Le marchand voltairien avait fort applaudi à la résolution prise
par le jeune homme.
--Mais que ferez-vous? lui demanda-t-il.
Eusèbe lui avoua qu'il était fort embarrassé pour répondre à cette
question. Lansade reprit:
--Vous réfléchirez. Passez quelques jours à vous distraire, à voir
Paris. Vous ferez des connaissances. De mon côté, je chercherai,
je trouverai peut-être quelque chose qui pourra vous convenir.
Un jeune homme à la figure souriante entra dans le magasin.
--Que Dieu répande sur vous ses grâces, monsieur Lansade, bonjour.
Voici vos deux vases; comment trouvez-vous ça? Est-ce assez touché?
--Très-bien, dit le marchand après avoir attentivement considéré
les peintures qui, en vieux style, ornaient les deux objets que
lui portait le nouveau venu; très-bien, monsieur Buck. Quand vous
voulez vous en donner la peine, vous faites mieux que personne.
Tenez, voici vingt-cinq francs, faites-moi un reçu.
--Une livre sterling! Voilà certes un prix qui n'est pas excessif,
cher monsieur Lansade, et vous me demandez un reçu par-dessus le
marché, cela dépasse les bornes. Enfin, que voulez-vous, puisqu'il
faut en passer par là, donnez-moi une plume et du papier. Si
jamais je deviens un peintre célèbre, ce qui est certain, vous
aurez là un autographe qui vaudra de l'or.
--Tant mieux, répondit le marchand, tant mieux pour moi, et tant
mieux aussi pour vous, n'est-ce pas, monsieur Buck?
--Tant mieux pour les deux, c'est entendu, dit le peintre.
Paul Buck était un brave et digne garçon qui rêvait la gloire.
Fils d'un Allemand, peintre sur porcelaine, il connaissait à fond
l'art du décorateur et aurait pu en vivre largement s'il l'eût
exercé avec assiduité. Malheureusement il tournait sa profession
en mépris. Il aspirait à la grande peinture et ne faisait du décor
que pour se procurer le nécessaire. Lansade, qui le tenait en
grande estime pour son honnêteté, le présenta à Eusèbe.
Buck était physionomiste. Le visage du jeune Martin lui plut et il
l'engagea à le venir voir.
--Vous voulez étudier la comédie de la vie humaine? lui dit-il, je
vous donnerai gratis une loge.
Eusèbe le remercia et lui jura une amitié éternelle.
--L'amitié, dit le peintre, si vous en avez apporté de province,
je l'accepterai d'autant plus volontiers qu'à Paris l'on n'en
fait plus; le secret est perdu depuis longtemps. Dans le cas
contraire, nous serons deux bons camarades et c'est déjà gentil.
--Pourriez-vous me dire, lui demanda Eusèbe, la différence qui
existe entre l'amitié et la camaraderie?
--C'est très-facile, répondit l'artiste en tirant de sa poche
deux morceaux de verres coloriés, voici deux vitraux. Celui-ci a
été fait il y a plus de trois cents ans, à l'aide d'un procédé
employé par les artistes du moyen âge. La couleur s'est infiltrée
dans le verre. Voyez, ce morceau cassé est aussi rouge en dedans
que dessus. Maintenant voici l'autre. Il existe depuis huit jours
seulement. Au premier abord, il paraît semblable à l'autre; mais
en le brisant, vous verrez que la couleur n'a pas pénétré et qu'il
n'est rouge qu'à la surface. Voyez-vous?
Eh bien! la différence qui existe entre l'amitié et la camaraderie
est la même: l'amitié s'impreigne dans le cœur de l'homme, la
camaraderie se contente de le teindre.
--Je comprends, dit Eusèbe.
--Aujourd'hui, l'art de rendre la couleur adhérente et de faire
de l'amitié solide sont deux secrets perdus, reprit le peintre.
Celui qui découvrirait le premier deviendrait riche, celui qui
trouverait le second deviendrait heureux.
--Si vous vouliez, balbutia Eusèbe, nous pourrions essayer de les
chercher ensemble?
--Essayons, répondit Paul; nous n'en mourrons pas.