DIX-HUITIEME LETTRE

Thèbes (Médinet-Habou), le 30 juin 1829.

On peut se rendre à la grande butte de Médinet-Habou soit en prenant le

chemin de la plaine, en traversant le Rhamesséion, l'emplacement de

l'Aménophion (Memnônium), et les restes calcaires du Ménéphthéion, grand

édifice construit par le fils et successeur de Rhamsès le Grand; soit en

suivant le vallon à l'entrée duquel s'élève le petit temple d'Hathôr et

de Thmeï.

Là existe, presque enfouie sous les débris des habitations particulières

qui se sont succédé d'âge en âge, une masse de monuments de haute

importance, qui, étudiés avec attention, montrent, au milieu des plus

grands souvenirs historiques, l'état des arts de l'Égypte à toutes les

époques principales de son existence politique: c'est en quelque sorte

un tableau abrégé de l'Égypte monumentale. On y trouve en effet réunis,

un temple appartenant à l'époque pharaonique la plus brillante, celle

des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la période

des conquêtes, un édifice de la première décadence sous l'invasion

éthiopienne, une chapelle élevée sous un des princes qui avaient brisé

le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des propylées de

l'époque romaine; enfin, dans une des cours du palais pharaonique, des

colonnes qui jadis soutenaient le faîte d'une église chrétienne.

Le détail un peu circonstancié de ce que renferment de plus curieux des

monuments si variés me conduirait beaucoup trop loin; je dois me

contenter de donner une idée rapide de chacune des parties qui forment

cet amas de constructions si intéressantes, en commençant par celles qui

se présentent en arrivant à la butte du côté qui regarde le fleuve.

On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres de

grès, peu élevée au-dessus du sol actuel, et dans laquelle on pénètre

par une porte dont les jambages, surpassant à peine la corniche brute

qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur

romain dont voici la légende hiéroglyphique, inscrite dans les deux

cartouches accolés: «L'empereur Csesar Titus Elius Hadrianus Antoninus

Pius.»

Le même prince est aussi représenté sur l'une des deux portes latérales

de l'enceinte, où il est en adoration devant la triade de Thèbes à

droite, et devant celle d'Hermonthis à gauche. C'est encore ici une

nouvelle preuve de ces égards perpétuels de bon voisinage que se

rendaient mutuellement les cultes locaux.

Au fond de l'enceinte s'élève une rangée de six colonnes réunies trois à

trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reçu de

sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelées provenant des

parties supérieures de cette construction, la légende impériale déjà

citée: l'enceinte et les propylées appartiennent donc au règne d'Antonin

le Pieux. C'est d'ailleurs ce que démontrait déjà le mauvais style des

bas-reliefs.

En traversant ces propylées, on arrive à un grand pylône dont la porte,

ornée d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, est

couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolémée Soter II,

présente des offrandes variées aux sept grandes divinités élémentaires

et aux dieux des nomes thébain et hermonthite.

Le mur de l'enceinte et les propylées d'Antonin, aussi bien que le

pylône de Soter II, m'ont offert une particularité remarquable: c'est

que ces constructions modernes ont été élevées aux dépens d'un édifice

antérieur et bien autrement important. Les pierres qui les forment sont

couvertes de restes de légendes hiéroglyphiques, de portions de

bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des têtes ou des corps

de divinités, des chars, des chevaux, des soldats, des prisonniers de

guerre, enfin de nombreux débris d'un calendrier sacré; et comme on lit

sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prénom ou le nom de

Rhamsès le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que ces

blocs ne proviennent des démolitions du grand palais de Sésostris, le

Rhamesséion, ravagé depuis longtemps par les Perses, à l'époque où, sous

Ptolémée Soter II et Antonin, on bâtissait les propylées et le pylône

dont il est ici question.

Au pylône de Soter succède un petit édifice d'une exécution plus

élégante, semblable en son plan au petit édifice à jour de l'île de

Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant

rasées jusqu'à la hauteur des murs des entrecolonnements. Tous les

bas-reliefs encore existants représentent le roi Nectanèbe, de la XXXe

dynastie, la sébennytique, adorant le souverain des dieux Amon-Ra, et

recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de Thèbes.

