XXVIII

L'Opéra-Comique et le Gymnase-Dramatique possèdent des foyers dont

la pruderie est devenue proverbiale. Au boulevard Bonne-Nouvelle

la préciosité est un honorable parti pris; au théâtre Favart

elle est naturelle. La vie des chanteuses est un long travail,

récompensé par d'énormes appointements. La sagesse relative des

artistes lyriques peut s'expliquer facilement: peu de temps et

beaucoup d'argent à dépenser. Voilà l'énigme. Ceci démontre

pourquoi les cantatrices contractent plus souvent des mariages

avec des gens du monde que les autres femmes de théâtre. Un vice

de construction dans ces bâtiments des théâtres vient encore

ajouter de la monotonie aux soirées de l'Opéra-Comique: le foyer

des artistes est petit, triste et incommode, si bien qu'on y va

fort peu; souvent les visiteurs sont forcés de causer entre eux,

ce qui les ennuie toujours.

Malgré la retenue des artistes, la tristesse du lieu, _le comme il

faut_ qui y règne ou la solitude qui s'y manifeste, il est bien

rare que chaque soir on ne remue pas trois mondes dans cet espace

étroit,

Là c'est un amant que l'une vous donne,

Là c'est un amant que l'autre vous prend,

dirait un amoureux de la couleur locale.

Dans cette atmosphère si nouvelle pour lui, Eusèbe apprit plus en

un mois qu'il n'aurait pu le faire autre part en dix ans.

Les désillusions, les incertitudes, les étonnements se succédaient

avec une désolante rapidité. Le premier de ses sentiments qui

succomba à la dissection fut son amour pour Adéonne. A mesure que

l'affection de la chanteuse s'augmentait des succès obtenus par

son amant, beau à faire peur, jeune et naïf au point d'avoir de

l'esprit, celle du jeune homme diminuait devant des réalités qu'il

n'avait jamais soupçonnées.

Adéonne se peignait le visage en rouge, en blanc en bleu; jamais

Eusèbe n'avait voulu comprendre que le perfide feu de la rampe

rendait ce tatouage nécessaire.

Adéonne se couvrait les mains, les bras et les épaules de

poudre de riz. Eusèbe se disait qu'elle trompait le public, et,

lorsqu'elle mettait du carmin sur ses ongles et du vermillon sur

ses lèvres, il levait les épaules.

--Je t'aime mieux sans tout ce plâtre! disait-il.

--Mais, mon cher trésor, répondait la chanteuse, moi aussi je

m'aime mieux; mais il le faut...

--Je t'assure qu'autrement tu es cent fois mieux.

--Je ne dis pas non, mais cela ne se peut pas.

--Pourquoi?

--Parce que...

--Ce n'est pas là une raison. Écoute, si tu m'aimes, fais une

chose pour moi: entre un soir en scène avec ta jolie figure à toi;

tu verras.

--Tu ne comprends rien aux exigences des planches!

--C'est-à-dire que tu me refuses la première chose que je te

demande?

--Absolument. Embrasse-moi et tais-toi.

--Merci, je ne veux pas me teindre les lèvres!

Adéonne entrait en scène le cœur serré en murmurant: l'amour s'en

va.

Eusèbe remontait furieux, en se disant qu'Adéonne lui refusait un

sacrifice bien mince.

Lorsque les amoureux comptent les sacrifices refusés, lorsque les

amis comptent l'argent prêté, l'amour et l'amitié s'envolent vers

d'autres régions où les cœurs sont plus doux.

Eusèbe se serait peut-être habitué à ce maquillage,--ainsi disent

les habitués des coulisses,--parce qu'il était purement physique,

mais le maquillage moral le déconcerta.

Tant qu'il avait vu Adéonne de l'orchestre, il s'était

figuré qu'il ne pouvait y avoir au monde une artiste plus

merveilleusement douée comme chanteuse et comme comédienne. Les

applaudissements du public avaient fortifié cette opinion toute

naturelle; sa présence aux répétitions la changea complétement.

Il avait entendu quelquefois sa maîtresse dire:--J'apprends mon

rôle,--j'étudie mon grand air.--Dans sa simplicité, le naïf garçon

croyait que cela suffisait. La première fois qu'il la vit répéter

au théâtre, il fut profondément humilié dans la personne de son

adorée.

L'accompagnateur suait à son piano en serinant à Adéonne les

morceaux de la pièce nouvelle. De temps à autre le musicien

s'emportait, et les expressions les plus bizarres sortaient de sa

bouche.

--Mais vous n'avez donc pas d'oreilles! criait-il; mais c'est à

se manger _les foies_! mais on n'a pas idée de ça! vous avez donc

acheté le fond d'un jeton?

--Monsieur, dit Eusèbe, je ne saisis pas très-bien le sens de vos

paroles, mais vous me semblez un peu dur pour madame.

--Je voudrais bien vous voir à ma place, vous, routiner la

même chose pendant quatre mois, et au cinquième, quand vous

croiriez avoir fini, vous apercevoir que vous avez tout bonnement

apprivoisé des crécelles.

--Voyons, mon petit Ruffin, dit Adéonne, ne soyons pas, méchant,

nous serons bien gentil.

--Je ne suis pas méchant; mais pourquoi diable monsieur se

mêle-t-il de ce qui ne le regarde pas?

--Ne fais pas attention; il n'est pas musicien, répondit

majestueusement l'artiste.

Après la leçon, Adéonne prit Eusèbe à part:

--Cher petit, lui dit-elle, tu n'entends rien au théâtre;

nous allons répéter à la scène, je te prie de ne plus faire

d'observation, tu te rendrais ridicule et moi aussi; va dans la

salle et tais-toi.

--Je me tairai, répondit Eusèbe, qui alla se blottir dans le coin

le plus obscur de la salle, qui lui sembla un vaste tombeau.

--A vos places, cria le régisseur; attention, Adéonne-Pepita entre

en scène; pas par là! bien, par ici; tu y es, va.

Adéonne commença.

La bêtise humaine (Eusèbe Martin) · 第 43 / 103 题