XXXIV

Le hasard, qui est l'amant de cœur de la destinée et qui exerce

sur elle une influence désastreuse, se plut à rassembler dans

l'appartement de Clamens quatre hommes ayant chacun une opinion

différente sur le duel.

Paul Buck prétendait tout simplement que le duel était une bêtise.

Daniel Clamens avançait que c'était un mal nécessaire.

Le commandant de Vic, premier témoin de M. de la Saulaye,

affirmait que c'était le jugement de Dieu.

Pour M. de Buffières, le jeune lion qui avait échangé sa carte

avec le vaudevilliste, il avouait n'avoir aucune opinion à délayer

sur ce crime, que la loi,--par respect pour elle-même, sans

doute,--n'a pas osé prévoir.

Malgré tant de disparité dans leurs idées, les témoins

s'entendirent presque tout de suite. Un seul tâcha de secouer

l'olivier de paix: ce fut Paul Buck.

--Messieurs, dit-il, je crois que notre devoir est, l'honneur

de nos commettants n'étant pas en péril, d'arranger cette sotte

affaire.

--Monsieur, répondit M. de Buffières, nous avons la prétention de

croire, monsieur le commandant de Vic et moi, que nous n'avons de

conseil à recevoir de personne dans un cas comme celui qui nous

rassemble.

--Libre à vous, messieurs, de ne pas écouter un bon avis, mais

libre à moi, je pense, de dire ici mes impressions. Si je parle,

croyez bien que ce n'est point pour professer, mais, devant ma

conscience, je suis responsable de la vie de deux hommes, dont

l'un est mon ami; si un malheur venait à arriver, je veux pouvoir

dormir tranquille.

--Si c'est pour assurer votre sommeil, continuez.

--Si je tiens à garantir mes nuits, continua l'artiste, c'est

que, jusqu'à présent, les jours ne m'ont guère réussi. Voyons,

messieurs, parlons peu et parlons bien; nous sommes des hommes,

pourquoi ne nous entendrions-nous pas? Je suis sûr que, dans le

fond du cœur, chacun de nous regrette ce qui arrive.

--Certainement, certainement, répondit le commandant de Vic; moi,

qui vous parle, j'ai eu dix affaires, je n'en suis pas mort, c'est

vrai, cependant; je ne vois jamais avec plaisir deux hommes se

couper la gorge; je dirai même mieux,--vous me croirez si vous

voulez,--ça m'est évidemment désagréable; néanmoins il est des

circonstances... vous me comprenez bien?

--Il faut que jeunesse se _casse_, dit Clamens; ce mauvais jeu de

mots fit sourire M. de Buffières qui adorait les _à peu près_.

Paul Buck crut le moment bien choisi pour renouveler sa tentative

de réconciliation.

--Au fond de tout cela qu'y a-t-il? Rien. Un jeune homme plaisante

avec des amis, il se vante de posséder une femme à laquelle il

n'a jamais parlé,--nous nous en sommes assurés;--le propriétaire

de la dame entend ce propos et dit au jeune bavard qu'il en a

menti; c'est dur, mais entre nous que vouliez-vous qu'il fît? il

ne pouvait pas décemment l'inviter à dîner. Eh bien! que M. de la

Saulaye, qui est un galant homme, j'en suis certain, reconnaisse

qu'il a eu tort et nous en resterons là. Parbleu! nous ne

demandons pas la mort du pécheur.

--Vous oubliez, dit M. de Buffières, que c'est l'insulteur et non

l'insulté, qui doit faire les excuses.

--Il y a, reprit le peintre, une autre façon de terminer cette

absurde affaire: que M. de la Saulaye prouve qu'il a dit la

vérité; nous, nous empêcherons notre ami de se battre pour une

femme qui n'en vaut pas la peine.

--Monsieur de la Saulaye, reprit le commandant, prouvera tout ce

qu'on voudra, mais seulement quand il aura obtenu réparation de

l'outrage qui lui a été fait.

--C'est ça même, dit M. de Buffières.

--Si, continua Paul, par un hasard malheureux, M. de la Saulaye

tuait M. Martin ou que M. Martin tuât M. de la Saulaye, cela

prouverait-il que l'un avait tort et que l'autre avait menti? et

la réputation d'Adéonne en serait-elle _moins_ avancée?

--Adéonne! s'écria le commandant de Vic, s'agirait-il de la

chanteuse?

--Oui, répondit monsieur de Buffières; la connaissez-vous?

--Elle, non, je ne la connais que de vue; mais j'ai beaucoup connu

sa mère, une jolie brune qui avait des yeux noirs comme la peau

d'une taupe, elle jouait la comédie à Saumur, et, ce qu'il y a de

singulier, c'est que la naissance de cette Adéonne, fut la cause

d'une rencontre entre un excellent officier, M. de Baudibard de

Saint-Fayol, qui est maintenant colonel du 9e lanciers, et moi.

--Allons donc!

--C'est comme je vous le dis. De Baudibard de Saint-Fayol

prétendait que la petite était sa fille et moi je prétendais

absolument la même chose. Je reçus dans le bras un coup de fleuret

qui me retint quinze jours dans ma chambre, ce qui, avec un mois

d'arrêts forcés, me calma beaucoup. Aujourd'hui je me battrais

pour prouver le contraire de ce que j'avançais alors. Dernièrement

nous fûmes exprès à l'opéra-comique, Saint-Fayol et moi, pour

voir la petite. Saint-Fayol, qui est aussi brun que moi, n'en

revenait pas de lui voir des cheveux blonds. Alors je me rappelai

que j'avais eu pour fourrier pendant ma liaison avec la mère, un

alsacien blond comme de la filasse. Je fis part de ce souvenir à

de Baudibard de Saint-Fayol. Nous n'avons jamais tant ri.

--De quoi? demanda Paul Buck.

--Mais parbleu! de cette aventure, donc! répondit le commandant.

Clamens et M. de Buffières riaient. Paul comprit que tout nouvel

effort serait inutile; il se retira dans un coin et se contenta

d'incliner la tête, lorsque M. de Vic, lui dit:--Eh bien, c'est

entendu, demain, sept heures, au Pecq, avenue de la Grotte; nous

porterons chacun nos épées.

La bêtise humaine (Eusèbe Martin) · 第 81 / 103 题