TREIZIÈME LETTRE

Thèbes (Biban-el-Molouk), le 26 mai 1829.

Les détails topographiques donnés par Strabon ne permettent point de

chercher ailleurs que dans la vallée de _Biban-el-Molouk_ l'emplacement

des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallée, qu'on veut

entièrement dériver de l'arabe en le traduisant par _les portes des

rois_, mais qui est à la fois une corruption et une traduction de

l'ancien nom égyptien _Biban-Ou-rôou_ (les hypogées des rois), comme l'a

fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lèverait d'ailleurs toute espèce de

douté à ce sujet. C'était la _nécropole royale_, et on avait choisi un

lieu parfaitement convenable à cette triste destination, une vallée

aride; encaissée par de très-hauts rochés coupés à pic, ou par des

montagnes en pleine décomposition, offrant presque toutes de larges

fentes occasionnées soit par l'extrême chaleur, soit par des

éboulements intérieurs, et dont les croupes sont parsemées de bandes

noires, comme si elles eussent été brûlées en partie; aucun animal

vivant ne fréquente cette vallée de mort: je ne compte point les

mouches, les renards, les loups et les hyènes, parce que c'est notre

séjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient attiré

ces quatre espèces affamées.

En entrant dans la partie la plus reculée de cette vallée, par une

ouverture étroite évidemment faite de main d'homme, et offrant encore

quelques légers restes de sculptures égyptiennes, on voit bientôt au

pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrées, encombrées

pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la

décoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent entrée dans

les _tombeaux des rois_. Chaque tombeau a la sienne, car jadis aucun ne

communiquait avec l'autre; ils étaient tous isolés: ce sont les

chercheurs de trésors, anciens ou modernes, qui ont établi quelques

communications forcées.

Il me tardait, en arrivant à Biban-el-Molouk, de m'assurer que ces

tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux

conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent

creusés), étaient bien, comme je l'avais déduit d'avance de plusieurs

considérations, ceux de rois appartenant _tous à des dynasties

thébaines_, c'est-à-dire à des princes, dont _la famille était

originaire de Thèbes_. L'examen rapide que je fis alors de ces

excavations avant de monter à la seconde cataracte, et le séjour de

plusieurs mois que j'y ai fait à mon retour, m'ont pleinement convaincu

que ces hypogées ont renfermé les corps des rois des XVIIIe, XIXe et XXe

dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties _diospolitaines_

ou _thébaines_. Ainsi, j'y ai trouvé d'abord les tombeaux de six des

rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, Aménophis-Memnon,

inhumé à part dans la vallée isolée de l'ouest.

Viennent ensuite le tombeau de Rhamsès-Meïamoun et ceux de six autres

Pharaons, successeurs de Meïamoun et appartenant à la XIXe ou à la XXe

dynastie.

On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le

choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait

creuser la sienne sur le point où il croyait rencontrer une veine de

pierre convenable à sa sépulture et à l'immensité de l'excavation

projetée. Il est difficile de se défendre d'une certaine surprise

lorsque, après avoir passé sous une porte assez simple, on entre dans de

grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement

soignées, conservant en grande partie l'éclat des plus vives couleurs,

et conduisant successivement à des salles soutenues par des piliers

encore plus riches de décorations, jusqu'à ce qu'on arrive enfin à la

salle principale, celle que les Égyptiens nommaient la _salle dorée_,

plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la

momie du roi dans un énorme sarcophage de granit. Les plans de ces

tombeaux, publiés par la Commission d'Égypte, donnent une idée exacte

de l'étendue de ces excavations et du travail immense qu'elles ont coûté

pour les exécuter au pic et au ciseau. Les vallées sont presque toutes

encombrées de collines formées par les petits éclats de pierre provenant

des effrayants travaux exécutés dans le sein de la montagne.

Je ne puis tracer ici une description détaillée de ces tombeaux;

plusieurs mois m'ont à peine suffi pour rédiger une notice un peu

détaillée des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment et pour copier

les inscriptions les plus intéressantes. Je donnerai cependant une idée

générale de ces monuments par la description rapide et très-succincte de

l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamsès, fils et successeur de

Meïamoun. La décoration des tombeaux royaux était systématisée, et ce

que l'on trouve dans l'un reparaît dans presque tous les autres, à

quelques exceptions près, comme je le dirai plus bas.

Le bandeau de la porte d'entrée est orné d'un bas-relief (le même sur

toutes les premières portes des tombeaux royaux), qui n'est au fond que

la _préface,_ ou plutôt le résumé de toute la décoration des tombes

pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil à

tête de bélier, c'est-à-dire le soleil couchant entrant dans

l'hémisphère inférieur, et adoré par le roi à genoux; à la droite du

disque, c'est-à-dire à l'orient, est la déesse Nephthys, et à la gauche

(occident) la déesse Isis, occupant les deux extrémités de la course du

dieu dans l'hémisphère supérieur: à côté du Soleil et dans le disque,

on a sculpté un grand scarabée qui est ici, comme ailleurs, le symbole

de la régénération ou des renaissances successives: le roi est

agenouillé sur la montagne céleste, sur laquelle portent aussi les pieds

des deux déesses.

