XXVI

Eusèbe avait déposé sa volonté sur l'étagère de sa maîtresse

parmi d'autres chinoiseries. Adéonne conduisait sa vie comme le

vent dirige la feuille du saule tombée sur une eau tranquille.

Elle le faisait habiller selon ses goûts, lui donnait à lire les

livres qu'elle aimait, et lui parlait de tout parce qu'elle ne

savait rien. Eusèbe était entièrement à elle, il se souciait peu

de la domination complète que la chanteuse exerçait sur lui: il

était heureux, et comme il n'avait que vingt-deux ans, il croyait

à l'éternité du bonheur, comme les âmes dévotes et non pieuses

croient à l'éternité des peines.

Cette félicité parfaite aurait duré longtemps, car Eusèbe, simple

et naïf comme ceux qui ont vécu au grand air, ne s'inquiétait

point du passé d'Adéonne, et le mot jalousie lui était inconnu.

L'inconstance d'Adéonne était seule à redouter. Mais Adéonne

aimait avec cette _furia_ sincère des femmes qui aiment

tardivement. Donc, rien ne semblait devoir altérer la limpidité de

ces deux existences qui n'en formaient qu'une.

Une camarade de l'artiste fut le grain de sable qui bouleversa les

destinées de cet empire où il n'y avait qu'un roi et une reine se

faisant tour à tour sujet l'un de l'autre pour avoir le droit de

se prosterner chacun son jour.

Cette femme, nommée Marie Bachu, _doublait_ Adéonne au théâtre et

dans les affections de Fontournay. Un jour, grâce à ce dernier,

elle obtint ce qu'elle appelait une création, un rôle neuf dans

un vieil ouvrage ressemelé. Adéonne se plaignit amèrement au

régisseur général et déclara que sous aucun prétexte elle ne

laisserait, elle, _chef d'emploi_, usurper ses droits légitimes.

Marie Bachu pria, supplia, s'emporta, mais son antagoniste fut

inébranlable.

--Croyez-vous, s'écria la _doublure_, que je suis faite pour avoir

éternellement vos restes?

--Mais, repartit Adéonne en faisant allusion à Fontournay, vous

devriez vous y habituer, depuis un an.

Le régisseur, qui connaissait la situation, se prit à rire. Cette

hilarité bête rendit les deux femmes grossières en donnant de la

vanité à la première et de la colère à la seconde, qui répondit en

serrant les dents:

--Si j'ai vos restes, ce n'est point votre faute.

--C'est vrai, dit Adéonne, ordinairement je donne les vieilles

choses dont je ne me sers plus à ma femme de chambre.

--Vous pourriez parler plus convenablement d'un homme qui vous a

tirée de la misère.

--Ça renverserait toutes les idées acquises sur son compte.

--Dites plutôt que vous êtes encore froissée de son abandon.

--Voyons, ma belle, dit la maîtresse d'Eusèbe avec calme, bien

que ses lèvres fussent blafardes, ne plaisantons pas. Vous savez

bien que j'ai flanqué votre Fontournay à la porte, le gros phoque!

Vous savez bien que, pendant six mois, il m'a ennuyée pour que je

lui fisse l'aumône d'un regard, et qu'il a poussé la platitude

jusqu'à m'offrir de tolérer une autre liaison. Vous savez cela,

ici personne ne l'ignore; chantez-moi donc autre chose. Je ne suis

pas méchante au fond, moi; vous voulez cette _panne_ de rôle,

prenez-la; je vous la laisse, mais pour Dieu ne me fatiguez plus

avec votre ridicule ami, et laissez-moi aimer en paix mon amant,

qui est aussi noble que le vôtre est vil, aussi jeune que le vôtre

est vieux, aussi beau que le vôtre est laid.

--Mes enfants, dit en intervenant le régisseur, ne nous dévorons

pas tout à fait, ce serait dommage.

Et il entraîna Adéonne.

--Beau, beau, murmurait Marie Bachu, de façon à être entendue;

c'est sans doute pour ça qu'on ne le voit jamais.

En rentrant chez elle, Adéonne dit à Eusèbe:

--Ce soir, mon bon chéri, je veux que tu m'accompagnes au théâtre.

La bêtise humaine (Eusèbe Martin) · 第 41 / 103 题