Eusèbe eut tout le temps possible pour méditer sur le singulier
aphorisme si naïvement formulé par Adéonne: pendant un an, ils ne
se quittèrent pas.
Le jeune homme avait oublié l'univers qui, de son côté, s'occupait
peu de lui.
La comédienne aimait avec passion. A son amour se joignait un
autre sentiment: le caractère doux et l'ignorance complète
d'Eusèbe sur toutes les choses de la vie, la rendaient l'arbitre
de sa destinée, et elle était fière, cette fille, qui avait porté
des bas troués pendant vingt ans, d'avoir à protéger quelqu'un.
Elle n'abusait pas de sa suprématie. Plus d'une fois, à genoux
devant son amant, elle lui avait dit:
--Comme tu es bon de ne pas vouloir être le maître!
Lorsque les femmes qui vivent en dehors des lois sociales
parviennent à l'âge de vingt ans, elles regardent l'humanité
par-dessus l'épaule; elles méprisent les hommes à cause de leurs
faiblesses qu'elles connaissent bien. Souvent il leur arrive
de pleurer amèrement, mais ce n'est pas sur leur abjection ou
leur servitude, les remords eux-mêmes n'ont rien à voir dans ces
larmes; esclaves, elles pleurent de ne pas avoir des maîtres forts.
Alors le besoin d'être dominées ou de dominer s'empare de ces
créatures folles; de là naissent ces liaisons odieuses avec des
hommes odieux, où la femme n'est plus dominée, mais battue; ou
encore ces amitiés étranges et pleines de jalousies que les
impures éprouvent entre elles.