El-Mélissah (entre Syène et Ombos), le 10 février 1829.
Nous jouons de malheur; depuis notre départ de Syène, à laquelle nous
avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin
d'avoir franchi la distance qui nous sépare d'_Ombos_, où l'on se rend
d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du
nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait
pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. Nous avons
amarré, à grand'peine, dans le voisinage de _Mélissah_, où est une
carrière de grès sans aucun intérêt; du reste, santé parfaite, bon
courage, et nous préparant à explorer Thèbes de fond en comble, si ce
n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous
ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos
tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du
26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en y
ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me soient
parvenues.
Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il
a bien voulu m'écrire le 26 septembre. J'espère qu'il aura reçu ma
lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien
pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de l'an, déjà caducs
lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde
cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de
telles distances.
J'écrirai de Thèbes à notre ami Dubois, après avoir vu à fond l'Égypte
et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Égyptiens feront à l'avenir,
dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le passé; je
rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de convertir
tous les obstinés.
Je transmets à M. Drovetti la lettre que m'a écrite M. de Mirbel, et je
suis persuadé qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'Égypte, qui ne
recule jamais devant les choses utiles.
Ma dernière lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon
itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons épuisé, au risque
de l'être nous-mêmes par les difficultés de son étude.
Nous l'avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous
abordâmes au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des géographes grecs,
pour visiter quelques excavations qu'on aperçoit vers le bas de cette
énorme masse de grès.
Ces _spéos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que
des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'époques différentes, mais
tous appartenant aux temps pharaoniques.
Le plus ancien remonte jusqu'au règne de Thouthmosis Ier; le fond de
cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est occupé
par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux fois ce
Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est-à-dire une
des formes du dieu Thoth à tête d'épervier, et la déesse _Saté, dame
d'Éléphantine_ et _dame de Nubie_. Ce spéos était une chapelle ou
oratoire consacré à ces deux divinités; les parois de côté n'ont jamais
été sculptées ni peintes.
Il n'en est point ainsi du second spéos; celui-ci appartient au règne de
Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_
et de la déesse Saté (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond.
Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par les soins d'un prince
nommé _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les légendes le
titre de _gouverneur des terres méridionales_, ce qui comprenait _la
Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau
sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le
roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires
publics, présentant au souverain, à ce que dit l'inscription
hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui accompagne ce tableau,
les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des
_terres méridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du
spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du monument.
Le troisième spéos d'_Ibrim_ est du règne suivant, de l'époque
d'Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi
étaient administrées par un autre prince, nommé _Osorsaté_. Sur la paroi
de droite, ce roi Aménophis II est représenté assis, et deux princes,
parmi lesquels _Osorsaté_ occupe le premier rang, présentent au Pharaon
les tributs des _terres méridionales_ et les productions naturelles du
pays, y compris des _lions_, des _lévriers_ et des _chacals vivants_,
comme porte l'inscription gravée au-dessus du tableau, et qui spécifiait
le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante
lévriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un état si
déplorable de dégradation qu'il m'a été impossible d'en tirer autre
chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la statue du roi
Aménophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_.
Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est encore un monument du
même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès le Grand. C'est aussi un
gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux
d'_Ibrim_, Hermès à tête d'épervier et la déesse Saté, à la gloire du
Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales,
dans le fond du spéos. Mais à cette époque, _les terres du midi_ étaient
gouvernées par un prince éthiopien, dont j'ai retrouvé des monuments à
_Ibsamboul_ et à _Ghirché_. Ce personnage est figuré dans le spéos
d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages à Sésostris, et à la tête de
tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on
compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate
des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans
désignation plus particulière.
Il est à remarquer, à l'honneur de la galanterie égyptienne, que la
femme du prince éthiopien _Satnouï_ se présente devant Sésostris
immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela
montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la
civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de
l'Orient, et se rapprochait de la nôtre; car on peut apprécier le degré
de civilisation des peuples d'après l'état plus ou moins supportable des
femmes dans l'organisation sociale.
Le 17 janvier au soir, nous étions à _Derri_ ou _Derr_, la capitale
actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un clair de lune
admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus.
