Les comédiens, les chanteurs surtout, dînent de bonne heure. A
cinq heures, Adéonne fit agenouiller Eusèbe devant elle, et se mit
à peigner sa chevelure avec le soin d'une mère qui coiffe son fils
le jour de sa première communion.
--Que tes cheveux sont beaux et soyeux, mon Eusèbe; disait-elle,
tu sais qu'ils sont plus fins que les miens?
--Cela prouve qu'ils n'ont pas de tact.
--Je leur pardonne, parce qu'ils s'harmonisent bien avec la
couleur mate de ton teint. On nomme, je crois, cela un teint
olive, je ne sais pourquoi?
--Parce que les olives sont vertes.
--Que tu es sot. Je n'aime pas qu'on se moque de ce que j'aime.
C'est comme ces deux signes noirs que tu as sur la joue, je les
adore.
--Moi aussi, parce que j'espère les entendre chanter la veille de
leur mort.
--Mon ami, nous allons dans le monde: j'espère que tu ne diras pas
de ces énormités-là: on te prendrait pour un vaudeville oublié.
Viens, que je fasse le nœud de ta cravate. Bien, tu es charmant!
partons.
Les deux amoureux sortirent bras dessus bras dessous. L'artiste
promena son amant pendant une heure sur les boulevards; les
passants se retournaient pour contempler ce couple d'une beauté si
charmante et si bizarre à la fois.
--Comme toutes les femmes te regardent, dit Adéonne. J'étais bien
sûre que tu étais beau.
--Moi aussi, j'en étais sûr, répondit simplement Eusèbe, puisque
tu m'aimais.
La chanteuse regarda son amant avec une tendresse profonde.
--Tu serais laid, que je t'aimerais de même, reprit-elle; il n'y a
que toi qui sache dire de si bonnes choses.
--Qu'ai-je donc dit?
--La plus charmante flatterie du monde.
--Je ne m'en doutais pas.
--Heureusement, ce n'eût été qu'un compliment.
--Et la différence?
--La différence? Il y a là deux sortes de compliments: ceux qu'on
trouve et ceux qu'on cherche; ceux qui viennent du cœur, ceux qui
sortent de la bouche; les uns ne servent qu'une fois pour l'être
aimé, les autres s'emploient toute la vie et pour tout le monde.
C'est une monnaie courante, dont les hommes ont une provision.
--Je comprends, ce sont les pauvres qui sont les riches.
--Tiens, reprit la jeune femme en arrivant à la rue Favart,
vois-tu cette petite fenêtre, la troisième au premier, au-dessus
de l'entresol? C'est celle de ma loge.
--Je la connais: j'ai passé une nuit avec elle.
--Voici, mon Eusèbe, le palais de votre bien-aimée, dit Adéonne
en ouvrant la porte de sa loge. Un sourire s'arrêta sur ses
lèvres, son visage devint soucieux et elle ajouta: c'est ici notre
laboratoire, à nous autres artistes; c'est là que nous triturons
notre beauté, notre cœur, notre corps pour servir le tout au
public, qui croit que nous n'avons ni cœur, ni beauté; c'est bien
triste. Je m'étais promis de ne jamais te montrer toutes nos
misères, mais on disait que tu n'étais pas beau. Viens, que je
t'embrasse; je ne t'ai pas encore aimé ici.
Eusèbe regardait Adéonne avec surprise. Il ne comprenait ni
l'incohérence de ses paroles, ni la fièvre qui paraissait
l'agiter. Il lui dit:
--Il se passe en toi quelque chose d'étrange. Je ne te devine plus.
--Tiens, reprit-elle, va-t'en d'ici, j'ai eu tort de t'amener;
c'est ma vanité qui m'y a poussée; je sens un malheur dans l'air;
nous sommes si heureux chez nous; va-t'en, mon Eusèbe, va-t'en
vite, si tu m'aimes.
--Je ferai ce que tu voudras.
--C'est cela. Je t'aime tant, si tu savais; retourne à la maison;
Jenny te fera du thé; tu m'attendras en lisant; je reviendrai de
bonne heure.
Une roulade effrontée se fit entendre dans le couloir au moment où
Eusèbe donnait le baiser d'adieu à sa maîtresse. Adéonne retint
son amant et lui dit:
--Puisque tu es là, reste, mon Eusèbe; j'ai besoin de toi: mon
cœur chante faux.