Biban-el-Molouk (Thèbes), le 25 mars 1829.
J'ai écrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul
général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis
d'expédier d'Alexandrie; par le premier bâtiment partant pour l'Europe.
J'annonçais notre arrivée, en très-bonne santé (tous tant que nous
sommes), à _Thèbes_, où nous rentrâmes le 8 mars au matin, après avoir
heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute Thébaïdé; nos
barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de _Louqsor_,
que nous avons étudié et exploité jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais
à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce
magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'Égypte,
obstrué par des cahuttes de fellahs qui masquent et défigurent ses beaux
portiques, sans parler de la chétive maison d'un _bim-bachi_, juchée
sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour donner passage
aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe sanctuaire
sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique
palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour
y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabié
et les petites barques, jusqu'au moment où nos travaux de Louqsor ont
été finis.
Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et après avoir envoyé notre gros
bagage à une maison de _Kourna_, que nous a laissée un très-brave et
excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anastasy à Thèbes, nous
avons tous pris la route de la vallée de _Biban-el-Molouk_, où sont les
tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette vallée
étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez élevées
et dénuées de toute espèce de végétation, la chaleur doit y être
insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc
d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une époque où
l'atmosphère, quoique déjà fort échauffée, est cependant encore
supportable. Notre caravane s'y est donc établie le jour même, et nous
occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible
de trouver en Égypte. C'est le roi Rhamsès (le quatrième de la XIXe
dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous son
magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en entrant
dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une admirable
conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour que nous y
soyons logés à merveille; nous occupons les trois premières salles, qui
forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 à 20 pieds de hauteur,
et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les
couleurs conservent presque tout leur éclat; c'est une véritable
habitation de prince, à l'inconvénient près de l'enfilade des pièces; le
sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux
_kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux
tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est notre établissement dans
la vallée des Rois, véritable séjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni
un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des chacals et des
hyènes qui, l'avant-dernière nuit, ont dévoré, à cent pas de notre
_palais_, l'âne qui avait porté mon domestique barabra Mohammed, pendant
le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de Ramadhan dans notre
cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement ruiné. Mais en
voilà assez sur le ménage.
Un courrier que j'ai reçu à Thèbes m'a apporté les lettres du 20
décembre; ce sont les plus récentes de toutes celles qui me sont
parvenues; je me réjouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et
surtout du bon état de notre vénérable M. Dacier. Je lui présente mes
félicitations et mes respects; j'espère que sa santé se sera soutenue,
et que mes voeux, partis de la deuxième cataracte le 1er janvier
dernier, seront exaucés pour l'année courante et à toujours.
L'annonce de la commission archéologique pour la Morée, donnée par S.
Ex. le ministre de l'intérieur à notre ami Dubois, m'a causé une vive
satisfaction; il y a vingt ans que nous rêvions ensemble les voyages
d'Égypte et de Grèce que nous exécutons aujourd'hui: ce rêve se réalise
enfin! Je puis donc écrire de Thèbes à Athènes: que de temps historiques
rapprochés dans un même but! C'est comme une fouille générale que fait
la civilisation moderne dans les débris de l'ancienne, et j'espère que
ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les
colonnades du Parthénon, ou dans l'Altis d'Olympie, à la tête de quatre
cents pionniers, ce qui serait encore mieux.
J'ai aussi fait commencer des fouilles à _Karnac_ et à _Kourna_. J'ai
réuni dix-huit momies de tout genre et de toute espèce; mais je
n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies
gréco-égyptiennes, portant à la fois des inscriptions grecques et des
légendes démotiques et hiératiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et
quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'à présent.
Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tirés
des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou vingt pieds
au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un état d'oxydation
complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la tête de
mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M.
Drovetti, le nommé _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu
de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune
lui avait donné.] (le crocodile), qui me paraît un homme adroit et qui
ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte peu, parce
qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient
pas. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité à mes fouilles
dans les mois de juin, juillet et août, époque à laquelle je serai fixé
sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai quarante hommes en
train, et je verrai si les produits compensent à peu près les dépenses,
et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui
fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il est évident que
je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au Musée royal, de
grosses pièces, parce que le transport seul jusqu'à Alexandrie
épuiserait mes finances et de beaucoup.
Cela dit, je reprends le fil de mon itinéraire et la notice des
monuments depuis _Ombos_, d'où est datée ma dernière lettre.
Partis d'_Ombos_ le 17 février, nous n'arrivâmes, à cause de l'impéritie
du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le
18 au soir à _Ghébel-Selséléh_ (Silsilis), vastes carrières où je me
promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement réalisé, et les
cinq jours que nous y avons passés ont été bien employés.
Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un très-beau grès,
ont été exploitées par les anciens Égyptiens, et le voyageur est effrayé
s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense quantité de
pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à ciel ouvert et
les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la
rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.
On rencontre d'abord, en venant du côté de Syène, trois chapelles
taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois appartiennent à
la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la
distribution, soit pour toute la décoration intérieure et extérieure;
toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus tronqués.
La première de ces chapelles (la plus au sud) a été creusée dans le roc
sous le règne du Pharaon Ousireï de la XVIIIe dynastie; elle est
détruite en très-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore
visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le rapport du travail, qui
a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque.