Cette chapelle, du IVe siècle avant J.-C., avait été appuyée sur un

édifice plus ancien; c'est un pylône de médiocre étendue, dont les

massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs

parties. Élevé sous la domination du roi éthiopien Taharaka, dans le

VIIe siècle avant notre ère, le nom, le prénom, les titres, les louanges

de ce prince avaient été rappelés dans les inscriptions et les

bas-reliefs décorant les faces des deux massifs, et sur la porte qui les

sépare. Mais à l'époque où les Saïtes remontèrent sur le trône des

Pharaons, il paraît qu'on fit marteler, par une mesure générale, les

noms des conquérants éthiopiens sur tous les monuments de l'Égypte.

J'ai déjà remarqué la proscription du nom de Sabacon dans le palais de

Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les

marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine tous

les éléments constitutifs dans le plus grand nombre des cartouches

existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription

relative à des embellissements exécutés sous Ptolémée Soter II:

«Cette belle réparation a été faite par le roi seigneur du monde, le

grand germe des dieux grands, celui que Phtah a éprouvé, image vivante

d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadèmes, Ptolémée

toujours vivant, le dieu aimé d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT NOHEM),

en l'honneur de son père Amon-Ra, qui lui a concédé les périodes des

panégyries sur le trône d'Hôrus.»

Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse légende des Lagides, à

propos de quelques pierres qu'on a changées, avec les légendes que

l'Éthiopien, véritable fondateur du pylône, a fait sculpter sur le

bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante:

«La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aimé d'Amon-Ra, seigneur des

trônes du monde.»

Sur les deux massifs extérieurs du pylône, ce prince, auquel certaines

traditions historiques attribuent, la conquête de toute l'Afrique

septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a été figuré de proportion

colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, réunies en groupe,

de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.

Au delà du pylône de Taharaka et dans le mur de clôture du nord,

existent encore en place deux jambages d'une porte en granit rosé,

chargés de légendes exécutées avec soin et contenant le nom et les

titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre

sacerdotal, l'hiérograminate et prophète Pétaménoph. C'est le même

personnage qui fit creuser, vers l'entrée de la ville d'El-Assasif,

l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le

nom de _Grande Syringe._

On arrive enfin à l'édifice le plus antique, celui dont les propylées de

l'époque romaine, le pylône des Lagides, la chapelle de Nectanèbe et le

pylône du roi éthiopien ne sont que des dépendances; ces diverses

constructions ne furent élevées que pour annoncer dignement la demeure

du roi des dieux, et celle du Pharaon, son représentant sur la terre.

Ce vieux monument, qui porte à la fois le double caractère de temple et

de palais, se compose encore d'un sanctuaire environné de galeries

formées de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou moins

vastes.

Toutes les parois portent des sculptures exécutées avec une correction

remarquable et une grande finesse de travail; ce sont là des bas-reliefs

de la meilleure époque de l'art. Aussi la décoration de cet édifice

appartient-elle au règne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la

reine Amensé, du régent Aménenthé et de Thouthmosis III, le Moeris des

historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a décoré la plus

grande partie de l'édifice; les dédicaces en ont été faites en son nom:

celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux conservées,

donne une idée de toutes les autres; la voici:

_Première ligne_. «La vie: l'Hôrus puissant, aimé de Phré, le souverain

de la haute et basse région, grand chef de toutes les parties du monde,

l'Hôrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a frappé les neuf

arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil

stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du

monde, vivifié aujourd'hui et à toujours.»

_Deuxième ligne_. «Il a fait exécuter ces constructions en l'honneur de

son père Amon-Ra, roi des dieux; il lui a érigé ce grand temple dans la

partie occidentale du Thouthmoséion d'Ammon, en belle pierre de grès;

c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.»

La plupart des bas-reliefs décorant les galeries et les chambres des

édifices représentent ce roi, Thouthmosis III, rendant divers hommages

aux dieux, ou en recevant des grâces et des dons; je citerai seulement

des tableaux sculptés sur la paroi de gauche de la grande salle ou

sanctuaire. Dans l'un, le plus étendu, le Pharaon casqué est conduit par

la déesse Hathôr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par la main, vers

l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace

avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'épais feuillage, en disant:

«Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur l'arbre Oscht,

dans le palais du soleil!» Cette scène se passe devant les vingt-cinq

divinités secondaires adorées à Thèbes et disposées sur deux files, en

tête desquelles on lit l'inscription suivante: «Voici ce que disent les

autres grandes divinités de Toph (Thèbes): Nos coeurs se réjouissent à

cause du bel édifice construit par le roi soleil stabiliteur du monde.»

