XI

Cinq heures sonnèrent. Eusèbe fit le signe de la croix, bien

persuadé que les trois coups de l'_angelus_ allaient se faire

entendre; il écouta vainement.

--Voici l'heure, se disait-il, où mon père se lève et va courir

les champs, vivre avec la nature. Pierre étrille les chevaux;

la grande Caty vend le lait à la ville, et monsieur le curé du

Moustier est en train de dire sa messe. Ici, tout dort. Est-ce le

progrès qui retarde ou la routine qui avance?

Ne pouvant résister au désir de voir la ville, le jeune homme

descendit doucement, trouva la porte de la rue ouverte et sortit.

Ce serait ici le moment de faire une description rapide des

boulevards de Paris à six heures du matin et de dépeindre

les étonnements et les déceptions du jeune provincial.

Malheureusement, les descriptions apprennent peu ou point à ceux

qui les lisent, et donnent beaucoup de peine à ceux qui les font.

Puis, si elles reposent le lecteur, il faut convenir qu'elles

lui donnent de mauvaises habitudes, entre autres celle de poser

sur leur table de nuit le volume qu'ils ont dans la main et de

s'endormir.

Eusèbe Martin n'eut ni déception ni étonnement. Il avait rêvé

dans ses champs une ville en or, pavée de rubis et d'émeraudes.

Il trouvait à la place un amas de pierres et de boue. Il en avait

pris son parti. Quand il eut bien marché sans regarder, et bien

regardé sans voir, il songea que ce qu'il avait de mieux à faire

était d'aller consulter son ami le marchand voltairien, qui ne

manquerait pas de lui donner de bons avis.

Lansade reçut le jeune homme à bras ouverts et le retint à

déjeuner. Aussitôt à table, il le questionna cordialement.

--Voyons, mon jeune ami, je n'ai pas voulu hier soir être

indiscret ou aggraver vos ennuis en vous demandant au juste ce

que vous veniez faire à Paris; mais j'espère que, puisque vous me

demandez des conseils, vous allez me dire véritablement quelles

sont vos intentions et votre but.

--Je vous l'ai dit, mon cher Lansade, je suis venu visiter la

capitale du monde civilisé, pour apprendre la vie, étudier la

civilisation, et, si cela est possible, chercher où se trouve le

vrai, apprendre à distinguer le faux, et aussi pour obéir à mon

père.

--A dire vrai, répondit Lansade, je ne comprends pas un mot de ce

que vous me dites. Pour apprendre la vie, il n'y a qu'un moyen,

il faut vivre. Pour étudier la civilisation, vous n'aviez pas

besoin de venir si loin: elle est partout. Croyez-vous que Limoges

soit peuplé de sauvages? On y trafique aussi bien qu'ailleurs,

peut-être mieux. La civilisation, voyez-vous, c'est le commerce,

et pas autre chose; le vrai, c'est le travail.

Eusèbe répondit:

--Je travaillerai.

La bêtise humaine (Eusèbe Martin) · 第 23 / 103 题