Ayant lié conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul
à l'écart sur le bord du fleuve, était venu poliment me faire compagnie
en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait
le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me
répondit aussitôt: qu'il était trop jeune pour savoir cela, mais que les
vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birbé_ avait
été construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que
tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, savoir si
c'étaient les _Français_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient
exécuté ce grand ouvrage. Voilà comme on écrit l'histoire en Nubie. Le
monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui
donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sésostris. Nous y
restâmes toute la journée du 18, et n'en sortîmes, assez tard, qu'après
avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et rédigé une notice
détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. Là j'ai trouvé
une liste, par rang d'âge, des fils et des filles de Sésostris; elle me
servira à compléter celle d'Ibsamboul. Nous y avons copié quelques
fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effacés ou
détruits. C'est là que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez
curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et
de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien: il s'agissait de
savoir si cet animal était placé là _symboliquement_ pour exprimer la
vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait réellement,
comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Égypte, un _lion
apprivoisé_, son compagnon fidèle dans les expéditions militaires. Derri
décide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur
les Barbares renversés par Sésostris, l'inscription suivante: _Le lion,
serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis._ Cela me semble
démontrer que le lion existait réellement et suivait Rhamsès dans les
batailles.
Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher de grès, mais
sur une très-grande échelle: il a été dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le
dieu suprême, et à Phré, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le
nom de _Rhamsès_, qui fut le patron du conquérant et de toute sa lignée.
Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les monuments
d'Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le roi Rhamsès
présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu portant le même nom
de _Rhamsès_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait
ce culte à lui-même. _Rhamsès_ était simplement un des mille noms du
dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus
qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au
dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et quelquefois
même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple;
cela se reconnaît même à _Philae_, dans la partie du grand temple
d'_Isis_, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes les _Isis_ du
sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une tête
évidemment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore
sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des
souverains sont de véritables portraits.
Le 18 au soir nous descendîmes à _Amada_, où nous restâmes jusqu'au 20
après midi. Là j'eus le plaisir d'étudier à l'aise et sans être distrait
par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un temple de la
bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se compose d'abord
d'une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrés,
couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux
nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont
évidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une
singularité digne de remarque, je ne les trouve employées que dans les
monuments égyptiens les plus _antiques_, c'est-à-dire dans les hypogées
de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à _Bet-oualli_, où sont les plus
modernes, bien qu'elles datent du règne de Sésostris, ou plutôt de celui
de son père.
[Illustration: N° 1. Dédicace du Temple d'Amada.]
[Illustration: N° 2. Chanson pour le battage des grains.]
Le temple d'Amada a été fondé par Thouthmosis III (Moeris), comme le
prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la
dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de l'intérieur; et
dont je mets ici la traduction littérale pour donner une idée des
dédicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V.
_le texte hiéroglyphique_, pl. N° 3.)
«Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de
l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modérateur de justice, a
fait ses dévotions à son père le dieu Phré, le dieu des deux montagnes
célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure; il l'a fait pour être
vivifié à toujours.»
Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur,
Aménophis II, continua l'ouvrage commencé, et fit sculpter les quatre
salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de
celle qui les précède; les travaux de ce roi sont détaillés dans une
énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes
copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.
Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le
pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses
dédicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frappé par sa
singularité; en voici la traduction:
«Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux
autres dieux qui résident dans Thyri: Accourez et contemplez ces
offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple,
par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu Phré, dieu grand,
manifesté dans le firmament!»
La sculpture du temple d'Amada, appartenant à la belle époque de l'art
égyptien, est bien préférable à celle de Derri, et même aux tableaux
religieux d'Ibsamboul.
Dans l'après-midi du 20, nos travaux d'Amada étant terminés, nous
partîmes et descendîmes le Nil jusqu'à _Korosko,_ village nubien, dont
je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes l'excellent lord
Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à exécution leur projet de
remonter le Nil jusqu'au Sennaâr, pour se rendre de là dans l'Inde en
traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre
s'arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à causer des travaux
passés et des projets futurs; je dis enfin adieu à ces courageux
voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent
dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces intrépides amis de
la science!
Le 21 nous étions à _Ouadi-Esséboua_ (la vallée des lions), qui reçoit
ce nom d'une avenue de sphinx placés sur le _dromos_ de son temple,
lequel est un _hémispéos_, c'est-à-dire un édifice à moitié construit en
pierres de taille, et à moitié creusé dans le rocher; c'est, sans
contredit, le plus mauvais travail de l'époque de Rhamsès le Grand; les
pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles étaient masqués
par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de décoration,
qui sont d'une exécution assez médiocre. Ce temple a été dédié par
Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre
colosses représentant Sésostris debout occupent le commencement et la
fin des deux rangées de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux
historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et
du _Midi_, couvrent la face extérieure des deux massifs du pylône; mais
la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le mastic
ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, et laisse une
foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. Ce
temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui l'envahissent
de tous côtés.
Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause d'un vent du nord
très-violent, qui nous força d'aborder et de nous tenir tranquilles au
rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour gagner
_Méharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point
sculpté, et partant, d'aucun intérêt pour moi qui ne cherche que les
_hadjar-maktoub_ (les pierres écrites), comme disent nos Arabes.
Le soleil levant du 23 nous trouva à _Dakkèh_, l'ancienne _Pselcis_. Je
courus au temple, et la première inscription hiéroglyphique qui me tomba
sous les yeux m'apprit que j'étais dans un lieu saint, dédié à Thoth,
seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom
hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de
Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés.
Le monument de Dakkèh présente un double intérêt sous le rapport
mythologique; il donne des matériaux infiniment précieux pour comprendre
la nature et les attributions de l'être divin que les Égyptiens
adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermès deux fois grand); une série de
bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_
de ce dieu. Je l'y ai trouvé d'abord (ce qui devait être) en liaison
avec _Har-Hat_ (le grand Hermès Trismégiste), sa forme primordiale, et
dont lui, Thoth, n'est que la _dernière transformation_, c'est-à-dire
son incarnation sur la terre à la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_
incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'à l'_Hermès céleste_
(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les
formes: 1° de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2°
d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants
harmonieux); 3° de _Meuï_ (la pensée ou la raison): sous chacun de ces
noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de
ces diverses transformations du second Hermès couvrent les parois du
temple de Dakkèh. J'oubliais de dire que j'ai trouvé ici Thoth (le
Mercure égyptien) armé du _caducée_, c'est-à-dire du sceptre ordinaire
des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion.
Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne
de ce temple (l'avant-dernière salle) a été construite et sculptée par
le plus célèbre des rois éthiopiens, _Ergamènes_ (Erkamen), qui, selon
le récit de Diodore de Sicile, délivra l'_Éthiopie_ du gouvernement
théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en égorgeant tous les
prêtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y
éleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'être soumise
à l'Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saïtes, détrônée
par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des Éthiopiens
jusqu'à l'époque des conquêtes de Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit
de nouveau à l'Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, commencé par
l'Éthiopien _Ergamènes_, a-t-il été continué par Évergète Ier, par son
fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C'est l'empereur Auguste
qui a poussé, sans l'achever, la sculpture intérieure de ce temple.
Près du pylône de Dakkèh, j'ai reconnu un reste d'édifice, dont quelques
grands blocs de pierre conservent encore une portion de dédicace:
c'était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voilà
encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les
Ptolémées, et l'Éthiopien Ergamènes lui-même, n'ont fait que
reconstruire des temples là où il en existait dans les temps
pharaoniques, et aux mêmes divinités qu'on y a toujours adorées. Ce
point était fort important à établir, afin de démontrer que les derniers
monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme
de divinité_. Le système religieux de ce peuple était tellement un,
tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté depuis un temps
immémorial d'une manière si absolue et si précise, que la domination des
Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolémées et les
Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce que les Perses
avaient détruit, et rebâti des temples là où il en existait autrefois,
et dédiés aux mêmes dieux.
Dakkèh est le point le plus méridional où j'aie rencontré des travaux
exécutés sous les Ptolémées et les empereurs. Je suis convaincu que la
domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, _au plus_, au
delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis _Dakkèh_ jusqu'à _Thèbes_ une
série presque continue d'édifices construit à ces deux époques: les
monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolémées et des
Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J'en ai conclu que la
destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre
Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être attribuée aux Perses, qui ont dû
suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, où ils ont pris, pour se
rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du désert, infiniment
plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armée,
à cause de nombreuses cataractes; la route du désert est celle que
suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées et les
voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le monument d'Amada,
facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande étendue. De Dakkèh
à Thèbes on ne voit donc plus que de _secondes éditions_ des temples.
Il faut en excepter le monument de _Ghirché_ et celui de _Bet-oualli_
que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût fallu abattre les
_montagnes_ dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. Mais ces
_spéos_, et surtout le premier, ont été ravagés autant que le permettait
la nature des lieux.