J'ai trouvé dans le second tableau, pour la première fois, le nom et la

représentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette princesse,

appelée Rhamaithé, et portant le titre de royale épouse, accompagne son

mari faisant de riches offrandes à Amon-Ra générateur; la reine reparaît

aussi dans deux tableaux décorant une des petites salles de gauche au

fond de l'édifice.

Les six dernières salles du palais, dans l'une desquelles existe,

renversée, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes de

bas-reliefs de l'époque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, de la

reine Amensé et de son fils Thouthmosis III, dont les légendes

royales-sont sculptées en surcharge sur celles du régent Aménenthé,

martelées avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en pied

représentant ce prince, dont la mémoire fut aussi proscrite.

La fondation de cet édifice remonte donc aux premières années du XVIIIe

siècle avant J.-C. Il est naturel, par conséquent, de rencontrer, en le

parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncées d'ailleurs par

des inscriptions qui en fixent l'époque et en nomment les auteurs;

telles sont:

1° La restauration des portes et d'une portion du plafond de la grande

salle, par Ptolémée Evergète II, entre l'an 146 et l'an 118 avant notre

ère;

2° Des réparations faites vers l'an 392 avant notre ère aux colonnes

d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le

Pharaon Mendésien Acoris. On a employé pour cela des pierres provenant

d'un petit édifice construit par la princesse Neitocris, fille de

Psammétichus II;

3° Toutes les sculptures des façades supérieures sud et nord exécutées

sous le règne de Rhamsès-Méiamoun, au XVe siècle avant notre ère.

Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables de

tous, avaient été ordonnés sans doute pour lier, par la décoration, le

petit palais de Moeris avec le grand palais de Rhamsès-Méiamoun, qui,

avec ses attenances, couvre presque toute la butte de Médinet-Habou.

C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de ce

Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de l'Égypte, et

dont les exploits militaires ont été confondus avec ceux de Sésostris ou

Rhamsès le Grand, par les auteurs anciens et par les écrivains modernes.

Un édifice d'une médiocre étendue, mais singulier par ses formes

inaccoutumées, le seul qui, parmi tous les monuments de l'Égypte, puisse

donner une idée de ce qu'était une habitation particulière à ces

anciennes époques, attire d'abord les regards du voyageur. Le plan qu'en

ont publié les auteurs de la grande _Description de l'Égypte_ pourra

donner une idée exacte de la disposition générale de ces deux massifs de

pylônes unis à un grand pavillon par des constructions tournant sur

elles-mêmes en équerre; je ne dois m'occuper que des curieux bas-reliefs

et des inscriptions sculptées sur toutes les surfaces.

L'entrée principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux grands

massifs formant une espèce de faux pylône, ensevelis en partie sous des

buttes provenant des débris d'habitations modernes. Vers le haut règne

une frise anaglyphique composée des éléments combinés de la légende

royale du Rhamsès fils aîné et successeur immédiat de Rhamsès-Méiamoun,

«Soleil, gardien de vérité, éprouvé par Ammon.» On remarque de plus, sur

ces massifs, des tableaux d'adoration de la même époque, et deux

_fenêtres_ portant sur leur bandeau le disque ailé de Hat, et sur leurs

jambages les légendes royales de Rhamsès-Méiamoun, «Soleil, gardien de

vérité et ami d'Ammon.»

La porte qui sépare ces constructions appartient au règne d'un troisième

Rhamsès, le second fils de Méiamoun, «le soleil seigneur de vérité, aimé

par Ammon.»

Dans l'intérieur de cette petite cour s'élèvent deux massifs de pylônes,

ornés, ainsi que les construction qui les unissent au grand pavillon, de

frises anaglyphiques portant la légende du fondateur, Rhamsès-Méiamoun,

et de bas-reliefs d'un grand intérêt, parce qu'ils ont trait aux

conquêtes de ce Pharaon.

La face antérieure du massif de droite est presque entièrement occupée

par une figure colossale du conquérant levant sa hache d'armes sur un

groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures;

le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, présente au

vainqueur la harpe divine en disant: «Prends cette arme, mon fils chéri,

et frappe les chefs des contrées étrangères!»

Le soubassement de ce vaste tableau est composé des chefs des peuples

soumis par Rhamsès-Méiamoun, agenouillés, les bras attachés derrière le

dos par les liens qui, terminés par une houppe de papyrus ou une fleur

de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.

Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont

très-variés, offrent, avec toute vérité, les traits du visage et les

vêtements particuliers à chacune des nations qu'ils représentent; des

légendes hiéroglyphiques donnent successivement le nom de chaque peuple.

