La consigne donnée par Adéonne à sa femme de chambre avait été si
scrupuleusement observée, que le lendemain à dix heures, personne
n'avait encore pénétré dans le boudoir de la comédienne.
Le silence et l'obscurité régnaient dans l'appartement. On aurait
pu croire à la nuit, si les rideaux mal joints n'eussent laissé
passer un rayon de soleil.
Adéonne, dans la même toilette que la veille, les cheveux en
désordre, ouvrait avec une précaution extrême la porte qui
conduisait de sa chambre au salon, s'arrêtant au moindre cri de
la serrure; elle la referma avec les mêmes soins et, marchant sur
la pointe du pied, elle traversa avec la légèreté d'un sylphe les
deux pièces qui séparaient sa chambre de la salle à manger, où
elle arriva si doucement que sa femme de chambre, qui écrivait à
son amant, un dragon du 3e régiment, ne l'entendit pas venir.
--Que faites-vous là, Jenny? demanda-t-elle à voix basse.
--Madame le voit, répondit la jeune fille assez embarrassée;
j'écrivais à mon cousin.
--A votre amoureux. Que fait-il?
--Il est soldat; nous devons nous marier.
--Pourquoi ne vient-il pas vous voir?
--Madame m'avait défendu de recevoir personne.
--Je vous le permets maintenant.
--Madame est bien bonne.
--Un militaire est toujours un honnête garçon, ajouta la maîtresse
pour motiver sa concession.
--Madame peut être sûre que c'est pour le bon motif.
--Ça m'est égal. Préparez le déjeuner tout de suite, et pas de
bruit.
Adéonne revint dans son boudoir. Une glace sur les genoux, elle
se mit à peigner ses longs cheveux. Lorsqu'elle leur eut donné
les contours qu'elle désirait, elle se regarda une dernière fois
dans la glace et resta pensive le visage appuyé sur sa main. Deux
ou trois fois elle se leva comme pour entrer dans sa chambre; une
fois même, ses doigts effilés saisirent le bouton de la porte,
mais elle revint s'asseoir.
Un léger bruit la fit tressaillir. Elle prêta une oreille
attentive: les mouvements précipités de sa poitrine soulevaient le
satin de sa robe, une pâleur mortelle se répandit sur son visage.
Eusèbe entr'ouvrit la porte.
En apercevant Adéonne, le jeune homme resta immobile.
--J'avais cru rêver, dit-il.
Adéonne s'élança à son cou et le tint longtemps embrassé.
--Viens me dire que tu m'aimes, mon Eusèbe, murmura-t-elle en
l'entraînant sur le divan; ou plutôt ne me dis rien, laisse-moi
te voir. Oui, c'est bien toi, comme tu es beau! Dis que tu
m'aimeras toujours.
--Oui, répondit Eusèbe.
--Je voudrais te dire beaucoup de choses, si tu savais, mais je ne
trouve rien. Je suis toute bête, mais je t'aime bien; le bonheur
m'étouffe.
--Écoute, mon bon ange, reprit-elle; nous ne nous quitterons plus,
n'est-ce pas? Tu n'as rien à faire, ne viens pas me dire non, tu
me l'as dit; je t'assure que tu me l'as dit deux fois hier soir.
Nous ne nous quitterons plus. D'abord, si tu ne veux pas rester
ici, je te suivrai partout où tu iras. Si tu veux, je laisserai
mon théâtre et tout.
--Je veux que vous ne fassiez aucun sacrifice pour moi. Je n'ai
pas besoin de cela pour être heureux.
--Des sacrifices! laisse-moi donc! Je me moque pas mal de tout ça;
je n'ai jamais tenu à rien, moi: maintenant je tiens à toi. Je
n'avais qu'un rêve, c'était d'être aimée comme tu m'aimes, mais je
croyais que ça ne se pouvait pas; j'y avais renoncé; en voyant les
hommes, je me disais: c'est des bêtises, il n'y faut plus penser.
J'avais bien tort, dis?
--Je suis comme vous, j'ai le cœur plein; les paroles ne me
viennent pas pour vous dire tout ce que je ressens.
--Et d'abord ne me dis pas vous, on a l'air d'être fâché; dis-moi
toi, ça sera bon tout plein. Ça rend bon, d'aimer. J'ai dit à ma
bonne qu'elle pouvait recevoir son amoureux, et, en me peignant,
je parlais au bon Dieu; c'est la première fois de ma vie. On ne
croit pas toujours en lui, on a bien tort, il est très-bon; car
enfin, s'il vous fait du mal, c'est souvent pour votre bien; si
tes amis ne t'avaient pas dit que je n'étais qu'une rien du tout,
tu n'aurais pas osé venir; si tu n'étais pas venu, je n'aurais
jamais aimé personne. Y crois-tu, au bon Dieu, mon chéri?
--Quand j'étais enfant, ma mère me faisait prier; plus tard, mon
père m'a dit que si tout portait à croire qu'il y eût un Dieu, il
se pourrait faire qu'il n'y en eût point.
--Un drôle d'homme, ton père! c'est égal, je l'aime aussi, parce
que c'est ton père; il veut que tu t'instruises, il a raison. Je
t'apprendrai la vie, moi, je la connais, j'ai été si malheureuse!
Quand je te raconterai tout cela, tu pleureras. D'abord, nous
autres, les femmes, nous sommes plus fortes que les hommes, nous
savons tout sans rien apprendre. Quand je pense que lui et toi
vous vous démanchez pour savoir où est le faux et où est le vrai!
Ça me ferait bien rire si je ne t'aimais pas: c'est beaucoup bête.
Le faux, c'est tout; le vrai, mon Eusèbe, c'est l'amour.