Le hasard, qui est l'amant de cœur de la destinée et qui exerce
sur elle une influence désastreuse, se plut à rassembler dans
l'appartement de Clamens quatre hommes ayant chacun une opinion
différente sur le duel.
Paul Buck prétendait tout simplement que le duel était une bêtise.
Daniel Clamens avançait que c'était un mal nécessaire.
Le commandant de Vic, premier témoin de M. de la Saulaye,
affirmait que c'était le jugement de Dieu.
Pour M. de Buffières, le jeune lion qui avait échangé sa carte
avec le vaudevilliste, il avouait n'avoir aucune opinion à délayer
sur ce crime, que la loi,--par respect pour elle-même, sans
doute,--n'a pas osé prévoir.
Malgré tant de disparité dans leurs idées, les témoins
s'entendirent presque tout de suite. Un seul tâcha de secouer
l'olivier de paix: ce fut Paul Buck.
--Messieurs, dit-il, je crois que notre devoir est, l'honneur
de nos commettants n'étant pas en péril, d'arranger cette sotte
affaire.
--Monsieur, répondit M. de Buffières, nous avons la prétention de
croire, monsieur le commandant de Vic et moi, que nous n'avons de
conseil à recevoir de personne dans un cas comme celui qui nous
rassemble.
--Libre à vous, messieurs, de ne pas écouter un bon avis, mais
libre à moi, je pense, de dire ici mes impressions. Si je parle,
croyez bien que ce n'est point pour professer, mais, devant ma
conscience, je suis responsable de la vie de deux hommes, dont
l'un est mon ami; si un malheur venait à arriver, je veux pouvoir
dormir tranquille.
--Si c'est pour assurer votre sommeil, continuez.
--Si je tiens à garantir mes nuits, continua l'artiste, c'est
que, jusqu'à présent, les jours ne m'ont guère réussi. Voyons,
messieurs, parlons peu et parlons bien; nous sommes des hommes,
pourquoi ne nous entendrions-nous pas? Je suis sûr que, dans le
fond du cœur, chacun de nous regrette ce qui arrive.
--Certainement, certainement, répondit le commandant de Vic; moi,
qui vous parle, j'ai eu dix affaires, je n'en suis pas mort, c'est
vrai, cependant; je ne vois jamais avec plaisir deux hommes se
couper la gorge; je dirai même mieux,--vous me croirez si vous
voulez,--ça m'est évidemment désagréable; néanmoins il est des
circonstances... vous me comprenez bien?
--Il faut que jeunesse se _casse_, dit Clamens; ce mauvais jeu de
mots fit sourire M. de Buffières qui adorait les _à peu près_.
Paul Buck crut le moment bien choisi pour renouveler sa tentative
de réconciliation.
--Au fond de tout cela qu'y a-t-il? Rien. Un jeune homme plaisante
avec des amis, il se vante de posséder une femme à laquelle il
n'a jamais parlé,--nous nous en sommes assurés;--le propriétaire
de la dame entend ce propos et dit au jeune bavard qu'il en a
menti; c'est dur, mais entre nous que vouliez-vous qu'il fît? il
ne pouvait pas décemment l'inviter à dîner. Eh bien! que M. de la
Saulaye, qui est un galant homme, j'en suis certain, reconnaisse
qu'il a eu tort et nous en resterons là. Parbleu! nous ne
demandons pas la mort du pécheur.
--Vous oubliez, dit M. de Buffières, que c'est l'insulteur et non
l'insulté, qui doit faire les excuses.
--Il y a, reprit le peintre, une autre façon de terminer cette
absurde affaire: que M. de la Saulaye prouve qu'il a dit la
vérité; nous, nous empêcherons notre ami de se battre pour une
femme qui n'en vaut pas la peine.
--Monsieur de la Saulaye, reprit le commandant, prouvera tout ce
qu'on voudra, mais seulement quand il aura obtenu réparation de
l'outrage qui lui a été fait.
--C'est ça même, dit M. de Buffières.
--Si, continua Paul, par un hasard malheureux, M. de la Saulaye
tuait M. Martin ou que M. Martin tuât M. de la Saulaye, cela
prouverait-il que l'un avait tort et que l'autre avait menti? et
la réputation d'Adéonne en serait-elle _moins_ avancée?
--Adéonne! s'écria le commandant de Vic, s'agirait-il de la
chanteuse?
--Oui, répondit monsieur de Buffières; la connaissez-vous?
--Elle, non, je ne la connais que de vue; mais j'ai beaucoup connu
sa mère, une jolie brune qui avait des yeux noirs comme la peau
d'une taupe, elle jouait la comédie à Saumur, et, ce qu'il y a de
singulier, c'est que la naissance de cette Adéonne, fut la cause
d'une rencontre entre un excellent officier, M. de Baudibard de
Saint-Fayol, qui est maintenant colonel du 9e lanciers, et moi.
--Allons donc!
--C'est comme je vous le dis. De Baudibard de Saint-Fayol
prétendait que la petite était sa fille et moi je prétendais
absolument la même chose. Je reçus dans le bras un coup de fleuret
qui me retint quinze jours dans ma chambre, ce qui, avec un mois
d'arrêts forcés, me calma beaucoup. Aujourd'hui je me battrais
pour prouver le contraire de ce que j'avançais alors. Dernièrement
nous fûmes exprès à l'opéra-comique, Saint-Fayol et moi, pour
voir la petite. Saint-Fayol, qui est aussi brun que moi, n'en
revenait pas de lui voir des cheveux blonds. Alors je me rappelai
que j'avais eu pour fourrier pendant ma liaison avec la mère, un
alsacien blond comme de la filasse. Je fis part de ce souvenir à
de Baudibard de Saint-Fayol. Nous n'avons jamais tant ri.
--De quoi? demanda Paul Buck.
--Mais parbleu! de cette aventure, donc! répondit le commandant.
Clamens et M. de Buffières riaient. Paul comprit que tout nouvel
effort serait inutile; il se retira dans un coin et se contenta
d'incliner la tête, lorsque M. de Vic, lui dit:--Eh bien, c'est
entendu, demain, sept heures, au Pecq, avenue de la Grotte; nous
porterons chacun nos épées.