Deux ont entièrement disparu; celles qui subsistent, au nombre de cinq,

annoncent:

Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie),

Le chef du pays de Térosis, en Afrique

Le chef du pays de Toroao,

et

Le chef du pays de Robou, en Asie

Le Chef du pays de Moschausch,

Un tableau et un soubassement analogues décorent la face antérieure du

massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques;

on les a rangés dans l'ordre suivant:

Le chef de la mauvaise race du pays de Schéto ou Chéta;

Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumôr;

Le grand du pays de Fekkarb;

Le grand du pays de Schairotana contrée maritime;

Le grand du pays de Scha.....(le reste est détruit);

Le grand du pays de Touirscha, contrée maritime;

Le grand du pays de Pa..... (le reste est détruit).

Sur l'épaisseur du massif de gauche, Rhamsès-Méiamoun casqué, le

carquois sur l'épaule, conduit des groupes de prisonniers de guerre aux

pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquérant: «Va! empare-toi des

contrées; soumets leurs places fortes et amène leurs chefs en

esclavage;»

Le massif correspondant et les corps de logis qui réunissent le pylône

au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait trop

long de détailler ici. On remarque des _fenêtres_ décorées

extérieurement et intérieurement avec beaucoup de goût, et des _balcons_

soutenus par des prisonniers barbares sortant à mi-corps de la muraille.

L'intérieur du grand pavillon, divisé en trois _étages_, fut décoré de

bas-reliefs représentant des scènes domestiques de Rhamsès-Méiamoun; je

possède des dessins exacts de tous ces intéressants tableaux, parmi

lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant

son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupé avec la reine d'une

partie de jeu analogue à celui des _échecs_, etc., etc. L'extérieur de

ce pavillon est couvert de légendes du roi ou de bas-reliefs

commémoratifs de ses victoires.

C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions qu'on

arrive enfin devant le premier pylône du grand et magnifique palais de

Rhamsès-Méiamoun. L'édifice que nous venons de décrire n'en était qu'une

dépendance et une simple annexe.

Ici, tout prend des proportions colossales: les faces extérieures des

deux énormes massifs du premier pylône, entièrement couvertes de

sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'édifice

non-seulement par des tableaux d'un sens vague et général, mais encore

par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du conquérant

et de la divinité protectrice qui lui donne la victoire. On voit sur le

massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant à Rhamsès-Méiamoun

treize contrées asiatiques, dont les noms, conservés pour la plupart,

ont été sculptés dans des cartels servant comme de boucliers aux peuples

enchaînés. Une longue inscription, dont les onze premières lignes sont

assez bien conservées, nous apprend que ces conquêtes eurent lieu dans

la douzième année du règne de ce Pharaon.

Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la

forme de Phré hiéracocéphale, donne la harpé au belliqueux Rhamsès pour

frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de contrées

ou de villes subsistent encore; le reste a été détruit pour appuyer

contre le pylône des masures modernes. Le roi des dieux adresse à

Méiamoun un long discours dont voici les dix premières colonnes:

«Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chéri, maître du monde, soleil

gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre

entière; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues sous tes

pieds; je te livre les chefs des contrées méridionales; conduis-les en

captivité, et leurs enfants à leur suite; dispose de tous les biens

existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront

se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai livré

aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes

sandales, etc.»

Une grande stèle, mais très-fruste, constate que ces conquêtes eurent

lieu la onzième année du roi. C'est à la même année du règne de

Rhamsès-Méiamoun que se rapportent les sculptures des massifs du premier

pylône du côté de la cour. Il s'agit ici d'une campagne contre les

peuples asiatiques nommés Moschausch.

Des masses de débris amoncelés couvrent toute la partie inférieure du

pylône et enfouissent en très-grande partie la magnifique colonnade qui

décore le côté gauche de la cour, ainsi que la galerie soutenue par des

piliers-cariatides formant cette même cour du côté droit. Déblayer

cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais

elle aurait pour résultat certain de rendre à l'admiration des voyageurs

deux galeries de la plus complète conservation, des colonnes couvertes

de bas-reliefs, de riches décorations ayant conservé tout l'éclat de

leurs couleurs, et enfin une nombreuse série de grands tableaux

historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions

dédicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des

élégantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur épanouie du

lotus.