Le sens général de cette composition se rapporte au roi défunt: pendant

sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient à l'occident, le

roi devait être le vivificateur, l'illuminateur de l'Égypte, et la

source de tous les biens physiques et moraux nécessaires à ses

habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement comparé au

soleil se couchant et descendant vers le ténébreux hémisphère inférieur,

qu'il doit parcourir pour renaître de nouveau à l'orient, et rendre la

lumière et la vie au monde supérieur (celui que nous habitons), de la

même manière que le roi défunt devait renaître aussi, soit pour

continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde céleste et

être absorbé dans le sein d'Ammon, le père universel.

Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures est

passé pour la vieille Égypte; tout cela résulte de l'ensemble des

légendes qui couvrent les tombes royales.

Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans ses

deux états pendant les deux parties du jour, est la clef ou plutôt le

motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va

le voir, que le développement successif.

Dans lé tableau décrit est toujours une légende dont suit la traduction

littérale: «Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti (région

occidentale, habitée par les morts): Je t'ai accordé une demeure dans la

montagne sacrée de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois

ses prédécesseurs), à toi Osirien, roi seigneur du monde, Rhamsès, etc.,

encore vivant.»

Cette dernière expression prouverait, s'il en était besoin, que les

tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail

fort long, étaient commencés de leur vivant, et que l'un des premiers

soins de tout roi égyptien fut, conformément à l'esprit bien connu de

cette singulière nation, de s'occuper incessamment de l'exécution du

monument sépulcral qui devait être son dernier asile.

C'est ce que démontre encore mieux le premier bas-relief qu'on trouve

toujours à la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce tableau avait

évidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le fâcheux augure qui

semblait résulter pour lui du creusement de sa tombe au moment où il

était plein de vie et de santé: ce tableau montre en effet le Pharaon en

costume royal, se présentant au dieu Phré à tête d'épervier,

c'est-à-dire au soleil dans tout l'éclat de sa course (à l'heure de

midi), lequel adresse à son représentant sur la terre ces paroles

consolantes:

«Voici ce que dit Phré, dieu grand, seigneur du ciel: Nous t'accordons

une longue série de jours pour régner sur le monde et exercer les

attributions royales d'Hôrus sur la terre.»

Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit également de

magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le

détail des privilèges qui lui sont réservés dans les régions célestes;

il semble qu'on ait placé ici ces légendes comme pour rendre plus douce

la pente toujours trop rapide qui conduit à la salle du sarcophage.

Immédiatement après ce tableau, sorte de précaution oratoire assez

délicate, on aborde plus franchement la question par un tableau

symbolique, le disque du soleil Criocéphale, parti de l'Orient, et

avançant vers la frontière de l'Occident, qui est marquée par un

crocodile, emblème des ténèbres, et dans lesquelles le dieu et le roi

vont entrer chacun à sa manière. Suit immédiatement un très-long texte,

contenant les noms des soixante-quinze parèdres du soleil dans

l'hémisphère inférieur, et des invocations à ces divinités du troisième

ordre, dont chacune préside à l'une des soixante-quinze subdivisions du

monde inférieur, qu'on nommait KELLÉ, _demeure qui enveloppe, enceinte,

zone_.

Une petite salle, qui succède ordinairement à ce premier corridor,

contient les images sculptées et peintes des soixante-quinze parèdres,

précédées ou suivies d'un immense tableau dans lequel on voit

successivement l'image abrégée des soixante-quinze zones et de leurs

habitants, dont il sera parlé plus loin.

A ces tableaux généraux et d'ensemble succède le développement des

détails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque

toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une

longue série de tableaux représentant la marche du soleil dans

l'hémisphère supérieur (image du roi pendant sa vie), et sur les parois

opposées on a figuré la marche du soleil dans l'hémisphère inférieur

(image du roi après sa mort).

Les nombreux tableaux relatifs à la marche du dieu au-dessus de

l'horizon et dans l'hémisphère lumineux sont partagés en douze séries,

annoncées chacune par un riche battant de porte, sculpté, et gardé par

un énorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, et ces

reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent à

face étincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la flamme;

TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A côté de ces terribles gardiens

on lit constamment la légende: _Il demeure au-dessus de cette grande

porte, et l'ouvre au dieu Soleil_.

Près du battant de la première porte, celle du lever, on a figuré les

vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une étoile

sur la tête, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour marquer la

direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans

l'étude des tableaux, qui offrent un intérêt d'autant plus piquant que,

dans chacune des douze heures de jour, on a tracé l'image détaillée de

la barque du dieu, naviguant dans le fleuve céleste sur le _fluide

primordial_ ou _l'éther_, le principe de toutes les choses physiques

selon la vieille philosophie égyptienne, avec la figure des dieux qui

l'assistent successivement, et de plus, la représentation des _demeures

célestes_ qu'il parcourt, et les scènes mythiques propres à chacune des

heures du jour.