Nous arrivâmes à _Ghirché-Hussan_ ou _Ghirf-Housseïn_ le 25 janvier.
C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à Sébouâ, un véritable
Rhamesséion ou _Rhamséion_, c'est-à-dire un monument dû à la munificence
de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu _Phtha_, personnage
dont on retrouve une imitation décolorée dans l'_Hephaistos_ des Grecs
et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de Ghirché, qui,
en langue égyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure
de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même nom sacré
que _Memphis_: il paraît que ces noms fastueux furent à la mode en
Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, par
exemple, que _Derri_ avait le même nom que la fameuse _Héliopolis_
d'Égypte, _demeure du Soleil_, et que le misérable village nommé
aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se décorait du
nom d'_Amoneï_, celui même de la _Thèbes_ aux cent portes.
La portion construite de l'_hémispéos_ de Ghirché est, à très-peu près,
détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail immense, a été
dégradée avec une espèce de recherche. J'ai cependant pu relever le
sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des légendes. La
grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels on a
taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare
à côté de bas-reliefs d'une fort belle exécution. Sur les parois
latérales sont huit niches carrées renfermant chacune trois figures
assises, sculptées de plein relief: le personnage occupant le milieu de
ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamsès,
le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu Grand, et comme
résidant dans _Phthaëi, Amoneï_ et _Thyri_, c'est-à-dire dans _Ghirché,
Sébouâ_ et _Derri_, où existent en effet des Rhamséion dédiés au dieu
Soleil Rhamsès, le même qu'on adore à Ghirché, comme fils de Phtha et
d'Hathôr, les grandes divinités de ce temple. L'étude des tableaux
religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces trois
personnages.
La journée du 26 fût donnée en partie au petit temple de _Dandour_. Nous
retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non achevé du temps de
l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son étendue, ce
monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est entièrement relatif à
l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soirée
du 25 avait été égayée par un superbe écho découvert par hasard en face
de Dandour, où nous venions d'aborder. Il répète fort distinctement et
d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons italiens se
plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, entremêlés de coups de
fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels l'écho répondait par des
coups de canon ou les éclats du tonnerre.
Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai
découvert une nouvelle génération de dieux, et qui complète le cercle
des formes d'Ammon, point de départ et point de réunion de toutes les
essences divines. Ammon-Ra, l'Être suprême et primordial, étant son
propre père, est qualifié de mari de sa mère (la déesse Mouth), sa
portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle et
femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux égyptiens ne sont
que des formes de ces deux principes constituants considérés sous
différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions
du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une
chaîne non interrompue qui descend des cieux et se matérialise jusqu'aux
incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de ces
incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extrême de la chaîne
divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus
(le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l'Alpha. Le point de
départ de la mythologie égyptienne est une _Triade_ formée des trois
parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le mâle et le père), Mouth (la
femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'étant
manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus. Mais la
parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C'est à
Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les trois
membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade
initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mère; et le fils
qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_
dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et
cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la Triade finale
se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, personnages
qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère Mouth et
leur fils Khons. Aussi _Malouli_ était-il adoré à Kalabschi sous une
forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et orné des mêmes
insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur
de Talmis, c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes grecs appellent
en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions
des temples.
J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé à Talmis trois
_éditions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du règne
d'Aménophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolémées; et la
dernière, le temple actuel qui n'a jamais été terminé, sous Auguste,
Caïus Caligula et Trajan; et la légende du dieu _Malouli_, dans un
fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction
du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi
donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et
d'Égypte n'a jamais reçu de modification, on n'innovait rien, et les
anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par
le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'étaient en quelque sorte
partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de
_répartition féodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Saté
régnaient à Éléphantine, à Syène et à Béghé, et leur juridiction
s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada;
Phtha, à Ghirché; Anouké, à Maschakit; Thoth, le surintendant de
Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à Ghébel-Addèh
et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; Isis, reine à Philae;
Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. Mais Ammon-Ra règne
partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.
Il en était de même en Égypte, et l'on conçoit que ce culte partiel ne
pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par toute la puissance
des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif
dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes
voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme
syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé, les
divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouvé à
Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux de Déboud au
nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les dieux de Dakkèh et de
Philae; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au midi? ceux de Béghé
d'Éléphantine et de Syène au nord; à Syène enfin, les dieux de Philae et
ceux d'Ombos.