La seconde chapelle date du règne suivant, celui de Rhamsès II. Les
tableaux qui décorent les parois de droite et de gauche nous font
connaître à quelle divinité ce petit édifice avait été dédié par le
Pharaon. Il y est représenté adorant d'abord la Triade thébaine, les
plus grands des dieux de l'Égypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on
invoquait dans tous les temples, parce qu'ils étaient le type de tous
les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phré, à Phtha, seigneur
de justice, et au dieu Nil, nommé, dans l'inscription hiéroglyphique,
_Hapi-Moou_, le père vivifiant de tout ce qui existe. C'est à cette
dernière divinité que la chapelle de Rhamsès II, ainsi que les deux
autres, furent particulièrement consacrées; cela est constaté par une
très-longue inscription hiéroglyphique, dont j'ai pris copie, et datée
de «l'an IV, le 10e jour de Mésori, sous la majesté de l'Aroéris
puissant, ami de la vérité et fils du Soleil, Rhamsès, chéri d'Hapimoou,
le père des dieux.» Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou
_Hapimoou_), l'identifie avec le Nil céleste _Nenmoou_, l'eau
primordiale, le grand Nilus, que Cicéron, dans son Traité sur la Nature
des Dieux, donne comme le père des principales divinités de l'Égypte,
même d'Ammon, ce que j'ai trouvé attesté ailleurs par des inscriptions
monumentales. La troisième chapelle appartient au règne du fils de
Rhamsès le Grand; il était naturel que les chapelles de Silsilis fussent
dédiées à Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de
l'Égypte où le fleuve est le plus resserré et qu'il semble y faire une
seconde entrée, après avoir brisé les montagnes de grès qui lui
fermaient ici le passage, comme il a brisé les rochers de granit de la
cataracte pour faire sa première entrée en Égypte.
On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creusés
pour recevoir deux ou trois corps embaumés; tous remontent jusqu'aux
premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent à
des chefs de travaux ou inspecteurs supérieurs des carrières de
Silsilis. Nous avons aussi copié des stèles portant des dates du règne
de divers Rhamsès de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande
inscription de l'an XXII de Sésonchis.
Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _spéos_, ou
édifice creusé dans la montagne, et plus singulier encore par la
variété des époques des bas-reliefs qui le décorent. Cette belle
excavation a été commencée sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on
en voulait faire un temple dédié à Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu
Nil, divinité du lieu, et au dieu Sévek (Saturne à tête de crocodile),
divinité principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est
dans cette intention qu'ont été exécutés, sous le règne d'Horus, les
sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs
du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui décorent une longue
et belle galerie transversale qui précède ce sanctuaire.
Cette galerie, très-étendue, forme un véritable musée historique. Une de
ses parois est tapissée, dans toute sa longueur, de deux rangées de
stèles ou de bas-reliefs sculptés sur le roc, et, pour la plupart,
d'époques diverses; des monuments semblables décorent les intervalles
des cinq portes qui donnent entrée dans ce curieux muséum.
Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de
la paroi ouest: le Pharaon y est représenté debout, la hache d'armes sur
l'épaule, recevant d'Ammon-Ra l'emblème de la vie divine, et le don de
subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des Éthiopiens,
les uns renversés, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef
égyptien, qui leur reproche, dans la légende, d'avoir fermé leur coeur à
la prudence et de n'avoir pas écouté lorsqu'on leur disait: «Voici que
le lion s'approche de la terre d'Éthiopie (Kousch).» Ce lion-là était
le roi Horus, qui fit la conquête d'Éthiopie, et dont le triomphe est
retracé sur les bas-reliefs suivants.
Le roi vainqueur est porté par des chefs militaires sur un riche
palanquin, accompagné de flabellifères. Des serviteurs préparent le
chemin que le cortège doit parcourir; à la suite du Pharaon viennent des
guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier
sur l'épaule, sont en marche, précédés d'un trompette; un groupe de
fonctionnaires égyptiens, sacerdotaux et civils, reçoit le roi et lui
rend des hommages.
La légende hiéroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: «Le dieu
gracieux revient (en Égypte), porté par les chefs de tous les pays (les
nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin
seigneur de l'Égypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit
(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Éthiopie), race perverse;
ce roi directeur des mondes, approuvé par Phré, fils du Soleil et de sa
race, le serviteur d'Ammon, HÔRUS, le vivificateur. Le nom de sa majesté
s'est fait connaître dans la terre d'Éthiopie, que le roi a châtiée
conformément aux paroles que lui avait adressées son père Ammon.»
Un autre bas-relief représente la conduite, par les soldats, des
prisonniers du commun en fort grand nombre; leur légende exprime les
paroles suivantes, qu'ils sont censés prononcer dans leur humiliation:
«O toi vengeur! roi de la terre de Kémé (l'Égypte), soleil de Niphaïat
(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch
(l'Ethiopie), dont tu as foulé les signes royaux sous tes pieds!»
Tous les autres bas-reliefs de ce spéos, soit stèles, soit tableaux,
appartiennent à diverses époques postérieures, mais qui ne descendent
pas plus bas que le troisième roi de la XIXe dynastie. On y remarque,
entre autres sujets:
1° Un tableau représentant une adoration à Ammon-Ra, Sévek (le dieu du
nome) et Bubastis, par le basilicogrammate chargé de l'exécution du
palais du roi Rhamsès-Meïamoun dans la partie occidentale de Thèbes (le
palais de Médinet-Habou), le nommé _Phori_, homme véridique;
2º Trois magnifiques inscriptions en caractères hiératiques, rappelant
que le même fonctionnaire est venu à Silsilis l'an Ve, au mois de
Paschons, du règne de Rhamsès-Meïamoun, faire exploiter les carrières
pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de
Médinet-Habou);
3º Un grand bas-relief: le roi Rhamsès-Meïamoun adorant le dieu Phtha et
sa compagne Pascht (Bubastis).
Ces monuments démontrent, sans aucun doute, que tout le grès employé
dans la construction du palais de Médinet-Habou à Thèbes vient de
Silsilis, et que ce grand édifice a été commencé au plus tôt la
cinquième année du règne de son fondateur.
4° Une grande stèle représentant le même roi adorant les dieux de
Silsilis, et dédiée par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des
bâtiments de Rhamsès-Meïamoun, intendant de tous les palais du roi
existants en Égypte, et chargé de la construction du temple du Soleil
bâti à Memphis par ce Pharaon.
Des tableaux d'adoration et plusieurs stèles, plus anciennes que les
précédentes, constatent aussi que Rhamsès le Grand (Sésostris) a tiré de
Silsilis les matériaux de plusieurs des grands édifices construits sous
son règne.
