnes, un très-grand nombre de
statues léontocéphales en granit noir; de plus, deux magnifiques sphinx
colossals et à tête humaine, en granit rosé, du plus beau travail,
représentant aussi le roi Aménophis III. Les traits du visage de ce
prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de
physionomie un peu éthiopienne, sont absolument semblables à ceux que
les sculpteurs et les peintres ont donnés à ce même Pharaon dans les
tableaux des stèles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais de
Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la vallée de
l'Ouest à Biban-el-Molouk; nouvelle et millième preuve que les statues
et bas-reliefs égyptiens présentent de véritables portraits des anciens
rois dont ils portent les légendes.
A une petite distance du Rhamesséion existent les débris de deux
colosses en grès rougeâtre: c'étaient encore deux statues ornant
probablement la porte latérale nord de l'Aménophion; ce qui peut donner
une juste idée de l'immense étendue de ce palais, dont il reste encore
de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupé des
inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand
colosse du nord, la célèbre _statue de Memnon;_ tout cela est bien
moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la
réalité des harmonieux accents que tant de Romains affirment unanimement
avoir ouï moduler par la bouche même du colosse, aussitôt qu'elle était
frappée des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, plusieurs
fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon,
aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon
attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine de
Thèbes, où gisent les membres épars de cette aînée des villes royales.
Il y aurait matière à d'éternelles réflexions; mais je ne dois pas
oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques
ruines..... Adieu.