Ainsi, à la première heure, sa _bari_, ou barque, se met en mouvement

et reçoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les tableaux de

la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frère et

l'ennemi du Soleil, surveillé par le dieu Atmou; à la troisième heure,

le dieu Soleil arrive dans la zone céleste où se décide le sort des

âmes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs

nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son

tribunal, pesant à sa balance les âmes humaines qui se présentent

successivement: l'une d'elles vient d'être condamnée, on la voit ramenée

sur terre dans une _bari_, qui s'avance vers la porte gardée par Anubis,

et conduite à grands coups de verges par des cynocéphales, emblèmes de

la justice céleste; le coupable est sous la forme d'une énorme truie,

au-dessus de laquelle on a gravé en grand caractère _gourmandise_ ou

_gloutonnerie_, sans doute le péché capital du délinquant, quelque

glouton de l'époque.

Le dieu visite, à la cinquième heure, les _Champs-Élysées_ de la

mythologie égyptienne, habités par les âmes bienheureuses se reposant

des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur leur

tête la plume d'autruche, emblème de leur conduite juste et vertueuse.

On les voit présenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous

l'inspection du _Seigneur de la joie du coeur_, elles cueillent les

fruits des arbres célestes de ce paradis; plus loin, d'autres tiennent

en main des faucilles: ce sont les âmes qui cultivent les champs de la

vérité; leur légende porte: «Elles font des libations de l'eau et des

offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une

faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu Soleil

leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les dans

vos demeures, jouissez-en et les présentez aux dieux en offrande pure.»

Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et folâtrer dans

un grand bassin que remplit l'eau céleste et primordiale, le tout sous

l'inspection du dieu _Nil-Céleste_. Dans les heures suivantes, les dieux

se préparent à combattre le grand ennemi du Soleil, le serpent

_Apophis_. Ils s'arment d'épieux, se chargent de filets, parce que le

monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du

Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de liens;

on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un câble que la déesse

Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondés par une

_machine fort compliquée_, manoeuvres par le dieu _Sev_ (Saturne),

assisté des génies des quatre points cardinaux. Mais tout cet attirail

serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en bas

une _main énorme_ (celle d'Ammon) qui saisit la corde et arrête la

fougue du dragon. Enfin, à la onzième heure du jour, le serpent captif

est étranglé; et bientôt après le dieu Soleil arrive au point extrême de

l'horizon où il va disparaître. C'est la déesse _Netphé_ (Rhéa) qui,

faisant l'office de la Thétys des Grecs, s'élève à la surface de l'abîme

des eaux célestes; et, montée sur la tête de son fils Osiris, dont le

corps se termine en volute comme celui d'une sirène, la déesse reçoit

le vaisseau du Soleil, qui prend bientôt dans ses bras immenses le Nil

céleste, le vieil _Océan_ des mythes égyptiens.

La marche du Soleil dans _l'hémisphère inférieur_, celui des ténèbres,

pendant les douze heures de nuit, c'est-à-dire la contre-partie des

scènes précédentes, se trouve sculptée sur les parois des tombeaux

royaux opposées à celles dont je viens de donner une idée

très-succincte. Là le dieu, assez constamment peint en _noir_, de la

tête aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones auxquels

président autant de personnages divins de toute forme et armés de

glaives. Ces cercles sont habités par les _âmes coupables_ qui subissent

divers supplices. C'est véritablement là le type primordial de l'_Enfer_

du Dante, car la variété des tourments a de quoi surprendre; et je ne

suis pas étonné que quelques voyageurs, effrayés de ces scènes de

carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices humains

dans l'ancienne Égypte; mais les légendes lèvent toute espèce

d'incertitude à cet égard: ce sont des affaires de l'autre monde, et qui

ne préjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.

Les âmes coupables sont punies d'une manière différente dans la plupart

des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figuré ces esprits

impurs, et persévérant dans le crime, presque toujours sous la forme

humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la _grue_, ou

celle de l'_épervier à tête humaine_, entièrement peints en _noir_, pour

indiquer à la fois et leur nature perverse et leur séjour dans l'abîme

des ténèbres; les unes sont fortement liées à des poteaux, et les

gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les

crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la

tête en bas; celles-ci, les mains liées sur la poitrine et la tête

coupée, marchent en longues files; quelques-unes, les mains liées

derrière le dos, traînent sur la terre leur coeur sorti de leur

poitrine; dans de grandes chaudières, on fait bouillir des âmes

vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou

seulement leurs têtes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqué des âmes

jetées dans la chaudière avec l'emblème du bonheur et du repos céleste

(l'éventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. J'ai des

copies fidèles de cette immense série de tableaux et des longues

légendes qui les accompagnent.

A chaque zone et auprès des suppliciés, on lit toujours leur

condamnation et la peine qu'ils subissent. «Ces âmes ennemies, y est-il

dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son

disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles

n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones.»

Tandis qu'on lit au contraire, à côté de la représentation des âmes

heureuses, sur les parois opposées: «Elles ont trouvé grâce aux yeux du

Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles où l'on vit de

la vie céleste; les corps qu'elles ont abandonnés reposeront à toujours

dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la présence du Dieu

suprême.»