C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la première fois, la
couleur violette employée dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par
découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquée
sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi
le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont été dorés
aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh.
Près de Kalabschi est l'intéressant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a
pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'à midi. Là, mes
yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de Kalabschi,
qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en
contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce spéos, d'un fort
beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces tableaux sont
relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les
_Kouschi_ (les Éthiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les
_Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans _sa jeunesse_ et
_du vivant de son père_, comme le dit expressément Diodore de Sicile,
qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et
_presque toute la Libye_.
Le roi Rhamsès, père de _Sésostris_, est assis sur son trône dans un
naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe de
prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est représenté
comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en même
temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs militaires et une
foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son
fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiégée; le roi foule
aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenée en
état de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux
historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle
principale du monument, en supposant que cette portion du _spéos_ ait
jamais été couverte.
La paroi de droite présente les détails de la campagne contre les
_Éthiopiens_, les _Bischari_ et des _nègres_. Dans le premier tableau,
d'une grande étendue, on voit les Barbares en pleine déroute, se
réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans des marécages;
le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, représente le roi
assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils
aîné (Sésostris), qui lui présente, 1° un _prince éthiopien_ nommé
_Aménémoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un
lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du
trône du père de son vainqueur; 2° des chefs militaires égyptiens; 3°
des tables et des buffets couverts de _chaînes d'or_ et avec elles des
_peaux de panthère_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des
troncs de bois d'_ébène_; des _dents d'éléphant_; des _plumes
d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _flèches_; des _meubles
précieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou imposé par la
conquête; 4° à la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_
prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants
sur ses épaules et dans une espèce de couffe; suivent des individus
conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'intérieur
de l'Afrique, le _lion_, les _panthères_, l'_autruche_, des _singes_ et
la _girafe_, parfaitement dessinés, etc., etc. On reconnaîtra là,
j'espère, la campagne de Sésostris contre les Éthiopiens, lesquels il
força, selon Diodore de Sicile encore, de payer à l'Égypte un tribut
annuel en _or_, en _ébène_ et en _dents d'éléphant_.
Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce monument
était consacré au grand dieu Ammon-Ra et à sa forme secondaire
Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans ses
légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les terres existantes à
son fils chéri «le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamsès
(II).» Dans le sanctuaire, ce Pharaon est représenté suçant le lait des
déesses Anouké et Isis. «Moi qui suis ta mère, la dame d'Éléphantine,
dit la première, je te reçois sur mes genoux, et te présente mon sein
pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès!» «Et moi, ta mère Isis,
dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les périodes des
panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui
s'écouleront en une vie pure.» J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi
que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le
Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne
faut pas oublier que les Égyptiens appelaient les Syriens, les
Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.
Je dis adieu à ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'était
le dernier de la belle époque et d'une bonne sculpture que je dusse
rencontrer entre Kalabschi et Thèbes.
Le 31, au coucher du soleil, nous étions à _Kardâssi_ ou _Kortha_, où
j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, dénué de sculpture,
à l'exception d'un bas-relief sur un fût de colonne. J'avais vu, deux
heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_),
également sans sculptures ni inscriptions hiéroglyphiques; mais on juge
facilement, à leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps
de la domination romaine.
Le 1er février, nous vîmes venir à nous une cange avec pavillon
autrichien: c'était du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher;
cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus sur la
proue M. Acerbi, consul général d'Autriche en Égypte, qui m'appelait et
me saluait de la main. Nous arrêtâmes nos barques et passâmes quelques
heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et
littérateur distingué, qui nous avait traités d'une manière si aimable
pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous séparâmes, lui pour
remonter jusqu'à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Égypte,
avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le Paris de l'Égypte
et le rendez-vous des voyageurs, n'en déplaise à la grosse ville du
Kaire et à la triste Alexandrie.
Vers deux heures après midi, nous étions à _Déboud_ ou _Déboudé_: nous
étant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans
sculpture, je trouvai qu'il avait été bâti, en grande partie, par un roi
éthiopien nommé _Atharramon_, et qui doit être le prédécesseur ou le
successeur immédiat de l'_Ergamènes_ de Dakké. Le temple, dédié à
Ammon-Ra, seigneur de _Tébot_ (Déboud), et à Hathôr, et subsidiairement
à Osiris et à Isis, a été continué, mais non achevé, sous les empereurs
Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non sculpté, gisent les
débris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des
Ptolémées.
Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans nos barques, pressés de
partir et de profiter du reste de la journée pour arriver à Philae,
rentrer ainsi en Égypte, et dire adieu à cette pauvre Nubie, dont la
sécheresse avait déjà lassé tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs,
en remettant le pied en Égypte, nous pouvions espérer de manger du pain
un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous
régalait journellement notre boulanger en chef, tout à fait à la hauteur
du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier
cordon-bleu.
C'est à neuf heures du soir que nous retouchâmes enfin la terre
égyptienne, en abordant à l'île de Philae, rendant grâces à ses antiques
divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas
dévorés entre les deux cataractes.
Nous avons séjourné dans l'île sainte jusqu'au 7 février, terminant les
travaux commencés au mois de décembre, et recueillant tous les tableaux
mythologiques relatifs à l'histoire et aux attributions d'Isis et
d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent
en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les époques des
principaux édifices de cette île.
Le petit temple du sud a été dédié à Hathôr, et construit par le Pharaon
Nectanèbe, le dernier des rois de race égyptienne, détrôné par la
seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui,
de ce joli petit édifice, conduit au grand temple, est de l'époque des
empereurs; ce qu'il y a de sculpté l'a été sous les règnes d'Auguste, de
Tibère et de Claude.
Le premier pylône est du temps de Ptolémée Philométor, qui a encastré
dans ce pylône un propylon dédié à Isis par le Pharaon Nectanèbe, et
l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_
actuel il en existait déjà un autre sur le même emplacement, lequel aura
été détruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les débris de
sculpture plus anciens employés dans les colonnes du pronaos actuel du
grand temple.
C'est Ptolémée Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles
adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Évergète II, et le second
pylône, de Ptolémée Philométor. Les sculptures et bas-reliefs extérieurs
de tout l'édifice ont été exécutés sous Auguste et Tibère.
Entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, il existe à droite et à
gauche deux beaux édifices d'un genre particulier. Celui de gauche est
un temple périptère, dédié à Hathôr et à la délivrance d'Isis qui vient
d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolémée
Épiphane ou de son fils Évergète II. Les bas-reliefs extérieurs sont du
règne d'Auguste et de Tibère. C'est Évergète II qui se donne les
honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dédicaces de
la frise extérieure.
Le même roi s'est aussi emparé, par une inscription semblable, de
l'édifice de droite, qui, presque tout entier, est de son frère
Philométor, à l'exception d'une salle sculptée sous Tibère.
J'ai donné une journée presque entière à une petite île voisine de
Philae, l'île de _Béghé_, où la Commission d'Égypte indiquait le reste
d'un petit édifice égyptien. J'y ai, en effet, trouvé quelques colonnes
d'un tout petit temple de très-mauvais travail et de l'époque de
Philométor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'étais dans l'île de
_Snem_, nom de localité que j'avais rencontré souvent, depuis Ombos
jusqu'à Dakké, dans les légendes des dieux, et surtout dans celles du
dieu Chnouphis et de la déesse Hathôr. C'était là un des lieux les plus
saints de l'Égypte, et une île sacrée, but de pèlerinages longtemps
avant sa voisine l'île de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue
égyptienne. C'est de là qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_,
et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde
question de _fil_ (l'éléphant), comme l'ont prétendu de soi-disant
étymologistes.
