Paul et Clamens conduisirent Eusèbe chez un maître d'armes
renommé, Grisier ou Gatechair.
--Cher professeur, dit Clamens, je vous présente un de mes
meilleurs amis, M. Eusèbe Martin, qui se bat demain et ne sait pas
tenir une épée; je lui ai fait espérer que vous voudriez bien lui
donner quelques conseils.
--Je ne puis lui en donner qu'un, dit le maître, c'est de ne pas
se faire tuer. Je le lui donne de grand cœur; c'est tout ce que je
puis faire.
--Comment, cher maître, vous pensez que vous ne pourriez pas lui
démontrer quelques coups?
--L'escrime ne s'apprend pas en une heure.
--Sans doute, mais n'est-il point quelques bottes secrètes?...
--Toutes les bottes sont secrètes pour qui ne sait pas les parer.
--Ne pourriez-vous au moins montrer à mon ami la manière de se
mettre en garde? Il se bat avec un homme du monde et il serait bon
qu'il sache se faire tuer comme un garçon qui sait vivre.
--Pour ça, dit le maître, c'est facile; je suis à votre
disposition.
Le professeur plaça Eusèbe, lui expliqua comment il devait tenir
son arme, marcher à l'épée ou rompre; il lui fit comprendre que
la raideur n'est point la force et bien d'autres choses encore.
La facilité d'Eusèbe à saisir les démonstrations, son attitude et
sa vigueur inspirèrent au maître beaucoup d'intérêt. Le savant
praticien regardait partir le jeune homme avec tristesse; au
moment où celui-ci après l'avoir remercié, allait se retirer, il
le rappella.
--Remettez-vous en garde, dit-il, et écoutez-moi bien. Afin
de vous donner une juste idée du duel, je vais vous charger
avec cette épée qui est démouchetée, et comme vous voyez,
très-acérée; suivez bien mes mouvements et tâchez de parer, car
bien que je sois sûr de ne point vous porter de coups dangereux,
il pourrait arriver que, dans la vivacité de l'attaque ou par
votre maladresse, mon fer vous fasse des raflures ou des piqûres
douloureuses. Et maintenant, prenez garde à vous.
Alors le maître se précipita sur Martin avec une violence extrême.
Son épée toujours menaçante frôlait la poitrine du jeune homme qui
rompait pour ne pas être atteint. Le maître s'arrêta; le jeune
homme était arrivé contre le mur. Aucun trouble ne se manifestait
en lui. Le professeur l'examina attentivement, et voyant son
calme, il lui dit:
--Allez, monsieur, vous reviendrez, c'est, moi qui vous le promets.
--Dieu vous entende, répondit Eusèbe.
Le lendemain les trois amis arrivaient les premiers au
rendez-vous. Un endroit convenable fut choisi, les épées mesurées,
et le commandant de Vic prononça le mot sacramentel: Allez.
Eusèbe attaqua avec fureur son adversaire. Surpris par une vigueur
à laquelle il était loin de s'attendre, et ne reconnaissant
d'ailleurs dans les coups que le jeune homme cherchait à lui
porter, aucun des coups écrits, enseignés dans les salles;
celui-ci manifesta un embarras qui augmenta le courage de Martin,
et lui fit précipiter ses attaques; M. de la Saulaye fut atteint
au poignet; les témoins s'interposèrent, et Clamens enchanté
s'écria:
--Messieurs, le combat est terminé.
--Pourquoi? demanda Eusèbe.
--L'honneur est satisfait, répondit M. de Vic.
Le jeune homme pensa que l'honneur n'était pas difficile, et il
reprit avec ses deux témoins la route de Paris.
Eusèbe jugea à propos de ne pas dire un mot de toute cette affaire
à celle qui en était la cause involontaire; sa délicatesse le
servit admirablement en cette circonstance. Adéonne se serait
traînée à ses genoux pour l'empêcher de se battre, et l'aurait mis
à la porte s'il ne s'était pas battu.