Au fond de cette première cour s'élève un second pylône, décoré de

figures colossales, sculptées, comme partout ailleurs, de relief dans le

creux; celles-ci rappellent les triomphes de Rhamsès-Méiamoun dans la

neuvième année de son règne. Le roi, la tête surmonte des insignes du

fils aîné d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth,

conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et

enchaînés dans diverses positions; ces nations, appartenant à une même

race, sont nommées Schakalascha, Taônaou et Pourosato. Plusieurs

voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont

cru reconnaître en eux des peuples hindous. Sur le massif de droite de

ce pylône existait une énorme inscription, aujourd'hui détruite aux

trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui

en subsiste encore, qu'elle était relative à l'expédition contre les

Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taônaou et les Ouschascha.

Il y est aussi question des contrées d'Aumôr et d'Oreksa, ainsi que

d'une bataille navale.

Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second

pylône. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et de

Phtah en décorent les jambages, au bas desquels on lit deux inscriptions

dédicatoires attestant que Rhamsès-Méiamoun a consacré cette grande

porte en belle pierre de granit à son père Amon-Ra, et qu'enfin les

battants ont été si richement ornés de métaux précieux qu'Ammon lui-même

se réjouit en les contemplant.

On se trouve après avoir franchi cette porte, dans la seconde cour du

palais, où là grandeur pharaonique se montre dans tout son éclat; la vue

seule peut donner une idée du majestueux effet de ce péristyle, soutenu

à l'est et à l'ouest par d'énormes colonnades, au nord par des piliers

contre lesquels s'appuient des cariatides, derrière lesquels se montre

une seconde colonnade. Tout est chargé de sculptures revêtues de

couleurs très-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, pour les

convertir, les ennemis systématiques de l'architecture peinte.

Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs

décorations; de grands et vastes tableaux sculptés et peints appellent

de toute part la curiosité des voyageurs. L'oeil se repose sur le bel

azur des plafonds ornés d'étoiles de couleur jaune doré; mais

l'importance et la variété des scènes reproduites par le ciseau

absorbent bientôt toute l'attention. Quatre tableaux formant le

registre inférieur de la galerie de l'est, côté gauche, et une partie de

la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de

Rhamsès-Méiamoun contre des peuples asiatiques nommés Robou, teint

clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un

surtout transversalement rayé bleu et blanc; ce costume est tout à fait

analogue à celui des Assyriens et des Mèdes figures, sur les cylindres

dits babyloniens ou persépolitains.

_Premier tableau_. Grande bataille: le héros égyptien, debout sur un

char lancé au galop, décoche des flèches contre une foule d'ennemis

fuyant dans le plus grand désordre. On aperçoit sur le premier plan les

chefs égyptiens montés sur des chars, et leurs soldats entremêlés à des

alliés, les Fekkaro, massacrant les Robou épouvantés, ou les liant comme

prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en

pied, sans compter les chevaux.

_Deuxième tableau._ Les princes et les chefs de l'armée égyptienne

conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des scribes

comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties

génitales coupées aux Robou morts sur le champ de bataille.

L'inscription porte textuellement: «Conduite des prisonniers en présence

de Sa Majesté; ceux-ci sont au nombre de mille; mains coupées, trois

mille; phallus, trois mille.» Le Pharaon, au pied duquel on dépose ces

trophées, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont retenus

par des officiers, adresse une allocution à ses guerriers; il les

félicite de leur victoire, et prodigue fort naïvement les plus grands

éloges à sa propre personne, «Livrez-vous à la joie, leur dit-il,

qu'elle s'élève jusqu'au ciel; les étrangers sont renversés par ma

force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont été remplis;

je me suis présenté devant eux comme un lion, je les ai poursuivis

semblable à un épervier; j'ai anéanti leurs âmes criminelles; j'ai

franchi leurs fleuves; j'ai incendié leurs forteresses; je suis pour

l'Égypte ce qu'a été le dieu Mandou; j'ai vaincu les Barbares: Amon-Ra

mon père a humilié le monde entier sous mes pieds, et je suis roi sur le

trône à toujours.»

En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription,

malheureusement fort endommagée, et relative à cette campagne, qui date

de l'an V du règne de Rhamsès-Méiamoun.

_Troisième tableau._ Le vainqueur, le fouet en main et guidant ses

chevaux, retourne ensuite en Égypte; des groupes de prisonniers

enchaînés précèdent son char; des officiers étendent au-dessus de la

tête du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est occupé par

l'armée égyptienne, divisée en pelotons marchant régulièrement en ligne

et au pas, selon les règles de la tactique moderne.