Cette double série de tableaux nous donne donc le _système

psychologique égyptien_ dans ses deux points les pins importants et les

plus moraux, _les récompenses et les peines_. Ainsi se trouve

complètement démontré tout ce que les anciens ont dit de la doctrine

égyptienne sur _l'immortalité de l'âme_ et le but positif de la vie

humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idée de symboliser

la _double destinée_ des âmes par le plus frappant des phénomènes

célestes, le cours du soleil dans les deux hémisphères, et d'en lier la

peinture à celle de cet imposant et magnifique spectacle.

Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors

et des deux premières salles du tombeau de _Rhamsès V_, que j'ai pris

pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus

complet de tous. Le même sujet, mais composé dans un esprit directement

_astronomique_, et sur un plan plus régulier, parce que c'était un

tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la

longueur de ceux du second corridor et des deux premières salles qui

suivent.

Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsemé d'étoiles,

enveloppe de trois côtés cette immense composition: le torse se prolonge

sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie supérieure; sa

tête est à l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du

tableau divisé en deux bandes égales: celle d'en haut représente

l'hémisphère supérieur et le cours du soleil dans les douze heures du

jour; celle d'en bas, l'hémisphère inférieur, la marche du soleil

pendant les douze heures de la nuit.

A l'orient, c'est-à-dire vers le point sexuel du grand corps céleste (de

la déesse Ciel), est figurée la naissance du Soleil; il sort du sein de

sa divine mère _Néith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt

à sa bouche, et renfermé dans un disque rouge: le dieu _Méuï_ (l'Hercule

égyptien, la raison divine), debout dans la barque destinée aux voyages

du jeune dieu, élève les bras pour l'y placer lui-même; après que le

Soleil enfant a reçu les soins de deux déesses nourrices, la barque part

et navigue sur l'_Océan céleste_, l'Éther, qui coule comme un fleuve de

l'_orient à l'occident_, où il forme un vaste bassin, dans lequel

aboutit une branche du fleuve traversant l'_hémisphère inférieur,

d'occident en orient_.

Chaque heure du jour est indiquée sur le corps du Ciel par un disque

rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles

paraît le dieu Soleil naviguant sur l'Océan céleste avec un cortège qui

change à chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_.

A la première heure, au moment où le vaisseau se met en mouvement, les

esprits de l'Orient présentent leurs hommages au dieu debout dans son

naos, qui est élevé au milieu de cette bari; l'équipage se compose de la

déesse _Sori_, qui donne l'impulsion à la proue; du dieu Sev (Saturne),

à la tête de lièvre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et

dont il ne fait usage qu'à partir de la 8e heure, c'est-à-dire lorsqu'on

approche des parages de l'Occident; le réis ou commandant est Hôrus,

ayant en sous-ordre le dieu Haké-Oëris, le Phaëton et le compagnon

fidèle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un

hiéracocéphale nommé _Haôu_, plus la déesse Neb-Wa (la dame de la

barque), dont j'ignore les fonctions spéciales, enfin le dieu gardien

supérieur des tropiques. On a représenté, sur les bords du fleuve, les

dieux ou les esprits qui président à chacune des heures du jour; ils

adorent le Soleil à son passage, ou récitent tous les noms mystiques par

lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les âmes des

rois ayant à leur tête le défunt Rhamsès V, allant au-devant de la bari

du dieu pour adorer sa lumière. Aux 4e, 5e et 6e heures, le même Pharaon

prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis

caché dans les eaux de l'Océan. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau

céleste côtoie les demeures des bienheureux, jardins ombragés par des

arbres de différentes espèces, sous lesquels se promènent les dieux et

les âmes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne)

sonde le fleuve incessamment, et des dieux échelonnés sur le rivage

dirigent la barque avec précaution; elle contourne le grand bassin de

l'ouest, et reparaît dans la bande supérieure du tableau, c'est-à-dire

dans l'hémisphère inférieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en

orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme

il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du

Soleil est toujours tirée à la corde par un grand nombre de génies

subalternes, dont le nombre varie à chaque heure différente. Le grand

cortège du dieu et l'équipage ont disparu, il ne reste plus que le

pilote debout et inerte à l'entrée du naos renfermant le dieu, auquel la

déesse Thmeï (la vérité et la justice), qui préside à l'enfer ou à la

région inférieure, semble adresser des consolations.

Des légendes hiéroglyphiques, placées sur chaque personnage et au

commencement de toutes les scènes, en indiquent les noms et les sujets,

en faisant connaître l'heure du jour ou de la nuit à laquelle se

rapportent ces scènes symboliques. J'ai pris copie moi-même et des

tableaux et de toutes les inscriptions.

Mais sur ces mêmes plafonds, et en dehors de la composition que je viens

de décrire en gros, existent des textes hiéroglyphiques d'un intérêt

plus grand peut-être, quoique liés au même sujet. Ce sont des _tables

des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de

chaque mois de l'année_; elles sont ainsi conçues:

MOIS DE TÔBI, la dernière moitié.--_Orion_ domine et influe sur

l'oreille gauche.

Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche.

Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur.

Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux étoiles_ (les

Gémeaux?), sur le coeur.

Heure 4e, les constellations _des deux étoiles_ (influent) sur l'oreille

gauche.

