Ibsamboul, le 12 janvier 1829.
J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique
excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la
première fois, et je regrette de n'être point muni de quelque lampe
merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin
de convaincre ainsi d'un seul coup les détracteurs de l'art égyptien.
Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons
entrepris, et dont le résultat aura quelque droit à l'attention
publique. Tout ceux qui connaissent la localité savent quelles
difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul hiéroglyphe dans le
grand temple.
C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde
cataracte. Nous couchâmes à _Gharbi-Serré_, et le lendemain, vers midi,
j'abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les excavations de
_Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ à _Ghébel-Addèh,_ dont
j'ai parlé dans ma dernière lettre; il fallut gravir un rocher presque à
pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée dans la
montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je suis parvenu
cependant à reconnaître que c'était une chapelle dédiée à la déesse
_Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un
prince éthiopien, nommé _Pohi,_ lequel, étant gouverneur de la Nubie
sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la déesse de faire que le
conquérant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, à
toujours_.
Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le _temple
d'Hathôr_ à _Ibsamboul_; j'ai déjà donné une note sur ce joli temple.
J'ajouterai qu'à sa droite on a sculpté, sur le rocher, un fort grand
tableau, dans lequel un autre prince _éthiopien_ présente au roi Rhamsès
le Grand l'emblème de la victoire (cet emblème est l'insigne ordinaire
_des princes ou des fils des rois_) avec la légende suivante en beaux
caractères hiéroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton père
Ammon-Ra t'a doté, ô Rhamsès! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde
de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, à
toujours_.
Il paraît donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique
inquiétaient les paisibles cultivateurs des vallées du Nil. Il est fort
remarquable, du reste, que je n'aie trouvé jusqu'ici sur les monuments
de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme
gouverneurs du pays, sous le règne même de Rhamsès le Grand et de sa
dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement liée à l'Égypte
que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays même, pour le
commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stèle encore
sculptée sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nommé _Maï,
commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _né dans la contrée de
Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon
_Mandoueï Ier_, le quatrième successeur de Rhamsès le Grand, d'une
manière très-emphatique; il résulte aussi de plusieurs autres stèles que
divers _princes éthiopiens_ furent employés en Nubie par les héros de
l'Égypte.
Le 3 au soir commencèrent nos travaux à Ibsamboul: il s'agissait
d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux
bas-reliefs. Nous avons formé l'entreprise d'avoir le dessin _en grand
et colorié_ de tous les bas-reliefs qui décorent la grande salle du
temple, les autres pièces n'offrant que des sujets religieux; et lorsque
l'on saura que la chaleur qu'on éprouve dans ce temple, aujourd'hui
_souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la façade),
est comparable à celle d'un bain turc fortement chauffé; quand on saura
qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissèle perpétuellement
d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dégoutte sur le papier
déjà trempé par la chaleur humide de cette atmosphère, chauffée comme
dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens,
qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne
sortent que par épuisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs
jambes refusent de les porter.
Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possédons déjà
_six grands tableaux_ représentant:
1er. Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés au grand galop;
il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de guerre;
il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place forte.
2e. Le roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perçant un
second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une
composition admirables.
3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armée; on vient lui
annoncer que les ennemis attaquent son armée. On prépare le char du roi,
et des serviteurs modèrent l'ardeur des chevaux, qui sont dessinés, ici
comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis,
montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de
chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette partie du tableau est
pleine de mouvement et d'action: c'est comparable à la plus belle
bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent
involontairement.
4e. Le triomphe du roi et sa rentrée solennelle (à _Thèbes_, sans
doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux marchant au
pas et richement caparaçonnés. Devant le char sont deux rangs de
prisonniers africains, les uns de race _nègre_ et les autres de race
_barabra,_ formant des groupes parfaitement dessinés, pleins d'effet et
de mouvement.
5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux
dieux de _Thèbes_ et à ceux d'_Ibsamboul_.
Il reste à terminer le dessin d'un énorme bas-relief occupant presque
toute la paroi droite du temple: composition immense, représentant une
bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les
chars, les bagages de l'armée, les jeux et les punitions militaires,
etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera terminé, mais
sans couleurs, parce que l'humidité les a fait disparaître. Il n'en est
point ainsi des six tableaux précédemment indiqués; tout est colorié et
copié jusque dans les plus minces détails avec un soin religieux. On
aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars des vieux
Pharaons au XVIe siècle avant J.-C.; on pourra comprendre alors
l'étonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je
voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui
refusent de croire à l'élégante richesse que la sculpture peinte ajoute
à l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je réponds qu'ils
auraient _sué_ tous leurs préjugés, et que leurs opinions _a priori_ les
quitteraient par tous les pores.
Pour tous mes dessins je me suis réservé la partie des légendes
hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent chaque figure
ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur
place ou d'après les empreintes lorsqu'elles sont placées à une grande
hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets
au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui d'avance ont réservé
et tracé les colonnes destinées à les recevoir; j'ai pris la copie
entière d'une grande stèle placée entre les deux colosses de gauche,
dans l'intérieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux
lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parlé, et que j'ai bien
retrouvée à sa place; ce n'est pas moins qu'un _décret du dieu Phtha_,
en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses
travaux et ses bienfaits envers l'Égypte; suit la réponse du roi au dieu
en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre
tout à fait particulier.
Voilà où en est notre _mémorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus
pénible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le
voyage. Nos compagnons français et toscans ont rivalisé de zèle et de
dévouement, et j'espère que vers le 15 nous mettrons à la voile pour
regagner l'Égypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de
goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le
temple m'en ont délivré pour longtemps, je l'espère. Je n'ai encore reçu
que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonné d'avoir
entrepris mon voyage malgré ses amicales inquiétudes? Je l'ai pardonné,
de mon côté, depuis que j'ai touché à la seconde cataracte.... Adieu.