Plusieurs de ces stèles, dédiées soit par des intendants des bâtiments,
soit par des princes qui étaient venus en Haute-Égypte pour y tenir des
panégyries dans les années XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son règne,
m'ont fourni des détails curieux sur la famille du conquérant. Une de
ces stèles nous apprend que Rhamsès le Grand a eu deux femmes: la
première, Nofré-Ari, fut l'épouse de sa jeunesse, celle qui paraît,
ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la
seconde (et dernière jusqu'à présent) se nommait _Isénofré_; c'était la
mère, 1° de la princesse _Bathianthi_, qui paraît avoir été sa fille
chérie, la benjamine de la vieillesse de Sésostris; 2° du prince
_Schohemkémé_, celui qui présidait les panégyries dans les dernières
années du règne de son père, comme le prouvent trois des grandes stèles
de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succéda en quittant son
nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeïothph (le
possesseur de la vérité, ou bien celui que la vérité possède); c'est le
Sésonsis II de Diodore, et le Phéron d'Hérodote. Ce fut aussi, comme son
père, un grand constructeur d'édifices, mais dont il ne reste que peu de
traces. On trouve dans le spéos de Silsilis: 1° une petite chapelle
dédiée en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appelé
_Pnahasi_; 2º une stèle (date effacée) dédiée par le même Pnahasi, et
constatant qu'on a tiré des carrières de Silsilis les pierres qui ont
servi à la construction du palais que ce roi avait fait élever à Thèbes,
où il n'en reste aucune trace, à ma connaissance du moins. Cette stèle
nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isénofré_, comme sa
mère, et son fils aîné _Phthamen_.
3° Une stèle de l'an II, 5e jour de Mésori, rappelant qu'on a pris à
Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeïothph à
Thèbes, et pour les additions ou réparations faites au palais de son
père, le Rhamséion (l'édifice qu'on a improprement nommé tombeau
d'Osimandyas et Memnonium).
Il existe enfin à Silsilis des stèles semblables relatives à quelques
autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stèles
d'Aménophis-Memnon, le père du roi Hôrus, se voient sur la rive
orientale, où se trouvent les carrières les plus étendues; ces stèles
donnent la première date certaine des plus anciennes exploitations de
Silsilis. Il est certain qu'après la XIXe dynastie, ces carrières ont
toujours fourni des matériaux pour la construction des monuments de la
Thébaïde. La stèle de Sésonchis Ier le prouve; on y parle, en effet,
d'exploitations de l'an XXII du règne de ce prince, destinées à des
constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles
qui forment le côté droit de la première cour de Karnac, près du second
pylône, monument du règne de Sésonchis et des rois bubastites, ses
descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les
matériaux des temples d'Edfou et d'Esné viennent en grande partie de ces
mêmes carrières.
Le 24 février au matin, nous courions le portique et les colonnades
d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse,
porte cependant l'empreinte de la décadence de l'art égyptien sous les
Ptolémées, au règne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la
simplicité antique; on y remarque une recherche et une profusion
d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la
noble gravité des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et
de si mauvais goût du temple d'_Esnéh_, construit du temps des
empereurs.
La partie la plus _antique_ des décorations du grand temple d'_Edfou_
(l'intérieur du naos et le côté droit extérieur) remonte seulement au
règne de Philopator. On continua les travaux sous Épiphane, dont les
légendes couvrent une partie du fût des colonnes et des tableaux
intérieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut terminé sous Évergète
II.
Les sculptures de la frise extérieure et des parois de l'extérieur des
murailles du pronaos furent décorées sous Soter II. Sous le même roi, on
sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie
de gauche appartient à Philométor, ainsi que toutes les sculptures des
deux massifs du pylône. J'ai trouvé cependant, vers le bas du massif de
droite, un mauvais petit bas-relief représentant l'empereur Claude
adorant les dieux du temple.
Le mur d'enceinte qui environne le naos est entièrement chargé de
sculptures; celles de la face intérieure datent du règne de Cléopâtre
Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolémée Alexandre Ier et de sa femme
la reine Bérénice.
Voilà qui peut donner une idée exacte de l'_antiquité_ du grand temple
d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits écrits
sur cent portions du monument, en caractères de 10 pouces, et
quelquefois de 2 pieds de hauteur.
Ce grand et magnifique édifice était consacré à une Triade composée: 1°
du dieu Har-Hat, la science et la lumière célestes personnifiées, et
dont le soleil est l'image dans le monde matériel; 2° de la déesse
Hâthor, la Vénus égyptienne; 3° de leur fils Harsont-Tho (l'Hôrus,
soutien du monde), qui répond à l'Amour (Éros) des mythologies grecque
et romaine.
Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois
divinités, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour
sur plusieurs parties importantes du système théogonique égyptien. Il
serait trop long ici d'entrer dans de pareils détails.
J'ai fait dessiner aussi une série de quatorze bas-reliefs de
l'intérieur du pronaos, représentant le _lever_ du dieu Har-Hat,
identifié avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques à
chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce
recueil est du plus grand intérêt pour l'intelligence de la petite
portion des mythes égyptiens véritablement relative à l'astronomie.
Le second édifice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits
temples nommés _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait
toujours à côté de tous les grands temples où une Triade était adorée;
c'était l'image de la demeure céleste où la déesse avait enfanté le
troisième personnage de la Triade, qui est toujours figuré sous la forme
d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou représente en effet l'enfance et
l'éducation du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathôr, auquel
la flatterie a associé Évergète II, représenté aussi comme un enfant et
partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au
nouveau-né d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de
bas-reliefs de ce monument du règne d'Évergète II et de Soter II.
Nos travaux terminés à Edfou, nous allâmes reposer nos yeux, fatigués
des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures égyptiennes du
temps des Lagides, dans les tombeaux d'_Éléthya_ (_El-Kab_), où nous
arrivâmes le samedi 28 février. Nous fûmes accueillis par la _pluie_,
qui tomba par torrents avec tonnerre et éclairs, pendant la nuit du 1er
au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hérodote du roi
Psamménite: De notre temps il a plu en Haute-Égypte.
Je parcourus avec empressement l'intérieur de l'ancienne ville
d'Éléthya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui
renfermait les temples et les édifices sacrés. Je n'y trouvai pas une
seule colonne debout; les Barbares ont détruit depuis quelques mois ce
qui restait des deux temples intérieurs, et le temple entier situé hors
de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une à une les pierres
oubliées par les dévastateurs et sur lesquelles il restait quelques
sculptures.