Heure 5e, les étoiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur.

Heure 6e, la tête (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur.

Heure 7e, _la flèche_ (influe) sur l'oeil droit.

Heure 8e, _les longues étoiles_, sur le coeur.

Heure 9e, les serviteurs des parties antérieures (du quadrupède) _Menté_

(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.

Heure 10e, le quadrupède _Menté_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche.

Heure 11e, les serviteurs du _Menté_, sur le bras gauche.

Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche.

Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue à celle qu'on

avait gravée sur le fameux cercle doré du monument d'Osimandyas, et qui

donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des

constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela démontrera

sans réplique, comme l'a affirmé notre savant ami M. Letronne, que

l'_astrologie_ remonte, en Égypte, jusqu'aux temps les plus reculés;

cette question, par le fait, est décidée sans retour, c'est un petit

souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thèbes.

La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui

composent la série des levers, est certaine dans les passages où j'ai

introduit les noms actuels des constellations de notre planisphère;

n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance,

j'ai été obligé de donner partout ailleurs le mot à mot du texte

hiéroglyphique.

J'ai dû recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes

précieux de l'_astronomie antique_, science qui devait être

nécessairement liée à l'_astrologie_, dans un pays où la religion fut la

base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil système

politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes:

_la partie des faits observés_, qui constitue seule nos sciences

actuelles; _la partie spéculative_, qui liait la science à la croyance

religieuse, lien nécessaire, indispensable même en Égypte, où la

religion, pour être forte et pour l'être toujours, avait voulu renfermer

l'univers entier et son étude dans son domaine sans bornes; ce qui a son

bon et son mauvais côté, comme toutes les conceptions humaines.

Dans le tombeau de Rhamsès V, les salles ou corridors qui suivent ceux

que je viens de décrire, sont décorés de tableaux symboliques relatifs à

divers états du soleil considéré soit physiquement, soit surtout dans

ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un

ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils

n'occupent pas la même place dans les tombes royales. La salle qui

précède celle du sarcophage, en général consacrée aux quatre génies de

l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution

du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent

décider du sort de son âme, tribunal dont ne fut qu'une simple image

celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de

la sépulture. Une paroi entière de cette salle, dans le tombeau de

Rhamsès V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris,

mêlées aux justifications que le roi est censé présenter, ou faire

présenter en son nom, à ces juges sévères, lesquels paraissent être

chargés, chacun, de faire la recherche d'un crime ou péché particulier,

et de le punir dans l'âme soumise à leur juridiction. Ce grand texte,

divisé par conséquent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, à

proprement parler, qu'une _confession négative_, comme on peut en juger

par les exemples qui suivent:

dieu (tel)! _le roi_, soleil modérateur de justice, approuvé d'Ammon,

_n'a point commis de méchancetés_.

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point blasphémé_.

Le roi, soleil modérateur, etc., _ne s'est point enivré_.

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point été paresseux_.

Le roi, soleil modérateur, etc., _n'a point enlevé les biens voués aux

dieux._

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point dit de mensonges_.

Le roi, soleil, etc., _n'a point été libertin_.

Le fils du Soleil Rhamsès _ne s'est point souillé par des impuretés_.

Le roi, soleil, etc., _n'a point secoué la tête en entendant des paroles

dé vérité_.

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point inutilement allongé ses paroles_.

Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu à dévorer son coeur_ (c'est-à-dire, à

se repentir de quelque mauvaise action).

On voyait enfin, à côté de ce texte curieux, dans le tombeau de

Rhamsès-Meïamoun, des images plus curieuses encore, celles des péchés

capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la

luxure_, _la paresse_ et _la voracité_, figurées sous forme humaine,

avec les têtes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_.

La grande salle du tombeau de Rhamsès V, celle qui renfermait le

sarcophage, et la dernière de toutes, surpasse aussi les autres en

grandeur et en magnificence. Le plafond, creusé en berceau et d'une

très-belle coupe, a conservé toute sa peinture: la fraîcheur en est

telle qu'il faut être habitué aux miracles de conservation des monuments

de l'Égypte pour se persuader que ces frêles couleurs ont résisté à plus

de trente siècles. On a répété ici, mais en grand et avec plus de

détails dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux

hémisphères pendant la durée du jour astronomique, composition qui

décore les plafonds des premières salles du tombeau et qui forme le

motif général de toute la décoration des sépultures royales.

Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au

plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du tombeau,

et chargées de milliers d'hiéroglyphes formant les légendes

explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un

grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblématiques, tout le

système cosmogonique et les principes de la physique générale des

Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens entier de ces

compositions, que j'ai toutes copiées moi-même, en transcrivant en même

temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus

raffiné; mais il y a certainement, sous ces apparences emblématiques, de

vieilles vérités que nous croyons très-jeunes.

J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul

des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les

piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux

divinités de l'Égypte, et principalement à celles qui président aux

destinées des âmes, Phtha-Socharis, Atmou, la déesse _Mérésoehar_,

_Osiris_ et _Anubis_.

