Paul précéda Eusèbe, et apprit aux deux marchands la révélation
que son ami venait de lui faire.
Alors il se passa une chose vraiment triste, mais très-ordinaire.
Ces deux hommes qui, pour tout au monde n'eussent pas fait une
mauvaise action; ces deux boutiquiers qui parlaient avec respect
de la mercière du coin de ce qu'elle n'avait qu'un amant; cet
artiste qui disait en voyant passer les filles de la rue:--Les
malheureuses sont plus à plaindre qu'à blâmer; ces trois
hommes enfin, qui de leur vie n'avaient manqué à une femme,
se répandirent en invectives sur Adéonne, qu'aucun d'eux ne
connaissait.
--Mon pauvre monsieur Martin, dit Lansade, je vous plains de tout
mon cœur. J'avais bien raison certainement lorsque je disais que
monsieur votre papa aurait dû vous recommander à quelqu'un de
raisonnable; tout cela ne serait pas arrivé bien sûr. Voyez-vous,
je ne suis pas ennemi du plaisir, moi; j'ai été jeune: il n'y a
pas si longtemps qu'il ne m'en souvienne. Aussi je vous aurais vu
amoureux d'une _honnête fille_, j'aurais dit: il faut que jeunesse
se passe. Voilà ce que j'aurais dit, et pas autre chose. Mais une
comédienne! Une actrice! Vraiment je ne sais vous dire le chagrin
que ça me fait!
--Vous avez raison, mon bon Lansade, dit Paul; je suis forcé de
l'avouer, ça me coûte même, mais enfin, Eusèbe, avec son honnêteté
et son cœur vierge, n'a pas eu de chance de tomber sur une de
ces filles de marbre sans cœur, sans honneur, et ce qui est plus
affreux, sans tempérament, usées à tous les amours, rassasiées de
toutes les joies, et qui méprisent tout parce qu'elles n'ignorent
rien.
Bonnaud n'était pas homme à laisser échapper une si bonne occasion
de parler; aussi s'empressa-t-il de tonner sur les femmes en
général et sur les actrices en particulier.
--Tenez, dit-il, Lansade vous le dira, j'ai été un amateur dans
mon temps; je n'étais pas mal, j'avais de l'argent, tout, quoi!
Mais jamais, au grand jamais, l'idée de me frotter dans les
comédiennes ne m'est venue. Pas si bête!
--Permettez, murmura Eusèbe; connaissez-vous Mlle Adéonne?
--Trop, répondit Paul avec conviction; comme ses pareilles, cette
femme n'a rien à elle, ni sa beauté, ni sa jeunesse, ni son
talent. Elle doit tout aux claqueurs et à son parfumeur. Cette
femme, mon ami, c'est la fausseté en personne; elle chante juste
pour qu'on ne la reconnaisse pas.
--Je ne comprends pas.
--Tenez, je n'y vais pas par quatre chemins, moi, dit Lansade; je
vais vous faire comprendre. Votre mademoiselle Adéonne est comme
les autres, une rien du tout, qui cherche le matin à qui elle se
vendra le soir, et le soir qui l'achètera le plus cher. Aussi
innocent que vous soyez, vous ne seriez pas le fils de votre
père, si votre cœur ne se soulevait d'indignation à l'idée qu'une
créature du bon Dieu vend son corps à tous ceux qui ont de l'or
dans leurs poches. Comprenez-vous maintenant?
Eusèbe ne répondit pas. Paul reprit:
--Adéonne est, m'a-t-on dit, charmante; mais, vois-tu, pour aimer
ces espèces-là, il faut, comme elles, être sans cœur et avoir
beaucoup d'argent.
--Vous me surprenez, murmura l'amoureux; je ne m'étais jamais
douté de ce que vous venez de me dire, et je vous remercie de
m'avoir ouvert les yeux.
--Bravo! s'écria Lansade. A la santé du papa, et parlons d'autre
chose.
Eusèbe profita du moment où Lansade faisait visiter sa propriété
à ses deux amis pour s'enfuir comme un larron. Plongé dans des
méditations sans nombre, il arriva à la porte du théâtre, entra,
et ne se souvint de sa vie par quelle voie il y était venu. Il
attacha ses regards sur Adéonne qui ne voyait que le public.--Si
les femmes de théâtre savaient les orages qu'elles font naître
dans les cœurs de vingt ans, elles seraient trop fières.--Eusèbe
rêva longtemps avant de se coucher; la bougie était éteinte depuis
une heure, il ne s'en était pas aperçu. Un violent coup de marteau
frappé à la porte le réveilla de sa torpeur; il regagna son lit à
tâtons, en disant d'une voix brève et sèche:
--Elle se vend! eh bien! tant mieux! je l'achèterai.