J'espérais y trouver quelques débris de légendes, suffisants pour
m'éclairer sur l'époque de la construction de ces édifices et sur les
divinités auxquelles ils furent consacrés. J'ai été assez heureux dans
cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'Éléthya,
dédié à Sévek (Saturne) et à Sowan (Lucine), appartenait à diverses
époques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient été
construits et décorés sous le règne de la reine Amensé, sous celui de
son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Aménophis-Memnon
et Rhamsès le Grand. Les rois Amyrtée et Achoris, deux des derniers
princes de race égyptienne, avaient réparé ces antiques édifices, et y
avaient ajouté quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouvé à
Éléthya qui rappelle l'époque grecque ou romaine. Le temple à
l'extérieur de la ville est dû au règne de Moeris.
Les tombeaux ou hypogées creusés dans la chaîne arabique voisine de la
ville, remontent pour la plupart à une antiquité reculée. Le premier que
nous avons visité est celui dont la Commission d'Égypte a publié les
bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la pêche et à la
navigation. Ce tombeau a été creusé pour la famille d'un hiérogrammate
nommé _Phapé_, attaché au collège des prêtres d'Éléthya (Sowan-Kah).
J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inédits de ce tombeau, et j'ai
pris copie de toutes les légendes des scènes agricoles et autres,
publiées assez négligemment. Ce tombeau est d'une très-haute antiquité.
Un second hypogée, celui d'un _grand-prêtre de la déesse Ilithya_ ou
_Éléthya_ (Sowan), la déesse éponyme de la ville de ce nom, porte la
date du règne de _Rhamsès-Meïamoun_; il présente une foule de détails
de famille et quelques scènes d'agriculture en très-mauvais état. J'y ai
remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de blé
par les boeufs, et au-dessus de la scène on lit, en hiéroglyphes presque
tous phonétiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est censé
chanter, car dans la vieille Égypte, comme dans celle d'aujourd'hui,
tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson
particulière.
Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution
adressée aux boeufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec de très-légères
variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:
Battez pour vous (_bis_),--ô boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des
boisseaux pour vos maîtres.
La poésie n'en est pas très-brillante; probablement l'air faisait passer
la chanson; du reste, elle est convenable à la circonstance dans
laquelle on la chantait, et elle me paraîtrait déjà fort curieuse quand
même elle ne ferait que constater l'antiquité du _bis_ qui est écrit à
la fin de la première et de la troisième ligne. J'aurais voulu en
trouver la musique pour l'envoyer à notre respectable ami le général de
La Salette; elle lui aurait fourni quelles données de plus pour ses
savantes recherches sur la musique des anciens.
Le tombeau voisin de celui-ci est plus intéressant encore sous le
rapport historique. C'était celui d'un nommé _Ahmosis, fils de Obschné,
chef des mariniers_, ou plutôt _des nautoniers_: c'était un grand
personnage. J'ai copié dans son hypogée ce qui reste d'une inscription
de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole
à tous les individus présents et futurs, et leur raconte son histoire
que voici: Après avoir exposé qu'un de ses ancêtres tenait un rang
distingué parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe dynastie, il
nous apprend qu'il est entré lui-même dans la carrière nautique dans les
jours du roi _Ahmosis_ (le dernier de la XVIIe dynastie légitime); qu'il
est allé rejoindre le roi à Tanis; qu'il a pris part aux guerres de ce
temps, où il a servi _sur l'eau_; qu'il a ensuite combattu dans le Midi,
où il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres de l'an
VI du même Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; qu'il a
suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monté par eau en _Éthiopie_ pour lui
imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit;
et qu'enfin il a commandé des _bâtiments_ sous le roi _Thouthmosis Ier_.
C'est là, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, sous le
Pharaon Ahmosis, ont presque achevé l'expulsion des Pasteurs et délivré
l'Égypte des Barbares.
Pour ne pas trop allonger l'article d'Éléthya, je terminerai par
l'indication d'un tombeau presque ruiné; il m'a fait connaître quatre
générations de grands personnages du pays, qui l'ont gouverné sous le
titre _sou-ten-si_ de _Sowan_ (princes d'Éléthya), durant les règnes des
cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Aménothph Ier
(Aménoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amensé et Thouthmosis III
(Moeris), auprès desquels ils tenaient un rang élevé dans leur service
personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Ataré et Ahmosis,
femmes des deux premiers rois nommés, et de Ranofré, fille de la reine
Amensé et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont
successivement nommés dans les inscriptions de l'hypogée, et forment
ainsi un supplément et une confirmation précieuse de la Table d'Abydos.
Le 3 mars, au matin, nous arrivâmes à _Esnéh_, où nous fûmes
très-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou gouverneur
de la province; avec son aide, il nous fut permis d'étudier le grand
temple d'Esnéh, encombré de coton, et qui, servant de magasin général de
cette production, a été crépi de limon du Nil, surtout à l'extérieur. On
a également fermé avec des murs de boue l'intervalle qui existe entre le
premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a dû se
faire souvent une chandelle à la main, ou avec le secours de nos
échelles, afin de voir les bas-reliefs de plus près.
Malgré tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il importait de
savoir relativement à ce grand temple, sous les rapports mythologiques
et historiques. Ce monument a été regardé, d'après de simples
conjectures établies sur une façon particulière d'interpréter le
zodiaque du plafond, comme le plus _ancien_ monument de l'Égypte:
l'étude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au
contraire, le plus _moderne_ de ceux qui existent encore en Égypte; car
les bas-reliefs qui le décorent, et les hiéroglyphes surtout, sont d'un
style tellement grossier et tourmenté qu'on y aperçoit au premier coup
d'oeil le point extrême de la décadence de l'art. Les inscriptions
hiéroglyphiques ne confirment que trop cet aperçu: les masses de ce
pronaos ont été élevées sous l'empereur _César Tibérius Claudius
Germanicus_ (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la
dédicace en grands hiéroglyphes. La corniche de la façade et le premier
rang de colonnes ont été sculptés sous les empereurs _Vespasien_ et
_Titus_; la partie postérieure du pronaos porte les légendes des
empereurs _Antonin_, _Marc Aurèle_ et _Commode_; quelques colonnes de
l'intérieur du pronaos furent décorées de sculptures sous _Trajan_,
_Hadrien_ et _Antonin_; mais, à l'exception de quelques bas-reliefs de
l'époque de _Domitien_, tous ceux des parois de droite et de gauche du
pronaos portent les images de _Septime Sévère_ et de GÉTA, que son frère
Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en même temps qu'il fit
proscrire son nom dans tout l'empire; il paraît que cette proscription
du tyran fut exécutée à la lettre jusqu'au fond de la Thébaïde, car les
cartouches noms propres de l'empereur _Géta_ sont tous _martelés_ avec
soin; mais ils ne l'ont pas été au point de m'empêcher de lire
très-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR CÉSAR GÉTA,
_le directeur_.