Tous les autres tombeaux des rois de Thèbes, situés dans la vallée de

Biban-el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest, sont décorés, soit de la

totalité, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens

d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et

surtout plus ou moins achevés.

Les tombes royales véritablement achevées et complètes sont en

très-petit nombre, savoir: celle d'Aménophis III (Memnon), dont la

décoration est presque entièrement détruite; celle de Rhamsès-Meïmoun,

celle de Rhamsès V, probablement aussi celle de Rhamsès le Grand, enfin

celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incomplètes. Les unes

se terminent à la première salle, changée en grande salle sépulcrale

d'autres vont jusqu'à une seconde salle des tombeaux complets;

quelques-unes même se terminent brusquement par un petit réduit creusé

à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a déposé le sarcophage

du roi, à peine ébauché. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au

commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le

trône; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fût terminé, les

travaux étaient arrêtés et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc

juger de la longueur du règne de tous les rois inhumés à

Biban-el-Molouk, par l'achèvement ou par l'état plus ou moins avancé de

l'excavation destinée à sa sépulture. Il est à remarquer, à ce sujet,

que les règnes d'Aménophis III, de Rhamsès le Grand et de Rhamsès V

furent, en effet, selon Manéthon, de plus de trente ans chacun, et leurs

tombeaux sont aussi les plus étendus.

Il me reste à parler de certaines particularités que présentent

quelques-unes de ces tombes royales.

Quelques parois conservées du tombeau d'Aménophis III (Memnon) sont

couvertes d'une simple peinture, mais exécutée avec beaucoup de soin et

de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du

soleil dans les deux hémisphères; mais cette composition est peinte sur

les murailles sous la forme d'un immense papyrus déroulé, les figures

étant tracées au simple trait comme dans les manuscrits et les légendes,

en hiéroglyphes linéaires, arrivant presque aux formes _hiératiques_. Le

Musée royal possède des rituels conçus en ce genre d'écriture de

transition.

Le tombeau de cet illustre Pharaon a été découvert par un des membres de

la Commission d'Égypte dans la vallée de l'Ouest. Il est probable que

tous les rois de la première partie de la XVIIIe dynastie reposaient

dans cette même vallée, et que c'est là qu'il faut chercher les

sépulcres d'Aménophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra

les découvrir qu'en exécutant des déblayements immenses au pied des

grands rochers coupés à pic dans le sein desquels ces tombe ont été

creusées. Cette même vallée recèle peut-être encore le dernier asile des

rois thébains des anciennes époques; c'est ce que je me crois autorisé à

conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un très-ancien

style, découvert dans la partie la plus reculée de la même vallée, celui

d'un Pharaon thébain nommé _Skhaï_, lequel n'appartient certainement

point aux quatre dernières dynasties thébaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe

et XXe.

Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admiré,

comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, l'étonnante fraîcheur

des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousireï Ier, qui

dans ses légendes prend les divers surnoms de _Noubeï_, d'_Athothi_ et

d'_Amoneï_, et dans son tombeau celui d'Ousireï; mais cette belle

catacombe dépérit chaque jour. Les piliers se fendent et se délitent;

les plafonds tombent en éclats, et la peinture s'enlève en écailles.

J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet

hypogée, pour donner en Europe une idée exacte de tant de magnificence.

J'ai fait également dessiner la série de _peuples_ figurée dans un des

bas-reliefs de la première salle à piliers. J'avais cru d'abord,

d'après les copies de ces bas-reliefs publiées en Angleterre, que ces

quatre peuples, de race bien différente, conduits par le dieu Hôrus

tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au sceptre du

Pharaon Ousireï; l'étude des légendes m'a fait connaître que ce tableau

a une signification plus générale. Il appartient à la 3e heure du jour,

celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur de ses rayons

et réchauffe toutes les contrées de notre hémisphère. On a voulu y

représenter, d'après la légende même, _les habitants de l'Égypte et ceux

des contrées étrangères_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des

diverses _races d'hommes_ connues des Égyptiens, et nous apprenons en

même temps les grandes divisions géographiques ou _ethnographiques_

établies à cette époque reculée.

Les hommes guidés par le Pasteur des peuples, Hôrus, sont figurés au

nombre de douze, mais appartenant à quatre familles bien distinctes. Les

trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge

sombre_, taille bien proportionnée, physionomie douce, nez légèrement

aquilin, longue chevelure nattée, vêtus de blanc, et leur légende les

désigne sous le nom de RÔT-EH-NE-RÔME, _la race des hommes_, les hommes

par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens.

Les trois suivants présentent un aspect bien différent: peau couleur de

chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement aquilin, barbe

noire, abondante et terminée en pointe, court vêtement de couleurs

variées; ceux-ci portent le nom de NAMOU.

Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui

viennent après, ce sont des _nègres_; ils sont désignés sous le nom

général de NAHASI.

Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur

de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez droit ou

légèrement voussé, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute

et très-élancée, vêtus de peaux de boeuf conservant encore leur poil,

véritables sauvages tatoués sur diverses parties du corps; on les nomme

TAMHOI.

Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à celui-ci dans les

autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les

variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu

figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien

système égyptien, savoir: 1e _les habitants de l'Égypte_, qui, à elle

seule, formait une partie du monde, d'après le très-modeste usage des

vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de

l'_Afrique_, les nègres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque

notre race est la dernière et la plus sauvage de la série) les

_Européens_, qui à ces époques reculées, il faut être juste, ne

faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici

tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant

non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de départ.

Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant plus la véritable

que, dans les autres tombes, les mêmes noms génériques reparaissent et

constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les Égyptiens et les

Africains représentés de la même manière, ce qui ne pouvait être

autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races

européennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.

Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vêtu dans le tombeau

d'Ousireï, l'Asie a pour représentants dans d'autres tombeaux (ceux de

_Rhamsès-Meïamoun_, etc.) trois individus toujours à teint basané, nez

aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumés avec une rare

magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des _Assyriens_: leur

costume, jusque dans les plus petits détails, est parfaitement semblable

à celui des personnages gravés sur les cylindres assyriens: dans

l'autre, les peuples _Mèdes_, ou habitants primitifs de quelque partie

de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait

pour trait, sur les monuments dits _persépolitains_. On représentait

donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifféremment. Il en

est de même de nos bons vieux ancêtres les _Tamhou_, leur costume est

quelquefois différent; leurs têtes sont plus ou moins chevelues et

chargées d'ornements diversifiés; leur vêtement sauvage varie un peu

dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe

conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait copier et

colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais

certainement pas, en arrivant à Biban-el-Molouk, d'y trouver des

sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des habitants

primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur

vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle

nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru depuis.

Le tombeau de _Rhamsès Ier_, le père et le prédécesseur d'Ousireï, était

enfoui sous les décombres et les débris tombés de la montagne; nous

l'avons fait déblayer: il consiste en deux longs corridors sans

sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une étonnante

conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert

seulement de peintures. Cette simplicité accuse la magnificence du fils,

dont la somptueuse catacombe est à quelques pas de là.

J'avais le plus vif désir de retrouver à Biban-el-Molouk la tombe du

plus célèbre des Rhamsès, celle de _Sésostris_; elle y existe en effet:

c'est la troisième à droite dans la vallée principale; mais la sépulture

de ce grand homme semble avoir été en butte, soit à la dévastation par

des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont

comblée à très-peu près jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une

espèce de boyau au milieu des éclats de pierres qui remplissent cette

intéressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgré

l'extrême chaleur, jusqu'à la première salle. Cet hypogée, d'après ce

qu'on peut en voir, fut exécuté sur un plan très-vaste et décoré de

sculptures du meilleur style, à en juger par les petites portions encore

subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute

la découverte du sarcophage de cet illustre conquérant: on ne peut

espérer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute été

violé et spolié à une époque fort reculée, soit par les Perses, soit par

des chercheurs de trésors, aussi ardents à détruire que l'étranger avide

d'exercer des vengeances.

Au fond d'un embranchement de la vallée et dans le voisinage de ce

respectable tombeau reposait le fils de Sésostris; c'est un très-beau

tombeau, mais non achevé. J'y ai trouvé, creusée dans l'épaisseur de la

paroi d'une salle isolée, une petite chapelle consacrée aux mânes de son

père, Rhamsès le Grand.

Le dernier tombeau, au fond de la vallée principale, se fait remarquer

par son état d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont achevés et

exécutés avec une finesse et un soin admirables; la décoration du reste

de la catacombe, formée de trois longs corridors et de deux salles, a

été seulement tracée en rouge, et l'on rencontre enfin les débris du

sarcophage du Pharaon, en granit, dans un très-petit cabinet dont les

parois, à peine dégrossies, sont couvertes de quelques mauvaises figures

de divinités, dessinées et barbouillées à la hâte.

Son successeur, dont le nom monumental est _Rhamerri_, ne s'était

probablement pas beaucoup inquiété du soin de sa sépulture: au lieu de

se faire creuser un tombeau comme ses ancêtres, il trouva plus commode

de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son père, et l'étude

que j'ai dû faire de ce tombeau _palimpseste_ m'a conduit à un résultat

fort important pour le complément de la série des règnes formant la

XVIIIe dynastie.

Le temps ayant causé la chute du stuc appliqué par l'usurpateur

Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau

qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les

légendes d'une reine nommée _Thaoser_; et le temps, faisant aussi

justice de la couverte dont on avait masqué les premiers bas-reliefs de

l'intérieur, a mis à découvert des tableaux représentant cette même

reine, faisant les mêmes offrandes aux dieux, et recevant des divinités

les mêmes promesses et les mêmes assurances que les Pharaons eux-mêmes

dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la même place que

ceux-ci. Il devint donc évident que j'étais dans une catacombe creusée

pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine

ayant exercé par elle-même le pouvoir souverain, puisque son mari,

quoique portent le titre de roi, ne paraît qu'après elle dans cette

série de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les premiers et

les plus importants. _Ménéphtha-Siphtha_ fut le nom de ce souverain en

sous-ordre.

