XVIII

Paul Buck vint un matin chez son ami.

--Je viens te prendre, lui dit-il, pour aller voir la maison que

Lansade vient d'acheter à Versailles.

--Pourquoi faire? demanda Eusèbe.

--Pourquoi faire voir la maison de Lansade? Mais pour la voir.

--Je n'y tiens pas.

--Ni moi; mais cela lui fera plaisir.

--Ah!

--Oui, nous ne pouvons nous en dispenser.

--Pourquoi?

--Mais parce qu'il est notre ami. Il est ennuyeux, mais très-bon

garçon; il m'a rendu mille services, et tu m'as dit toi-même que

sans lui tu ne sais pas ce que tu serais devenu au milieu de Paris.

--C'est vrai, répondit Eusèbe.

--Eh bien! tu ne peux refuser de lui être agréable.

--Sans doute; mais je ne le puis: une affaire pressante exige que

je sois à Paris ce soir à sept heures.

--Rien n'est plus facile; nous reviendrons à six.

--Partons donc.

Bras dessus, bras dessous, les deux jeunes gens se dirigèrent vers

l'embarcadère de l'ouest.

Eusèbe était silencieux, Paul Buck aussi. Eusèbe songeait à

Adéonne, et Paul songeait à quoi Eusèbe pouvait songer.

Dans le wagon, ils rencontrèrent un négociant, nommé Bonnaud,

grand ami de Lansade. Il leur fallut rompre le silence et se

livrer à l'une de ces banales conversations si ennuyeuses aux gens

préoccupés par une idée. Heureusement le commerçant était loquace;

les deux amis lui laissèrent faire tous les frais de la causerie.

--Quand on pense, s'écria Bonnaud, qu'autrefois on mettait trois

heures et demie et quelquefois cinq, pour aller à Viroflay, qui

est encore avant Versailles, et qu'aujourd'hui, grâce au chemin

de fer, trente-cinq minutes suffisent pour le même trajet. C'est

vraiment phénoménal! Moi qui vous parle, j'ai mis, c'était en

1829, l'année du grand hiver, il faisait un froid de loup, cinq

nuits et quatre jours pour venir de Bordeaux. Aujourd'hui on y va

en treize heures. C'est colossal!

--Tout ce qu'il y a de plus colossal, répondit Paul Buck avec une

aménité parfaite.

--Et dire, continua Bonnaud, qu'il y a de par le monde des gens

ignorants et de mauvaise foi...

--Il y en a, interrompit Buck, et beaucoup.

--Quoi?

--Des ignorants et des gens de mauvaise foi, vous venez de le

dire.

--C'est juste, je poursuis: gens ignorants et de mauvaise foi qui

prétendent, que dis-je! qui nient la marche du progrès dans notre

siècle.

--Comment, il est des êtres assez idiots pour dire une semblable

énormité! reprit le peintre en se levant courroucé; cela n'est pas

possible!

--Oui, _mossieu_, il en existe, et beaucoup, et j'en connais.

--Eh bien, je leur fais mon compliment, ce sont de jolis

_désavoueurs_ de vérités.

Eusèbe, qui ignorait ce que les artistes appellent «faire poser un

bourgeois,» regardait son ami avec étonnement. Le marchand reprit

avec une importance extrême:

--Ainsi depuis que la guerre cruelle a cessé de porter ses ravages

dans notre beau pays, l'industrie, cette autre épée de la France,

lui a donné des conquêtes autrement _conséquentes_, sans parler

de la vapeur qui aurait donné le monde au grand Napoléon si elle

eût été inventée alors, n'avons-nous pas mille prodiges découverts

par la chimie? et sans parler encore de cela, trouvez-moi

quelque chose de plus grandiose et de plus surprenant que ces

nombreux fils de fer qui bordent la route et sillonnent le monde,

transmettant d'un point à un autre avec la rapidité de la flèche,

les événements politiques ou autres qui surgissent dans l'univers!

le télégraphe électrique suffirait à illustrer notre siècle. Et la

photographie!...

--Permettez, n'allons pas plus loin, s'écria Paul Buck; je vous ai

passé les fils électriques, bien qu'ils obscurcissent le paysage;

mais, je vous en supplie, ne parlons pas de photographie avant

déjeuner; cela porte malheur.

--Je respecte tout, même la superstition la plus erronée. C'est

ma tolérance immuable pour toutes les opinions qui me rend féroce

contre ceux qui veulent rabaisser la grandeur de notre siècle, et

sa marche ascendante vers la civilisation parfaite.

Le peintre qui ne pouvait plus contenir le rire qui lui mordait

les lèvres, regarda par la portière afin de n'avoir pas à

répliquer. Alors, le Bonnaud qui voulait un interlocuteur à tout

prix, s'adressa à Eusèbe.

--N'êtes-vous point de mon avis, monsieur Martin?

Le jeune homme, tout entier à ses pensées, venait, bien par

hasard, de saisir les derniers mots de la phrase prononcée par

le négociant. Mais voyant qu'il fallait absolument répondre, il

prit son parti en brave, et répéta machinalement quelques-unes des

phrases qui faisaient le fond de la philosophie du bon M. Martin,

son père.

--Et, d'abord, avant de répondre, il faudrait, monsieur, dit le

jeune amoureux, nous entendre sur certains points, encore obscurs.

Qui, je vous le demande, peut savoir où est le faux et où est le

vrai, puisque les plus grands esprits ne tombent point d'accord

sur cette proposition? Qui pourrait dire où commence le progrès,

et où il finit? Qui oserait affirmer que, sous un degré extrême de

civilisation, les peuples sont plus ou moins heureux, lorsque des

gens, d'un jugement profond et éclairé, ont avoué que le dernier

mot de la civilisation est le premier de la barbarie?

Bonnaud était stupéfait. Il ne trouvait rien à répondre. Comme

tous les gens qui ne se font pas eux-mêmes des opinions sur

les hommes ou les choses, et qui, par ignorance, ou manque de

jugement, en adoptent de toutes faites, le négociant ne tenait pas

beaucoup aux siennes; aussi se contenta-t-il de murmurer:

--Dame! certainement: en toutes choses il y a le pour et le contre.

Paul, croyant qu'Eusèbe avait pénétré son intention de faire poser

le bourgeois, continua ses facéties jusqu'au bout.

--Certes, Eusèbe a raison; il est dans le vrai, il y est tout

à fait, s'écria-t-il, et je le prouve. Il est des peuples qui,

après avoir été à la tête de la civilisation, sont retombés dans

leur état primitif. Ont-ils été plus heureux ou plus malheureux

avant qu'après? je n'en sais rien, ni vous non plus, et vous

avouerez qu'il serait de la dernière impertinence de proclamer

que les habitants de Versailles sont aujourd'hui plus heureux

que ne l'étaient ceux de Salente, sous la sage et prévoyante

administration d'Idoménée.

--Je ne dis pas, répondit Bonnaud; mais il faut dire aussi, que ça

dépend beaucoup des préfets.

On était arrivé, les jeunes gens descendirent en riant comme des

fous, de la naïveté de leur compagnon de route; celui-ci regardait

à droite et à gauche pour tâcher de trouver ce qui excitait tant

d'hilarité.

La bêtise humaine (Eusèbe Martin) · 第 32 / 103 题