Paul Buck vint un matin chez son ami.
--Je viens te prendre, lui dit-il, pour aller voir la maison que
Lansade vient d'acheter à Versailles.
--Pourquoi faire? demanda Eusèbe.
--Pourquoi faire voir la maison de Lansade? Mais pour la voir.
--Je n'y tiens pas.
--Ni moi; mais cela lui fera plaisir.
--Ah!
--Oui, nous ne pouvons nous en dispenser.
--Pourquoi?
--Mais parce qu'il est notre ami. Il est ennuyeux, mais très-bon
garçon; il m'a rendu mille services, et tu m'as dit toi-même que
sans lui tu ne sais pas ce que tu serais devenu au milieu de Paris.
--C'est vrai, répondit Eusèbe.
--Eh bien! tu ne peux refuser de lui être agréable.
--Sans doute; mais je ne le puis: une affaire pressante exige que
je sois à Paris ce soir à sept heures.
--Rien n'est plus facile; nous reviendrons à six.
--Partons donc.
Bras dessus, bras dessous, les deux jeunes gens se dirigèrent vers
l'embarcadère de l'ouest.
Eusèbe était silencieux, Paul Buck aussi. Eusèbe songeait à
Adéonne, et Paul songeait à quoi Eusèbe pouvait songer.
Dans le wagon, ils rencontrèrent un négociant, nommé Bonnaud,
grand ami de Lansade. Il leur fallut rompre le silence et se
livrer à l'une de ces banales conversations si ennuyeuses aux gens
préoccupés par une idée. Heureusement le commerçant était loquace;
les deux amis lui laissèrent faire tous les frais de la causerie.
--Quand on pense, s'écria Bonnaud, qu'autrefois on mettait trois
heures et demie et quelquefois cinq, pour aller à Viroflay, qui
est encore avant Versailles, et qu'aujourd'hui, grâce au chemin
de fer, trente-cinq minutes suffisent pour le même trajet. C'est
vraiment phénoménal! Moi qui vous parle, j'ai mis, c'était en
1829, l'année du grand hiver, il faisait un froid de loup, cinq
nuits et quatre jours pour venir de Bordeaux. Aujourd'hui on y va
en treize heures. C'est colossal!
--Tout ce qu'il y a de plus colossal, répondit Paul Buck avec une
aménité parfaite.
--Et dire, continua Bonnaud, qu'il y a de par le monde des gens
ignorants et de mauvaise foi...
--Il y en a, interrompit Buck, et beaucoup.
--Quoi?
--Des ignorants et des gens de mauvaise foi, vous venez de le
dire.
--C'est juste, je poursuis: gens ignorants et de mauvaise foi qui
prétendent, que dis-je! qui nient la marche du progrès dans notre
siècle.
--Comment, il est des êtres assez idiots pour dire une semblable
énormité! reprit le peintre en se levant courroucé; cela n'est pas
possible!
--Oui, _mossieu_, il en existe, et beaucoup, et j'en connais.
--Eh bien, je leur fais mon compliment, ce sont de jolis
_désavoueurs_ de vérités.
Eusèbe, qui ignorait ce que les artistes appellent «faire poser un
bourgeois,» regardait son ami avec étonnement. Le marchand reprit
avec une importance extrême:
--Ainsi depuis que la guerre cruelle a cessé de porter ses ravages
dans notre beau pays, l'industrie, cette autre épée de la France,
lui a donné des conquêtes autrement _conséquentes_, sans parler
de la vapeur qui aurait donné le monde au grand Napoléon si elle
eût été inventée alors, n'avons-nous pas mille prodiges découverts
par la chimie? et sans parler encore de cela, trouvez-moi
quelque chose de plus grandiose et de plus surprenant que ces
nombreux fils de fer qui bordent la route et sillonnent le monde,
transmettant d'un point à un autre avec la rapidité de la flèche,
les événements politiques ou autres qui surgissent dans l'univers!
le télégraphe électrique suffirait à illustrer notre siècle. Et la
photographie!...
--Permettez, n'allons pas plus loin, s'écria Paul Buck; je vous ai
passé les fils électriques, bien qu'ils obscurcissent le paysage;
mais, je vous en supplie, ne parlons pas de photographie avant
déjeuner; cela porte malheur.
--Je respecte tout, même la superstition la plus erronée. C'est
ma tolérance immuable pour toutes les opinions qui me rend féroce
contre ceux qui veulent rabaisser la grandeur de notre siècle, et
sa marche ascendante vers la civilisation parfaite.
Le peintre qui ne pouvait plus contenir le rire qui lui mordait
les lèvres, regarda par la portière afin de n'avoir pas à
répliquer. Alors, le Bonnaud qui voulait un interlocuteur à tout
prix, s'adressa à Eusèbe.
--N'êtes-vous point de mon avis, monsieur Martin?
Le jeune homme, tout entier à ses pensées, venait, bien par
hasard, de saisir les derniers mots de la phrase prononcée par
le négociant. Mais voyant qu'il fallait absolument répondre, il
prit son parti en brave, et répéta machinalement quelques-unes des
phrases qui faisaient le fond de la philosophie du bon M. Martin,
son père.
--Et, d'abord, avant de répondre, il faudrait, monsieur, dit le
jeune amoureux, nous entendre sur certains points, encore obscurs.
Qui, je vous le demande, peut savoir où est le faux et où est le
vrai, puisque les plus grands esprits ne tombent point d'accord
sur cette proposition? Qui pourrait dire où commence le progrès,
et où il finit? Qui oserait affirmer que, sous un degré extrême de
civilisation, les peuples sont plus ou moins heureux, lorsque des
gens, d'un jugement profond et éclairé, ont avoué que le dernier
mot de la civilisation est le premier de la barbarie?
Bonnaud était stupéfait. Il ne trouvait rien à répondre. Comme
tous les gens qui ne se font pas eux-mêmes des opinions sur
les hommes ou les choses, et qui, par ignorance, ou manque de
jugement, en adoptent de toutes faites, le négociant ne tenait pas
beaucoup aux siennes; aussi se contenta-t-il de murmurer:
--Dame! certainement: en toutes choses il y a le pour et le contre.
Paul, croyant qu'Eusèbe avait pénétré son intention de faire poser
le bourgeois, continua ses facéties jusqu'au bout.
--Certes, Eusèbe a raison; il est dans le vrai, il y est tout
à fait, s'écria-t-il, et je le prouve. Il est des peuples qui,
après avoir été à la tête de la civilisation, sont retombés dans
leur état primitif. Ont-ils été plus heureux ou plus malheureux
avant qu'après? je n'en sais rien, ni vous non plus, et vous
avouerez qu'il serait de la dernière impertinence de proclamer
que les habitants de Versailles sont aujourd'hui plus heureux
que ne l'étaient ceux de Salente, sous la sage et prévoyante
administration d'Idoménée.
--Je ne dis pas, répondit Bonnaud; mais il faut dire aussi, que ça
dépend beaucoup des préfets.
On était arrivé, les jeunes gens descendirent en riant comme des
fous, de la naïveté de leur compagnon de route; celui-ci regardait
à droite et à gauche pour tâcher de trouver ce qui excitait tant
d'hilarité.