La maison que Lansade avait achetée pour «se retirer,» était
une de ces banales habitations de campagne si chère aux petits
bourgeois de Paris. Située sur le sommet d'un monticule comme un
escargot sur un champignon, on l'apercevait d'une assez longue
distance. Cette modeste élévation lui avait fait donner par le
marchand, la préférence sur beaucoup d'autres, plus vastes,
plus agréables, plus belles d'apparence et même de prix plus
avantageux. L'heureux acquéreur s'était persuadé que tous les
gens qui vont de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, se
demanderaient les uns aux autres:--A qui appartient cette belle
propriété que l'on voit tout là-bas?--Qui demeure dans cette
jolie maison qu'on voit au loin sur une _montagne_? Et qu'il se
trouverait toujours là à point nommé un voyageur, voire même une
voyageuse, qui répondrait:--C'est le château de M. Lansade, un
négociant fort riche retiré des affaires. Et cette idée faisait la
joie de cet homme, qui lavait volontiers lui-même les carreaux de
sa fenêtre avec du blanc d'Espagne.
Le rentier campagnard était assis sur son perron, épiant l'arrivée
de ses hôtes pour jouir de leur étonnement à la vue de tant de
splendeurs. D'aussi loin qu'il les vit arriver, il leur cria à
tue-tête:
--Arrivez donc, le déjeuner vous attend. Je ne comptais plus sur
vous, parole d'honneur. J'allais me mettre à table; autrement, ça
va bien? Comment trouvez-vous ma bicoque?
Le peintre et Bonnaud s'extasièrent, l'un par politesse, l'autre
par conviction. Eusèbe était toujours silencieux. Après bien des
paroles perdues on se mit à table.
Aux environs de Paris on ignore absolument le charme d'un repas de
campagne. On vit comme à la ville. Les riverains de la Seine ne
mangent d'autre poisson que celui qu'ils font venir de la Halle de
Paris. Que ceux qui ne voudront pas croire à cette particularité
aillent à Asnières ou à Chatou et ils verront.
Lansade pressait fort ses amis de manger et les interrogeait sur
les mets.
--Comment trouvez-vous ce chapon?
--Délicieux, répondait Buck, qui était obligé de soutenir la
conversation pendant que Bonnaud dévorait et qu'Eusèbe pensait.
Délicieux! Votre basse-cour est donc déjà peuplée?
--Oh! du tout. Mais j'ai un ami, voisin du marché de la Vallée.
Quand je veux de la volaille, j'ai tout ce qu'il y a de mieux; je
n'ai qu'à lui écrire trois jours d'avance. Prendrez-vous de la
matelotte?
--Tout à l'heure. Vous êtes aux avant-scènes pour avoir du poisson
frais?
--Oui, la rivière est tout près, mais elle est affermée; le
pêcheur aime mieux renvoyer sa pêche à Paris, où il la vend moins
cher, mais où il est sûr de la vendre. Pour les fruits, c'est
différent; pas moyen d'en avoir un dans toute la commune.
--C'est un petit malheur.
--Monsieur Martin, qu'avez-vous donc? vous paraissez triste.
--Non.
--Vous ne mangez pas?
--Pardon, mon cher Lansade.
--C'est vrai, dit Bonnaud, monsieur est tout rêveur.
--Eusèbe, s'écria Buck, ces messieurs disent vrai. Tu as quelque
chose que tu nous caches. Es-tu malheureux? as-tu le mal du pays,
mon pauvre faon, et le macadam te donne-t-il envie de revoir tes
prés? Ces tilleuls taillés en artichauds te font désirer tes
arbres à châtaignes, et la bonbonnière du bon Lansade vient de
parler à ton cœur du pigeonnier paternel; est-ce cela?
--Non.
--Alors, tu as laissé assise sur les bords de la Vienne une jeune
bergère qui brode des bretelles en attendant ton retour?
Lansade éclata de rire. Lui et son compère avaient bu fort peu,
mais cependant plus qu'à l'ordinaire.
--Oh! oh! M. Buck, dit-il, que diable nous chantez-vous là? Chez
nous, on ne porte pas de bretelles, et quand on en porterait, les
bergères ne savent pas broder. D'ailleurs, quand elles sauraient,
où et comment achèteraient-elles de la soie?
--Alors, qu'Eusèbe nous jure sa parole d'honneur qu'il n'est pas
amoureux, et je le laisserai en paix.
--Je ne jure jamais.
--Alors, avoue que tu l'es, petit malheureux.
--C'est vrai, répondit le jeune homme.
Cet aveu lui avait coûté à faire, parce que les âmes délicates
éprouvent toujours une douleur vraie à mettre des tiers entre eux
et l'objet aimé; mais Eusèbe ne savait et ne voulait pas mentir.
Comme il sentait son cœur grossir et ses yeux se mouiller de
larmes, il sortit et fut s'asseoir sur une chaise du jardin, où
Paul ne tarda pas à le rejoindre.
--Je t'ai fait de la peine, cher sauvage, lui dit-il;
pardonne-moi, je t'en prie. Que je suis fâché! surtout devant ces
crétins. Tu m'en veux?
--Non, je voulais même te dire tout cela, mais plus tard; et je
ne sais si c'est à cause de nos amis ou parce que je n'étais pas
préparé, ton insistance m'a contrarié. Mais je ne t'en veux point.
--A la bonne heure; j'aurais été désolé. Je n'aime pas à nettoyer
la palette des camarades; chacun son bleu. Mais puisque nous y
sommes, raconte-moi tout; je pourrai peut-être te servir à quelque
chose: moi aussi, j'ai aimé.
--Est-ce bien vrai? dit Eusèbe en se levant.
--Dix fois, peut-être plus! répondit Buck.
Eusèbe se laissa retomber sur le banc, et ajouta avec tristesse:
--C'est inutile; tu ne me comprendrais pas.
Paul insista. Son ami finit par céder, et raconta de point en
point ce qui lui était arrivé, tout ce qu'il avait ressenti. Paul,
malgré sa légèreté, était devenu grave et sérieux en entendant
développer cet amour immense.
--Pauvre garçon, dit-il, tu n'as pas de chance pour ton premier
amour de tomber sur une comédienne; sur celle-là, surtout!
--Pourquoi?
--Pour tout. Il ne faut plus la voir.
--Impossible.
--Oui, je sais que tu vas me dire: Si je ne la voyais plus, je
mourrais.
--Je ne mourrais pas, mais je ne vivrais plus.
La voix de Lansade se fit entendre.
--Allons, messieurs, dépêchons-nous de conter nos amours; le café
va refroidir.