Je crois que l'on connaît déjà des inscriptions latines ou grecques dans
lesquelles ce nom est martelé: voilà des légendes hiéroglyphiques à
ajouter à cette série.
Ainsi donc, l'antiquité du pronaos d'Esnéh est incontestablement fixée;
sa construction ne remonte pas au delà de l'empereur Claude; et ses
sculptures descendent jusqu'à _Caracalla_, et du nombre de celles-ci est
le fameux zodiaque dont on a tant parlé.
Ce qui reste du naos, c'est-à-dire le mur du fond du pronaos, est de
l'époque de _Ptolémée Épiphane_, et cela encore est d'hier,
comparativement à ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons faites
derrière le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement dit a
été rasé jusqu'aux fondements.
Cependant, que les amis de l'antiquité des monuments de l'Égypte se
consolent: _Latopolis_ ou plutôt ESNÉ (car ce nom se lit en hiéroglyphes
sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) n'était
point un village aux grandes époques pharaoniques; c'était une ville
importante, ornée de beaux monuments, et j'en ai découvert la preuve
dans l'inscription des colonnes du pronaos.
J'ai trouvé sur deux de ces colonnes, dont le fût est presque
entièrement couvert d'inscriptions hiéroglyphiques disposées
verticalement, la notice des fêtes qu'on célébrait annuellement dans le
grand temple d'Esnéh. Une d'elles se rapportait à la commémoration de
la dédicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III
(_Moeris_); de plus il existe, et j'ai dessiné dans une petite rue
d'Esnéh, au quartier de Cheïk-Mohammed-Ebbédri, un jambage de porte en
très-beau granit rose, portant une dédicace du Pharaon Thouthmosis II,
et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'_Esnéh_
pharaonique. J'ai aussi trouvé à _Edfou_ une pierre qui est le seul
débris connu du temple qui existait dans cette ville avant le temple
actuel bâti sous les Lagides; l'ancien était encore de _Moeris_, et
dédié, comme le nouveau, au grand dieu _Har-Hat, seigneur d'_HATFOUH
(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en Thébaïde comme en
Nubie, avait construit la plupart des édifices sacrés, après l'invasion
des _Hykschos_, de la même manière que les Ptolémées ont rebâti ceux
d'Ombos, d'Esnéh et d'Edfou, pour remplacer les temples _primitifs_
détruits pendant l'invasion persane.
Le grand temple d'Esnéh était dédié à l'une des plus grandes formes de
la divinité, à Chnouphis, qualifié des titres NEV-EN-THO-SNÉ, _seigneur
du pays d'Esnéh, créateur de l'univers, principe vital des essences
divines, soutien de tous les mondes_, etc. A ce dieu sont associés la
déesse Néith, représentée sous des formes diverses et sous les noms
variés de _Menhi_, _Tnébouaou_, etc., et le jeune Hâke, représenté sous
la forme d'un enfant, ce qui complète la Triade adorée à Esnéh. J'ai
ramassé une foule de détails très-curieux sur les attributions de ces
trois personnages auxquels étaient consacrées les principales fêtes et
panégyries célébrées annuellement à Esnéh. Le 23 du mois d'Hathyr, on
célébrait la fête de la déesse _Tnébouaou_; celle de la déesse _Menhi_
avait lieu le 25 du même mois; le 30, celle d'_Isis_, tertiaire des deux
déesses précitées. Le 1er de Choïak, on tenait une panégyrie (assemblée
religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hâke, et ce même jour avait lieu
la panégyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier sacré sculpté
sur l'une des colonnes du pronaos: «A la néoménie de Choïak, panégyries
et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Esnéh; on
étale tous les ornements sacrés; on offre des pains, du vin et autres
liqueurs, des boeufs et des oies; on présente des collyres et des
parfums au dieu Chnouphis et à la déesse sa compagne, ensuite le lait à
Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie à la
déesse Menhi, une oie à la déesse Néith, une oie à Osiris, une oie à
Khons et à Thôth, une oie aux dieux Phré, Atmou, Thoré, ainsi qu'aux
autres dieux adorés dans le temple; on présente ensuite des semences,
des fleurs et des épis de blé au seigneur Chnouphis, souverain d'Esnéh,
et on l'invoque en ces termes,» etc. Suit la prière prononcée en cette
occasion solennelle, et que j'ai copiée, parce qu'elle présente un grand
intérêt mythologique.
C'est aux mêmes divinités qu'était dédié le temple situé au nord
d'Esnéh, dans une magnifique plaine, jadis cultivée, mais aujourd'hui
hérissée de broussailles qui nous déchirèrent les jambes, lorsque, le 6
mars au soir, nous allâmes le visiter, en faisant à pied une
très-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvâmes tout
nouvellement dévastées; ce temple n'est plus tel que la Commission
d'Égypte l'a laissé; il n'en subsiste plus qu'une seule colonne, un
petit pan de mur et le soubassement presque à fleur de terre: parmi les
bas-reliefs subsistants j'en ai trouvé un d'Évergète Ier et de Bérénice
sa femme; j'ai reconnu les légendes de Philopator sur la colonne; celles
d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en hiéroglyphes
tout à fait barbares, les noms des empereurs Antonin et Vérus. Le hasard
m'a fait découvrir, dans le soubassement extérieur de la partie gauche
du temple, une série de captifs représentant des peuples vaincus (par
Évergète Ier, selon toute apparence), et, à l'aide des ongles de nos
Arabes, qui fouillèrent vaillamment malgré les pierres et les plantes
épineuses, je parvins à copier une dizaine des inscriptions onomastiques
de peuples gravées sur l'espèce de bouclier attaché à la poitrine des
vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir subjuguées,
j'ai lu les noms de l'_Arménie_, de la _Perse_, de la _Thrace_ et de la
_Macédoine_; peut-être encore s'agit-il des victoires d'un empereur
romain: je n'ai rien trouvé d'assez conservé aux environs pour éclaircir
ce doute.
