Or, le mercredi, Eusèbe Martin, Daniel Clamens et Paul Buck
arrivèrent à Versailles. Comme l'heure de comparaître n'était pas
encore venue, les deux jeunes gens firent visiter la ville au
provincial; après quoi ils se dirigèrent vers le parquet.
--Est-ce là ce que vous nommez le palais de justice? demanda
Eusèbe en montrant à ses amis un bâtiment d'assez chétive
apparence.
--Oui, répondit Clamens.
--Vous me disiez en venant, reprit l'amant d'Adéonne, que la
justice était le premier des pouvoirs constitués. On ne s'en
douterait guère en comparant son palais avec celui des rois.
--Les rois, dit Paul Buck, possèdent en France une dizaine de
palais; la Justice en a plus de cinq cents, et elle condamne plus
d'hommes en un jour, qu'un monarque n'en pourrait grâcier en un an.
--Heureusement pour la société, messieurs, dit en saluant M. de
Vic, qui arrivait suivi de MM. de la Saulaye et de Buffières.
La première vengeance de la justice contre les duellistes est de
les réunir dans son antichambre. Sans le respect profond que les
Français professent pour elle, bien des rixes se renouvelleraient.
Il est vrai que cet usage, qui pourrait avoir de graves
désagréments, a aussi des compensations: souvent on a vu des
adversaires se serrer la main au moment de comparaître devant leur
juge.
M. de la Saulaye en apercevant l'amant d'Adéonne le salua
courtoisement et lui tendit sa main.
Eusèbe salua à son tour, mais ne répondit point à l'avance qui lui
était faite.
--Monsieur, dit le commandant de Vic en fronçant le sourcil, j'ai
l'honneur de vous faire remarquer que M. de la Saulaye vous offre
la main.
--Ne voulant pas lui offrir la mienne, dit Eusèbe, je suis fâché
que vous m'ayez fait faire cette remarque.
Le militaire allait probablement se fâcher si M. de Buffières ne
l'eût retenu.
--Vous êtes trop bon, commandant, lui dit-il tout bas, de faire
attention à ce rustre.
--Rustre, tant que vous voudrez, répondit le vieux crâne; ça ne
l'empêche pas de n'être qu'un grossier.
De leur côté, Paul Buck et Daniel Clamens reprochaient à Eusèbe
son manque de courtoisie.
Deux gendarmes entrèrent, escortant trois hommes de mauvaise mine,
qu'ils firent asseoir près des acteurs du duel du Pecq.
--Quoi! disait Eusèbe, vous voulez me persuader que j'agirais en
homme bien élevé en donnant ma main à un drôle que j'ai vu mentir
pour calomnier une femme, qui a voulu me tuer, et qui par dessus
le marché, est cause que nous avons le désagrément, vous et moi,
d'être ici attendant une condamnation, en compagnie de trois
filous! En vérité, je me refuse à croire à une semblable énormité,
et je préfère passer pour le dernier goujat du monde, plutôt que
d'effleurer le doigt de ce monsieur.
MM. de la Saulaye, de Vic, de Buffières, furent appelés les
premiers près du magistrat, qui les garda plus de trois heures.
Eusèbe se rongeait les poings comme un homme enterré vivant.
Clamens, un crayon à la main, rimaillait un couplet de facture, et
Paul Buck dissertait avec l'un des gendarmes, sur la philosophie
de l'histoire.
--Monsieur, dit doucement l'un des bandits à Eusèbe,
voudriez-vous, s'il vous plaît, me donner un peu de tabac? voilà
quatre mois que je n'ai point fumé.
--Je n'ai point de tabac, répondit Martin, mais j'ai quelques
cigares; si ces messieurs le permettent, je vous les offrirai
volontiers.
--Offrez, dirent les deux gendarmes, ça ne se doit pas... mais
enfin!
Les trois jeunes gens vidèrent leurs porte-cigares, et glissèrent
quelque argent dans la main des malfaiteurs. La glace était rompue.
--Pourquoi avez-vous été arrêté? demanda Paul Buck au malfaiteur
qu'il venait de gratifier de trois cigares et d'une pièce de deux
francs.
--Moi, répondit l'homme avec une voix sinistre, j'ai été coffré
par erreur.
--C'est la septième fois que la justice se trompe à votre endroit,
dit un gendarme.
--Pour les autres fois, reprit l'homme, je n'ai rien à dire, mais
pour celle-ci, aussi vrai que vous êtes un honnête homme, monsieur
le gendarme, je suis innocent. Ce n'est pas moi qui ai fait le
coup.
--Si ce n'est toi, c'est donc ton frère, reprit sentencieusement
le bon gendarme.
--Ma foi, répondit l'homme, vous m'y faites penser; cela pourrait
bien être. J'en toucherai un mot au juge.
--Et vous, demanda Eusèbe au second, avez-vous aussi à vous
reprocher d'avoir volé?
--Mon Dieu oui, monsieur.
--Qui a pu vous entraîner à cela?
--Les hommes. Mon histoire est fort simple J'avais dix-neuf ans,
j'adorais une jeune fille de mon pays. Un jour elle me demanda
de lui apporter des fleurs; c'était le lendemain la fête de
Sainte-Marie, et elle voulait en couvrir l'autel, afin que la
Vierge nous fût favorable; ses parents ne se souciaient guère de
notre union. Je n'avais ni jardin, ni fleurs. La nuit venue, je me
mis à rôder, et quand tout le village fut endormi, je franchis le
mur du verger de l'adjoint au maire...
--Vol avec escalade, la nuit, dans une maison habitée; cinq ans de
fers, interrompit le gendarme.
--Vous l'avez dit, continua le voleur; mais comme j'étais jeune,
que j'avais de bons antécédents, qu'il ne s'agissait que de
quelques roses qui tôt ou tard eussent été offertes à la Vierge,
j'en fus quitte pour trois ans de prison. Quand j'eus fini mon
temps, ma maîtresse était mariée. Pour moi, j'avais appris en
prison la théorie du mal; la répulsion que j'inspirais à tout le
monde me força à en apprendre la pratique. Vous voyez que je ne
suis pas encore bien fort, puisque je me suis fait pincer.
--Et vous, mon brave, demanda Clamens au troisième larron,
pourquoi avez-vous volé?
--Par goût, dit laconiquement celui-ci.
--Par goût?
--Par goût.
--Mon Dieu, reprit le gendarme, tous les goûts sont dans la
nature.