Le temple de Snem (Béghé) était en effet dédié à Chnouphis et à la
déesse Hathôr, et le monument actuel était encore la _seconde édition_
d'un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le règne du
Pharaon Aménophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouvé les débris de
ce temple, et les restes d'une statue colossale du même Pharaon, qui
décorait un des pylônes de l'ancien édifice. J'ai recueilli dans cette
île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine
d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et
des actes d'adoration faits dans l'île sainte de _Snem_ par de grands
personnages de la vieille Égypte, et entre autres: 1° un proscynéma d'un
_basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Aménophis III
(Memnon), grammate nommé _Aménémoph_; 2° une inscription attestant le
_pèlerinage d'un grand-prêtre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamsès;
3° celui d'un prince éthiopien nommé _Mémosis_, sous le Pharaon
Aménophis III; 4° celui du prince éthiopien _Messi_, sous Rhamsès le
Grand; 5° celui d'un _grand-prêtre_ d'Anouké, nommé _Aménothph_; 6° un
proscynéma conçu en ces termes: «Je suis venu vers vous, moi votre
serviteur, vous tous, grands dieux, qui résidez dans Snem! accordez-moi
tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_à moi_) l'intendant des
terres du roi seigneur du monde Aménophis (III), AMOSIS;» cet Amosis est
représenté à côté de l'inscription, levant ses mains en attitude
d'adoration; 7° enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de
granit, j'ai copié une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an
XXXIV et l'an XXXIX du règne de Rhamsès le Grand (Sésostris), un des
princes ses enfants a assisté à la _panégyrie_ de _Snem_, et l'a
célébrée par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions
purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les
légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons Psammétichus Ier,
Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour motif de
rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'île de _Snem_, soit même
de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette
île, où le granit est de toute beauté.
Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhôte, Lehoux et
Bertin, faire _une partie de plaisir_ à la cataracte, où nous prîmes un
modeste repas, assis à l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort épineux), le
seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me
rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer en face
de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse des
inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre
desquels est le roc taillé en forme de siège et qu'un de nos doctes
amis, M. Letronne, a cru pouvoir être l'_Abaton_ nommé dans les
inscriptions grecques de l'obélisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un
rocher comme un autre, avec cette différence qu'il est chargé
d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les
dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les
suivantes:
1º Une stèle sculptée sur le roc, mais à demi effacée, monument qui
rappelle une victoire remportée sur les Libyens par le Pharaon
_Thouthmosis IV_, l'an septième de son règne, le 8 du mois de Phaménoth;
2° Une stèle de son successeur Aménophis III (Memmon), assez bien
conservée, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de
soumettre les Éthiopiens, l'an cinquième de son règne, a passé dans ce
lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse);
3º Un proscynéma à Néith et à Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph
(Smendès), de la XXIe dynastie;
4° Un proscynéma à Horammon, Saté et Mandou, pour le salut du roi
Néphérothph (Néphérites), de la XXIXe dynastie.
Je ne parle point d'une foule de proscynéma de simples particuliers, à
Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la cataracte.
Les rochers sur la _route de Philae à Syène_, et que j'ai explorés le 7
février, en portent aussi un très-grand nombre, adressés aux mêmes
divinités: j'y ai aussi copié des inscriptions et des sculptures
représentant des princes éthiopiens rendant hommage à Rhamsès le Grand
ou à son grand-père (Mandoueï); ce sont les mêmes dont j'ai trouvé de
semblables monuments en Nubie.
Je rentrai enfin à Syène, que j'avais quittée en décembre. En attendant
que nos bagages arrivassent de Philae à dos de chameau, et qu'on
disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons laissé les
barques nubiennes à la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je
revis les débris du temple de Syène, consacré à Chnouphis et à Saté,
sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrême décadence de l'art
en Égypte; il m'a intéressé toutefois, 1° parce que c'est le seul qui
porte la légende hiéroglyphique de _Nerva_; 2° parce qu'il m'a fait
connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de Syène, _Souan_, qui est le
nom copte _Souan_, et l'origine du _Syéné_ des Grecs et de l'_Osouan_
des Arabes; 3° enfin, parce que le nom symbolique de cette même ville,
représentant un _aplomb_ d'architecte ou de maçon, fait, sans aucun
doute, allusion à l'antique position de Syène sous le tropique du
Cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient
d'aplomb le jour du solstice d'été: les auteurs grecs sont pleins de
cette tradition, qui a pu, en effet, être fondée sur un fait réel, mais
à une époque infiniment reculée.
J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syène, en
remontant vers la cataracte; j'y ai trouvé l'hommage d'un prince
éthiopien à Aménophis III, et à la reine Taïa sa femme; un acte
d'adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamsès le
Grand, de ses filles _Isénofré, Bathianthi_, et de leurs frères
_Scha-hem-kamé_ et _Mérenphtah_; le prince éthiopien _Mémosis_ (le même
dont j'avais déjà recueilli une inscription dans l'île de Snem),
agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis III; enfin plusieurs
proscynéma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux
divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, Saté et Anouké.
