Eusèbe avait déposé sa volonté sur l'étagère de sa maîtresse
parmi d'autres chinoiseries. Adéonne conduisait sa vie comme le
vent dirige la feuille du saule tombée sur une eau tranquille.
Elle le faisait habiller selon ses goûts, lui donnait à lire les
livres qu'elle aimait, et lui parlait de tout parce qu'elle ne
savait rien. Eusèbe était entièrement à elle, il se souciait peu
de la domination complète que la chanteuse exerçait sur lui: il
était heureux, et comme il n'avait que vingt-deux ans, il croyait
à l'éternité du bonheur, comme les âmes dévotes et non pieuses
croient à l'éternité des peines.
Cette félicité parfaite aurait duré longtemps, car Eusèbe, simple
et naïf comme ceux qui ont vécu au grand air, ne s'inquiétait
point du passé d'Adéonne, et le mot jalousie lui était inconnu.
L'inconstance d'Adéonne était seule à redouter. Mais Adéonne
aimait avec cette _furia_ sincère des femmes qui aiment
tardivement. Donc, rien ne semblait devoir altérer la limpidité de
ces deux existences qui n'en formaient qu'une.
Une camarade de l'artiste fut le grain de sable qui bouleversa les
destinées de cet empire où il n'y avait qu'un roi et une reine se
faisant tour à tour sujet l'un de l'autre pour avoir le droit de
se prosterner chacun son jour.
Cette femme, nommée Marie Bachu, _doublait_ Adéonne au théâtre et
dans les affections de Fontournay. Un jour, grâce à ce dernier,
elle obtint ce qu'elle appelait une création, un rôle neuf dans
un vieil ouvrage ressemelé. Adéonne se plaignit amèrement au
régisseur général et déclara que sous aucun prétexte elle ne
laisserait, elle, _chef d'emploi_, usurper ses droits légitimes.
Marie Bachu pria, supplia, s'emporta, mais son antagoniste fut
inébranlable.
--Croyez-vous, s'écria la _doublure_, que je suis faite pour avoir
éternellement vos restes?
--Mais, repartit Adéonne en faisant allusion à Fontournay, vous
devriez vous y habituer, depuis un an.
Le régisseur, qui connaissait la situation, se prit à rire. Cette
hilarité bête rendit les deux femmes grossières en donnant de la
vanité à la première et de la colère à la seconde, qui répondit en
serrant les dents:
--Si j'ai vos restes, ce n'est point votre faute.
--C'est vrai, dit Adéonne, ordinairement je donne les vieilles
choses dont je ne me sers plus à ma femme de chambre.
--Vous pourriez parler plus convenablement d'un homme qui vous a
tirée de la misère.
--Ça renverserait toutes les idées acquises sur son compte.
--Dites plutôt que vous êtes encore froissée de son abandon.
--Voyons, ma belle, dit la maîtresse d'Eusèbe avec calme, bien
que ses lèvres fussent blafardes, ne plaisantons pas. Vous savez
bien que j'ai flanqué votre Fontournay à la porte, le gros phoque!
Vous savez bien que, pendant six mois, il m'a ennuyée pour que je
lui fisse l'aumône d'un regard, et qu'il a poussé la platitude
jusqu'à m'offrir de tolérer une autre liaison. Vous savez cela,
ici personne ne l'ignore; chantez-moi donc autre chose. Je ne suis
pas méchante au fond, moi; vous voulez cette _panne_ de rôle,
prenez-la; je vous la laisse, mais pour Dieu ne me fatiguez plus
avec votre ridicule ami, et laissez-moi aimer en paix mon amant,
qui est aussi noble que le vôtre est vil, aussi jeune que le vôtre
est vieux, aussi beau que le vôtre est laid.
--Mes enfants, dit en intervenant le régisseur, ne nous dévorons
pas tout à fait, ce serait dommage.
Et il entraîna Adéonne.
--Beau, beau, murmurait Marie Bachu, de façon à être entendue;
c'est sans doute pour ça qu'on ne le voit jamais.
En rentrant chez elle, Adéonne dit à Eusèbe:
--Ce soir, mon bon chéri, je veux que tu m'accompagnes au théâtre.