Le 7 mars au matin, nous fîmes une course pédestre dans l'intérieur des
terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille
_Tuphium_, aujourd'hui _Taôud_, située sur la rive droite du fleuve,
mais dans le voisinage de la chaîne arabique et tout près
d'_Hermonthis_, qui est sur la rive opposée. Là existent deux ou trois
salles d'un petit temple, habitées par des fellahs ou par leurs
bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs qui
m'ont donné le mythe du temple: on y adorait la Triade formée de Mandou,
de la déesse Ritho et de leur fils Harphré, celle même du temple
d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de _Tuphium_.
A midi nous étions à _Hermonthis_, dont j'ai parlé dans la lettre que
j'écrivis après avoir visité ce lieu lorsque nous remontions le Nil pour
aller à la seconde cataracte. Nous y passâmes encore quelques heures
pour copier quelques bas-reliefs et des légendes hiéroglyphiques qui
devaient compléter notre travail sur _Erment_, commencé à notre premier
passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un
_mammisi_ ou _eimisi_ consacré à l'accouchement de la déesse _Ritho_,
construit et sculpté, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en
commémoration de la reine Cléopâtre, fille d'Aulétès, lorsqu'elle mit au
monde _Césarion_, fils de Jules César, lequel voulut être le _Mandou_ de
la nouvelle déesse _Ritho_, comme Césarion en fut l'_Harphré_. Du reste,
c'était assez l'usage du dictateur romain de chercher à compléter la
_Triade_, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme Cléopâtre,
avaient en elles quelque chose de divin, sans dédaigner pour cela les
joies terrestres.
Une courte distance nous séparait de _Thèbes_, et nos coeurs étaient
gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi de
la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraîches,
arrivée à Louqsor, à mon adresse. C'était encore une courtoisie de
notre digne consul général, M. Drovetti, et nous avions hâte d'en
profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrême, nous arrêta
pendant la nuit entre Hermonthis et Thèbes, où nous ne fûmes rendus que
le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.
Notre petite escadre aborda au pied du quai antique déchaussé par le
Nil, et qui ne pourra longtemps encore défendre le palais de _Louqsor_,
dont les dernières colonnes touchent presque aux bords du fleuve. Ce
quai est évidemment de deux époques; le quai _égyptien_ primitif est en
grandes briques cuites, liées par un ciment d'une dureté extrême, et ses
ruines forment d'énormes blocs de 15 à 18 pieds de large et de 25 à 30
de longueur, semblables à des rochers inclinés sur le fleuve au milieu
duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grès est d'une époque
très-postérieure; j'y ai remarqué des pierres portant encore des
fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant d'édifices
démolis.
Notre travail sur _Louqsor_ a été terminé (à très-peu près) avant de
venir nous établir ici, à _Biban-el-Molouk_, et je suis en état de
donner tous les détails nécessaires sur l'époque de la construction de
toutes les parties qui composent ce grand édifice.
Le fondateur du _palais de Louqsor_, ou plutôt _des_ palais de Louqsor a
été le Pharaon _Aménophis-Memnon_ (Aménothph III), de la XVIIIe
dynastie. C'est ce prince qui a bâti la série d'édifices qui s'étend du
sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45
pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore à ce règne.
Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les
salles intérieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart
intactes, on lit, en grands hiéroglyphes d'un relief très-bas et d'un
excellent travail, des dédicaces faites au nom du roi Aménophis. Je mets
ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idée de toutes les
autres, qui ne diffèrent que par quelques titres royaux de plus ou de
moins.
«La vie! l'Hôrus puissant et modéré, régnant par la justice,
l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce
que, grand par sa force, il a frappé les Barbares; le roi SEIGNEUR DE
JUSTICE, bien aimé du Soleil, le fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de
la région pure (l'Égypte), a fait exécuter ces constructions consacrées
à son père Ammon, le dieu seigneur des trois zones de l'univers, dans
l'Oph du midi; il les a fait exécuter en pierres dures et bonnes, afin
d'ériger un édifice durable; c'est ce qu'a fait le fils du Soleil
AMÉNOPHIS, chéri d'Ammon-Ra.»
Ces inscriptions lèvent donc toute espèce de doute sur l'époque précise
de la construction et de la décoration de cette partie de Louqsor; mes
inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques
expliquées par M. Letronne, et qu'on a chicanées si mal à propos; je
puis lui annoncer à ce sujet que je lui porterai les _inscriptions
dédicatoires égyptiennes_ des temples de _Philae_, d'_Ombos_ et de
_Dendérah_, où le verbe _construire_ ne manque jamais.
Les bas-reliefs qui décorent le palais d'_Aménophis_ sont, en général,
relatifs à des actes religieux faits par ce prince aux grandes divinités
de cette portion de Thèbes, qui étaient: 1° Ammon-Ra, le dieu suprême de
l'Égypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement à Thèbes, sa
ville éponyme; 2° sa forme secondaire, Ammon-Ra générateur, mystiquement
surnommé _le mari de sa mère_, et représenté sous une forme priapique;
c'est le dieu _Pan_ égyptien, mentionné dans les écrivains grecs; 3° la
déesse _Thamoun_ ou _Tamon_, c'est-à-dire _Ammon femelle_, une des
formes de Néith, considérée comme compagne d'Ammon générateur; 4° la
déesse Mouth, la grand'mère divine, compagne d'Ammon-Ra; 5° et 6° les
jeunes dieux Khous et Harka, qui complètent les deux grandes Triades
adorées à Thèbes, savoir:
_Pères._ _Mères._ _Fils._
Ammon-Ra. Mouth. Khons.