Je visitai pour la seconde fois l'île d'_Éléphantine_, qui, tout
entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon bourgeois de
Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois
faire un _royaume_, pour se débarrasser de la vieille dynastie
égyptienne des _Éléphantins_. Les deux temples ont été récemment
détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à Syène; ainsi a
disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le Pharaon Aménophis III.
Je n'ai retrouvé debout que les deux montants des portes en granit ayant
appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et d'Anouké, dédié
sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai,
de construction romaine, m'a offert les débris, entremêlés et mutilés,
de plusieurs des plus curieux édifices d'Éléphantine, construits sous
les rois Moeris, Mandoueï et Rhamsès le Grand. Dans les restes d'une
chambre qui termine l'escalier du quai égyptien, j'ai copié plusieurs
proscynéma hiéroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stèle
mutilée du Pharaon Mandoueï.
Étant allé rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien à voir ni à faire
sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers
granitiques de Syène et d'Éléphantine, et nous nous dirigeâmes sur
_Ombos_, où le vent a juré de nous empêcher d'arriver, puisque, au
moment où j'écris cette ligne, nous sommes au 12 février; il est sept
heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du lit sur
lequel je suis assis.
Ombos, le 14 février à deux heures.
Je suis enfin arrivé avant-hier à _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous
avons repris nos travaux du mois de décembre, et à cette heure-ci ils
sont terminés. Tout est encore ici de l'époque grecque: le grand temple
est cependant d'une très-belle architecture et d'un grand effet; il a
été commencé par Épiphane, continué sous Philométor et Évergète II;
quelques bas-reliefs sont même du temps de _Cléopâtre Cocce_ et de Soter
II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect très-imposant, était
consacré à deux Triades qui se partagent le temple, divisé, en effet,
longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant
presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra (la forme
primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, Hathôr (Vénus), et
leur fils Khons-Hôr, forment la première Triade. La seconde se compose
d'Aroëris, de la déesse Tsonénoufré et de leur fils Pnevtho; ce sont les
dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les médailles
romaines du nome ombite est l'animal sacré du dieu principal, Sévek-Ra.
La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans les dédicaces et dans les
cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut
être que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la première lecture est
plus probable; il est répété trente fois, et il est impossible de s'y
tromper.
Le petit temple d'Ombos était, comme l'un de ceux de Philae et le
temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est-à-dire un édifice
sacré figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade
locale, c'est-à-dire une image terrestre du lieu où les déesses Hathôr
et Tsonénoufré avaient enfanté leur fils Khons-Hôr et Pnevtho, les deux
fils des deux Triades d'Ombos.
C'est en me glissant à travers les pierres éboulées de ce petit
monument, et en visitant une à une toutes celles qui bientôt seront
englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a déjà détruit
la plus grande partie du monument, que j'ai trouvé des blocs ayant
appartenu à une construction bien plus ancienne, c'est-à-dire à un
temple dédié par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Sévek-Ra, et
avec les débris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous
Évergète II, Cocce et Soter II.
Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde édition: et
c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages
d'un tout petit propylon encastré aujourd'hui sur la face extérieure de
l'enceinte en brique qui environne les temples du côté du sud-est. Les
sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiéroglyphique
de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, était _Porte_ (ou
propylon) _de la reine_ Amensé, _conduisant au temple de Sévek-Ra_
(Saturne). On n'a point oublié que ce roi-reine est Amensé, mère de
Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'époque de Philométor,
et conduisait au petit temple actuel.
Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la
nuit, nous en profiterons pour aller à _Ghébel-Selséléh_, où nous attend
une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que
conditionnellement.
_Toujours Ombos_, le 16. Je me réjouis d'avance en pensant que j'aurai
peut-être à Thèbes un nouveau courrier; j'y serai à la fin du mois. Je
trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis à
mille lieues de France, et les soirées sont si longues! Toujours fumer
ou jouer à la bouillotte! Il nous faudrait une bonne édition des petits
paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit
de l'être sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'écrire,
et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands
bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde
cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont à pied, et que le
vent ne les arrête pas, je fais partir ce soir même celui qui nous a
apporté nos lettres de France.... Je n'ai pas oublié les notes de M.
Letronne; il apprendra avec intérêt que le listel sur lequel est gravée
l'inscription d'Ombos était doré, et que les lettres ont conservé une
couleur rouge vif encore très-visible; je n'ai pu vérifier ce qu'il y
avait sur Sérapis à _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom
n'existant plus.... Adieu.