Cinq heures sonnèrent. Eusèbe fit le signe de la croix, bien
persuadé que les trois coups de l'_angelus_ allaient se faire
entendre; il écouta vainement.
--Voici l'heure, se disait-il, où mon père se lève et va courir
les champs, vivre avec la nature. Pierre étrille les chevaux;
la grande Caty vend le lait à la ville, et monsieur le curé du
Moustier est en train de dire sa messe. Ici, tout dort. Est-ce le
progrès qui retarde ou la routine qui avance?
Ne pouvant résister au désir de voir la ville, le jeune homme
descendit doucement, trouva la porte de la rue ouverte et sortit.
Ce serait ici le moment de faire une description rapide des
boulevards de Paris à six heures du matin et de dépeindre
les étonnements et les déceptions du jeune provincial.
Malheureusement, les descriptions apprennent peu ou point à ceux
qui les lisent, et donnent beaucoup de peine à ceux qui les font.
Puis, si elles reposent le lecteur, il faut convenir qu'elles
lui donnent de mauvaises habitudes, entre autres celle de poser
sur leur table de nuit le volume qu'ils ont dans la main et de
s'endormir.
Eusèbe Martin n'eut ni déception ni étonnement. Il avait rêvé
dans ses champs une ville en or, pavée de rubis et d'émeraudes.
Il trouvait à la place un amas de pierres et de boue. Il en avait
pris son parti. Quand il eut bien marché sans regarder, et bien
regardé sans voir, il songea que ce qu'il avait de mieux à faire
était d'aller consulter son ami le marchand voltairien, qui ne
manquerait pas de lui donner de bons avis.
Lansade reçut le jeune homme à bras ouverts et le retint à
déjeuner. Aussitôt à table, il le questionna cordialement.
--Voyons, mon jeune ami, je n'ai pas voulu hier soir être
indiscret ou aggraver vos ennuis en vous demandant au juste ce
que vous veniez faire à Paris; mais j'espère que, puisque vous me
demandez des conseils, vous allez me dire véritablement quelles
sont vos intentions et votre but.
--Je vous l'ai dit, mon cher Lansade, je suis venu visiter la
capitale du monde civilisé, pour apprendre la vie, étudier la
civilisation, et, si cela est possible, chercher où se trouve le
vrai, apprendre à distinguer le faux, et aussi pour obéir à mon
père.
--A dire vrai, répondit Lansade, je ne comprends pas un mot de ce
que vous me dites. Pour apprendre la vie, il n'y a qu'un moyen,
il faut vivre. Pour étudier la civilisation, vous n'aviez pas
besoin de venir si loin: elle est partout. Croyez-vous que Limoges
soit peuplé de sauvages? On y trafique aussi bien qu'ailleurs,
peut-être mieux. La civilisation, voyez-vous, c'est le commerce,
et pas autre chose; le vrai, c'est le travail.
Eusèbe répondit:
--Je travaillerai.