Ammon générateur. Thamoun. Harka.
Le Pharaon est représenté faisant des offrandes, quelquefois
très-riches, à ces différentes divinités, ou accompagnant leurs _bari_
ou arches sacrées, portées processionnellement par des prêtres.
Mais j'ai trouvé et fait dessiner dans deux des salles du palais une
série de bas-reliefs plus intéressants encore et relatifs à la personne
même du fondateur. Voici un mot sur les principaux.
Le dieu Thoth annonçant à la reine _Tmauhemva_, femme du Pharaon
_Thouthmosis IV_, qu'Ammon générateur lui a accordé un fils.
La même reine, dont l'état de grossesse est visiblement exprimé,
conduite par Chnouphis et Hathôr (Vénus) vers la chambre d'enfantement
(le _mammisi_); cette même princesse placée sur un lit, mettant au monde
le roi _Aménophis_; des femmes soutiennent la gisante, et des génies
divins, rangés sous le lit, élèvent l'emblème de la vie vers le
nouveau-né.--La reine nourrissant le jeune prince.--Le dieu Nil peint en
_bleu_ (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en _rouge_ (le
temps de l'inondation), présentant le petit Aménophis, ainsi que le
petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinités de
Thèbes.--Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le caresse.--Le
jeune roi institué par Ammon-Ra; les déesses protectrices de la haute et
de la basse Égypte lui offrant les couronnes, emblèmes de la domination
sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, c'est-à-dire
son prénom royal, _Soleil seigneur de justice et de vérité_, qui, sur
les monuments, le distingue de tous les autres _Aménophis_.
L'une des dernières salles du palais, d'un caractère plus religieux que
toutes les autres, et qui a dû servir de chapelle royale ou de
sanctuaire, n'est décorée que d'adorations aux deux Triades de Thèbes
par Aménophis; et dans cette salle, dont le plafond existe encore, on
trouve un second sanctuaire emboîté dans le premier, et dont voici la
dédicace, qui en donne très-clairement l'époque, tout à fait récente en
comparaison de celle du grand sanctuaire: «Restauration de l'édifice
faite par le roi (chéri de Phré, approuvé par Ammon), le fils du
Soleil, seigneur des diadèmes, Alexandre, en l'honneur de son père
Ammon-Ra, gardien des régions des Oph (Thèbes); il a fait construire le
sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes à la place de celui qui
avait été fait sous la majesté du roi Soleil, seigneur de justice, le
fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de la région pure.»
Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement à l'origine de la
domination des Grecs en Égypte, au règne d'Alexandre, fils d'Alexandre
le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage enfantin
du roi, représenté, à l'extérieur comme a l'intérieur de ce petit
édifice, adorant les Triades thébaines. Dans un de ces bas-reliefs, la
déesse Thamoun est remplacée par la _ville de Thèbes_ personnifiée sous
la forme d'une femme, avec cette légende:
«Voici ce que dit Thèbes (Toph), la grande rectrice du monde: Nous avons
mis en ta puissance toutes les contrées (les nomes); nous t'avons donné
KÉMÉ (l'Égypte), terre nourricière.»
La déesse Thèbes adresse ces paroles au jeune roi Alexandre, auquel
Ammon générateur dit en même temps: «Nous accordons que les édifices que
tu élèves soient aussi durables que le firmament.»
On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais
d'Aménophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant que sous
le rapport de la singularité. Dans une salle qui précède le sanctuaire,
existe une pierre d'architrave qui, ayant été renouvelée sous un
Ptolémée et ornée d'une inscription, produit, en lisant les caractères
qu'elle porte, une dédicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point inquiété
des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la dédicace
primitive; la voici:
1re _pierre moderne_. «Restauration de l'édifice faite par le roi
Ptolémée, toujours vivant, aimé de Ptha.»--2e _pierre antique_. «Monde,
le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Aménophis, a fait
exécuter ces constructions en l'honneur de son père Ammon, etc.»
L'ancienne pierre, remplacée par le Lagide, portait la légende:
«L'Aroëris puissant, etc., seigneur du monde, etc.» On ne s'est point
inquiété si la nouvelle légende se liait ou non avec l'ancienne.
C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les travaux
du règne d'Aménophis, sous lequel ont cependant encore été décorées la
deuxième et la septième des deux rangées, en allant du midi au nord. Les
bas-reliefs appartiennent au règne du roi _Hôrus_, fils d'Aménophis, et
les quatre dernières au règne suivant.
Toute la partie nord des édifices de Louqsor est d'une autre époque, et
formait un monument particulier, quoique lié par la grande colonnade à
l'_Aménophion_ ou palais d'Aménophis. C'est à Rhamsès le Grand
(Sésostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu l'intention, non
pas d'embellir le palais d'Aménophis, son ancêtre, mais de construire un
édifice distinct, ce qui résulte évidemment de la dédicace suivante,
sculptée en grands hiéroglyphes au-dessous de la corniche du pylône, et
répétée sur les architraves de toutes les colonnades que les cahuttes
modernes n'ont pas encore ensevelies.
«La vie! l'Aroëris, enfant d'Ammon, le maître de la région supérieure et
de la région inférieure, deux fois aimable, l'Hôrus plein de force,
l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vérité, approuvé par Phré), le
fils préféré du roi des dieux, qui, assis sur le trône de son père,
domine sur la terre, a fait exécuter ces constructions en l'honneur de
son père, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce Rhamesséion dans la
ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil
(le fils chéri d'Ammon-Rhamsès), vivificateur à toujours.»
C'est donc ici un monument particulier, distinct de l'Aménophion, et
cela explique très-bien pourquoi ces deux grands édifices ne sont pas
sur le même alignement, défaut choquant remarqué par tous les voyageurs,
qui supposaient à tort que toutes ces constructions étaient du même
temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.
