LE DOMINO NOIR,

_Opéra-comique, 3 actes.--Scribe, Auber._

Mademoiselle ADÉONNE continuera ses débuts par

le rôle d'ANGÈLE.

--Quel joli nom, se disait Eusèbe, Adéonne! Adéonne! Cela chante

comme elle, cela lui ressemble; Adéonne! il n'y a qu'elle au monde

qui puisse se nommer ainsi.

Enfin l'heure sonna. Il pénétra dans la salle et s'enivra de la

vue de celle qu'il aimait. Cette fois il écouta la pièce avec

intérêt. Il suivit pas à pas la singulière et invraisemblable

histoire éclose dans le cerveau du plus habile homme de théâtre

des temps modernes. A la fin de la soirée, il regagna sa demeure à

pas lent.

--Je suis comme _Horace de Massaréna_, se dit-il en entrant dans

sa chambre. L'amour du héros de la pièce lui avait révélé le sien.

Je l'aime, mais lui joue la comédie; moi, je l'aime véritablement,

je suis heureux, bien heureux, je la verrais souvent; quand je la

vois j'oublie tout. Ce que j'éprouve est impossible à dire. Cet

homme qui chante avec elle est bien heureux. Si je savais chanter!

Mais je ne sais pas, et saurais-je que je ne voudrais point près

d'elle faire l'histrion. Je ne voudrais pas répéter un rôle

appris, une leçon d'amour étudiée: elle ne me croirait pas, j'en

suis sûr. Il me semble que je trouverais autre chose à lui dire

ou je me tairais: je me mettrais à ses genoux, je la regarderais;

cela vaudrait mieux, cela vaudrait mieux, certainement!

Pendant trois semaines, Eusèbe fut contempler Adéonne. Il vivait

heureux, sans parler à personne de ses joies infinies. Cet amour

égoïste et vrai, vrai parce qu'il était égoïste, et égoïste parce

qu'il était vrai, se serait peut-être éteint de lui-même si le

monde n'était venu y mettre le doigt.

La bêtise humaine (Eusèbe Martin) · 第 31 / 103 题