L'Opéra-Comique et le Gymnase-Dramatique possèdent des foyers dont
la pruderie est devenue proverbiale. Au boulevard Bonne-Nouvelle
la préciosité est un honorable parti pris; au théâtre Favart
elle est naturelle. La vie des chanteuses est un long travail,
récompensé par d'énormes appointements. La sagesse relative des
artistes lyriques peut s'expliquer facilement: peu de temps et
beaucoup d'argent à dépenser. Voilà l'énigme. Ceci démontre
pourquoi les cantatrices contractent plus souvent des mariages
avec des gens du monde que les autres femmes de théâtre. Un vice
de construction dans ces bâtiments des théâtres vient encore
ajouter de la monotonie aux soirées de l'Opéra-Comique: le foyer
des artistes est petit, triste et incommode, si bien qu'on y va
fort peu; souvent les visiteurs sont forcés de causer entre eux,
ce qui les ennuie toujours.
Malgré la retenue des artistes, la tristesse du lieu, _le comme il
faut_ qui y règne ou la solitude qui s'y manifeste, il est bien
rare que chaque soir on ne remue pas trois mondes dans cet espace
étroit,
Là c'est un amant que l'une vous donne,
Là c'est un amant que l'autre vous prend,
dirait un amoureux de la couleur locale.
Dans cette atmosphère si nouvelle pour lui, Eusèbe apprit plus en
un mois qu'il n'aurait pu le faire autre part en dix ans.
Les désillusions, les incertitudes, les étonnements se succédaient
avec une désolante rapidité. Le premier de ses sentiments qui
succomba à la dissection fut son amour pour Adéonne. A mesure que
l'affection de la chanteuse s'augmentait des succès obtenus par
son amant, beau à faire peur, jeune et naïf au point d'avoir de
l'esprit, celle du jeune homme diminuait devant des réalités qu'il
n'avait jamais soupçonnées.
Adéonne se peignait le visage en rouge, en blanc en bleu; jamais
Eusèbe n'avait voulu comprendre que le perfide feu de la rampe
rendait ce tatouage nécessaire.
Adéonne se couvrait les mains, les bras et les épaules de
poudre de riz. Eusèbe se disait qu'elle trompait le public, et,
lorsqu'elle mettait du carmin sur ses ongles et du vermillon sur
ses lèvres, il levait les épaules.
--Je t'aime mieux sans tout ce plâtre! disait-il.
--Mais, mon cher trésor, répondait la chanteuse, moi aussi je
m'aime mieux; mais il le faut...
--Je t'assure qu'autrement tu es cent fois mieux.
--Je ne dis pas non, mais cela ne se peut pas.
--Pourquoi?
--Parce que...
--Ce n'est pas là une raison. Écoute, si tu m'aimes, fais une
chose pour moi: entre un soir en scène avec ta jolie figure à toi;
tu verras.
--Tu ne comprends rien aux exigences des planches!
--C'est-à-dire que tu me refuses la première chose que je te
demande?
--Absolument. Embrasse-moi et tais-toi.
--Merci, je ne veux pas me teindre les lèvres!
Adéonne entrait en scène le cœur serré en murmurant: l'amour s'en
va.
Eusèbe remontait furieux, en se disant qu'Adéonne lui refusait un
sacrifice bien mince.
Lorsque les amoureux comptent les sacrifices refusés, lorsque les
amis comptent l'argent prêté, l'amour et l'amitié s'envolent vers
d'autres régions où les cœurs sont plus doux.
Eusèbe se serait peut-être habitué à ce maquillage,--ainsi disent
les habitués des coulisses,--parce qu'il était purement physique,
mais le maquillage moral le déconcerta.
Tant qu'il avait vu Adéonne de l'orchestre, il s'était
figuré qu'il ne pouvait y avoir au monde une artiste plus
merveilleusement douée comme chanteuse et comme comédienne. Les
applaudissements du public avaient fortifié cette opinion toute
naturelle; sa présence aux répétitions la changea complétement.
Il avait entendu quelquefois sa maîtresse dire:--J'apprends mon
rôle,--j'étudie mon grand air.--Dans sa simplicité, le naïf garçon
croyait que cela suffisait. La première fois qu'il la vit répéter
au théâtre, il fut profondément humilié dans la personne de son
adorée.
L'accompagnateur suait à son piano en serinant à Adéonne les
morceaux de la pièce nouvelle. De temps à autre le musicien
s'emportait, et les expressions les plus bizarres sortaient de sa
bouche.
--Mais vous n'avez donc pas d'oreilles! criait-il; mais c'est à
se manger _les foies_! mais on n'a pas idée de ça! vous avez donc
acheté le fond d'un jeton?
--Monsieur, dit Eusèbe, je ne saisis pas très-bien le sens de vos
paroles, mais vous me semblez un peu dur pour madame.
--Je voudrais bien vous voir à ma place, vous, routiner la
même chose pendant quatre mois, et au cinquième, quand vous
croiriez avoir fini, vous apercevoir que vous avez tout bonnement
apprivoisé des crécelles.
--Voyons, mon petit Ruffin, dit Adéonne, ne soyons pas, méchant,
nous serons bien gentil.
--Je ne suis pas méchant; mais pourquoi diable monsieur se
mêle-t-il de ce qui ne le regarde pas?
--Ne fais pas attention; il n'est pas musicien, répondit
majestueusement l'artiste.
Après la leçon, Adéonne prit Eusèbe à part:
--Cher petit, lui dit-elle, tu n'entends rien au théâtre;
nous allons répéter à la scène, je te prie de ne plus faire
d'observation, tu te rendrais ridicule et moi aussi; va dans la
salle et tais-toi.
--Je me tairai, répondit Eusèbe, qui alla se blottir dans le coin
le plus obscur de la salle, qui lui sembla un vaste tombeau.
--A vos places, cria le régisseur; attention, Adéonne-Pepita entre
en scène; pas par là! bien, par ici; tu y es, va.
Adéonne commença.