Enfin Rhamsès rentre triomphant dans Thèbes (quatrième tableau); il se

présente à pied, traînant à sa suite trois colonnes de prisonniers,

devant le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth; le roi harangue les

divinités et en reçoit en réponse les assurances les plus flatteuses.

Une immense composition remplit tout le registre supérieur de la galerie

nord et de la galerie est, à droite de la porte principale. C'est une

cérémonie publique qui n'offre pas moins de deux cents personnages en

pied; à cette pompeuse marche assiste tout ce que l'Égypte renfermait de

plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de

Rhamsès-Méiamoun, et la panégyrie célébrée par le souverain et son

peuple pour remercier la divinité de la constante protection qu'elle

avait accordée aux armes égyptiennes. Une ligne de grands hiéroglyphes,

sculptés au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce que

cette panégyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hôrus (l'[Greek:

Alpha] et l'[Greek: Omega] de la théologie égyptienne) eut lieu à Thèbes

le premier jour du mois de Paschons. Cette légende contient en outre

l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour ainsi

dire le programme entier, de la cérémonie.

L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de cette

légende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptées dans le

bas-relief auprès de chaque personnage et au-dessus des groupes

principaux.

Rhamsès-Méiamoun sort de son palais porté dans un naos, espèce de chasse

richement décorée, soutenue par douze _oeris_ ou chefs militaires, la

tête ornée de plumes d'autruche. Le monarque, décoré de toutes les

marques de sa royale puissance, est assis sur un trône élégant que des

images d'or de la Justice et de la Vérité couvrent de leurs ailes

étendues; le sphinx, emblème de la sagesse unie à la force, et le lion,

symbole du courage, sont debout près du trône, qu'ils semblent protéger.

Des officiers agitent autour du naos les _flabellum_ et les éventails

ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent auprès du

roi, portant son sceptre, l'étui de son arc et ses autres insignes.

Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la caste

sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos à pied, rangés sur

deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; la

marche est fermée par un peloton de soldats. Des groupes tout aussi

variés précèdent le Pharaon: un corps de musique, où l'on remarque la

flûte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la tête du

cortège; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, parmi

lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le _fils aîné_ de Rhamsès,

le chef de l'armée après lui, brûle l'encens devant la face de son père.

Le roi arrive au temple d'Hôrus, s'approche de l'autel, répand les

libations et brûle l'encens; vingt-deux prêtres portent sur un riche

palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des _flabellum_, des

éventails et des rameaux de fleurs. Le roi, à pied, coiffé d'un simple

diadème de la région inférieure, précède le dieu et suit immédiatement

le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hôrus ou Amon-Ra, le mari de sa

mère. Un prêtre encense l'animal sacré; la reine, épouse de Rhamsès, se

montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe religieuse;

et, tandis que l'un des pontifes lit à haute voix l'invocation prescrite

lorsque la lumière du dieu franchit le seuil de son temple, dix-neuf

prêtres s'avancent portant les diverses enseignes sacrées, les vases,

les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres

prêtres ouvrent le cortège religieux, soutenant sur leurs épaules des

statuettes; ce sont les images des rois ancêtres et prédécesseurs de

Rhamsès-Méiamoun, assistant au triomphe de leur descendant.

Ici a lieu une cérémonie sur la nature de laquelle on s'est étrangement

mépris. Deux enseignes sacrées, particulières au dieu Amon-Hôrus,

s'élèvent au-dessus de deux autels. Deux prêtres, reconnaissables à leur

tête rasée et, mieux encore, à leur titre inscrit à côté d'eux, se

retournent pour entendre les ordres du grand pontife président de la

panégyrie, lequel tient en main le sceptre nommé _pat_, insigne de ses

hautes fonctions; un troisième prêtre donne la liberté à quatre oiseaux

qui s'envolent dans les airs.

On a voulu voir ici des _sacrifices humains_, en prenant le sceptre du

pontife pour un couteau, les deux prêtres pour deux victimes, et les

oiseaux pour l'emblème des âmes qui s'échappaient des corps de deux

malheureux égorgés par une barbare superstition; mais une inscription

sculptée devant l'hiérogrammate assistant à la cérémonie nous rassure

complètement, et prouve toute l'innocence de cette scène en nous faisant

bien connaître ses détails et son but.

Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition

même:

«Le président de la panégyrie a dit:

Donnez l'essor aux quatre oies;

Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829 · 第 41 / 82 题