Comme j'avais déjà trouvé à Ghébel-Selséléh des bas-reliefs de ce prince

qui avait, après le roi Hôrus, continué la décoration du grand spéos de

la carrière, j'ai dû reconnaître alors dans la reine _Thaoser_ la fille

même du roi Hôrus, laquelle, succédant à son père, dont elle était la

seule héritière en âge de régner, exerça longtemps le pouvoir souverain,

et se trouve dans la liste des rois de Manéthon, sous le nom de la reine

_Achenchersès_. Je m'étais trompé à Turin, en prenant l'épouse même

d'Hôrus, la reine _Tmauhmot_, pour la fille de ce prince, mentionnée

dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom,

indifférente pour la série des règnes, n'aurait point été commise si la

légende de la reine, épouse d'Hôrus, eût conservé ses titres initiaux,

qu'une fracture a fait disparaître. _Siphtha_ ne porte donc le titre de

roi qu'en s'a qualité d'époux de la reine régnante; ce qui déjà avait eu

lieu pour les deux maris de la reine _Amensé_, mère de Thouthmosis III

(Moeris).

Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la reine

_Thaoser_ et de son mari _Siphtha_ par leur cinquième ou sixième

successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect dû

à des ancêtres, parce qu'il descendait directement de Rhamsès Ier et

que, d'après les listes, il était tout au plus le frère de la reine

Thaoser Achenchersès et continuait directement la ligne masculine à

partir du roi Hôrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel occupant,

d'abord, d'avoir substitué partout à l'image de la reine la sienne

propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un

casque ou de vêtements et d'insignes convenables seulement à des rois et

non à des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc tous les

cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire

peindre sa propre légende. Cette opération a dû, toutefois, s'exécuter

fort à la hâte, puisque, après avoir métamorphosé la reine Thaoser en

roi Rhamerri, on n'a point eu la précaution de corriger, sur les

bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censés prononcer,

lesquels sont toujours adressés à la reine et ne sauraient l'être

convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.

Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la vallée

encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri,

Rhamsès-Meïamoun; mais aujourd'hui le temps ou la fumée a terni l'éclat

des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sépulcres; il se

recommande d'ailleurs par huit petites salles percées latéralement dans

le massif des parois du premier et du deuxième corridor, cabinets ornés

de sculptures du plus haut intérêt et dont nous avons fait prendre des

copies soignées. L'un de ces petits boudoirs contient, entre autres

choses, la représentation des travaux de la cuisine; un autre, celle des

meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisième est un

arsenal complet où se voient des armes de toute espèce et les insignes

militaires des légions égyptiennes; ici on a sculpté les barques et les

canges royales avec toutes leurs décorations. L'un d'eux aussi nous

montre le tableau symbolique de l'année égyptienne, figurée par six

images du Nil et six images de l'Égypte personnifiée, alternées, une

pour chaque mois et portant les productions particulières à la division

de l'année que ces images représentent. J'ai dû faire copier, dans l'un

de ces jolis réduits, les deux fameux joueurs de harpe avec toutes leurs

couleurs, parce qu'ils n'ont été exactement publiés par personne.

En voilà assez sur _Biban-el-Molouk_. J'ai hâte de retourner à Thèbes,

où l'on ne sera point fâché de me suivre. Je dois cependant ajouter que

plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le témoignage

écrit qu'elles étaient, il y a bien des siècles, abandonnées, et

seulement visitées, comme de nos jours, par beaucoup de curieux

désoeuvrés, lesquels, comme ceux de nos jours encore, croyaient

s'illustrer à jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures et les

bas-reliefs, qu'ils ont ainsi défigurés. Les sots de tous les siècles y

ont de nombreux représentants: on y trouve d'abord des Égyptiens de

toutes les époques, qui se sont inscrits, les plus anciens en

hiératique, les plus modernes en démotique; beaucoup de Grecs de

très-ancienne date, à en juger par la forme des caractères; de vieux

Romains de la république, qui s'y décorent, avec orgueil du titre de

_Romanos_; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers

empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyés au milieu des

superlatifs qui les précèdent ou qui les suivent; plus, des noms de

Coptes accompagnés de très-humbles prières; enfin les noms des voyageurs

européens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le hasard

ou le désoeuvrement ont amenés dans ces tombes solitaires. J'ai

recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur

contenu, soit pour leur intérêt sous le rapport paléographique. Ce sont

toujours des matériaux[Footnote: A Bém-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau

du nommé Roteï (c'est l'hypogée composé d'une seule chambre

rectangulaire, ornée dans le fond de deux rangées de trois colonnes, et

dont la porte regarde à l'ouest et la vallée de l'Égypte), on remarque

sur la paroi méridionale un enfoncement régulièrement taillé comme pour

une armoire, et c'est dans l'épaisseur de cet enfoncement que j'ai

trouvé écrite au charbon, et presque effacée, cette inscription bien

simple: 1800. 3e RÉGIMENT DE DRAGONS. Je me suis fait un devoir de

repasser pieusement ces traits à l'encre noire avec un pinceau, en

ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. Champollion _restduit_).],

et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles égyptiens, qui auront

bien quelque prix translatés à Paris..... J'y pense souvent..... Adieu.

Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829 · 第 36 / 82 题