Malgré son air tout à fait glacial, M. de la Varade n'était point
un méchant homme.
De François Ier à la révolution de 93, les la Varade avaient
toujours occupé un siége au parlement. Le premier fut anobli,
parce qu'il avait su plaire à la belle Diane, comtesse de Brézé;
l'un des derniers fut guillotiné, parce qu'il avait déplu à la
citoyenne Manon Lavri, qui avait une influence considérable sur le
président de la section de la butte des Moulins.
Le père du juge d'instruction qui allait interroger Eusèbe, était
mort sous la Restauration procureur général en province.
M. de la Varade parlait avec une extrême difficulté; doux et
paresseux, la magistrature n'était point son fait. Sa profession
lui causait mille tourments, mais il aurait cru manquer à lui-même
et à la mémoire des siens en ne l'exerçant point.
--Un la Varade, disait-il à son fils, doit être magistrat:
noblesse oblige.
Lorsqu'il était seul il regrettait amèrement de ne pouvoir vivre à
sa guise, en dépensant selon ses goûts ses soixante mille livres
de rente. Souvent le pauvre homme s'était demandé sérieusement
si un citoyen n'est pas dispensé d'accomplir ses devoirs sociaux
lorsque l'état auquel il appartient possède des millions d'hommes
doués d'aptitudes suffisantes pour le remplacer. Sa femme
prétendait que si, sa conscience affirmait que non.
Mme de la Varade, qui désirait ardemment habiter Paris, disait
quelquefois à son mari:
--Faites-moi le plaisir de me dire, mon ami, ce que la société
gagne à ce que ce soit un la Varade ou un Rabanel, par exemple,
qui instruise les vols à la _tire_ des petits filous de
Versailles. Pensez-vous qu'avec votre nom et notre fortune vous ne
pourriez rendre des services à votre pays que de cette façon? Beau
sort, en vérité, que le vôtre! Vous exercerez pendant vingt-cinq
ans et vous deviendrez président de cour dans quelque ville perdue
au fond de la province.
--Ainsi ont fait les miens, répondait le mari, ainsi ferai-je, et,
avec l'aide de Dieu, j'espère que mon fils m'imitera.
La femme haussait les épaules, la mère soupirait.
Eusèbe entra dans le cabinet du juge, salua et attendit une
interrogation.
--Voulez-vous, monsieur, lui demanda le magistrat après la
question d'usage, raconter les faits qui ont motivé une rencontre
entre vous et M. de la Saulaye?
--Et d'abord, reprit Eusèbe avec vivacité, je suis accusé de coups
et blessures sur la personne de mon adversaire; je désire vous
faire remarquer que je ne l'ai point frappé.
--Cela ne signifie rien, répliqua le magistrat; c'est une formule,
revenons aux faits.
--Est-il possible que vous les ignoriez! s'écria Eusèbe. Ces
messieurs ont affirmé vous les avoir racontés.
--Peu importe, j'ai besoin de les apprendre de votre bouche.
--Qu'il en soit fait ainsi que vous le désirez, dit le provincial;
et il raconta de point en point les péripéties de son duel.
--Ainsi, reprit le magistrat, c'est vous qui avez donné le démenti?
--Certes! et à ma place vous eussiez agi de même.
--Je n'ai pas à vous dire ce que j'aurais fait, je n'ai qu'à vous
questionner. L'affaire s'est-elle passée loyalement?
--Non.
--Qu'avez-vous à reprocher à votre adversaire?
--D'avoir menti.
--Ce n'est point là ce que je vous demande. Je parle de sa
conduite sur le terrain; je n'ai pas à me préoccuper du reste.
--Sur le terrain, nous étions sept, répondit Eusèbe; mon
adversaire ne pouvait se conduire déloyalement, n'eussions-nous
été que deux; j'avais une arme égale à la sienne; je ne le
craignais point.
--Vous êtes sans doute fort à l'épée?
--Je ne sais. Je ne m'étais jamais battu, et si j'excepte une
leçon d'une heure, je n'avais jamais tenu cette arme en main.
--En somme, vous n'avez rien à reprocher à votre adversaire?
--Si: il a menti.
--En êtes-vous bien sûr? demanda M. de la Varade.
--Oui, bien sûr.
--Alors, pourquoi vous battre?
--Ma foi, je l'ignore; on m'a dit que l'honneur l'exigeait.
--Si l'on ne vous eût pas dit cela, vous ne vous seriez donc pas
battu?
--Ma foi, non; j'avais dit à cet homme qu'il était un imposteur,
cela me suffisait.
La franchise d'Eusèbe frappa le magistrat.
--Monsieur Martin, dit-il, je suis père, permettez-moi donc de
vous parler comme à un fils.
Eusèbe s'inclina; le magistrat reprit:
--Pensez-vous qu'une fille de théâtre vaille la peine qu'on se tue
pour elle?
--Oui, dit le jeune homme, quand elle est honnête et qu'on l'aime.
--Ainsi, vous aimez cette créature?
--Ah! monsieur, de tout mon cœur.
--Où l'avez-vous connue?
Eusèbe raconta comment son père l'avait envoyé à Paris pour y
apprendre la vie, admirer la civilisation et tâcher de démêler
le faux et le vrai. Son voyage, son arrivée, ses déceptions, sa
rencontre avec Adéonne, son existence depuis cette époque, ses
petits chagrins, ses humiliations, ses joies, il ne cacha rien.
--Mon enfant, lui dit M. de la Varade, je me connais en hommes,
je suis sûr que vous êtes sincère. Rassurez-vous; votre affaire
ne sera pas poursuivie. Maintenant, ce n'est plus le juge qui
parle, c'est l'homme: écoutez-moi. Jusqu'à présent vous n'avez
pas suivi les ordres de votre père, vous êtes dans le chemin de
l'erreur, je vous en avertis. Ne sentez-vous pas que vous jouissez
présentement d'un bonheur factice? N'avez-vous jamais pensé au
vide profond que masquent les félicités mal définies? Et ne vous
êtes-vous jamais trouvé honteux de ne rien être dans une société
où chaque individu accomplit une mission?
--Si, vraiment, s'écria le jeune homme, j'ai éprouvé toutes les
sensations que vous venez de dépeindre; mais que puis-je faire,
impuissant que je suis à trouver le vrai, que personne ne veut me
montrer?
--Le vrai, reprit M. de la Varade, est tout entier dans un mot qui
est la religion des sociétés. Le vrai, c'est le Devoir.