C'est devant le pylône nord du _Rhamséion _de Louqsor que s'élèvent les
deux célèbres obélisques de granit rose, d'un travail si pur et d'une si
belle conservation. Ces deux masses énormes, véritables joyaux de plus
de 70 pieds de hauteur, ont été érigées à cette place par Rhamsès le
Grand, qui a voulu en décorer son _Rhamesséion_, comme cela est dit
textuellement dans l'inscription hiéroglyphique de l'obélisque de
gauche, face nord, colonne médiale, que voici: «Le Seigneur du monde,
Soleil gardien de la vérité (ou justice), approuvé par Phré, a fait
exécuter cet édifice en l'honneur de son père Ammon-Ra, et il lui a
érigé ces deux grands obélisques de pierre, devant le Rhamesséion de la
ville d'Ammon.»
Je possède des copies exactes de ces deux beaux monolithes[Footnote: Un
de ces deux obélisques a été apporté à Paris et dressé sur la place de
la Concorde.]. Je les ai prises avec un soin extrême, en corrigeant les
erreurs des gravures déjà connues, et en les complétant par les fouilles
que nous avons faites jusqu'à la base des obélisques. Malheureusement il
est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obélisque de droite,
et de la face ouest de l'obélisque de gauche: il aurait fallu abattre
pour cela quelques maisons de terre et faire déménager plusieurs pauvres
familles de fellahs.
Je n'entre pas dans de plus grands détails sur le contenu des légendes
des deux obélisques. On sait déjà que, loin de renfermer, comme on l'a
cru si longtemps, de grands mystères religieux, de hautes spéculations
philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des
leçons d'astronomie, ce sont tout simplement des dédicaces, plus ou
moins fastueuses, des édifices devant lesquels s'élèvent les monuments
de ce genre. Je passe donc à la description des pylônes, qui sont d'un
bien autre intérêt.
L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de
sculptures d'un très-bon style, sujets tous militaires et composés de
plusieurs centaines de personnages. _Massif de droite_: le roi Rhamsès
le Grand, assis sur son trône au milieu de son camp, reçoit les chefs
militaires et des envoyés étrangers; détails du camp, bagages, tentes,
fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armée égyptienne est rangée en
bataille; chars de guerre à l'avant, à l'arrière et sur les flancs; au
centre, les fantassins régulièrement formés en carrés. _Massif de
gauche_: bataille sanglante, défaite des ennemis, leur poursuite,
passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amène ensuite les
prisonniers.
Voilà le sujet général de ces deux tableaux, d'environ 50 pieds chacun;
nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions
entremêlées aux scènes militaires. Les grands textes relatifs à cette
campagne de Sésostris sont au-dessous des bas-reliefs. Malheureusement
il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des
copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des lignes
encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du règne du
conquérant, et que la bataille s'était donnée le 5 du mois d'Épiphi. Ces
dates me prouvent qu'il s'agit ici de la même guerre que celle dont on a
sculpté les événements sur la paroi droite du grand monument
d'_Ibsamboul_, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille
figurée dans ce dernier temple est aussi du mois d'Épiphi, mais du 9 et
non pas du 5. Il s'agit donc évidemment de deux affaires de la même
campagne. Les peuples que les Égyptiens avaient à combattre sont des
Asiatiques, qu'à leur costume on peut reconnaître pour des Bactriens,
des Mèdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est expressément
nommé (_Naharaïna-Kah_, le pays de Naharaïna, la Mésopotamie) dans les
inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrées de Schôt, Robschi,
Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher nécessairement dans la
géographie primitive de l'Asie occidentale.
Les obélisques, les quatre colonnes, le pylône, et le vaste péristyle ou
cour environnée de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce qui
reste du Rhamesséion de la rive droite, et on lit _partout_ les
dédicaces de Rhamsès le Grand, deux seuls points exceptés de ce grand
édifice. Il paraît, en effet, que vers le huitième siècle avant J.-C.,
l'ancienne décoration de la grande porte située entre ces deux massifs
du pylône était, par une cause quelconque, en fort mauvais état, et
qu'on en refit les masses entièrement à neuf; les bas-reliefs de Rhamsès
le Grand furent alors remplacés par de nouveaux, qui existent encore et
qui représentent le chef de la XXIVe dynastie, le conquérant éthiopien
_Sabaco_ ou Sabacon, qui, pendant de longues années, gouverna l'Égypte
avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumées aux dieux
protecteurs du palais et de la ville de Thèbes. Ces bas-reliefs, sur
lesquels on voit le nom du roi, qui est écrit _Schabak_ et qu'on y lit
très-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler à une époque
fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont très-curieux aussi sous le
rapport du style. Les figures en sont fortes et très-accusées, avec les
muscles vigoureusement prononcés, sans qu'elles aient pour cela la
lourdeur des sculptures du temps des Ptolémées et des Romains. Ce sont,
au reste, les seules sculptures de ce règne que j'aie rencontrées en
Égypte.
Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu également lieu
au Rhamesséion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le
chapiteau de la première colonne gauche du péristyle ont été renouvelés
sous Ptolémée Philopator, et l'on n'a pas manqué de sculpter sur
l'architrave l'inscription suivante: «Restauration de l'édifice, faite
par le roi Ptolémée toujours vivant, chéri d'Isis et de Phtha, et par la
dominatrice du monde, Arsinoé, dieux Philopatores aimés par Ammon-Ra,
roi des dieux.»
Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de
Rhamsès-Meïamoun, que l'on remarque en dehors du Rhamesséion, du côté de
l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu à un édifice contigu et
sans liaison réelle avec le monument de Sésostris.
Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je parlerai,
dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thébains que nous
exploitons dans ce moment ... Adieu.
P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant partir
ce matin même pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; toujours
bonne santé et bon courage. Je donne ce soir à nos compagnons une fête
dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousireï; nous y oublierons
la stérilité et le voisinage de la seconde cataracte, où nous avions à
peine du pain à manger. La chère ne répondra pas à la magnificence du
local, mais on fera l'impossible pour n'être pas trop au-dessous. Je
voulais offrir à notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et qui devait
ajouter aux plaisirs de la réunion; c'était un morceau de jeune
crocodile mis à la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on m'en
apportât un tué d'hier matin; mais j'ai joué de malheur, la pièce de
crocodile s'est gâtée: nous n'y perdrons vraisemblablement qu'une bonne
indigestion chacun.